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Les régions et l'économie mondiale

188 pages
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Ajouté le : 01 avril 2001
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782296408814
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LES RÉGIONS ET L'ÉCONOMIE MONDIALETHÉOR I E SOC I ALE eONTEMPORA I NE
Collection dirigée par Georges Benko
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne-
Dans la même collection:
Les conséquences de la modernité
Anthony Giddens, 1994
La convention de terreur
Michel Rétiveau, 1994
L'ordre économique de la société moderne
Bernard Billaudot, 1996
Sociologie urbain~ et rurale. L'espace et l'agir
Jean Remy et Etienne Leclercq, 1998
Régulation et croissance
Bernard Billaudot, 2001
Les régions et l'économie mondiale
Allen J. Scott, 2001LES RÉGIONS ET L'ÉCONOMIE MONDIALE
LA NOUVELLE GÉOPOLITIQUE GLOBALE
DE LA PRODUCTION ET DE LA
COMPÉTITION ÉCONOMIQUE
ALLEN J. SCOTT
Traduit de l'anglais par Frédéric Leriche
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Italia L'Harmattan Hongrie L 'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École- Via Bava, 37 Hm"gita u. 3
Montréal, H2Y 1K9Polytechnique 10214 TOl"ino 1026 Budapest
Québec, Canada75005 Paris Italie Hongrie
FranceParmi les ouvrages d'Allen J. Scott :
SCOTI A. J., 1988, Metropolis, From the Division of Labor to Urban Form, Los
Angeles, University of California Press, 260 p
SCOTT A. J., 1988, New Industrial Spaces, London, Pion, 132 p. A. J., 1993, Technopolis. High-Technology Industry and Regional Development
in Southern California, Berkeley,CA., University of California Press, 322 p.
SCOTI A. J., 1998, Regions and the World Economy. The Coming Shape of Global
Production, Competition, and Political Order, Oxford, Oxford University Press,
177 p.
SCOTT A. J., 2000, The Cultural Economy of Cities, London, Sage, 245 p.
SCOTI A. J., ed., 2001, Global City-Regions. Trends, Theory, Policy, Oxford, Oxford
University Press, 467 p.
SCOTT A. J., SOJA E. W., eds., 1996, The City. Los Angeles and Urban Theory at the End
of the Twentieth Century, Berkeley, University of California Press, 483 p.
SCOTT A. 1., STORPER M., eds., 1986, Production, Work, Territory. The geographical
Anatomy of Industrial Capitalism, London, Allen and Unwin, 344 p.
Articles en français:
SCOTT A. J., 1988, Division du travail et développement territorial, in BENKO G.B. ed,
Les nouveaux aspects de la théorie sociale, Caen, Paradigme, 77-88
SCOTI A. J., 1992, L'économie métropolitaine: organisation industrielle et croissance
urbaine, in BENKO G. B., LIPIETZ A., eds., Les régions qui gagnent. Districts et
réseaux: les nouveaux paradigmes de la géographie économique, Paris, PUF, 103-120
SCOTT A. J., 1997, De la Silicon Valley à Hollywood: croissance et développement de
l'industrie multimédia en California, Espaces et Sociétés, 88/89, 15-51
SCOTI A. J., 1998, La nouvelle géoéconomie des régions, Revue Française de
Géoéconomie, 5, 19-26
SCOTT A. J., 1999, L'économie culturelle des villes, Géographie, Économie, Société, 1,
1, 25-47
SCOTT A. J., 1999, Les bases géographiques de la performance industrielle, Géographie,
Économie, Société, 1, 2, 259-280
SCOTI A. J., 2000, L'urbanisme industriel en californie du Sud: les dilemmes et les
occasions civiques de l'ère postfordiste, in BENKO G., LIPIE1Z A., eds., Ùl richesse
des régions, Paris, PUF, 169-198
SCOTT A. J., 2000, L'économie culturelle de Paris, Géographie, Économie, Société, 2, 2,
289-312
SCOTI A. J., STORPER M., 1987, Industrie de haute technologie et développement
régional: revue critique et reformulation théorique, Revue Internationale des Sciences
Sociales, 112, 237-256
SCOTI A. J., STORPER M., 1991, Le développement régional reconsidéré, Espaces et
Sociétés, 66/67, 7-38
Cet ouvrage est la traduction française de:
Regions and the World Economy.
The Coming Shape of Global Production, Competition, and Political Order
(1997,Oxford:Oxford University Press, 177 p.)
cgCouverture: Paul Klee, « Zwischenfall in der Gruppe » (1939)
Paul Klee - Stiftung, Kunstmuseum
(Ç) L'Harmattan, 2001
Paris, France.
Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle,
par quelque procédé que ce soit, est interdite.
Dépôt légal avril 2001
ISBN: 2-7384-8978-8SOMMAIRE
Remerciements 7
Préface du traducteur 9
1 - Les régions et l'économie mondiale 13
2 - L'économie nationale et l'État souverain 21
Cadres géographiques de l'ordre politique et économique
L'État territorial souverain
Économie, État, territoire
Au delà du Fordisme ; Vers le globalisme
3 - Vers la désagrégation des économies nationales? 37
Un monde d'économies nationales
De l'internationalisation à la globalisation : la période de l'après-guerre
La géographie de la globalisation
4 - La mosaïque globale des économies régionales 59
Les contours de la mosaïque globale
Les formes du développement régional
La nouvelle carte mondiale des régions
L'ordre social de la mosaïque
5 - Les fondements régionaux de la performance économique 85
Organisation industrielle et espace économique
La théorie générale de la localisation
La spécifique de l'agglomération spatiale
Une perspective géographique historique
6 - Ordre collectif et développement régional: la régulation sociale
et culturelle des systèmes économiques locaux 111
L'impératif de régulation
Un regard en arrière
Régulation socio-culturelle et choix stratégique régional
Les stratégies du développement régional
7 - Perspectives pour les régions pauvres 133
La fin du Tiers-Monde?
Industrialisation, urbanisation et développement
Les approches régionales du économique8 - Un monde de régions 149
De nouveaux espaces politiques
Des directoires régionaux pour le vingt-et-unième siècle?
Communauté, démocratie locale, et citoyenneté
9 - La géopolitique changeante de la production, de la compétition,
et de l'interdépendance régionale 171
Liste des figures 176
Liste des tableaux 177
Références 179Remerciements
Je tiens à remercier Frédéric Leriche, de l'Université de Toulouse Le
Mirail, pour la traduction de cet ouvrage. Il n'a économisé ni son
temps ni son énergie, il a effectué ce travail avec beaucoup de com-
pétence, en bon connaisseur de la géographie économique contempo-
raine. Je suis également reconnaissant à Guy Jalabert, de la même
université, qui a eu la patience de relire et de retoucher la version
française de ce travail.
Je souhaite remercier également John Agnew, Nicholas Entrikin et
Michael Keating pour la lecture critique de la première version de ce
Iivre.
Mes remerciements vont aussi vers Georges Benko, qui m'a proposé
d'éditer ce livre en français et de l'accueillir dans sa collection. J'en
suis fier, d'autant plus que depuis plus de vingt ans on n'a pas tra-
duit un géographe de langue anglaise vers le français.
Allen J. ScottPréface
du traducteur
L'objectif de cet avant-propos est simple: donner à tout lecteur de
ces premières lignes l'envie de prolonger la lecture jusqu'aux derniè-
res pages de cet ouvrage. Il y trouvera un intérêt scientifique et intel-
lectuel, bien sûr, mais aussi un intérêt en tant que citoyen et démo-
crate. En effet, la question récurrente de la réflexion d'Allen J. Scott
est la suivante: comment les acteurs sociaux (les pouvoirs publics,
la société civile organisée) peuvent-ils concourir à la régulation du
système économique afin d'atteindre des objectifs collectivement
négociés 7
Cet avant-propos, comme tout exercice intellectuel hexagonal, se
décline en trois parties qui répondent finalement à trois questions:
pourquoi cette traduction 7 qui est Allen Scott 7 quel est l'intérêt de
cet ouvrage 7
Depuis déjà quelques années, j'ai l' honneur et le plaisir de connaî-
tre Allen Scott. En 1990,il m'accueillait dans son équipe de recher-
che, l'lndustrial Geography Research Group, à l'University of Cali-
fornia at Los Angeles (VCLA).Grâce à cette immersion d'une année,
j'ai pu explorer et apprécier la réflexion et les travaux d'Allen Scott.
Certes, il était déjà connu en France d'un cercle - sans doute trop
limité- de spécialistes,maisje ne pouvais alors m'empêcher de re-
gretter que ses travaux ne soient pas plus largement diffusés. Déjà
germait l'idée que certains de ses ouvrages méritaient probablement,
en raison de la qualité de leur contenu scientifique, d'être accessibles
à un plus large public francophone. Car en effet, ses ouvrages sont
probablement à ranger dans votre bibliothèque parmi ceux (trop ra-
res 7) qui vous ont donné cette sensation agréable que la compré-
hension du monde était soudainement plus facile. C'est pourquoi en
1998,peu après sa visite à la Maison de la Recherche à l'Université
de Toulouse le Mirail où il donnait une conférence, et après quelques
hésitations (je sentais indistinctement que je risquais de m'engager
dans un travail conséquent), je lui proposai de traduire son dernier
ouvrage qui était alors en cours de publication pour le public anglo-
phone.
Est-il besoin de présenter l'auteur et ses travaux 7 Souscrivons
pour la forme à cet exercice. Géographe, professeur à l'VCLA (dans
Ie Department of Geography et dans Ie Department of Policy Stu-10 A. J. Scott
dies), Allen Scott est l'un des grands spécialistes de la géographie
économique. Si la toile de fonds de ses multiples travaux de recher-
che est donc fondamentalement constituée par le rapport entre dyna-
mique industrielle et dynamique territoriale, ceux-ci peuvent être
décomposés en quatre catégories principales, qui, bien sûr, se che-
vauchent:
1. Los Angeles, nouvelle métropole mondiale, appréhendée empiri-
quement comme un véritable laboratoire in vivo pour étudier les mu-
tations économiques, territoriales, politiques, sociales et culturelles
du monde contemporain;
2. Les districts industriels et les technopoles, considérés comme des
espaces privilégiés des mutations industrielles et territoriales, c'est-à-
dire des lieux d'expression primordiaux de «l'accumulation flexi-
ble » ;
3. Une réflexion théorique, portant d'une part sur les relations entre
les logiques organisationnelles et les logiques spatiales du système
économique et d'autre part sur l'articulation entre le local (ou
« régional») et le global, qui met en évidence l'intérêt géographique
de la notion de flexibilité;
4. Enfin, plus récemment, les «industries culturelles », définies
comme un ensemble hétérogène (télévision et cinéma, multimédia,
mode, etc.) qui apparaît à certains égards comme un nouveau front
du capitalisme moderne, générateur d'emplois et de dynamiques
territoriales sélectives.
Mais surtout, comme je l'ai déjà évoqué, le grand intérêt de ses tra-
vaux, structurés selon les quatre axes ci-dessus décryptés, est que
tous posent, explicitement ou non, la question du développement
économique et territorial en termes politiques. Si bien que, à force de
considérer Allen Scott comme un spécialiste de la géographie éco-
nomique, le risque de mal évaluer le sens profond de ses écrits est
réel. Certes, le lecteur appréciera à sa juste valeur la rigueur scientifi-
que de l'analyse développée dans cet ouvrage, véritable synthèse
claire et précise de l'histoire de la géographie économique du capita-
lisme industriel dans laquelle sont mises en parallèle les évolutions
des structures économiques et politiques (du proto-capitalisme au
post-fordisme). Il appréciera également la parfaite maîtrise des con-
cepts et théories de l'économie spatiale (le chapitre 5 est à ce titre
éclairant). On pourrait même à cet égard résumer la thèse centrale ici
défendue par Allen Scott par quelques lignes tirées de sa propre con-
clusion:
«un changement géopolitique majeur semble maintenant eng~gé
dans lequel le vieil ordre mondial, éminemment articulé sur l'Etat
souverain et l'économie nationale, est en train de reculer devantIlLes régions et l'économie mondiale
une nouvelle géométrie de relations économiques et politiques,
comprenant un système à plusieurs niveaux ancré, à une extrémi-
té, dans un complexe d'interactions globales et, à l'autre
té, dans un essaim de régions qui s'affirment de plus en plus, les
étag~s intermédiaires étant constitués des blocs multi-nations et
des Etats nations restructurés. »
La nouvelle géographie économique du monde s'oriente donc vrai-
semblablement vers un système articulant entre elles dans une
«mosaïque globale» des régions, entendues comme des entités
infra-nationales, de plus en plus spécifiques économiquement et po-
litiquement. Pour autant, Allen Scott ne se contente pas d'expliquer
par un travail empirique et théorique approfondi comment et pour-
quoi se façonne cette nouvelle géographie économique mondiale. TI
en tire toute une série d'enseignements tant en ce qui concerne le
développement économique et social dans les pays du Tiers Monde,
puisqu'il jette les bases conceptuelles d'une stratégie de développe-
ment fondée sur la prise en compte- en complémentdes approches
plus conventionnelles- de la dimension régionale (chapitre 7), qu'en
ce qui concerne les questions de démocratie et de citoyenneté. A ce
titre, les deux derniers paragraphes de l'ouvrage attestent de ses pré-
occupations quant à ces problèmes. Là aussi, nous pouvons extraire
quelques lignes de sa conclusion:
« la perspective de formes auxiliaires de citoyenneté régionale sur
la base du lieu de résidence doit être prise au sérieux. Une ci-
toyenneté de cet ordre conférerait des droits régionaux, des allo-
cations, et des engagements de la part des résidents, les affran-
chissant en ce qui concerne les processus politiques locaux, et ai-
dant à incorporer dans une communauté d'intérêts et d'identité
tous ceux qui se considèrent comme partie prenante d'un espace
de vie quotidien commun»
La position fondamentalement humaniste et démocratique d'Allen
Scott se lit donc au fil de son texte, qui par conséquent n'apparaît
plus simplement comme une réflexion - certes brillante - centrée sur
l'évolution de la géographie économique mondiale, mais aussi
comme un vibrant appel en faveur de la démocratie et de la justice
sociale. Voici un propos qui peut a priori sembler surprenant mais
qui n'étonnera plus ceux qui auront atteint la table des matières.
Ajoutons que le lecteur trouvera inévitablement quelques
« aspérités» dans le texte. En fait, l'exercice de traduction place le
traducteur devant un dilemme: privilégier la lisibilité du texte pour
les lecteurs francophones, ou bien respecter la pensée, les mots et le
style de l'auteur. Pour un ouvrage universitaire, il m'a semblé que la12 A. J. Scott
deuxième option s'imposait. Les éventuelles aspérités de la version
française incombent à ce choix, dont j'assume la totale responsabili-
té.
Enfin, du fait de l'argument avancé mais aussi grâce à de nom-
breux verbes et adjectifs qui évoquent les sens (c'est-à-dire la vue
etc.) disséminés dans le texte, le propos d'Allen Scott fait jaillir une
irrépressible vie sociale des réalités économiques parfois rudes. Dès
lors, en rappelant et démontrant, avec sensibilité et conviction, que le
social dispose d'une épaisseur irréductible aux logiques exclusive-
ment marchandes, il ouvre quelques créneaux d'opportunités pour le
choix politique.
Frédéric Leriche
Université Toulouse Le Mirail1
Les régions et l'économie mondiale
L'un des paradoxes de la théorie sociale contemporaine est que, pré-
cisément quand celle-ci est préoccupée par les visions d'un monde
qui se rétrécit et d'un nouvel ordre global, elle redécouvre la signifi-
cation de la géographie dans l'arrangement des affaires humaines. En
effet, certains analystes, portés par une vague d'enthousiasme in-
duite par la rapidité et l'extension de la globalisation, ont affirmé que
la fin de la géographie est prochel, mais, ainsi que j'espère le dé-
montrer tout au long du présent ouvrage, ce pronostic est entièrement
prématuré.
Le rétrécissement du monde moderne est en fait la raison précise
pour laquellela géographieprend - ou re-prend - une telle impor-
tance aujourd'hui. TIva sans dire que la géographie a toujours joué
un rôle important dans l'enchaînement des événements historiques,
ne serait-ce que par le fait que la séparation et la proximité spatiales,
ou plus généralement les effets de distance, exercent invariablement
une profonde influence sur la structuration des relations économi-
ques et sociales. Aujourd'hui, une nouvelle version de cette dualité
sociospatiale apparaît; celle-ci est globale dans son extension et
dans sa signification, cependant, elle peut aussi se décrire comme un
patchwork de localités et de lieux hautement individualisés. Dans le
contexte présent, je fais référence à ces localités et lieux par le terme
générique de région, par lequel je désigne une aire géographique
d'extension subnationale. Ainsi, mon utilisation du terme est con-
forme à son sens traditionnel, et s'oppose nettement à l'usage qu'en
font aujourd'hui certains scientifiques pour désigner une aire de di-
mension continentale. En outre, j'emploierai d'ordinaire ce terme
pour désigner une aire géographique caractérisée par un niveau mi-
nimum de développement métropolitain et associée à un hinterland,
1 Cf. R. O'Brien, Global Financial integration: The End of Geography, London: Pinter, 1992.14 A. J. Scott
c'est-à-dire une aire qui fonctionne comme le cadre spatial commun
pour la vie quotidienne d'un groupe déterminé de gens, et où se pro-
duit un brassage dense d'activités socio-économiques sujet à des
forces centripètes ou de polarisation. Cette nouvelle dualité socio-
spatiale prend ainsi dans ses formes les plus générales les contours
d'une mosaïque de régions disséminées sur l'ensemble du globe.
Cette peut être représentée sous la forme d'un réseau
d'économies locales formant un système mondial de production et
d'échanges intégré ou quasi-intégré. Corrélativement, à la lumière de
la compression des relations espace-temps qui s'est déroulée à un
rythme accéléré au cours des dernières années, la prospérité écono-
mique de chaque région est à la fois menacée et renforcée par le dé-
veloppement dans les autres régions du monde.
Aussi laconique que puisse être cette formulation initiale, ses con-
tours sont visibles de manière répétée dans l'indénombrable menu
quotidien de l'actualité. Un exemple particulièrement révélateur pou-
vant être cité est celui de la visite en Californie du Premier Ministre
Malais, le Dr. Mahathir Mohamad, en janvier 1997. Le but de cette
visite était de promouvoir le projet malais du Multimédia Super Cor-
ridor, un méga-projet de plusieurs milliards de dollars qui s'étend
sur 50 kilomètres en direction du sud, de Kuala Lumpur au nouvel
aéroport international, en incluant les villes nouvelles de Putrajaya,
qui deviendra la nouvelle capitale administrative de la Malaisie, et
Cyberjaya, un centre industriel de haute technologie en projet2. Cy-
berjaya accueillera une université ultramoderne consacrée au multi-
média, et il est prévu que la ville emploiera finalement plus de 150000
salariés répartis dans des centaines de petites entreprises du secteur
des technologies de l'information et du multimédia. Une fois achevé,
le Multimédia Super Corridor élèvera la région de Kuala Lumpur, et
plus généralement la Malaisie, aux avant-postes de l'ère de
l'information - enfin, si le projet peut être mené à son terme, dans un
pays qui était, il n'y a que quelques décennies, une colonie stagnante
et dépendante de ses matières premières. Significa-tivement, le Dr.
Mahathir circonvint les canaux officiels américains et, par une sorte
d'offensive paradiplomatique, s'adressa directement aux cercles
d'affaires de la haute technologie et des médias californiens, ce qui
s'avéra être un effort très persuasif pour les inciter à participer (à la
fois comme donneurs d'ordres et comme partenaires de firmes ma-
laises) au projet du Super Corridor.
Ce qui est remarquable dans ce projet, c'est tout d'abord sa fantas-
tique ampleur, sorte de combinaison de Brasilia, des zones économi-
2 An Invitation to Malaysia's Multimedia Super Corridor: Leading Asia's Information Age, Kuala
Lumpur: Multimedia Development Corporation, sans date.Les régions et l'économie mondiale 15
ques spéciales chinoises et du programme japonais Technopolis, et
ensuite les efforts politiques parallèles à la phase de planification et
de conception afin de stimuler la participation d'entreprises profon-
dément ancrées dans d'autres régions du monde. La visite du Pre-
mier Ministre Malais en Californie peut être perçue comme un effort
pour constituer une sorte de coalition inter-régionale articulant les
avantages compétitifs de la Silicon Valley dans les technologies
d'information, d'Hollywood dans les productions du spectacle, et de
Kuala Lumpur dans la main d'oeuvre bon marché mais qualifiée,
capable de fournir la sensibilité culturelle et linguistique nécessaire à
une pénétration efficace de ces marchés de l'information et du spec-
tacle, certes immenses mais encore largement latents répartis dans le
triangle continental dont les apex sont représentés par la Chine,
l'Inde et le Moyen-Orient. Une telle coalition, si elle peut être négo-
ciée avec succès et conduite à son terme, représenterait clairement
une force économique virtuellement irrésistible en Asie et sur le
pourtour du Pacifique, voire dans le monde entier.
Couronnésde succès ou non - et il est à peine nécessaire de souli-
gner que le projet dans son ensemble comporte des risques et des
pièges majeurs -le Multimédia Super Corridor lui-même et les con-
nections putatives que ses promoteurs tentent d'établir avec d'autres
régions de l'autre côté de l'océan Pacifique (et éventuellement avec le
Japon et l'Europe également) représentent des signes annonciateurs
d'événements futurs. En particulier, ils sont des avant-goûts de
quelques-unes des tendances économiques et politiques en cours
d'émergence dans un système global qui est enclin de plusieurs fa-
çons significatives à s'unifier, mais qui, cependant, est localement
ancré dans les divisions régionales du travail, lesquelles à des degrés
croissants, traversent sans distinctions le modèle existant des Etats
souveraIns.
Les mécanismes sociaux sous-jacents de la genèse de cet entrelacs
de relations global-régional sont d'une grande complexité, et ils se-
ront examinés en détail dans les chapitres 4, 5 et 6. Cependant, pour
le présent propos, ils peuvent être décrits en termes de deux facteurs
apparemment opposés mais qui en même temps sont imbriqués:
1. D'extraordinaires améliorations des transports modernes et des
technologies de communication se sont produites au cours des der-
nières décennies, rapprochant les différents points du globe les uns
des autres.
2. A l'opposé, de nombreuses formes de transactions sociales et
économiques restent extrêmement problématiques, puisque des dé-
faillances significatives surviennent quand on tente d'exécuter celles-
ci sur de longues distances; dans ces cas, la proximité mutuelle de16 A. J. Scott
toutes les parties impliquées est nécessaire pour que soit établie une
interrelation efficace.
Ainsi, d'un côté, le transport physique des personnes et des biens est
devenu toujours plus rapide, toujours moins cher, et toujours plus
fiable. Il est désormais banal, par exemple, pour un dirigeant
d'entreprise de faire le voyage aller-retour de Londres à New York
pour assister à une conférence dans la même journée; pour les su-
permarchés américains de stocker de l'eau minérale mise en bouteille
en France ou en Suède; ou pour des firmes localisées dans diffé-
rents continents de coordonner leurs productions en juste-à-temps.
Pareillement, les nouvelles technologies électroniques de communi-
cation, d'usage répandu aujourd'hui, rendent possible la circulation
de quantités illimitées d'informations autour du globe en une fraction
de seconde. La conséquence nette de cette tendance est qu'en effet le
monde se rétrécit, tandis que l'exotique, en tant que catégorie expé-
rimentale pleine de sens, est de fait en train de disparaître de la vie
contemporaine. Dans le monde d'aujourd'hui, le proche et le distant
sont presque également familiers.
D'un autre côté, les mêmes tendances non seulement n'ont pas
sapé la région comme base d'interactions humaines denses et variées
(bien qu'elles aient grandement affecté beaucoup des attributs quali-
tatifs de ces interactions), mais à bien des égards elles l'ont vérita-
blement renforcée. Par dessus tout, et en dépit de l'extension spatiale
des marchés occasionnée par la globalisation, la structure de la loca-
lisation de la production et du travail résiste cependant à toute ten-
dance universelle à l'entropie géographique. A l'inverse, puisque la
production et le travail dépendent d'une myriade d'échanges,
d'affaires, de flux, de tissus d'associations qui ne peuvent se main-
tenir efficacement sur de longues distances, des groupes de firmes et
d'individus se rassemblent avec persistance dans le paysage pour
former de denses complexes régionaux d'activités économiques et
sociales. Ce phénomène se manifeste en partie dans la progression
continueet rapidede l'urbanisationà traversle monde - quoiqu'il ne
rende pas compte de toute la dynamique et la complexité que cette
progression déploie. L'existence même d'un tissu global d'aires
urbaines dense et en expansion, et le fait que ces mêmes aires comp-
tent maintenant pour la majorité de l'activité économique mondiale et
de la population, sont les confirmations de la giration continue et
obstinée de la vie quotidienne autour de l'orbite du local, même si
nous sommes simultanément connectés de différentes manières à un
champ d'opportunités géographiques immensément plus large.
Cette tendance à double face, dans laquelle les articulations déter-
minées des phénomènes sociaux continuent de se matérialiser au17Les régions et l'économie mondiale
niveau global (OU supr~-national) et au niveau local (ou infra-
national), signifie que l'Etat souverain lui-même subit une énorme
tension. Face à cette tendance, certains analystes, le "plus éminent
étant Ohmae3, ont prédit le décès imminent de l'Etat-Nation et
l'avènement d'un monde sans frontières; pourtant ce jugement
semble indûment précipité au reEard de la présence robuste et conti-
nue de behemoths tels que les Etats-Unis, l'Allemagne, le Japon, la
Chine ou le Brésil sur la scène mondiale. Ce qui semble se produire
en ce moment, c'est une certaine dislocation des liens q}liont jusqu'à
présent maintenu ensemble l'économie nationale et l'Etat souverain
comme deux facettesjumelles - économique et politique - relevant
d'une même réalité sociale, représentée par des phénomènes tels que
l'économie américaine, l'économie britannique, l'économie fran-
çajse, etc. Si l'interprétation d'Ohmae quant au dépérissement de
l'Etat est quelque peu extrême, elle n'en reste pas moins une ré-
flexion digne de foi, bien que déformée, de quelques profonds cou-
rants fondamentaux, qui, entre autres choses, s0l!lèvent
d'importantes questions sur les relations établies entre l'Etat et
l'économie (sont-elles nécessaires ou simplement contingentes ?) et
nous suggèrent de commencer sérieusement à nous enquérir
d'éventuels substituts pratiques aux formes classiques du gouverne-
ment national que nous ont légué les dix-septième et dix-~uitième
siècles. Non sans rapport, la division traditionnelle entre l'Etat et la
société civile semble aussi se brouiller en cette période de l'histoire.
En fait, les théoriciens de l'Ecole de la Régulation ont déjà abordé
bon nombre de ces questions dans leurs études portant sur les fon-
dations institutionnelles du capitalisme et dans leurs appels pour la
nécessaire formation de mécanismes de gouvernance (ou mode de
régulation sociale) du capitalisme4. Alors que les Régulationistes
n'ont pas tenté de manière concluante de conceptualiser les versions
possibles du capitalisme et leurs "structures de gouvernance en
l'absence d'un classique appareil d'Etat, ils ont proposé une analyse
des relations politiques du capitalisme qui reconnaît le rôle important
de formes alternatives de management social, gouvernementales ou
quasi-gouvernementales, telles que les accords contractuels, les as-
sociations et organisations civiques, les normes et conventions, les
partenariats public-privé, etc. Dans de nombreux cas, ces approches
alternatives de la gouvernance jaillissent de la société civile comme
3 K. Ohmae, The Borderless World: Power and strategy in the Interlinked Economy, New York:
Harper Business, 1990; K. Ohmae, The End of the Nation State, New York: Free Press, 1995.
4 M. Aglietta, A Theory of Capitalist Regulation: the US Experience, London: New Left Books,
1979; R. Bayer, La Théorie de la Régulation: une Analyse Critique, Paris: La Découverte, 1986;
A. Lipietz, «New tendencies in the international division of labor: regimes of accumulation and
modes of social regulation », in A. J. Scott et M. Storper (eds.), Production, Work Territory: the
Geographic Anatomy of Industrial Capitalism, Winchester, Mass: Allen & Unwin, 1986, pp. 16-40.A. J. Scott18
des réponses spontanées à la recherche d'un ordre collectif, ou en-
core, comme des accrétions culturelles qui, d'une manière ou d'une
autre, parviennent à fonctionner (bien ou mal) comme des institu-
tions régulatrices de l'économie. Dans tous les cas, elles participent
au soutien du capitalisme en tant que système social en fonctionne-
ment qui imploserait rapidement si ses seuls principes opératoires
étaient purement capitalistiques, ce qui revient à dire que les critères
de profitabilité et les signaux envoyés par les prix dans des marchés
décentralisés ne fourl1issent les conditions ni nécessaires ni suffi-
santes pour la reproduction sociale du capitalisme comme système en
activité.
Nous verrons plus tard en détail que le succès de la reproduction
sociale du capitalisme dépend aussi de manière cruciale d'un cadre
d'institutions politiques procurant des garanties sur l'autorité judi-
ciaire, les droits de propriété et l'ordre social, et ayant qualité pour
intervenir chaque fois que la marche de l'économie menace de sub-
vertir le maintien de sa viabilité (par exemple en période de grave
récession économique, d'agitation ouvrière, d'infl~tion, de dé-
faillance du marché, etc.). Qui plus est, tandis que l'Etat souverain
continue à perdre du terrain face à la reconstitution partielle du capi-
talisme aux niveaux supra-national et infra-national, nous pouvons
observer beaucoup de ces formes alternatives de gouvernance com-
mencer à se dessiner aux niveaux spatiaux correspondants. Acces-
soirement, beaucoup des nouvelles idées relatives à la nature de la
démocratie et à la citoyenneté, ainsi que leurs cadres géographiques
de référence, sont maintenant poussées avec toujours plus de force
sous les feux de l'actualité.
Les chapitres qui suivent cherchent à échafauder et à amplifier ces
remarques péremptoires. Mon argument se développe sur trois prin-
cipaux fronts. Premièrement, je fournis une documentation histori-
que et géographique étayée sur les tendances brièvement évoquées
ci-dessus, avec un accent particulier sur une série de propositions
relatives à la fragmentation partielle des économies nationales et à
leur re-configuration dans une mosaïque globale de régions.
Deuxièmement, j'explore le fondement théorique de ces propositions
par le biais d'un examen des dynamiques de localisation des systè-
mes économiques modernes et de leur modes associés de régulation
sociale. Troisièmement, je décris quelques-unes des principales
transformations et innovations institutionnelles qui se produisent en
réponse aux mutations fondamentales qui, je le maintiens, se dérou-
lent dans la géographie économique mondiale, et j'avance quelques
remarques quant à ce qu'elles devraient plus généralement signifier
pour la vie politique quotidienne. Ma position d'ensemble est que
nous sommes en ce moment en train de faire l'expérience d'une mu-