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Le Dernier Africaniste

De
179 pages
Une rencontre inattendue entre deux cultures Quand travail et amour s'entremêlent Originaire du grand Nord du Cameroun, Félix Mahamat signe un roman engagé et puissant. Kelmo, jeune amoureux de son Afrique originelle, voit avec impuissance cette dernière se dégrader moralement sous l'influence de l'Occident. En attendant d'avoir les moyens pour remédier à cette dérive, il se trace un chemin précis, faisant la promesse de ne jamais avoir de relations amicales ou intimes avec les fauteurs de trouble : les Blancs. Mais un jour, la belle Natacha, fille de l'Ambassadeur de France, en fonction dans son pays, croise sa route. Kelmo se retrouve alors confronté à un dilemne de taille.
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2

Le Dernier Africaniste

3
Félix Mahamat
Le Dernier Africaniste
Kelmo et son destin
Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01464-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304014648 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01465-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304014655 (livre numérique)

6





Je dédie cet ouvrage à Soukamla François
mon père, ma mère Tcherne Marie, mes frères
et soeurs Dayang Paul, Maïpa Germaine, Kel-
passang Madeleine, Dimla Dieudonné et à toute
la communauté Kéra de part le monde. Je
n’oublie pas mon cher ami Moulw Gaston et
ma chère épouse Adjimi Bélinda. 8






Par un temps ensoleillé, propice pour un
mimétisme de haute couture, Natacha se prélas-
sait sur un des lits pliants au bord d’une piscine
jouxtant une très belle villa, leur villa. Le temps
n’avait pratiquement pas entamé la beauté de
Natacha. Elle était toujours aussi belle, comme
elle devrait l’être en bonne femme, toujours
aussi charmante. Sans quelques imperceptibles
ridules aux coins des yeux, elle restait la Nata-
cha de sa tendre jeunesse. Mais elle n’y pensait
même pas. Elle n’avait aucune nostalgie de cette
tranche d’âge. Elle l’avait gérée, de la façon
dont elle l’entendait le mieux. Ce qui lui avait
valu une vie calme et sereine au sein d’un foyer
heureux. Non pas que de toute sa vie de couple,
elle n’eut jamais le moindre différend avec son
conjoint ! Le caractère trop sexiste de Kelmo ne
l’aurait pas permis alors. Cependant les petites
querelles de ménage étaient l’ingrédient qui
donnait aux mariages leur caractère divin. Ce
fait était d’autant plus vrai qu’elle était heureuse.
Une marmaille autour d’elle, un mari attention-
né quoique jouant l’irascible, qu’avait-elle de
mieux à espérer ?
9 Le Dernier Africaniste
Natacha discrètement, tourna la tête du côté
des géants arbres à la lisière de leur concession.
Kelmo son mari était toujours là à distraire leur
progéniture. Elle sourit, visiblement comblée.
Elle suait le bonheur par tous ses pores et elle
en remerciait le ciel.
Qui l’aurait cru ! Elle Natacha, avoir pour
époux Kelmo ! Un noir de son acabit ! Et com-
ble de surprises, déniché au tréfonds de l’ultime
jungle moyenâgeuse ! Qu’est ce que le hasard
pouvait bien faire comme surprise !
Vêtu d’une stricte culotte blanche, assortie à
un tee-shirt noir, le regard collé à un bouquin,
s’invectivant au milieu de quatre rejetons atten-
tifs les yeux pétillants de plaisir ; Kelmo, luisant
de son noir originel paraissait le moins soucieux
des insouciants. « … Ils eurent beaucoup
d’enfants et vécurent heureux » Acheva-t-il sa
lecture -puisque ceci en était une- laissant tom-
ber le bras qui tenait le livre.
– Papa, dis-nous une autre. Implora Nadine
la cadette de la famille, d’une voix fine
d’enfants.
– Vous en voulez encore ? Se stupéfia Kel-
mo qui venait ainsi de mettre le dernier point
d’une série de contes pour enfants, commencée
la précédente semaine.
– Oui ! Répondirent-ils en chœur.
– OK, allez à la bibliothèque m’apporter un
autre livre et remettez celui-ci en place… Soyez
10 Le Dernier Africaniste
ordonnés ! Leur cria-t-il après, alors qu’ils attei-
gnaient le perron dans un grabuge à lui faire
perdre son sang froid au plus affable.
Il s’adossa contre son arbre préféré, ramassa
une brindille au sol et se mit à la casser métho-
diquement, l’esprit ailleurs. Machinalement, sa
tête pivota dans la direction de la piscine. Son
regard croisa celui doux de sa co-prestataire du :
« Pour le meilleur et pour le pire », elle lui sourit
malicieusement.
Sans brutalité, il se leva et la rejoignit. Il
s’assit auprès d’elle et suivit son regard qui se
perdait dans le sous-bois alentour.
– A quoi tu penses ? Lui demanda-t-elle
quelques instants après, sans le regarder.
– A rien !
Répondit-il, un grain de sécheresse dans la
voix. Il n’était pas d’humeur aux épanchements
et puis, la clairvoyance de Natacha l’avait tou-
jours sorti de ses gonds.
– Si, si ! Repartit Natacha imperturbable. Elle
le connaissait bien pour ignorer qu’il était en ce
moment plongé dans un fort désarroi. Quinze
années de cohabitation ne correspondaient tout
de même pas à quinze quotidiens ! Elle
connaissait son mari.
– Cela a n’est-ce pas un rapport avec
l’Afrique ? Insinua-t-elle, sournoise.
Vivement, Kelmo se retourna et lui coula un
regard ahuri.
11 Le Dernier Africaniste
– Ah bon ! Et puisque tu le sais déjà pour-
quoi m’exaspérer avec des questions dégouttan-
tes ? Veux-tu que je te dise ? Tu ne
m’impressionnes pas avec ton attitude pré-
somptueuse, mais alors pas du tout. Dit - il se
levant d’un pas lourd. Il repartit vers son arbre
sous lequel les enfants déjà de retour,
s’affairaient à décrypter au travers d’une feuille
qu’ils tenaient à bout portant, une suite harmo-
nieuse de graphiques.
Natacha ne s’embarrassa pas le moins du
monde. Elle s’attendait manifestement à cette
réaction qu’elle salua d’ailleurs d’un sourire
joyeux.
– Papa, regarde ce que nous avons trouvé
dans le livre, c’est un bon poème, et ça parle de
l’Afrique ! Lança l’aînée en exhibant la feuille.
– Kelmo s’empara du bout de papier qu’il
avait du premier coup d’œil reconnu malgré sa
couleur devenue maintenant terreuse. Il y jeta
un regard, parcouru quelques lignes puis se per-
dit dans une mélancolie rétrospective. Il venait
de retrouver l’époque de son jeune âge.
– Qui l’a écrit papa ? Répartit l’aînée,
l’arrachant à ses rêveries.
– Moi. Lâcha-t-il dans un souffle, à son
corps défendant. Il lança un regard à Natacha
qui maintenant avait les yeux enfouis au fond
d’une paire de lunettes de soleil. Elle avait une
fois encore vu juste. Lui Kelmo était préoccupé
12 Le Dernier Africaniste
quand il l’avait rejointe. En effet, il se faisait du
souci sur le préambule adéquat qui l’eût conduit
à leur faire à ses enfants l’historique de sa pré-
sence prolongée, presque définitive en ce
monde initialement non adapté à sa nature. Il
n’en avait jamais eu le courage. Il était pourtant
déjà grand temps que ceux-ci fussent au courant
de son identité, la vraie. Il venait de tenir
l’opportunité, servie sur un plateau d’argent. Il
en userait jusqu’à la lie.
– Et pourquoi est-il aussi triste ? Répartit
l’aînée qui était en mesure de faire la part des
sentiments, des émotions. De reconnaître la
mélancolie de la nostalgie.
– Parce qu’il reflète mes états d’âme en cette
époque. C’est une longue histoire, très longue
que je me demande si je puis la finir un jour, si
je la commence.
– Raconte ! Ordonna Patrick, le benjamin,
qui passait pour commandant de la maison et
s’ingéniait à le faire valoir chaque fois que
l’occasion se montrait, et ce malgré les remon-
trances que lui faisait régulièrement Kelmo.
– Avez-vous seulement de la patience ! Ré-
torqua ce dernier décontracté, passant l’éponge
pour une fois sur cette déconvenue, en ce jour
solennel.
– Oui ! Crièrent les enfants en chœur sauf,
bien entendu, Patrick qui ne quittait jamais son
air sérieux.
13 Le Dernier Africaniste
– Bien, il y a de cela longtemps, très long-
temps vous n’étiez pas encore nés. Un enfant
vivait dans la jungle d’une Afrique qui se blan-
chissait rapidement, mais aveuglement. Or la
seule couleur bénéficiaire de ses faveurs -
faveurs sans réserve- était la noire. De cette pré-
férence, il s’était proposé un idéal : « réanné-
grir » son continent de son noir initial. Ce
prétentieux c’était moi votre père. J’avais tel-
lement cru à mon rêve que je me suis retrouvé
surpris au milieu d’une misère désertique, vivant
sans lendemain, tirant le diable par la queue.
Tous mes projets, tous mes espoirs s’étaient
évanouis, me laissant aux prises avec une socié-
té « encarcante », avec pour tout viatique ; une
fierté et un omniprésent de maître : ma cons-
cience. Or pour moi, la chose la plus avilissante
de l’espèce humaine était l’inconditionnelle et
systématique « anuittement » en tout port, tel un
chien « ruesque » Force m’était donc de trouver
un abri que j’obtins moyennant la promesse de
verser régulièrement une mensualité forfaitaire.
J’y vécu dans un calme plat jusqu’à un certain
jour, le jour fatidique.

La rotation tellurique venait à peine de dé-
couvrir l’astre diurne quand je me réveillais ce
jour. J’étais dans ma chambre, couché à même
mon brancard -mon lit, autant pour moi. Mais
tout compte fait, c’était plus un brancard qu’un
14 Le Dernier Africaniste
lit, puisque l’homme qui y gisait était davantage
un malade qu’un bien portant. Pourtant, physi-
quement j’allais à merveille. Cependant…
J’étais donc là, dans l’obscurité totale. Sans
un petit espoir de voir un jour briller une étin-
celle. Cette étincelle vitale dont j’avais impérati-
vement besoin. Or à une cloison près, la clarté
était maintenant totale, visqueuse. Et même
dans mon espace réservé ! D’ailleurs, celui-ci
reproduisait avec fidélité l’aspect de la nature
hors de sa coque, suivant les fluctuations du
temps.
Si dehors il pleuvait, il s’y reproduisait le pa-
reil. Si plutôt revenait au soleil le mérite du rè-
gne, il s’illuminait. Mystère ou magie ? Ni l’un ni
l’autre, mais force des choses ; toiture hâtive-
ment recyclée avec de l’abîme ne pouvait offrir
que pareil résultat !
La lumière coulait donc à flot dans ma loge.
Mais n’empêche que tout fut obscur à mes
yeux. Le noir complet. Mille et une questions
me traversaient l’esprit. Que faire ? Où com-
mencer ? Mais aucune réponse adéquate, même
infime ne se faisait jour. J’avais pourtant
l’obligeance de me trouver quelque chose. Au-
trement, comment devrais-je faire pour payer
ma mensualité expirée déjà depuis plusieurs
jours ?
Mon confort nutritionnel lui, pouvait atten-
dre. J’étais aguerri, immunisé même contre la
15 Le Dernier Africaniste
famine. Seul mon loyer me plongeait dans le
désespoir. Il fallait que je m’en acquitte. Condi-
tion sine qua none : éventuellement me faire du
fric. Pour se le faire, il fallait travailler. Pour tra-
vailler, il fallait soit se faire employer, soit
s’auto-employer. Cette logique était, bien en-
tendu, gravée dans mon instinct, en lettre de feu
même. Mais tout le problème -en ce qui me
concernait -était où le trouver, ce travail, avec
toutes les défaillances que je présentais, entre
autres, la plus assassine qui enrayait à cent pour
cent toute chance d’embauche : Le défaut de
« côte » Terme qui dans notre jargon « rues-
que » désignait exclusivement les hommes hauts
placés, passibles de nous soutenir dans de tels
cas.
En fait, depuis mon retour d’un voyage que
j’avais effectué au village, tout le monde sem-
blait me méconnaître. Mais qu’à cela ne tienne,
j’étais déterminé à trouver.
J’entrai en cohésion avec mon imagination et
me fit fort d’en tirer quelque chose de « concré-
tisable » Mais avant que l’osmose n’eût lieu, le
clivage s’imposa brutalement, favorisé par des
coups secs au battant de ma porte. Cette espèce
d’éventail géant, grossièrement constitué de
branches sèches et tordues d’arbres tenant lieu
de cadre, et d’une fine feuille de tôle en alumi-
nium déchirée en maints endroits, n’empruntait
ce nom de battant de porte que grâce à cette
16 Le Dernier Africaniste
grâce à cette convention qui voulait que fût ap-
pelé ainsi, tout objet qui jouait le rôle passif de
bouclier à tout antre ou qui donnait cette im-
pression. Sinon !…
Qui ces coups pouvaient-ils annoncer ? Etait-
ce déjà mon bailleur ?
Je regardai en direction de cet étendard qui
vibrait encore sous le choc des coups qu’il ve-
nait de recevoir, et vis en filigrane derrière mon
vieux voile, la silhouette familière de Pape. Un
de deux premiers copains que je me fis, quel-
ques jours après mon installation dans ce quar-
tier bidonville de la capitale. Quartier à
l’habitation spontanée, où vivaient en majeure
partie les pauvres, les démunis. Dieu merci,
quelques belles maisons en émergeaient quand
même, faisant la fierté de ce secteur. On ne
pouvait cependant pas ignorer que n’avaient le
privilège d’y vivre que des hommes aisés. Pape
était le fils d’un des ceux-ci. Et comme tous ses
pairs, il était arrogant, impoli, se croyait tout
permis. Malgré cela, plus d’un trouvait que
j’étais sacrément en veine de l’avoir pour co-
pain.
Dans quelle circonstance l’avais-je ren-
contré ? Je n’en sais plus rien, ma mémoire
commence déjà à présenter des ratés. Pourtant,
même dans un cas d’amnésie totale, je ne peux
pas oublier qu’avec Le Sapeur son second et lui,
nous passions notre clair temps à jouer au « lu-
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