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A l'Ombre des Regards, tome 1 : Œil pour oeil

De
324 pages

Il aura suffi d’un seul moment, un seul, pour que ma vie se transforme en une histoire complètement abracadabrante. Ce type, là, qu’est-ce qu’il me veut ? Franchement, même en consommant des champignons hallucinogènes, je n’aurais pas réussi à imaginer une chose pareille. Des Ombres, des Naïades et des Sylphes ? On aura tout vu ! Et je sens que si ça continue comme ça, je n’atteindrai jamais les vingt et un ans parce que je serai morte avant.

On pourra alors lire sur ma pierre tombale un truc du style :

Ondine SMIRS

1995-2016

Repose ENFIN en paix.


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Vanille Bardoz

 

 

 

 

 

À l’Ombre des Regards

 

1-Œil pour œil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Image

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je dédie cette histoire à ma merveilleuse grand-mère, cette femme aux mains froides mais au cœur chaud qui m’a appris que la vie est une tartine de merde dont on mange une bouchée chaque jour, cequi ne doit pas nous empêcher d’être heureux…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Vouloir oublier quelqu’un, c’est y penser ».

La Bruyère

Préface

 

 

 

« À l’Ombre des Regards », un titre empli de mystères, n’est-ce pas ? Eh bien, vous ne vous trompez pas ! Car même si le scénario peut rappeler des créatures de la nuit mises en scène dans maintes histoires, celle-ci n’est pas pareille !

Vanille Bardoz a su faire preuve d’ingéniosité en offrant un récit riche en rebondissements, principalement grâce aux changements de narrateurs qui se font au fil des chapitres. Vous voyagerez ainsi dans la tête d’une ribambelle de personnages tous aussi différents les uns que les autres, auxquels l’auteure a réussi à donner une crédibilité certaine.

Maniant les mots avec justesse et spontanéité, Vanille vous fait découvrir sa vision des amateurs d’hémoglobine, et pas n’importe quelle vision ! Vous aurez ici droit à un magnifique retour aux sources, où les créatures de la nuit assument pleinement leur part bestiale, une noirceur cependant adoucie par le tempérament naïf et parfois fleur bleue — sans que le terme soit péjoratif pour autant — de l’héroïne !

Amour, amitié, haine, peur, vengeance, violence, trahison et dangereuses liaisons… Tous les ingrédients sont là pour vous offrir une lecture qui vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière page ! La plume de l’auteure vous guidera à merveille de page en page, vous ballottant entre tout un tas d’émotions pour vous amener à un point final magistral !

« À l’Ombre des Regards », c’est un pari risqué, mais réussi. Un cocktail qui ne vous laissera pas indifférent et qui ne vous fera plus voir la nuit de la même manière…

Un roman « à croquer » !

 

Tiffany Schneuwly

Prologue

 

 

 

1814.

 

L’orage grondait au loin lorsque l’horloge de Westbridge retentit. Elle résonna aux quatre coins de la ville. Douze fois.

Il cria plus fort encore, s’égosillant avec l’espoir qu’on puisse lui venir en aide. Sombre fou ! Qui d’autre hormis un ignorant aurait osé s’aventurer ici la nuit ? Il eut l’impression que le supplice durait depuis des heures alors qu’il fut relâché presque aussitôt. Tout s’était passé en un éclair. C’était trop tard, hélas ! Et il ne put aller plus loin que quelques pas chancelants avant de s’écrouler face contre terre.

Aucune flaque, pas la moindre goutte à côté de lui. On pouvait néanmoins apercevoir sur son cou, deux petits trous rouge immaculé.

Haletant, il essaya plusieurs fois de se relever, puisant dans ses toutes dernières forces. La bête était-elle encore là ? Avait-il réellement vu ce qui n’avait de l’homme que l’apparence ? Il voulait savoir. Mais il fut pris de convulsions si violentes qu’il se recroquevilla sur lui-même, jusqu’à ce que son cœur cesse tout à coup de battre.

 

L’autre homme, car c’était bien un homme, s’essuya les lèvres du dos de sa main avant de disparaître dans la ruelle d’en face, comme s’il ne s’était rien passé.

 

Chapitre 1

 

 

 

Fanny Lacroix, mercredi 31 octobre 2000.

 

Ma montre indiquait trois heures et demie du matin.

Je fermai les paupières un instant, mais je n’étais pas fatiguée, bien au contraire ! Je réfléchissais, j’étais inspirée. Cette fois-ci, j’avais signé pour un nouveau genre, un roman fantastique, ce qui me changeait de toutes ces perpétuelles histoires d’amour pour lesquelles j’étais devenue un écrivain renommé. Il me semblait en effet avoir fait le tour de la question, et je n’avais plus aucune idée en stock quant à une énième romance.

Après moult hésitations, je choisis finalement les vampires. Un thème qui me paraissait captivant et qui me forçait à sortir de mon registre habituel. Mais comme chaque fois avant de commencer à écrire, je dus d’abord lire les livres des autres afin de maîtriser mon sujet. J’avais passé plusieurs mois à me documenter sur eux, si bien que par la suite je fus presque tentée d’y accorder crédit si certains faits ne restaient pas aussi invraisemblables !

Ce roman, mon roman, m’avait alors incitée sans le vouloir à réfléchir sur un monde fantastique qui n’était peut-être pas imaginaire. Et malgré mes incroyances, mes recherches avaient fini par me faire sérieusement douter…

 

Les rayons du soleil avaient entièrement envahi mon salon quand j’ouvris d’abord un œil, puis le deuxième. Je constatai que l’écriture de la fin de mon récit m’avait pris pratiquement toute la nuit, jusqu’à ce que je finisse par m’endormir aux premières lueurs de l’aube. Il était presque midi tandis que je m’éveillais peu à peu, encore fébrile de cette nuit entièrement consacrée à l’imagination. J’avais rendez-vous avec mon éditeur à 14 h. Il fallait donc que je me prépare pour réapparaître dans ce monde complètement dépourvu de fantaisie que l’on nomme réalité. Ah, si je le pouvais, je m’enfermerais à double tour dans mes livres pour ne jamais en ressortir.

 

Comme à son habitude, ma vieille deux-chevaux n’en fit qu’à sa tête au moment de démarrer après avoir passé la nuit au parking. Une, deux, trois injures accompagnées de légers coups d’hystérie et elle se décida à avancer vers mon nouveau portail électrique dont j’avais encore oublié le code. J’essayai en vain différentes combinaisons. Cinquante-deux, trente-six. Trente-six… cinquante-deux. Trente-six, cinquante-trois alors. Non plus ! Arrrrg ! Pressée, je fouillai prestement dans le capharnaüm de ma boîte à gants pour mettre enfin la main sur le post-it où j’avais noté ces quatre fichus chiffres.

Quelle cervelle de moineau ! pestai-je toute seule.

 

Le bureau de mon éditeur était de l’autre côté de Westbridge, et déjà très en retard, c’était sans compter les embouteillages qui semblaient s’être ligués contre moi.

Oh, avance ! Mais avance, Papi ! Et voilà, le feu orange, c’est pour qui, c’est pour bibi, beuglai-je comme un veau.

Ma montre indiquait 14 h 30 quand la deux-chevaux rouge fut enfin garée. Je me précipitai jusqu’au bureau de Monsieur Crêmelin, celui qui avait fait de moi un écrivain incontournable, et donc celui à qui je devais tout. Je m’apprêtais à frapper à la porte, lorsque j’entendis sa grosse voix :

Entre Fanny, dépêche-toi.

J’ouvris sans me faire prier.

Ah, voilà enfin mon nouveau best-seller ! continua-t-il, tout sourire, me dévoilant ses dents qui auraient bien eu besoin d’un détartrage.

Richard Crêmelin, à seulement quarante-huit ans, avait le visage prématurément marqué par l’âge et ressemblait plus à un futur retraité qu’à un puissant homme d’affaires. Malgré son regard froid qui m’avait paru très hautain la première fois que je l’avais rencontré, c’était en fait une personne profondément chaleureuse et amicale. Cela faisait plus de dix ans que je collaborais avec lui et il avait toujours témoigné un respect et une confiance absolus envers mon travail et moi-même.

Comment vas-tu, Richard ? lui demandai-je avec politesse après m’être assise sur le large fauteuil en face de son bureau au style colonial.

Je vais bien. Très bien même, et je suis impatient de lire ton nouveau chef-d’œuvre, me répondit-il, le visage rieur.

Chef-d’œuvre ? Tu me fais trop confiance, Richard. Tous mes livres n’ont pas connu le succès, loin de là !

Tout d’abord ma chère Fanny, j’ai toujours dit à mes enfants que la confiance se mérite. Alors depuis toutes ces années, je pense que tu en es digne, non ? Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir que la critique t’ait descendue ne serait-ce qu’une seule fois. Arrête donc un peu de faire la modeste, rétorqua-t-il aussitôt.

 

Enfin de retour chez moi, je me réjouissais de pouvoir passer la fin de mon après-midi en compagnie d’un bon livre et d’une tasse de café bien noir.

Après avoir chaussé mes pantoufles molletonnées et enfilé ma veste polaire, je m’installai sur le rocking-chair en rotin dans ma chambre comme la vieille grand-mère que j’étais devenue. Sauf que j’avais trente-deux ans ! Et le comble, c’était que j’adorais ces moments-là. Je ne m’habituais pas à la solitude par dépit, loin de là. Non, en fait, je l’aimais tellement que je ne sortais quasiment jamais de ma maison, même pour faire mes commissions. Il n’y avait pas à dire, www.courses-en-ligne.com m’avait drôlement changé la vie ! Alors oui, j’étais ce que les commérages nomment une asociale, et je ne m’en cachais plus.

 

Ma montre indiquait 19 h lorsque j’eus terminé ma lecture. Je partis ranger le livre dans ma bibliothèque au salon quand je constatai en passant devant la fenêtre du couloir que le soleil était déjà couché. Plus l’hiver approchait et plus la nuit tombait tôt sur Westbridge, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’allais enfin pouvoir hiberner sans qu’on vienne m’inviter tous les week-ends à l’une de ces « super » soirées barbecue !

Je me dirigeai ensuite vers la salle de bain, en ouvris la porte et y entrai. En allumant, je me retrouvai nez à nez avec moi-même et je ne pus alors m’empêcher de me remettre un coup de peigne dans les cheveux ; réflexe finalement des plus inutiles puisque je m’apprêtais à me laver la tête. Je me déshabillai en prenant soin de tourner le dos au miroir. L’addition des dix dernières années était salée. Je faisais bien plus vieille que mon âge à présent.

Une fois sous la douche, je repensai soudain au roman que je venais de donner à publier. Je me demandais ce qu’allaient en dire les lecteurs fidèles de mes anciens livres, ayant tous comme point commun une passion dévorante pour les histoires à l’eau de rose.

Les vampires. Un sujet sans nul doute extrêmement intéressant, mais n’en restant pas moins assez gore. Je n’étais donc pas certaine que mes fans apprécieraient ce changement de héros et de décor, où le lexique de l’amour et du bonheur avait été délaissé pour celui de la mort et de la damnation.

 

Le lendemain, j’avais mis mon réveil à 8 h. Une habitude que j’avais perdue depuis que je n’avais plus besoin de me lever pour partir au travail, ce qui ne me manquait pas le moins du monde. J’étais une couche-tard. Une couche-très-très-tard même !

Mais ce matin-là, je devais aller chercher ma fille, Lindsay, à l’aéroport. Elle allait bientôt avoir douze ans et c’était une gamine épatante. Elle me manquait terriblement, mais c’était sans doute mieux ainsi. Alors que je n’avais jamais vraiment su m’occuper de moi-même, mon ex-mari avait toujours été, à l’inverse, quelqu’un de sérieux, de réaliste et responsable. En raison de son métier, il était également très sociable. En fait, il était tout ce que je ne serais jamais. Et quand il demanda qu’on se sépare, il sembla entièrement logique qu’il obtienne la garde exclusive de notre fille avec qui il vivait désormais dans une autre ville, à neuf cents kilomètres.

L’avion de Lindsay atterrissait à 11 h 15. Je jetai un coup d’œil à ma montre juste au cas où, pour m’assurer que je n’étais pas en retard.

11 h 05 ! Déjà, et merde ! lançai-je, tout à coup paniquée.

C’était pareil à chaque fois. Et Lindsay m’attendrait encore avec l’une de ces hôtesses de l’air, qui en me voyant débouler dans l’escalator, me jugerait en un battement de cils.

À peine avais-je enfilé mon manteau que je courrais vers ma voiture…

 

La pendule au-dessus de ma tête indiquait 14 h quand Lindsay et moi eûmes terminé de déjeuner. Alors que nous étions assises l’une en face de l’autre devant nos assiettes vides, c’était comme si le silence s’était convié à notre table. Après trois semaines sans nous voir, nous semblions n’avoir rien à nous dire. Ses grands yeux bleus se perdaient derrière ses beaux cheveux blonds et bouclés. Elle jouait avec ses couverts sans oser me regarder. J’étais mal à l’aise et je finis par me lever pour mettre la vaisselle dans l’évier.

Depuis qu’elle était sortie du Terminal B au hall des arrivées, elle n’avait pas prononcé un mot. Et chaque fois que je la voyais, une à deux fois par mois maximum, l’ambiance à la maison était lourde de reproches. Des reproches qu’elle ne se hasardait jamais à me faire, mais qui se lisaient dans ses yeux et son attitude. Et j’avais conscience qu’un jour, elle finirait par annuler un de ses week-ends chez moi. Puis le suivant. Et celui d’après. Jusqu’à ce qu’elle ne revienne plus jamais. Je décelais tant de colère, c’était intensément douloureux. Mais comment aurais-je pu lui en vouloir ? Après ce que je lui avais fait, après l’avoir abandonnée pour me consacrer entièrement à ma profession, pouvait-elle encore me considérer comme sa mère ?

Tu veux boire quelque chose ? Un jus d’orange ? Ou un jus de pomme ? lui proposai-je lorsque j’eus fini de nettoyer les assiettes.

Je veux voir Papa, me répondit-elle méchamment avant d’aller se réfugier en courant dans sa chambre.

Comment fallait-il réagir ? Comment une vraie mère se serait-elle conduite face à une porte qui se claque violemment ? Impuissante, je sentais ma fille m’échapper sans que je sache comment la faire revenir. Cachée derrière mes grandes lunettes rondes, j’étais triste, pour ne pas dire malheureuse. Mais finalement, je savais bien que ces larmes, mes larmes, étaient défaillantes et qu’elles ne seraient pas venues, car je n’avais jamais pleuré de ma vie, quelle que fût la peine éprouvée. Les gens qui voyaient ça d’un mauvais œil pensaient que j’avais un cœur de pierre. Je les laissais dire. Je n’avais jamais eu la force de me battre contre eux. Ou peut-être que je n’en avais pas eu l’envie, tout simplement.

 

Quand la nuit arriva, Lindsay finit par s’endormir après être restée enfermée dans sa chambre tout l’après-midi. Je n’avais pas réussi à trouver les mots. Le comble pour un écrivain !

Ayant eu soudain besoin de prendre l’air, je m’étais adossée contre l’arbre devant ma terrasse. Je sentis alors le vent s’engouffrer dans mes cheveux blond cendré tandis que je me remémorais ma première rencontre avec le père de ma fille, mon ex-mari…

 

***

 

Je venais d’avoir dix-huit ans et pour fêter l’occasion, mes amies, qui se comptaient sur les doigts d’une main à l’époque, m’avaient invitée à boire un verre au Fanatique. C’était un nouveau bar situé dans le centre de Westbridge.

Pour cette soirée importante, moi qui n’avais jamais prêté beaucoup d’attention à mon apparence, je m’étais exceptionnellement décidée à faire un petit effort. Et je me souviens encore que mon reflet dans le grand miroir de ma chambre m’avait étonnée. Je ne me reconnaissais pas. À tel point que j’avais eu l’impression d’être en face d’une inconnue en train de me scruter et qui, en plus, portait un déguisement grotesque !

Je voyais mes yeux bleus cernés de noir, tandis que mes cils avaient été allongés de quelques millimètres. Mes lèvres, quant à elles, étaient recouvertes d’un gloss « effet mouillé », et les traits grossiers de mon visage avaient été ensevelis sous un amas de fond de teint, mes cheveux attachés en queue de cheval ne cachant pas, pour une fois.

C’était cette fille que mon ex-mari avait abordée ce soir-là. Ce n’était pas vraiment moi. Et à peine quatre ans plus tard, alors que Lindsay avait deux ans et demi, il m’annonçait qu’il avait rencontré une autre femme. Une femme avec qui il me trompait sans vergogne et qui, selon ses propres termes, se faisait belle pour lui, elle ! Ce à quoi je lui répondais que personnellement, je ne la trouvais pas jolie, qu’elle avait une tête de cul, mais qu’avec un trou de balle comme lui, leur couple était finalement très bien assorti.

Quand mes amies et moi étions arrivées au Fanatique, j’étais allée directement m’asseoir pour ne plus avoir à me lever, et ce jusqu’à ce qu’on reparte. Je me faisais discrète, je ne voulais surtout pas que l’on m’invite à danser. Je détestais ça. Mon verre de limonade à la main, j’avais passé tout le début de la soirée à regarder les gens s’amuser au rythme des chansons du top 50. Ils avaient mis La bamba, Joe le taxi, sans oublier l’incontournable tube de 1987, La isla bonita de Madonna.

Ce fut pendant cette chanson que je compris vraiment ma différence. Malgré tous mes efforts, je m’ennuyais à mourir. À vrai dire, je m’embêtais chaque fois que je sortais, mais ce soir-là particulièrement, j’avais eu l’impression de ne pas être à ma place, que le monde était trop tordu pour moi.

Le regard perdu dans le vide, j’étais pensive, quand le type assis juste à côté s’était retourné vers moi :

Je peux vous offrir un verre ? m’avait-il demandé avec un sourire charmeur.

Le reste de la soirée s’était alors écoulé à une vitesse fulgurante. Il était grand et bel homme, mais surtout tellement intéressant que je l’avais laissé parler pour nous deux jusqu’à la fermeture du bar, sans jamais me lasser. Nous passâmes la nuit ensemble, puis les suivantes… J’eus tous les ingrédients pour concocter ma première histoire à l’eau de rose. Mille et une idées fourmillèrent dans ma tête et un an après, je publiai mon tout premier roman, celui qui me valut plusieurs récompenses littéraires.

 

***

 

Il commença à pleuvoir quand je rentrais dans la maison. Il fallait que j’arrête de repenser au passé. Après avoir pris soin de refermer la porte-fenêtre à clé, je partis voir si Lindsay dormait toujours.

Elle était emmitouflée dans ses couvertures, et j’imaginais qu’elle rêvait d’une meilleure mère, lorsqu’une voix inconnue résonna tout à coup dans mon couloir.

Les anges ne devraient pas quitter le paradis.

Je me retournai brusquement et me retrouvai face à face avec un homme posté juste devant ma baie vitrée. La fenêtre était grande ouverte et une brise glaciale pénétra violemment à l’intérieur.

Qui êtes-vous ? m’exclamai-je, remplie d’effroi.

Un sourire malsain étira ses lèvres.

Vous savez, je vous observe depuis des mois, Madame Lacroix, et je me devais de vous rendre une petite visite étant donné l’intérêt si grand que vous nous avez porté. Un intérêt qui n’est pas passé inaperçu.

Quoi ? Mais que faites-vous ici ? Qu’est-ce que vous faites chez moi en plein milieu de la nuit ? Et comment… comment connaissez-vous mon nom ? Qui êtes-vous ? Qu’est… qu’est-ce que vous voulez ? l’assaillis-je de questions.

Il laissa alors échapper un léger rire sournois.

Oui, il est tard en effet. Malheureusement, je ne pouvais pas me libérer avant. À cause du soleil. Mais ça, vous le savez, et c’est précisément pour cela que j’ai une dent contre vous !

Vous… vous plaisantez ? fis-je, ahurie par la situation.

Sachez que je ne plaisante que rarement, c’est loin d’être dans ma nature.

Sortez immédiatement ou j’appelle la police, le menaçai-je d’une voix presque inaudible.

La police n’arrivera pas à temps, Madame Lacroix

J’ai ma fille, je vous en supplie !

Je ne suis pas venu pour elle, elle peut dormir en paix.

Un silence de mort m’isola encore quelques minutes de l’inconnu. Prostrée, j’étais comme hypnotisée par ses yeux luisants, lorsqu’il commença à s’avancer doucement vers moi. Plus il s’approchait et plus je reculais. Quant à m’enfuir, c’était inconcevable. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner Lindsay. Ou bien crier ? Pour qu’elle se réveille et se retrouve mêlée ensuite à tout ça ? Non !

Ce fut la première fois que je pensais à quelqu’un d’autre plutôt qu’à ma propre personne. Même si je n’avais jamais su le lui montrer, j’aimais ma fille bien plus que je ne m’aimais moi.

Silencieuse, je le regardai venir, jusqu’à ce que ses mains puissantes se referment douloureusement sur mes bras. Sa force me parut alors si grande que j’eus l’impression d’être devenue une insignifiante fourmi manipulée par un géant. Impossible de me défendre.

Pourquoi ? S’il vous plaît, non ! l’implorai-je, les yeux brillants.

Chut, murmura-t-il à mon oreille en guise d’unique réponse.

Alors que je pensais avoir deviné la suite des évènements et que, paralysée, je l’imaginais me serrer fatalement le cou, je sentis tout à coup ses dents acérées me traverser la chair. C’était comme s’il m’avait enfoncé deux larges aiguilles dans la carotide.

Avais-je perdu la tête pour croire en une telle absurdité ?

Pourtant ce soir-là, une des créatures sorties tout droit de mon imagination semblait s’être approprié le monde réel. J’étais étreinte par un vampire qui pénétrait mes veines et buvait mon sang. La douleur était plus intense encore que celle décrite dans mon livre. J’enfonçai mes ongles dans la peau froide de ses bras comme pour résister au sommeil. L’homme s’abreuvait de moi avec une telle sauvagerie qu’on aurait dit un animal en train de déchiqueter la carcasse de sa proie avec ses crocs.

J’étais encore contre lui lorsque soudain je me retrouvai allongée sur le parquet, le regard perdu, incapable de faire le moindre geste. Et alors que le vampire avait disparu, je vis Lindsay s’approcher.

Puis, elle s’agenouilla au-dessus de moi, horrifiée. Mais la seconde d’après, son visage devint flou. Et alors affaiblie au point de non-retour, une larme unique et salée s’écoula le long de ma joue, puis sur mes lèvres. Je trouvai quand même la force de dire à Lindsay ces tout derniers mots :

Pardonne-moi.

Chapitre 2

 

 

 

Seize ans plus tard…

Russel, vendredi 4 novembre 2016.

 

Une vodka orange, avais-je demandé au barman.

Il y avait du monde au Fanatique. Je me sentais pourtant bien seul.

Deux cent deux ans de vicissitudes alors que j’aurais dû être enterré depuis longtemps déjà, et qu’en ces circonstances, la mort ne pouvait que paraître extrêmement désirable comparée au requiem sordide qu’offrait la vie éternelle.

Dissimulé dans un recoin sombre du bar, je contemplais pratiquement tous les soirs ces humains en train de noyer leurs problèmes dans d’innombrables verres d’alcool. Ce qui rendait leur sang plus savoureux.

Mais ce soir-là, une femme retint davantage mon attention. Des taches de rousseur parsemaient sa peau bronzée, et malgré un décolleté plongeant, excitant à souhait, on ne pouvait finalement que tomber en admiration devant les émeraudes qui illuminaient ses yeux. Elle aussi était seule, mais elle semblait néanmoins s’amuser. Sur chaque chanson, elle se déhanchait, et les hommes, attirés comme les moustiques vers la lumière, se collèrent de tous côtés. Elle aimait ça, les allumer jusqu’à ce qu’ils en bavent. Elle leur faisait miroiter des courbes qu’aucun d’eux n’aurait le privilège de toucher. Et quand elle en eut assez, elle revêtit soudain son manteau de fausse fourrure et quitta l’endroit sans se retourner une seule fois vers l’un de ses prétendants.

 

Franchissant à mon tour le seuil de la nuit, je m’évaporai prestement dans la fraîcheur des rues de Westbridge. Je me mis à suivre cette fille qui à maints égards avait osé me narguer, et pour qui j’avais suffisamment usé de patience. À me faire languir depuis des heures, elle m’avait ouvert l’appétit. J’étais tenaillé par la faim. Et lorsqu’elle s’aperçut de ma présence, c’était déjà trop tard. Je m’élançai sur elle, attisé par la soif, m’agrippant à son corps chétif et la fis virevolter contre moi de sorte qu’elle n’ait pas le temps de crier. Un groupe de passants nous frôla, poursuivant leur chemin comme si de rien n’était. Sans doute pensaient-ils avoir contourné un couple en train de s’enlacer en plein milieu de la rue…

Ma faim assouvie, j’enterrai le cadavre encore tiède de la fille qui n’aguicherait plus personne. J’emmenais toutes les dépouilles dans la forêt à quelques kilomètres de la ville. Cette zone avait été classée comme réserve naturelle, ce qui signifiait que c’était un territoire protégé par un règlement et diverses procédures humaines. Un lieu donc tout à fait indiqué pour dissimuler les corps, le temps qu’ils se décomposent et deviennent de l’engrais.

Puis, comme à chaque lever de soleil, c’était la course contre la montre. Je ne devais le rencontrer sous aucun prétexte ! Il était chaud et ses rayons abrasifs avaient fait mystérieusement disparaître grand nombre de mes congénères qui n’avaient pas cru en la légende. Celle-ci disait que des forces supérieures s’étaient mis un jour à nous traquer sans relâche, nous épiant de là-haut, tapies dans le ciel. Ces forces nous haïssaient, considérant que nous faisions tache dans le paysage. Certains d’entre nous pensaient qu’il s’agissait d’anges. D’autres estimaient a contrario qu’elles étaient au moins aussi mauvaises que nous pour commettre ce génocide. Au fil des siècles, elles nous éradiquèrent presque jusqu’au dernier, quand Lilū, un de nos ancêtres, découvrit leur unique faiblesse. Elles ne pouvaient pas nous trouver lorsqu’il faisait nuit.

Certains nous appellent vampires ou nosferatu, quand d’autres nous prêtent le nom de berbalang et nous imaginent avec des ailes. On nous apparente souvent à la Desmodontinae, plus communément « chauve-souris suceuse de sang ».

Mais dans notre monde, nous nous considérions plutôt comme des ombres errantes et innommables. Tapis dans le noir pour échapper à notre sort, nous étions condamnés à y rester cachés pour l’éternité. Ceux qui dérogèrent à la règle furent comme effacés, gommés de la surface de la Terre. Il est dit, en effet, qu’à peine avaient-ils levé les yeux vers le soleil qu’ils n’étaient déjà plus là. Et ils ne réapparurent plus jamais.

 

Dès que je fus rentré chez moi pour me mettre à l’abri de la lumière, mon premier réflexe fut d’allumer la télévision. Je devais combattre l’ennui ô combien quotidien. Je changeai de chaînes jusqu’à ce que je tombe sur les flashs-infos. Un policier de la criminelle était interviewé à propos d’une nouvelle affaire. Un jeune étudiant de vingt ans avait été poignardé dans sa chambre sur le campus universitaire. Pour une fois qu’on ne parlait pas d’un de mes dîners !

D’après l’autopsie pratiquée ce matin au CHU de Westbridge, Mathieu Destage aurait reçu un coup fatal à l’arme blanche dans la région du cœur. Les faits se seraient déroulés entre quatre heures et six heures du matin. Il semblerait que rien n’ait été volé dans sa chambre, et sa porte n’a pas été fracturée. Ce qui laisse penser que la victime connaissait son agresseur ou lui a en tout cas ouvert sans se méfier, expliqua un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un impair beige identique à celui de l’inspecteur Colombo, le strabisme en moins.

Il avait les cheveux poivre et sel et une barbe de trois jours, elle aussi grisonnante. Je l’avais déjà vu plusieurs fois à la télévision. Ce flic au regard désabusé et à la voix cassée aurait tout donné pour me mettre la main de dessus.

Inspecteur Talfry, pensez-vous qu’il s’agit du tueur recherché dans les affaires Duras, Peyrol, et Megurite ? demanda alors le top model qui servait de journaliste.

Il semblerait que non. Ce n’est pas du tout le même mode opératoire. Mathieu Destage n’est pas victime d’un tueur en série, mais plutôt d’un règlement de compte. Nous avons relevé des empreintes, nous en saurons plus dans les prochains jours.

Merci inspecteur. Merci d’avoir répondu à toutes nos questions. Et maintenant, la météo avec Cathy…

Allongé sur mon canapé, je finis par m’assoupir…

 

Une forêt de grands pins apparut devant moi. Sans hésiter, je me mis à suivre le chemin qui me menait jusqu’à elle, lorsque je fus parcouru d’un délectable frisson. Non loin de là se promenait une jeune fille ramassant des fleurs. Je l’espionnai à travers les buissons. Elle était très jolie, d’une beauté enivrante. Et elle sentait si bon…