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A l'encre rouge

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208 pages

Description

"Encore une fois ce rêve éveillé, toujours le même qui m’obsède. Prawieneské. Les arbres élancés, serrés les uns contre les autres, la terre blonde et rousse, le lac si tranquille. Ses yeux. Il va être fusillé. Il a trente ans. Vivre. Dernières secondes. Les mêmes gestes, au ralenti. Pointer le canon du fusil. Le nazi. Il vise. Deux coups. Mon père s’écroule dans la fosse comme un vulgaire paquet. Mon père jeté nu dans un trou plein d’eau. Nez contre terre. L’écho, interminable."Trente ans, mon père avait cet âge lorsque sa vie lui a été volée. Il me manque. Alors, j’ai eu besoin de mettre des mots sur cette douleur, d’attirer mon père dans un monde imaginaire pour que je puisse lui donner une place juste et réelle. J’ai voulu que l’écriture chasse la peur qui me hantait, non pas comme un médicament apaisant, mais comme une victoire contre le mal. J’ai souhaité que le mot remplace l’innommable."Regarder en arrière, quitte à me tordre le cou. Non, je n’ai pas peur d’être transformée en statue de sel. Mon fol espoir, ramener les morts à la vie. Mon inexpérience est totale. Je n’ai qu’une solution, m’arrêter sur les petites choses, les détails minuscules, fouiller les archives, traquer l’Histoire, aller sur les lieux, recoller les morceaux et me laisser entraîner par ce que je vais découvrir."Mireille Abramovici, née en 1944 en zone libre à Nice, enfant cachée dans la campagne française jusqu’en 1946. Depuis sa cinquième année, elle vit à Paris. Monteuse de films, réalisatrice de documentaires, enseignante en cinéma en France et à l’étranger. à l’encre rouge est son premier récit littéraire.

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Publié par
Date de parution 03 avril 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782874492198
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’écriture de ce livre a été soutenue par la bourse « Brouillon d’un rêve d’écriture »
Mise en pages : Mélanie Dufour Couverture : Photo anonyme, Sylvia Abramovici et Isaac Abramovici, Nice, Promenade des Anglais, 1942.
© Les Impressions Nouvelles – 2014 www.lesimpressionsnouvelles.com info@lesimpressionsnouvelles.com
mireille abramovici
LES IMPRESSIONS NOUVELLES
Je oue une chambre meubée à ’hôte Le Régent, 61, rue Dau-phîne à Parîs. Quatrîème étage, au fond du couoîr, vue sur a rue. La même chambre dans aquee je rejoîgnaîs ma mère pen-dant es grandes et petîtes vacances. Je déambue, désœuvrée. Ce sourd maaîse, ce même souvenîr : e taîeur beu marîne de ma mère. Son petît co banc froîssé. Ses cheveux noîrs dont es relets beus faîsaîent ma joîe. Je a questîonne. – Comment î étaît ? – Eh bîen, tu e saîs ! I étaît beau, înteîgent, très bon musîcîen. Ma mère, assîse devant un pîano droît, es maîns posées sur e cavîer. Ee regarde trîstement devant ee. Je frappe rageusement sur es touches. – J’en aî assez ! Tu me répètes toujours a même chose ! Ee me prend sur ses genoux. – Avec papa on étaît réfugîés à Nîce. I s’en aaît souvent. I étaît résîstant. – Comment î a été prîs ? – Sî tu veux, î y a un bon gâteau au frîgîdaîre.
Aujourd’huî je suîs seue, dans a même chambre de ’hôte Le Régent, assîse sur e ît, îmmobîe. Le pîano a dîsparu, e frîgî-daîre n’est pus à. Je regarde e iet d’eau quî coue du avabo. Je chasse ces souvenîrs quî me font ma.
Et aînsî jusqu’à quand ?
Ma veste, mon sac, mes cés. La porte caque.
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Attention, ne pas se laisser aller aux mauvais souvenirs, au bourdonnement qui pourrait envahir cette plénitude.
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Souvent, je me promène dans le quartier du Marais à Paris. Je passe devant l’église Saint-Paul Saint-Louis, je me perds dans les rues tortueuses, je foule les pavés ancestraux. Sans m’en rendre compte je pose mes pieds là où ma mère a posé les siens en 1938. Pas la maman que je connais mais Sissi, l’étudiante fraîchement émigrée de Bucarest, « le Petit Paris », comme on appelait cette ville dans les années trente. Que pouvait penser cette jeune fille, seule, étrangère, sans le sou, déconcertée par la brutale déclaration de guerre ?
Elle remue des idées noires. Elle passe des heures à faire des démarches infructueuses auprès des autorités pour s’intégrer et pour survivre dans ce pays qui l’a accueillie : la Préfecture de Police, le Ministère du travail, le bureau des naturalisations, la Mairie, la Sorbonne, la Faculté de Médecine, l’Office de placement des musiciens, et même le service des infirmières et personnel subalterne des hôpitaux. Elle rentre le soir, épuisée. Son dîner se résume souvent à un bol de riz, du thé, du sucre, quelquefois de la confiture. Elle veut rassurer sa famille restée à Bucarest en leur écrivant qu’elle raffole du lait sucré, bien chaud, avec du pain et qu’elle trouve cela très nourrissant. Ma mère m’a quand même avoué un jour que, pour ne pas mourir de faim, en attendant une aide de ses parents, elle avait vendu sa petite médaille en or.
Le lendemain, elle recommence ses pérégrinations et ses prospections. Et lorsqu’elle s’entend dire :« Revenez nous voîr quand nous aurons pacé toutes es Françaîses », elle se laisse aller au découragement. Très vite, elle reprend le dessus et espère que les pouvoirs publics se soucieront de son sort et
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prendront des dispositions plus humaines à son égard. Elle est si jeune, et elle a la meilleure volonté du monde. Un morceau de Rameau fredonné, un chant tyrolien murmuré, et le cafard s’en va. 1939. La guerre se prépare, on recouvre les fenêtres de papier bleu pour se soustraire à l’ennemi. En bandoulière, on porte un masque à gaz. On fait des provisions, quand on le peut. Sissi pressent un drame, elle ne se fait aucune illusion sur l’avenir qui l’attend. C’est le message qu’elle fait passer discrè-tement à sa mère, à son père. J’ai laissé derrière moi la rue Pavée et sa synagogue Art nou-veau dessinée par Hector Guimard, la rue des Rosiers et ses odeurs de falafels. Sans même m’en rendre compte, j’arrive rue Geoffroy-l’Asnier au Mémorial de la Shoah. J’aime passer par le sas de sécurité, caresser le mur immense où sont gravés les milliers de noms des victimes du nazisme. Parmi la multi-tude des juifs assassinés, je cherche l’inscription. Elle n’est pas facile à repérer. Je la trouve enfin tout en haut, à gauche : Isaac Abramovici, né le 11 novembre 1914 à Piteti, Roumanie. Et si j’allais consulter les archives ? Prononcer son nom, une fois de plus. – Avez-vous quelque chose sur Isaac Abramovici ? – Nous allons consulter… Vous ? – Je suis sa fille, je suis née dix jours après son arrestation. – Peut-être connaissez-vous le numéro de son convoi ? – Convoi 73, 15 mai 1944. Rapides, les doigts de l’employée tapent sur l’ordinateur : Isaac Abramovici. Quelques minutes plus tard, la documen-taliste me tend quatre feuilles en langue allemande, signées des plus grands responsables de la Sipo SD (service central de sécurité du Reich) de Bucarest, de Berlin, de Paris, de Mar-seille, de Nice.
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