393 Résidence Avalon
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Description


Et si Lancelot n’était jamais revenu du Val sans retour, le destin des Pendragon en aurait-il été changé ?
Tout commence le jour où Iris Morgenstern devient la locataire du 393 de la Résidence Avalon. Elle ignore alors que l’appartement ouvre sur un a
utre monde peuplé par les personnages de nos contes et de nos légendes et qu’elle est appelée à devenir la nouvelle Égéria.
D’abord effrayée par l’ampleur de cette tâche, Iris se laisse peu à peu séduire par les créatures qui attendent d’elle qu’elle les guide dans leur combat contre Morgane la Fay : Agrippine, la licorne fanfaronne, Nahimana, la belle Algonquine, Robin des bois, le Prince des Voleurs, Athénor, le vieux dragon, et surtout Merlin l’Enchanteur. Face à eux, les Manitous, alliés de la sorcière, ne leur épargneront aucune épreuve, à commencer par les abominables wendigos. Et dans l’ombre, les Muses attendent leur heure dans la Cité de l’Éternel Été.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 13
EAN13 9782364752788
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Corinne Guitteaud

393
Résidence Avalon

LESÉGÉRIADES– 1

Corinne Guitteaud

393
Résidence Avalon

LESÉGÉRIADES– 1

« Le poète est un monde enfermé dans un homme. »

Victor Hugo

AVANT-PROPOS

Voy’el fête ses six ans le 9 janvier 2015. À cette occasion,
je souhaitais vous faire un petit cadeau sous la forme de ce
roman de Fantasy urbaine, qui constitue le premier volet
d’un diptyque, C’est une façon pour moi à la fois de
remercier notre lectorat de son soutien envers notre petite
maison, mais aussi de faire découvrir les Éditions Voy’el à
ceux qui ne les connaissent pas encore.
Quoi qu’il en soit, je vous souhaite une très bonne lecture
et j’espère que nous serons là l’année prochaine pour vous
offrir un autre cadeau comparable.

Corinne Guitteaud

PREMIÈRE PARTIE: L’APPARTEMENT

I

Ce matin-là, j’avais rendez-vous pour visiter un
appartement. Je me hâtais sur le trottoir en pas pressés et inquiets,
persuadée que j’allais finir par arriver en retard. Pourtant,
je ne voulais pas rater cette opportunité et je comptais les
jours depuis que le rendez-vous avait été fixé.
En arrivant au coin de la rue, je fus surprise de
découvrir… qu’il n’y avait personne. Je m’attendais pour ma part
à ce qu’une queue de prétendants désireux d’obtenir les
clefs du paradis que je convoitais s’aligne le long de la
façade. Une voiture de luxe rutilante stoppa devant l’entrée
de la Résidence Avalon et un homme tiré à quatre épingles
en sortit. Je me dépêchai de le rejoindre, tandis qu’il se
penchait par la portière vers l’intérieur du véhicule.
« Bonjour, monsieur Smythe. Je suis Iris Morgenstern. »
Mon entrée en matière un peu brutale le fit sursauter et
il manqua se cogner contre le plafond de l’habitacle.
Lorsqu’il se tourna vers moi, j’aperçus une femme, assise à
l’arrière, qui me jeta un long regard, avant de se détourner.
Après avoir repris contenance, l’homme de loi referma la
portière.
« Je vous remercie d’être à l’heure, mademoiselle
Morgenstern. »
Devant mon regard interloqué, il indiqua :
« Mlle Carlotta ne nous accompagnera pas. Elle n’est plus
entrée dans la résidence depuis le drame.
— Oh ! ne trouvais-je rien de mieux à dire. Je comprends.
Le quinquagénaire aux allures de majordome hocha la
tête avec gravité. Il pressa contre lui le porte-documents en
cuir rouge qu’il venait de récupérer et tapotait distraitement
sa cuisse avec son stylo.
Je n’en menais pas large. J’avais envoyé ma candidature

1

sans réel espoir et j’étais tombée des nues en recevant une
réponse favorable en lieu et place du courrier de refus type
auquel je m’attendais. Me retrouver ainsi en bas d’un des
immeubles les plus singuliers de la ville me rendait
nerveuse plus que de raison. Je connaissais un peu son
histoire – tout le monde la connaissait. Bâtie en 1894, dans le
style art nouveau, la résidence dominait le quartier
historique de la ville. Sa façade ouest donnait sur une large
place où se tenait tous les dimanches un marché pittoresque
au milieu duquel j’aimais beaucoup déambuler. Souvent, je
me permettais un détour pour venir admirer l’immense
porte d’entrée en fer forgé qui représentait un chevalier à
genou recevant son épée d’une gente dame. C’était une
merveille et la perspective de pouvoir y habiter hantait mes
espoirs depuis de nombreuses années.
« Si vous voulez bien me suivre », proposa mon guide.
La fameuse porte s’ouvrit devant moi comme par magie.
Je passai la quasi-totalité de la visite le nez en l’air, la
bouche ouverte, à m’extasier devant l’intérieur prodigieux
de la Résidence. Une fois la porte franchie, on traversait un
couloir, bordé d’un côté par la loge du concierge et de
l’autre par une série de boîtes aux lettres aux numéros
dorés. Puis on arrivait à un vaste vestibule au centre duquel
trônait une statue de Diane Chasseresse. Le carrelage en
mosaïque, les dorures, le lustre monumental surmontant la
statue me mirent presque à genoux. Je dus m’appuyer sur
la rampe de l’escalier en marbre pour suivre le rythme de
Smythe. Il me racontait l’histoire du bâtiment.
« Vous avez dû entendre parler de la famille Lindenberg »,
me lança-t-il sans se donner la peine de tourner la tête. Mon
silence lui parvint comme une confirmation.
« Charles Lindenberg premier du nom a fait bâtir cet
hôtel pour son épouse et lui, une fois qu’il eût fait fortune
avec ses usines sidérurgiques. Y ont vécu, outre ses fils et
sa femme, plusieurs des responsables de ses industries.
C’est la cinquième génération à disposer de ce bien
aujourd’hui. Il est géré par une fondation à but non lucratif et
régi par des règles strictes. »

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Arrivé sur le palier, Smythe daigna enfin me regarder.
« Melle Carlotta n’est pas la seule à avoir renoncé à vivre
ici depuis que M. Lindenberg nous a quittés », me
confia-til d’un air sinistre.
Je fouillai dans ma mémoire. J’avais effectivement
entendu parler d’une triste histoire en arrivant en ville. Le
dernier descendant de Charles Lindenberg, qui portait
d’ailleurs le prénom de son illustre ancêtre, avait
mystérieusement disparu. Aucun corps n’avait été retrouvé. Les
soupçons de la police s’étaient portés sur son épouse, qui,
selon la rumeur, entretenait une liaison avec un joueur de
polo. Elle se serait débarrassée de son mari, avant qu’il ne
découvre la vérité. Arrêtée, puis rapidement jugée, la
femme était morte en prison, laissant derrière elle une fille,
Carlotta, trop jeune pour prendre en charge la fortune de
son père. Ses cousins avaient donc saisi les rênes de la
société. Carlotta, elle, jouissait de sa fortune en aidant les
artistes. On fermait les yeux, tant qu’elle ne montrait pas
d’autres ambitions.
Smythe attendait une réaction de ma part : des cris
d’orfraie ? Une retraite stratégique ? Je lui rendis un regard
neutre. Il nota quelque chose sur son porte-documents, puis
reprit son ascension. Une fois au troisième et dernier étage,
je le suivis en déchiffrant les numéros sur les portes. Nous
nous arrêtâmes devant le 393.
« Le précédent locataire est parti voici trois mois,
m’expliqua mon guide. Il s’agissait de Georges Vandrain…
— Le peintre ! »
Nouvelle biffure. Mais enfin, qu’est-ce qu’il notait ?
« Vous le connaissez ?
— Je suis allée voir son exposition le mois dernier. »
Il griffonna encore, l’air très concentré. Puis il fouilla
dans sa poche et en sortit une clef impressionnante.
« Après vous », m’invita-t-il en poussant la porte.
J’eus un coup de foudre en franchissant le seuil.
« Magnifique ! »
Mon regard se porta de gauche et de droite pour admirer
l’appartement.

3

On entrait directement dans le salon, qui se terminait par
un jardin d’hiver à l’abandon. Pourtant, il se dégageait de
cet endroit quelque chose de magique, d’ancien que j’adorai
immédiatement. Le parquet grinça sous mes pas. La
lumière, dégoulinant par la verrière, s’écrasait sur le sol en
grosses flaques. Les murs étaient nus. Pas de papier peint,
mais un revêtement en chaux délavé. Derrière moi, la
cuisine, avec un meuble rouge et jaune aux poignées de cuivre,
surmonté par une hotte imposante et flanqué d’un gros
poêle. Je voyais déjà mon coin bureau dans le jardin d’hiver,
mon canapé trôner au milieu de la pièce et mes étagères
pleines de livres habiller les murs.
Derrière moi, Smythe surveillait mes réactions. Il
griffonnait avec une frénésie accrue. Mais je m’en fichais. J’avais
juste envie de m’asseoir là et de me laisser imprégner par
cet endroit.
Smythe me fit redescendre de mon petit nuage.
« Il reste la chambre à voir. »
Pourquoi avais-je l’impression que ça devait poser un
problème ?
Je le rejoignis dans une pièce dont les murs s’ornaient de
fresques représentant surtout les moments les plus
angoissants de la Belle au Bois Dormant, de Blanche Neige ou de
Cendrillon, mais l’artiste avait œuvré avec une telle
maîtrise, une telle délicatesse qu’elles paraissaient plus
enchanteresses que le conte lui-même. Un lit taillé dans un
tronc d’arbre brut occupait le centre de la chambre. On
aurait pu se croire au fond de la cachette du Petit Poucet.
« Vandrain… avait des habitudes singulières, commenta
Smythe.
— C’est le moins que l’on puisse dire, répondis-je,
quelque peu déconcertée.
— C’est pour ça qu’il est parti. Ça ne pouvait pas coller.
— Avec qui ? » manquai-je de demander. Mais je me
retins de justesse. Je préférais ne pas savoir. J’en apprenais
déjà trop.
« Avancez sous la coupole », m’enjoignit Smythe. Je
m’exécutai. Il m’observa du coin de l’œil, affectant de dépoussiérer

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une breloque avec un chiffon sorti de sa poche. Je levai les
yeux et rencontrai mon regard surpris reflété par un immense
miroir. Je n’aimais pas les miroirs, la plupart du temps, ils me
renvoyaient une image que je jugeais peu flatteuse. Mais sous
la coupole, je me découvris un visage et une allure surprenante.
Afin de donner une bonne impression, je portais un tailleur
gris perle dans lequel je ne me sentais pas très à l’aise et les
chaussures que j’avais choisies dans la même optique me
faisaient mal aux pieds à cause de leurs talons plus hauts
qu’habituellement. Tout cela avait été remplacé par une tenue
médiévale, digne d’un poème de Tennyson ou de la Mort
d’Arthur. Quelle allure ! Mon expression elle-même avait
changé pour laisser place à un air déterminé qui me troubla au
plus haut point. Je clignai des yeux, déconcertée par cette
vision qui s’effaça presque aussitôt. J’étais redevenue
moimême… à vrai dire quelconque.
Lorsque je baissai la tête, je vis Smythe qui écrivait
encore. Cette fois-ci, je n’y tins plus.
« Je peux savoir ce que vous faites ?
— Je prépare un rapport détaillé pour miss Carlotta, me
répondit-il sans se donner la peine de me regarder.
— D’habitude, quand je cherche un appartement, on me
demande mon revenu, mes avis d’imposition. Le
questionnaire que vous m’avez envoyé était vraiment… bizarre.
— Ça n’a rien d’étonnant.
— Ah oui ? »
Il me regarda enfin.
« Nous souhaitions vérifier vos références.
— En me posant des questions sur des œuvres littéraires ?
— On ne peut pas habiter cet endroit sans avoir un
minimum de culture. Cela est plus important à nos yeux que les
ressources financières. »
J’ouvris la bouche pour rétorquer quelque chose, mais il
me devança.
« Si l’appartement vous plaît, je vous propose de revenir
demain avec vos affaires et d’y passer vingt-quatre heures.
Si vous en sortez avant ce délai, ça ne sera pas la peine de
nous recontacter.

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— Qu… Quoi ?
— Dans le cas contraire, nous signerons le bail. »
Il ponctua sa phrase en claquant sèchement son
portedocuments contre sa cuisse. Un silence pesant s’instaura
entre nous. Il me défiait, réalisai-je, stupéfaite. Je levai le
menton, plongeant mon regard dans ses yeux bleus.
« Très bien, j’accepte. »
Il me tendit la main et serra la mienne vigoureusement,
avant de m’accompagner jusqu’au trottoir, m’abandonnant
sans que je puisse lui poser la moindre question sur mes
futurs voisins, notamment. L’expression m’amusa : « futurs
voisins » ? Je m’y voyais déjà, ma parole !

Le lendemain, je posais mes valises au milieu du salon.
Smythe me tendit la clef et me lança un « À demain », narquois,
que je me dépêchai d’oublier. Pirouettant sur moi-même, bras
écartés, je respirai à pleins poumons l’atmosphère de cet
appartement magique. Puis je m’emparai d’un mètre et
commençai à mesurer les emplacements où j’envisageais d’installer
mes meubles. Mes relevés terminés, je me dirigeai vers la
chambre avec une valise dans laquelle j’avais mis des draps et
un couvre-lit. J’avouais ne pas trop savoir si je devais garder
le lit-tronc. Je m’assis sur le matelas taillé sur mesure et sautai
dessus plusieurs fois pour m’assurer qu’il était néanmoins
confortable. Mes mains caressèrent distraitement le bois brut et
j’appréciai la douceur des veinures sous mes doigts. J’avais
toujours aimé l’odeur du bois et curieusement, même si je
pensais que l’arbre avait quitté depuis longtemps la forêt qui
l’avait abrité, il s’en dégageait encore un parfum que je n’avais
pas remarqué lors de ma première visite. Je décidai d’accorder
sa chance à cette étrange literie, du moins pour cette nuit.
Une fois mon lit fait, je retournai dans le salon, pris une
autre valise avant de me diriger vers la salle de bains. Nous

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avions à peine eu le temps d’y jeter un coup d’œil, la veille,
mais je me souvenais qu’elle était immense. J’étais en dessous
du compte : la baignoire au milieu de la pièce me parut bien
accueillante et je fis couler un bain bien chaud dans lequel je
me glissai avec délectation.
La vitesse à laquelle je m’adaptais à cet appartement me
stupéfiait : c’était comme si j’y avais toujours vécu. Je
trouvais sans difficulté les tiroirs où ranger mes affaires, j’avais
déjà une idée précise de la façon dont j’allais décorer les
différentes pièces, alors que d’ordinaire, je tergiversais pour
accrocher un cadre.
Lorsque je gagnai le jardin d’hiver, une autre magie
s’opéra : je voyais déjà quelles fleurs pousseraient contre le
mur de brique, ce que je planterais au soleil, où mettre les
bacs pour les plantes grasses ou le buis, comme si on me
suggérait ces dispositions.
Je passai la soirée à bouquiner, confortablement installée
au fond de mon lit, après avoir grignoté un rapide dîner.
J’avais décidé de me plonger dans la correspondance de
Cyrano. J’éprouvais une certaine affection pour ce
truculent, que ce soit dans la pièce de Rostand ou pour le récit
improbable qu’il avait écrit sur des voyages sur la Lune
avant Jules Verne. Les individus hauts en couleur et se
détachant de la norme m’attiraient invariablement. Cyrano
appartenait au cercle restreint de mes loufoques préférés.

Je m’endormis comme une bienheureuse…
… pour être réveillée quelques heures plus tard par un
bruit incongru : une porte venait de claquer à une dizaine
de centimètres de la tête de lit. Or, j’étais certaine de ne pas
avoir ouvert la fenêtre et la porte de ma chambre était au
contraire béante. Encore à moitié endormie, je me redressai
en tâtonnant pour allumer la lumière.
« Il y a quelqu’un ? »
Je détestais le tremblement dans ma voix. Mes yeux
fouillèrent la pénombre. La pièce était vide, j’aurais pu en jurer.
Pourtant, un parfum singulier flottait dans l’air, plutôt…
forestier : un mélange de mousse et d’écorce si prégnant que

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je ne pouvais pas l’avoir imaginé. Je posai les pieds sur le
sol et remarquai plusieurs feuilles de chêne que je ramassai.
Cette fois-ci, c’était certain, je devenais folle : leur surface
était encore humide et de la terre resta collée à mes doigts.
Les simagrées de Smythe cachaient-elles une terrible vérité ?
L’appartement était-il hanté ? Un frisson d’inquiétude me
parcourut. Si je bravais les araignées qui osaient quitter les
dessous d’une armoire, je ne prolongeais guère l’affrontement.
Alors un fantôme ! Cela valait-il le coup de rester dans cet
appartement, aussi charmant fût-il ? Je comprenais mieux
l’attitude de l’homme de loi, ses étranges questions. Je n’avais rien
d’une héroïne et si j’aimais lire des romans, c’était précisément
parce que je n’avais pas moi-même à vivre d’aventure pour
pigmenter ainsi mon existence.
J’avais apporté une lampe torche et je passai l’heure
suivante à arpenter l’appartement, à la recherche de la moindre
présence, en vain. Une fois de retour dans mon lit, je mis un
bon moment à retrouver le sommeil. Je dormis mal, car le
moindre bruit me faisait sursauter, y compris les
grincements anodins propres aux vieilles habitations.

À huit heures pétantes, Smythe frappait à ma porte. Une
tartine à la main, je vins lui ouvrir. Il souleva un sourcil
interloqué.
« Avez-vous passé une bonne nuit ? me demanda-t-il
d’un ton courtois.
— La meilleure qui soit », mentis-je, bien déterminée à
laisser derrière moi mon étrange mésaventure. Cet
appartement, je le voulais coûte que coûte. Et puis, de jour, ces
angoisses nocturnes me paraissaient ridicules.
Smythe me tendit aussitôt une liasse de documents.
« Lisez-les, paraphez chaque page et signez à la dernière. »

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Il me suivit lorsque j’allai m’installer sur la table et se tint
devant moi, raide comme un piquet, tout le temps que je
mis à parcourir les documents. Entre autres informations, il
y avait le prix du loyer, sur lequel je m’arrêtais :
« Vous… vous êtes trompé, je crois. »
Il se pencha vers moi, lut le chiffre que j’indiquais et
secoua la tête :
« Non, aucune erreur. »
Je m’empressai donc de signer, avant qu’il ne change
d’avis et lui rendis la liasse. Il la glissa dans son inséparable
porte-documents.
« Ah ! Une dernière chose, me lança-t-il avant de partir :
si vous avez le moindre problème avec un de vos voisins,
ne frappez pas chez lui. Adressez-vous directement à moi,
je ferai le nécessaire. Ce sont des gens très occupés, il ne
convient pas de les déranger. De toute façon, à cet étage,
personne ne devrait vous poser de problème. »
Nouvelle poignée de main et voilà le bonhomme envolé.
Je restai les bras ballants sur le pas de la porte, me
demandant si je ne rêvais pas. J’avais enfin un « chez moi » digne
de ce nom, un endroit où je pourrais travailler, où je serais
heureuse de rentrer le soir, après une journée de travail.

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II

Les déménageurs partis, je poussai un immense « ouf » de
soulagement. Durant toute la journée, je m’étais attendue à ce
que Smythe débarque pour m’annoncer que, finalement,
Carlotta Lindenberg avait changé d’avis et que mon contrat de
location était refusé. Désormais, je la voyais difficilement me
mettre dehors avec tous mes meubles arrivés à bon port.
Pas de nouvel incident depuis la signature du bail. J’avais
dû me faire des idées, ça ne serait pas la première fois.

Je travaillais avec des enfants, arrivés depuis peu dans
mon pays. En plus de les aider à s’intégrer et
d’accompagner leurs parents dans les démarches administratives,
j’enseignais aux plus jeunes les rudiments de notre langue. Ce
métier me passionnait, car j’y voyais un moyen de tisser des
liens entre les différentes cultures de la planète, même s’il
n’était pas toujours facile de gérer la barrière des mots. Les
années m’avaient toutefois permis de développer plusieurs
techniques afin de me faciliter les choses et ce jour-là, je
quittai le centre où je travaillais avec satisfaction : trois de
mes élèves avaient réussi les tests qui leur permettraient
ensuite d’accéder à une formation professionnelle.
La soirée se passa tranquillement en compagnie de
monsieur Cyrano et je m’endormis même sur mon livre.
Plus tard, une sensation étrange me tira du sommeil.
Lorsque j’ouvris les yeux, je vis une silhouette qui se tenait
au pied de mon lit. Mon cœur s’affola. Un cri m’échappa.
« Qui êtes-vous ? »
Je bondis sur mes pieds, armée de mon livre que je balançai
à la figure de l’inconnu, faute de mieux. Celui-ci recula avec
précipitation et poussa un juron en se cognant contre le mur.
Cette diversion m’offrit une ouverture pour me précipiter vers la

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porte que j’ouvris à toute volée. Attrapant au passage mon
portable resté sur la table du salon, j’allai trouver refuge dans
la salle de bains. Derrière la porte, je calai le bac à linge sale,
espérant que cela suffirait à retarder l’intrus s’il s’avisait de vouloir
entrer dans la pièce. Je composai le numéro de la police, balbutiai
des explications. On me promit qu’une patrouille allait arriver.
« Mademoiselle ? Mademoiselle ? »
J’avais dû m’endormir et redressai avec une grimace ma
tête qui reposait sur le rebord de la baignoire.
« Qui… qui est là ?
— C’est la police. Ouvrez-nous. »
Je m’exécutai après avoir vérifié par le trou de la serrure
qu’il s’agissait bien de représentants de l’ordre. Deux
agents, pour le moins perplexes, me jurèrent qu’il n’y avait
personne dans l’appartement.
« Comment êtes-vous entrés ? » rétorquai-je.
— Le concierge nous a ouvert. Il était inquiet quand il
nous a vus arriver. »
Je notai alors la présence d’un homme à l’air débonnaire
qui se tenait sur le pas de la porte et m’adressa un geste
rassurant. Première fois de ma vie que je le voyais et pourtant,
je lui trouvais un air familier.
« On a fouillé partout. Il n’y a aucune trace d’un intrus.
Et la porte était bien verrouillée.
— Pardon ? Mais je suis certaine qu’il y avait quelqu’un !
protestai-je.
— Aucune trace, en tous cas. Il a dû avoir peur et s’est enfui.
— Mais comment ? Nous sommes au troisième étage.
— Écoutez, nous devons y aller », s’impatienta le policier
qui semblait croire que je le prenais pour un imbécile.
Une fois tout le monde reparti, je me retrouvai seule,
confuse, paniquée à l’idée de rester dans ce logement qui me
paraissait tout à coup hostile.
« Je n’ai pas rêvé, marmonnai-je. Il y avait bien quelqu’un.
— La prochaine fois, évitez d’appeler la police », me fit
bondir une voix chaude et vibrante. J’avais déjà bondi vers
le tiroir de la cuisine pour m’armer d’un couteau, avant que
mon voleur n’avance dans la pièce.

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