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LES CHERCHEURS

De
287 pages
Un roman où alternent des fragments de vie et de discours de personnages pris dans une intrigue que noue un auteur-Professeur. Une succession donc de miettes tombées de la table (à chercher, à aimer, à écrire, à manger…) de chercheurs patentés ou de comparses « praticiens-chercheurs ». Qu'est-ce qu'aimer ? Qu'est-ce que chercher ? Qu'est-ce que savoir ? Ces grandes questions philosophiques sont traitées ici dans le concret des situations et avec l'humour ou le tragique qui conviennent . Le Professeur va-t-il convoler avec l'Assistante ? L'étudiante va-t-elle se réconcilier avec l'étudiant ? Le fils et la fille du Professeur, trouver leur voie ? Le filleul et la nièce, céder au message délivré par leurs mentors ?
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2
Les chercheurs

3Hervé Drouard
Les chercheurs
Bribes de vie de chercheurs
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00100-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304001006 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00101-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304001013 (livre numérique)

6 . .
8
CHERCHEUR CHERCHANT CHERCHE
« Mais quel besoin ai-je, moi dont la nature et
l’éducation reposent, jusqu’à la maladresse et l’excès de
rigidité, sur la pudeur, l’impénétrabilité, le goût du
secret, la détestation de l’épanchement, le mépris des
m’as-tu vu, l’instinct de méfiance, et même la gêne
devant toute manière de logorrhée, qu’ai-je besoin ai-je de
raconter ce qui, en vérité, ne regarde personne ? D’où me
vient cette facilité à donner sur le papier ce que je refuse
à la vie, cet empressement à faire tomber mes digues
l’une après l’autre, à briser mon propre et savant système
de protection ? »
Jérôme Garcin in Théâtre intime, Gallimard, p.151
9
POÈME INTRODUCTIF
Que cherches-tu chercheur ?
Poursuiveur d’idéal
Rabatteur de mots
Pourfendeur de concepts
Ramoneur d’émotions
Concepteur d’images
inventeur de sentiments
Concasseur de couleurs
Mélangeur de sons
Et de bulles de savon
Dans le robinet du poème

Que cherches-tu , Chercheur ?
Dans les prés du bonheur
Dans les bois enchanteurs
Chez l’autre qui a peur
Dans le nombre menteur
Dans la foule imposteur
Cherches-tu le Chercheur ?

Que cherches-tu, Cherchant ?
Dévorant, écoutant
11 Les chercheurs
Apprenant, comprenant,
Disséquant, mélangeant
Les sucs de la pratique
Dans le jus théorique
Cherches-tu le Cherchant
Ou son ombre seulement ?

Le chercheur est cherché
Et sa cherche est troublée
Par les jeux du gibier
Poursuivant et traqué
Qui donc est détraqué ?
Hervé
12
CHAPITRE I
LE PROFESSEUR
Il vient d’avoir son coup de fil promis. Il
attendait, impatient, doutant, espérant. Il est
malade et ne ‘peut rien faire d’autre que penser
à elle, à ses soucis du moment - qui sont
lourds -, à ses paroles, à son histoire, à son
amour qui dure. Bientôt un an qu’elle a
commencé à répondre à ses avances. Réponse
timide, progressive, installée tout un temps dans
le différemment, la préparation, la mise à
l’épreuve, au diapason.
Selon ses principes - ou ses fonctionnements
inconscients - il avait décidé de s’intéresser à
cette collègue qui débarquait dans son centre de
formation. Dès les premières rencontres, il avait
flairé un continent à découvrir. Son allure, son
allant avaient excité sa curiosité, accroché son
regard fureteur. Sa manière de concevoir le
travail, ses convictions fondées sur une
expérience, encore courte, mais déjà raisonnée
sonnaient clair dans un univers feutré, à
dominante affective et compassée. Au niveau
13 Les chercheurs
de l’institution, l’alliance était possible et
nécessaire pour introduire plus de rationalité,
contrebalancer les conceptions démodées, créer
un pôle critique et novateur, modifier surtout le
rapport aux formés. Sa simplicité, sa
spontanéité rendaient la collaboration agréable,
et, au fil des jours, la profonde identité de vue
se révélait et commençait à produire ses effets
dans l’institution. Mais en même temps se
découvraient des proximités qui allaient bien
au-delà de ces aspects simplement
professionnels. Des goûts, des aspirations, des
engagements les rapprochaient inexorablement.
Toute une conception de la vie qui s’enracinait
dans des enfances similaires, téléguidait des
trajectoires concertées, préparait leurs longs
échanges de reconnaissance.
Allongé sur son lit, dans la solitude de cet
après-midi d’hiver, il se répète, il dissèque les
différents messages qu’il a perçus dans la
conversation téléphonique qui vient de
s’interrompre.
Plusieurs niveaux se superposent. Il entend
les mauvaises nouvelles de la santé de son père
et il se laisse envahir par l’angoisse qu’elle a
exprimée. Il enregistre les conseils et
injonctions à lui données pour guérir au plus
vite et il y démêle la tendresse inquiète et
affectueuse qu’elle lui porte. Il peste contre
cette malencontreuse grippe qui va la priver de
14 Le professeur
sa présence, de son regard fervent et amoureux
a un moment où le destin s’acharne sur ses
racines familiales. Après le grand-père emporté,
il y a quelques mois, le père atteint d’un cancer,
dont on ne mesure pas encore l’ampleur. Il se
sent impuissant bien sûr à l’aider dans cette
passe difficile ! Mais la vitalité de l’amour il le
sait peut seule équilibrer la décrépitude
imparable des corps et le spectacle de la vie,
compenser la vision de la mort. Le défi ou la
résignation Comme il aimerait l’avoir en cet
instant dans les bras !
Leur dernier embrassement-embrasement
remonte à huit jours. Déjà la chaleur de la
rencontre s’estompe et il tente de la retenir. Car
c’est bien d’un feu qu’il s’agit ! Comme ceux
qu’ils faisaient, enfants, en gardant les vaches,
certains soirs d’hiver. Un feu qui éclaire un
moment leurs visages noyés habituellement
dans le brouillard de l’ordinaire ; un feu qui
réchauffe leurs membres adossés au froid
quotidien, qui réveille des paroles gelées, des
pensées engourdies, qui dissout leurs craintes de
la vie, de la solitude coutumière.
Le rite du feu commençait par les mêmes
gestes simples : mettre en contact des brindilles
de corps consumables, trouver les subtils
arrangements, toujours les mêmes et toujours
différents, faire jaillir peu à peu la flamme de
l’émotion, la braise du désir, rapprocher
15 Les chercheurs
toujours plus jusqu’à les conjoindre étroitement
les tisons ardents des sens et des esprits. Et à
partir de ce foyer devenu intérieur, raviver leur
vie intime, faire remonter leurs souvenirs,
montrer à l’autre les couleurs et les formes de
leurs espoirs et de leurs déceptions, de leurs
anciens rêves et nouvelles illusions.
Comment tout cela s’était-il enclenché ? Il
revoit, il revit certaines scènes qui ont, tissé des
liens invisibles et exaspéré chez lui le désir de la
conquête et chez elle la curiosité amusée. Un
jour, à l’occasion d’un duo pédagogique que
l’école avait imaginé pour réconcilier approche
magistrale et approche professionnelle, elle lui
avait dit gentiment, par manière
d’encouragement, de message-soutien : « j’aime
bien travailler avec toi ! » Il avait reçu cette
déclaration comme une sorte d’appel,
d’invitation cachée. « Forme-moi, Forme-
moi ! » lui disait-elle souvent et ces paroles
résonnaient en lui bien au-delà de ce qu’elles
voulaient signifier. Il en avait fait un poème
prétentieux où il proposait formation et
initiation totales. Inutile de préciser que ces
glissements de sens étaient fraîchement
accueillis et provoquaient plutôt la méfiance et
la réserve.
La collaboration se renforçait cependant ;
l’alliance stratégique s’instituait pour les besoins
de la bonne Cause. Il se fiait à elle pour
16 Le professeur
défendre les évolutions nécessaires, faire
avancer la recherche scientifique dans un
secteur où elle n’existait guère.
Ils firent ensemble un voyage à Paris. Elle le
remplacerait à un colloque important, sur la
recherche justement, tandis qu’il assurait un
séminaire indéplaçable. Dans le train, la
préparation avec elle fut un enchantement de
l’esprit. Ils se comprenaient à demi-mots,
prenaient plaisir à échafauder l’avenir, à
accorder objectifs et moyens. Cette connivence
intellectuelle lui laissait espérer des intimités
plus grandes encore. Le soir, ils se
retrouveraient pour faire le point de la journée.
Une fois de plus, la vie s’éclairait pour lui, une
aventure semblait s’ouvrir et cette perspective le
remplissait de jubilation.
Ils se retrouvent en effet ; déambulent dans
les rues de Paris, tard la nuit ; parlent de tout et
de rien. Il lui expose sa philosophie de la vie et
de l’amour, lui écrit un poème brûlant qu’elle
n’apprécie qu’à demi. Elle discute, s’informe,
encourage les confidences, se livre un peu elle-
même, parle de son amant, de ses hésitations à
faire un enfant. Seul un baiser glacé ponctuera
ces échanges nocturnes. Toute autre tentative
pour un contact des corps, des mains, des
doigts, se brisera sur un roc imprenable.
A partir de là, s’installe chez lui un temps de
latence, d’attente imprécise, d’insatisfaction
17 Les chercheurs
larvée qui aiguise son inspiration, provoque des
ruminations, tour à tour moroses ou exaltées. Il
reprend son journal de bord, toujours signe
d’un certain goût pour la vie et l’écriture. Il a
trouvé la dame de ses pensées et note pour elle
impressions et sentiments. Sa belle indifférence
ne l’empêche nullement de lui lire, in petto, les
plus beaux poèmes d’amour qui lui tombent
sous la main. Un jour, en voyage en Algérie, il
lui lit Baudelaire et son invitation au voyage ; un
autre jour, Rimbaud et son bateau ivre. À Noël,
il lui offre Verlaine avec un « envoi » sans
équivoque sur la recherche romantique de l’âme
soeur. Il porte sur lui une photo où ils se
retrouvent tous les deux, côte à côte, au cours
d’un repas offert à toute l’institution. . Elle a
peu à peu pris possession de son esprit et
désormais il aime, presque chaque matin, se
faire offrir chez elle le café d’avant le travail. Ses
assiduités ne la rebutent pas apparemment et il
s’installe dans l’amour courtois.
Jusqu’à ce petit matin de février où elle prend
l’initiative. Par compassion, dira-t-elle plus tard
Comment ne pas céder à cet amoureux transi,
fidèle, ponctuel ? Elle lui remet la lettre qui
répond à toutes ses avances, billets doux,
poèmes… « Maintenant, je crois que je commence de
t’aimer sans bien comprendre pourquoi ni ce qui a opéré
ce revirement de sentiment. Peut-être un créneau qui
s’élargit dans mes amours. C’est vrai que je suis en
18 Le professeur
rupture avec l’homme qui fut là pendant,3 ans et pour
lequel mes espoirs. et mon amour s’étiolent ; mais tout
n’est pas si simple… »
Quelques lignes qui circonscrivent et
instituent le cercle magique, maléfique, dans
lequel vont tourner, désormais, telles des
phalènes de la nuit, deux hommes envoûtés,
irrésistiblement attirés, repoussés, ballottés sans
cesse entre ce centre brûlant, aspirant, et une
périphérie sombre et glacé. Comment raconter,
représenter les figures de ce ballet croisé de
marionnettes mal réglées ?
Une intervention commune dans un stage
extérieur leur donne d’abord l’occasion de
définir les bases de leur nouvelle relation
amoureuse. Deux conceptions s’affrontent :
l’amour-bout-de-chemin, Sans engagement,
sans autre obligation que la découverte
réciproque tant qu’elle apporte joie et intérêt ; et
l’amour-aventure-dramatique, passion dange-
reuse, don total et définitif. Lui, récite la théorie
qu’il s’est faite de l’amour-jeu-sans-illusion pour
ne plus souffrir et ne plus faire souffrir. Elle, ne
conçoit qu’une marche à l’étoile et au
dévouement inconditionnel.
Deux mois de tractations, tergiversations
seront nécessaires. Le contrat tacite qui en
sortira permettra ensuite à chacun, à tour de
rôle, selon les humeurs et les aléas, de se sentir
19 Les chercheurs
piégé, trahi ou au contraire comblé au-delà de
ses espoirs.
La clause la plus claire est que ceci doit rester
secret pour tout l’entourage et particulièrement
pour l’autre partenaire mais il n’est pas si facile
de gérer les alternances, de ne pas mélanger les
fils, d’éviter les drames qui mûrissent à l’ombre
des amours interdites.
Longtemps donc, il espère que le torrent de
ses feux va briser la digue de ses dernières
résistances. Chaque soir avant de rentrer chez
lui, dans la campagne environnante, il poursuit
ses assauts mais chaque matin il retrouve le
château convoité, intact, insolent. Ce siège
continu le mine d’autant plus que des
opportunités, des ruses improbables, échouent
devant les droits du premier occupant. Il devait,
parait-il, s’éloigner mais il est toujours là.
Il note dans son journal : « en faisant mon
jardin, je ne cesse de penser à X et à ce qui s’est
passé depuis le retour du Maroc. Je voudrais
décrire ce moment particulier dans le crescendo
du phénomène amoureux où chacun est au
maximum de l’appétit vis-à-vis de l’autre, à la
limite extrême du désir sans que celui-ci soit
encore consommé. L’attraction des esprits, des
coeurs, des corps est telle, en cet instant, que le
diffèrement devient supplice, que l’attente se
transforme en torture, que l’ingéniosité pour
courir l’un vers l’autre est maximum. C’est le
20 Le professeur
suspense dans beaucoup de films ou de romans,
la mise en route du mécanisme inexorable qui
jettera les deux êtres dans l’étreinte
fusionnelle. »
Enfin, le rempart cède, la digue se rompt, la
mer lèche de ses vagues salées, de ses algues
mouvantes, la roche d’un port de haute mer. Le
tintamarre des grandes eaux emplit la chambre
secrète qui tangue au grand large.
Cela s’est passé un soir comme tous les
autres ; elle est toujours imprévisible,
désarmante mais aussi souveraine, décidant du
jour et de l’heure, n’aimant pas que les
évènements lui échappent ou la contrarient. Et
en même temps créant les situations où elle sera
totalement dépendante, soumise au bon vouloir
de quelques-uns, sa famille, ses amis, à qui elle
confie les clefs de son appartement. Avec lui,
justement elle ne refera pas les erreurs
habituelles ; elle sera ferme, ne se laissera jamais
rien imposer. L’imbécile passera des heures sur
le palier à attendre le bon plaisir de sa belle.
Pour l’instant, allongé sur elle, il découvre un
corps qui lui fera oublier le goût de tous les
autres et le paiera de toutes ses attentes et
soumissions. À chaque nouvel amour, le
miracle se reproduit et bien que l’effleure
souvent la pensée que c’est peut-être le dernier,
qu’un évènement, un caprice pourraient les
21 Les chercheurs
séparer, il ne peut s’empêcher d’attendre
encore, d’espérer l’appel, l’invitation.
Il chante, il rime, il écrit comme un
adolescent nouvellement éclos, sur tous les
tons, sur tous les toits - secrets -, amoureux
nocturne, miaulant à la lune ! C’est une autre
clause stipulée : elle a décidé qu’il devait écrire
l’amour, ses amours, pour le prix de ses
caresses. Un premier recueil de poésie en
chantier depuis quelques années devra sortir au
grand jour dans les meilleurs délais. Et elle le
tance vertement quand il ne peut produire ses
pages d’écriture quotidienne. Obligation douce
cependant, reproches appréciés car, lui, ne peut
être amoureux sans éprouver le besoin
irrépressible d’écrire, de traduire ses sentiments
exaltés, ses découvertes exaltantes dans un
lyrisme poétique débridé. Il lui faut convoquer
le monde et les mots à la fête des sens.
Ils embarquent joyeusement et délibérément
pour une exploration de la passion, la
découverte prétentieuse de l’Homme et de la
Femme, de leurs rapports au monde et à l’autre,
de leur relation amoureuse et sexuelle. Avant
l’amour, la parole ; après l’amour, la parole
encore ! Se dire, se bénir, se médire, se prendre,
se comprendre seront les règles du jeu. Derrière
leur histoire singulière, surprendre l’éros
universel qui tire les ficelles du désir de tout être
vivant. Sans savoir encore de quoi sera fait leur
22 Le professeur
voyage insensé, ils subodorent 1’un et l’autre
que le mal des hauteurs, celui des abysses, ou
celui de la mer déchaînée ne les épargnera pas.
Dans sa lettre de déclaration, elle écrit : « ce
que je sais, ce que je sens très brutalement, c’est
que notre relation, si elle devient amoureuse,
sera difficile, uniquement difficile, et à tous les
égards. Elle ne sera que passage et nous fera,
une fois les premiers feux apaisés, souffrir. Cela
me pose d’énormes questions. Ne suis-je faite
que pour les élans capricieux et compliqués ?
Comment ma vie se déroule et quelle prise
avoir sur les évènements ? Moi, qui ne crois pas
au hasard, qui cherche à garder en toutes
circonstances ma lucidité… »
Ils n’imaginent pas encore la nature des
souffrances qui les attendent car ils ne savent
pas la hauteur qu’atteindra leur passion, le
niveau de leur engagement réciproque. Ils ont
peur bien sûr d’être abandonnés un jour par
l’autre. Ils n’ont pas encore compris que c’est la
perte de leurs propres illusions sur l’autre qui
créent les douleurs les plus déchirantes, les plus
insupportables.
Le professeur se targue de n’avoir jamais été
amoureux vraiment, amoureux fou Il se défie
de la passion qu’il croit connaître par les livres,
la poésie. La passion dévorante, la passion
mortelle. Il a eu quelques aventures, quelques
liaisons passagères, hygiéniques, juste pour
23 Les chercheurs
l’émotion, l’exaltation esthétique, l’inspiration
de quelques lettres, essais, poèmes. L’esprit a
besoin du coeur comme le chirurgien du scalpel
pour vérifier la morbidité d’une plaie, couper la
gangrène, guérir l’infirmité humaine.

L’assistante a juré de l’attirer justement dans
le parage dangereux de la folie amoureuse où
elle a décidé de planer elle-même. Elle ne
supporte pas l’idée du couple établi dans la
médiocrité du quotidien, installé dans la
tranquillité bourgeoise. Son autre relation a
toujours tangué des hauteurs vertigineuses d’un
amour dévotion aux abîmes perfides d’un
dévouement inconditionnel. Péripéties d’autant
plus excitantes qu’elles ont le parfum de
l’exotisme ; dévouement d’autant plus urgent et
total qu’il s’agit d’un étranger, le plus démuni, le
plus menacé.
Mustapha est Turc, réfugié politique, fuyant
la ferme familiale d’Anatolie. Il échoue un jour
dans la ville où elle exerce son métier
d’assistante sociale dans la fougue et la foi de
ses débuts professionnels. Il ne sait ni lire ni
écrire le français, à peine le parler ; il n’a ni
papiers, ni travail. Autant dire qu’il n’existe pas.
Elle va lui donner la vie, la parole, l’existence
sociale et bientôt l’amour et les tourments de
l’amour.
24 Le professeur
Le professeur apprendra tout, par bribes,
dans les moments de grande déchirure ;
lambeau après lambeau ; car la fiction des
amours séparées doit être maintenue aussi
longtemps que les évènements… Mais
n’anticipons pas.
Pour l’instant, il est malade et revoit chaque
rencontre, se redit chaque échange. Il a besoin
de faire le point en scrutant les étoiles qui le
guident. Il est quelque part en haute mer, sans
boussoles, sans repères. Il a perdu toutes ses
sécurités et certitudes. Il a découvert l’Atlantide
et sa reine voluptueuse, dans sa traversée du
désert. Il a retrouvé le Grand Meaulnes qui
avait hanté ses nuits adolescentes.

25
CHAPITRE II
L’ASSISTANTE
Je suis assise par terre, à l’ombre, parmi les
femmes turques qui attendent à l’orée du bazar.
Il y a aussi des femmes immigrées, très
élégantes, très modernes. Elles croient que je
dessine et viennent jeter un coup d’œil sur la
lettre que j’écris à mon amant fidèle, le
professeur qu’il me faut désormais éloigner.
Paris-Istambul m’a semblé la distance
convenable.

Lui, quand il n’en peut plus de ses
contradictions, il se débrouille pour tomber
malade. Moi, je préfère le voyage, la fuite !
Exotique, si possible ! Seule, farouche ! Lui,
capitule, se défait, se décompose. Moi, je fais
face, je me lance dans l’action, je marche,
j’affronte l’inconnu, l’aventure. Je viens de
zigzaguer, deux heures durant, dans la foule
grouillante du Grand Bazar. Nul arrêt, nulle
place pour souffler mais le flot d’une double
marée humaine, se mélangeant, se contrariant,
27 Les chercheurs
se bousculant. La nuit a pourtant été dure et
courte !
Débarquée à 2 H 10, j’ai quitté l’aéroport,
aussitôt les formalités accomplies ; pris la
navette pour le centre ville, suivi quelques
français n’ayant comme moi réservé aucun
hôtel. Près de Sainte Sophie, nous avons réveillé
un cafetier endormi sur sa terrasse – son café,
c’est un bout de trottoir et une glacière remplie
de coca ! – Après ce rafraîchissement bien
mérité, j’ai décidé de partir, seule, pour forcer
un petit hôtel à me donner une chambre. J’ai
marché dans les rues endormies. Mes pas
résonnaient glorieusement !
J’ai sonné dans une pension où l’on m’a
proposé le dortoir. Une pièce dans un sous-sol
à peine aéré avec 4 lits à étage. Deux hommes
étaient installés. Mais je n’ai pas été dérangée
jusqu’aux fureurs matinales, insoutenables à
partir de 8 h. Une douche m’a réveillée. Je
compte, dans ma journée, revoir les sites les
plus importants : Ste Sophie, la Mosquée bleue,
Ste Irène… Avant de prendre, demain, le bus
pour Izmir, l’antique Smyrnes, sur la côte
Ouest.

Je ne regrette pas le coup de tête de ce début
juillet qui me vaut d’être ici aujourd’hui, dans la
chaleur et la splendeur de Constantinople. Je
n’ai jamais supporté depuis 5 ans les abandons
28