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Le Caméléon et la mort en Afrique

De
134 pages
La question de la mort hante nos esprits rationnels. Pour mieux maîtriser cette angoisse existentielle, les civilisations traditionnelles ont détourné le problème en attribuant une origine à cette mort : pourquoi et comment est-elle apparue? En réponse à ses interrogations, la mythologie africaine, riche de liens tissés entre les hommes et les animaux, a désigné un responsable qu'elle a placé au coeur de ses récits et légendes : le caméléon. Accusé de lenteur, sa défense repose sur l'inéluctabilité de la mort...
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icole ESCHENLOHR
Nicole ESCHENLOHR
Le Caméléon et la mort en Afrique
Le Caméléon et la mort en Afrique
ETHNOGRAPHIQUES
ETHNOGRAPHIQUES
LECAMÉLÉON ET LA MORT ENAFRIQUE
Ethnographiques Collection dirigée par Pascal LE REST
Ethnographiques veut entraîner l’œil du lecteur aux couleurs de la vie, celle des quartiers et des villes, des continents et des îles, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir le monde et le restituer en photographies instantanées, de façon sensible et chaude, proche et humaine, tout en préservant la qualité des références, des méthodes de traitement de l’information et des techniques d’approche est notre signe et notre ambition.
Déjà parus Muriel SANTORO,Mon voisin de maíz. Voyage au Guatemala au cœur de la culture maya, 2010. Bertrand ARBOGAST,Voyage initiatique d’un adolescent… Lancelot et le vieux, 2009. Mohamed DARDOUR,Corps et espace chez les jeunes français musulman. Socioanthropologie des rapports de genre, 2008. Jacques HUGUENIN,La révolte des « vieilles » : Les Panthères Grises toutes griffes dehors, 2003. Pascal LE REST,Des Rives du sexe,2003.
Nicole Eschenlohr LECAMÉLÉON ET LA MORT ENAFRIQUE
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© L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05818-4 EAN : 9782343058184
Celui qui tourne et retourne autour de l’arbre attrape le caméléon. Autrement dit : quand on veut obtenir un résultat, il faut s’en donner la peine. –Backongo(Lelong M. H., 1964 : 144)
Si le caméléon vient à mourir sur une barque on parle autant de la barque que du caméléon. –Thonga(Struck, 1909 : 176)
Tremblotant toujours, on croirait qu’il va bientôt mourir mais le caméléon ne meurt jamais.– Dualla (Le Herissé, 1911 : 271)
Avant-propos
Avant même d’aborder le sujet, brossons un rapide portrait de ce petit reptile. Quel est-il ? Où le trouve-t-on ? Appartenant à la sous-classe des sauriens et à l’ordre des lacertiliens dont elle est elle-même un sous-ordre, l’espèce constitue une famille africaine bien spécifique : lesChamaeleontidae. En effet, des quelques cinquante à soixante espèces connues, la moitié vit dans l’île de Madagascar et les îles voisines, l’autre moitié en Afrique noire. Une seule s’étend jusqu’en Afrique du Nord et au sud de la péninsule ibérique. Deux autres sont connues au sud de l’Arabie, une autre au sud de l’Inde et au Sri Lanka. À quoi ressemble-t-il ? Il est pratiquement impossible de faire erreur sur l’identification de l’animal tant sa silhouette est singulière. Le corps est latéralement comprimé au point de former une crête sommitale qui le sépare en deux moitiés, prolongée par une queue d’une longueur égale, préhensile, enroulée en spirale lorsque l’animal est au repos. Les membres grêles sont relativement longs ; les pieds sont comparables à des pinces par suite de la réunion des cinq doigts en deux faisceaux opposables qui permettent à l’animal d’empoigner le support sur lequel il se trouve. La tête des plus caractéristique est anguleuse, terminée par une protubérance cornée à l’arrière, qui lui donne la forme d’un casque. Les yeux du caméléon valent une mention spéciale : ils sont recouverts d’une paupière unique très bombée, percée seulement d’un petit trou faisant office de pupille. Ses yeux offrent, en outre, la singulière propriété de se mouvoir indépendamment l’un de l’autre, ce qui permet à l’animal de pouvoir regarder simultanément dans deux directions opposées. Autre particularité, la langue, longue, charnue et très protractile, elle se termine par un petit tubercule gluant qui sert à capturer les insectes dont il se nourrit. Projetée sur la proie avec une grande rapidité, elle offre un contraste étonnant avec les autres mouvements du caméléon qui sont d’une extrême lenteur. Mais plus encore, ce sont les changements de couleur qui ont attiré, depuis les temps les plus anciens et à présent encore, l’attention des chercheurs et des profanes. Ce singulier phénomène, commun à un petit nombre de reptiles, consistant à changer instantanément de couleur et à passer successivement de l’une à l’autre, l’a fait regarder comme le
symbole de l’hypocrisie de l’homme qui change d’opinion et de conduite au gré de ses intérêts. Ces diverses caractéristiques, la relative hauteur des pattes, la minceur du corps, la taille disproportionnée de la tête, l’apparence réfléchie, l’allure grave, la démarche affectée et mesurée, letir soudain de la langue, sont sans doute à l’origine de son nom : en grec,khamaîleon (khamaî»,à terre  « lêon « le lion »), qui en français a donné caméléon, littéralement : lion qui se traîne à terre. L’étymologie rappelle son appartenance à la classe des reptiles dont les représentants sont par définition des animaux vivant au contact du sol ; ce qui n’est pourtant pas le propre du caméléon, animal presque exclusivement arboricole, qui ne se déplace sur le sol qu’en cas de nécessité absolue. Toutes ces particularités, les voici résumées sous la plume d’un 1 jeune garçon de l’Oubangui : « Le caméléon est un reptile qui a quatre pattes terminées par des griffes. Il change de costume sans se déshabillerveut direil : change de couleur sans effacer les autres. Il marche lentement, comme un vieillard de 70 ans. Ses dents sont comme le venin d’un serpent. Ses pattes sont minces. Les plus gros deviennent tout entiers de gros serpents et peuvent tuer quelqu’un. Quand il tombe d’un arbuste, il prend une course folle de moins de dix mètres en deux minutes. Pendant sa course, il change de couleur. Sa queue mesure environ dix centimètres. Pendant son trajet, elle s’enroule pour devenir plus légère. Il regarde comme un aveugle et marche comme un chicard. » Enfin, nous ajouterons qu’en ce qui concerne le comportement et l’anatomie de l’animal, nous avons eu nous-même tout loisir de les observer, ayant élevé un caméléon d’Afrique en captivité pendant vingt mois. En cela, il est vrai, Mademoiselle de Scudéry nous avait précédée qui, lit-on dans l’Encyclopédie,garda deux caméléons pendant dix mois. Contrairement à ceux-ci qui, d’après elle,ne prirent rien du tout pendant ce temps-là, le nôtre se révéla un nourrisson insatiable et exigea de notre part une perpétuelle 2 chasse aux insectes .
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Le mythe du message manqué
On dit que le caméléon marche lentement et doucement parce qu’il est chagriné de n’avoir pas pu sauver les hommes de la mort. -Parole des Dualla (Abrahamsson, 1951 : 10)
Quiconque s’est penché sur la littérature africaine, mythes, folklores, croyances et rites rapportés depuis plus d’un siècle par les auteurs occidentaux, n’a pas été sans remarquer l’importance accordée aux animaux qui, parlant, agissant, réagissant à la manière des hommes semblent là pour exprimer les valeurs fondamentales de l’existence et les aspirations profondes de ces derniers. Parmi ceux-ci, l’un a maintes fois attiré l’attention des chercheurs et des profanes par la frayeur qu’il inspire à l’heure 3 actuelle encore : le caméléon. Bien que cette petite créature ait depuis longtemps fait l’objet d’un certain nombre de recherches et d’observations, sa place dans la mythologie et les croyances restait à fixer, c’est ce que nous avons tenté de faire dans le présent ouvrage. Autrefois, plus que de simples signifiants, les animaux étaient de véritables représentants de l’au-delà, les supports du monde surnaturel, les envoyés de l’invisible. Par le cadre de son existence, le village au cœur de la brousse, l’Africain se trouvait sans cesse confronté aux animaux. Dans l’impossibilité de communiquer avec eux, il les considérait comme les supports des forces immatérielles.
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