À l
100 pages
Français

À l'aigre douce

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Description

Des nouvelles avec pour fil rouge : un goût de folie.

Des personnages qui sont tous d’habiles funambules. Pourtant, même les plus aguerris ont basculé. Mais à chaque folie sa saveur spécifique. Une savante combinaison, éphémère ou durable, d’aigre et de doux dans des proportions fort variables.

L’auteure livre un recueil de nouvelles aux assaisonnements déments, avec des histoires grinçantes, drôles ou dramatiques. Et un maître mot : l’originalité.


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Informations

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Date de parution 06 juillet 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782378120429
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Fort de café
e les pensais amovibles. Galvanisés, les barreaux de ma fenêtre sur vie se fondent dansle Jdécor grisâtre de mon âme et de mes murs. Pourtant, leur multiplication des derniers jours me tracasse. Le premier barreau avait été installé, tel un hommage, cinq jours après le décès de Françoise. Une femme formidable. Elle m’avait épaulé jusqu’à épuisement, en tuteur loyal, malgré mes maladresses, coups de canifs, abus de chalumeau…
L’heure du paquetage a sonné. Je plie ma chemise fétiche. Bien qu’appliqué, le résultat n’est guère conventionnel. Comme si les normes pouvaient encore me soucier. J’ajoute pyjama et serviette… pyjama et chaussettes… serviette et… J’ai conscience des escapades répétées de ma mémoire.
Mon nid douillet s’est transformé en un dangereux jeu de piste dont les règles ne sont que rébus maintes fois élucidés et aussitôt impossibles à déchiffrer. Je sais, par exemple, devoir réchauffer ma soupe, achetée en brique, sur le petit brûleur de ma gazinière. Mais c’est bien trop long. Pourquoi ne déplacerais-je pas la casserole sur le grand feu ? Le potage a débordé et le gaz, privé de flamme à alimenter, a envahi la cuisine. Je coupe l’arrivée et aère. De justesse. Si mon trépas ne saurait souffrir de sempiternels reports, je refuse de porter la responsabilité de l’ultime voyage prématuré de mes voisins. Voici pour la version philanthropique. Je m’autorise toutefois à vous dévoiler une version moins glorieuse : je redoute de croiser une nouvelle fois cet étranger dans le miroir…
Lors de ma récente hospitalisation consécutive à l’intervention des pompiers, je me suis évertué à donner le change. J’ai revendiqué mon retour au domicile, j’ai surjoué le vieillard digne et outré à chaque évocation de ma mémoire jugée défaillante. J’ai pu constater que le monde médico-social est un public conciliant. Aux rares récalcitrants, j’ai déployé mes talents de défenseurs des libertés individuelles. Si mon cerveau se joue de moi, il accepte étrangement de collaborer lors de mes tirades enflammées.
Les admonestations tonitruantes de ma mère, en direct de l’au-delà, m’ont convaincu de cesser ma mascarade. Si les traits de Françoise, mon épouse, n’ont guère résisté à la gomme souveraine, le visage émacié de la matriarche se dessine distinctement à chaque évocation. Je suis incapable de contrer ma mère sur la durée. J’ai donc accepté l’hospitalisation et promis d’obtempérer. Ma carcasse, malmenée sur les routes de mon destin, bénéficiera d’une révision complète.
Une vingtaine de Post-it dispersée stratégiquement dans l’appartement me rappelle mon engagement : « Mercredi à 7 h du matin, une ambulance vient vous chercher pour vous emmener à la Clinique. Ensuite, vous entrerez aux Tournesols (maison de retraite) ».
Mes effets disposés sur le lit appellent une valise proportionnée pour un transport décent. Où Françoise les rangeait-elle ? Mon manque de curiosité domestique est une nouvelle fois sanctionné. Coup de bol : je tombe nez à nez, dans le vestibule, avec un sac de cuir coudoyant mes mocassins. Je rassemble mes forces pour vider son contenu sur le couchage que j’ai rejoint à la vitesse d’un chélonien. J’empile dans le sac pyjama et serviette… pyjama et chaussettes… serviette et… Essoufflé, je m’accorde une station assise. J’assiste, désabusé, à la prolifération anarchique des barreaux. Secoué par un regain d’orgueil, je tente un redressement et supplie mes guibolles d’assurer la stabilité de ma désobéissante ossature. Après avoir âprement atteint le portemanteau, je passe ma veste demi-saison et grimace de douleur. J’enfile mes mocassins premier cri, soulève mon paquetage, teste mon équilibre, franchis le seuil, referme la lourde et actionne, une dernière fois, la serrure.
Avec mes genoux rétifs, la descente de l’escalier en colimaçon se transforme en enfer. Trente minutes d’efforts acharnés plus tard, me voilà au grand air. À la recherche d’un mât, je me dirige vers le poteau-boule anti-stationnement au bas de mon impasse. — Ambulance, me voici.
Je patiente. Je patiente encore. Je patiente toujours. L’opinion pense qu’à mon âge plus rien ne presse, que les vieillards ont tout leur temps. Un minimum de jugeote amène au constat inverse. Le temps n’est plus que peau de chagrin, mais son acolyte le sablier étant opaque, impossible d’évaluer le nombre de lendemains restant. Je profite de la tribune offerte pour dégommer un autre préjugé : les anciens ne sortent pas faire leurs courses le samedi pour ennuyer les actifs. Ils profitent de ce jour d’affluence pour être entourés. Leur insistance pour bénéficier de la priorité en caisse poursuit deux objectifs majeurs : se sentir digne d’attention – même feinte – et marquer suffisamment les esprits – y compris de façon négative – afin d’occuper un instant les pensées de leurs semblables.
Je patiente.
Une trentenaire à la voix suave m’accoste. — Bonsoir, Monsieur. Je vous observais depuis ma fenêtre et je m’inquiète de vous voir dehors, seul, à trois heures du matin. — Quelle heure dites-vous ? — Trois heures du matin, Monsieur. Mon incrédulité transpire. La demoiselle me tend son poignet. En barbon bienséant, je décrète lui devoir quelque justification : — J’attends mon ambulance. Elle va m’amener à la clinique pour des examens. — À quelle heure doit-elle venir vous chercher ? — À sept heures.
— Ça fait encore quatre heures à tuer. Ce n’est pas prudent de rester là, en pleine nuit. Vous devriez rentrer chez vous, vous reposer et revenir plus tard. — Depuis ma dernière chute, je suis fâché avec l’horloge. Je vois bien que je perds la mémoire. — L’important est que vous vous mettiez à l’abri. — Je ne peux pas. — Vous avez perdu les clefs de votre appartement ? Une petite femme frêle ne peut rester à un croisement. Tenir compagnie à un ancêtre n’est pas davantage une activité que je recommande. Je coupe court : — Vous pouvez rejoindre vos pénates, Mademoiselle, je rentre. J’entame la montée, sans grande conviction, puis m’installe sur les marches en pierre non éclairées de mon immeuble. La silhouette de ma visiteuse a disparu. Soudain, elle réapparaît. Je n’ai pas été assez convaincant. Mes talents d’acteur, altérés par mon asthénie, n’ont pas opéré. — Vous n’êtes pas arrivé à ouvrir votre porte d’entrée, Monsieur ? — Je n’ai pas essayé… Je ne veux plus y retourner. Je redoutais une insistance infantilisante et suis agréablement surpris par cette courtoise requête : — Permettez-vous que je partage cette marche avec vous ? — Je vous en prie, faites. Malgré moi, mon ton est défiant. Elle s’assoit avec délicatesse, prenant soin de se serrer un maximum contre le mur afin de respecter la distance physique que se doivent les inconnus. Penaud, j’improvise une confidence : — Je fais peur à mes enfants. Affirmation abrupte. Loin d’être déconcertée, mon hôte enchaîne : — Je ne pense pas que vous leur fassiez peur. Je pense qu’ils sont inquiets pour vous. — Je le vois bien, même mes petits-enfants se méfient. — Ils ont peur pour vous, pas de vous. Ma dame de compagnie résiste, avec superbe, aux tentatives de désarçonnement. La voilà même capable d’accepter un long silence sans se sentir obligée de lancer un sujet d’une affligeante banalité, sans gigoter d’embarras.
Je frissonne. Les étoiles réchauffent le cœur, mais pas le corps. — Vous avez froid, Monsieur ? — Non. À mon stade, mensonges et pires horreurs débités ne se heurtent plus aux conventions inhibitrices décapitées au rythme des évasions de mes neurones. — Est-ce qu’un café vous tenterait ? — Volontiers. — Combien de sucres ? — Deux s’il vous plaît. Elle s’éloigne. Lorsque mes paupières se soulèvent, elle est à nouveau assise à mes côtés, deux gobelets de robusta à la main, attendant sagement la fin de l’éclipse de ma conscience. Elle me tend le breuvage. J’essaie de résister un court instant puis, affichant un sourire naissant, je le renverse sur le jean de ma chaperonne. Elle articule sur un ton glacial : — Vous l’avez fait exprès. — Non, il a glissé. Mes mains ne sont plus fiables.
Impossible de réfréner cette mimique emplie de satisfaction. — Si. Vous l’avez fait exprès. Non, je ne m’en irai pas. Vous avez choisi de camper dans la rue, j’ai choisi de veiller sur vous. Je respecte votre volonté, aussi saugrenue soit-elle. Je vous saurais gré d’en faire de même. — Veuillez m’excuser. — Ça va pour cette fois. Le café était tiède… Elle enchaîne : — Nous n’avons pas fait les présentations. Je m’appelle Élodie. — Enchanté, moi c’est Henri. — Vous devriez passer un pull, Henri, la nuit s’annonce fraîche. J’obtempère puis explique : — Demain, j’entamerai l’ultime chapitre. Je ne sais pas combien de pages il me sera encore donné de noircir. Je prie juste pour que les dernières ne se ressemblent pas toutes, à la virgule près.
Cette nuit à la belle étoile constitue l’un des épisodes marquants de mon existence. Pourtant, il est probable qu’à l’aube ma cervelle n’en ait rien enregistré. Par contre, mon palpitant emmagasine et c’est bien là l’essentiel. Il saura – j’en suis convaincu – restituer cette consolante chaleur lorsque la peur me glacera. Je feins de rêvasser avant d’entamer ma microsieste. L’accélération inconsidérée d’un véhicule m’extirpe de mon somme. Mes os pestent contre cet inconfort qui les rudoie. — Françoise, t’aurais pas un coussin, des fois ? — Au clair de lune… rudesse est opportune. — Soit. Alors, donne-moi tes mains pour un peu de tendresse. Je saurais reconnaître les pognes de ma Douce entre mille. Je l’affirme : il y a tromperie. Peu importe. Élodie n’ayant pas souhaité contrarier mes retrouvailles, j’estime lui devoir une « comedia dell’Henri » : seule une nouvelle microsieste me permet de clore l’acte sans la froisser. Retour à l’état de conscience : — Quelle heure est-il ? — Six heures. Plus qu’une heure à patienter. Le relâche aura grignoté davantage que prévu. Enhardi, j’hasarde : — Je peux abuser ? — Dites toujours. — Serait-il envisageable de partager un café. Élodie pouffe puis se ressaisit pour déclarer, solennelle : — J’ai toujours prôné le partage, par contre mon jean y est opposé. — Je comprends. — Toujours deux sucres ? — Oui, merci. Je regrette de ne pas avoir croisé Élodie plus tôt et rêve à d’autres nuits sans barreaux. Mais la première gorgée de ce robusta me replonge dans l’ambiance carpe diem.
Soudain, j’interjette appel : — Impossible que j’intègre « Les Tournesols ». Tu n’te rends pas compte. C’est le symbole du dieu du soleil ! Et puis cette manie des maisons de retraite de se choisir des noms de fleurs. Bon, ça va, j’arrête de pinailler. De toute manière, j’aurai vite fait d’oublier cette faute de goût. Mon cerveau s’apparente à une commode d’apothicaire dont les étiquettes des multiples tiroirs se sont effacées. Les compartiments s’ouvrent de façon anarchique et se referment, souvent
brutalement, blessant ma fierté. J’aurais aimé verrouiller à jamais l’un d’entre eux, mais, débordant, il vomit, chaque jour, sa réprobation. Assez de mensonges ! Je le confesse : — J’ai tué Françoise.
Élodie n’a pas détalé. Son regard ne trahit ni panique ni animosité. La légère inclinaison de sa tête, soutenue par son poignet, m’invite à poursuivre : — Comme de coutume, Françoise s’était attelée aux tâches ménagères. Elle astiquait meubles et bibelots, traquant cette poussière allergène. La veille encore, nous avions repoussé une énième fois la possibilité d’embaucher une aide à domicile. Quant à moi, j’épluchais le journal, pourchassant l’erreur de légende qui ne manquerait pas de déclencher l’envoi d’un courrier à la rédaction. Cette activité nécessitait l’assistance d’un bon café. Je n’hésitais donc pas à solliciter Françoise. Dévouée, elle a abandonné son chiffon microfibre pour rejoindre la cuisine. Les effluves épicés annonçaient une sympathique dégustation. C’était sans compter le vol plané de ma Douce. Le liquide s’est répandu dans le salon. La tasse a explosé en fragments de porcelaine tranchants. La tête de Françoise s’est échouée sur le rebord de la table basse. Je...