//img.uscri.be/pth/16d31293d94fa59aeee405405b07577deb884590
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Adelaïde - Mémoires d'une jeune fille

De
354 pages

Je suis née à l’île Bourbon en 1760, de parents français établis depuis longtemps dans cette colonie. Mon père y tenait un rang élevé parmi les négociants ; il avait de grands magasins d’épicerie et de marchandises de l’Inde, une belle habitation à Saint-Denis, et beaucoup d’esclaves des deux sexes pour le service de sa maison. Je venais d’atteindre ma septième année, lorsqu’un matin, en me réveillant, je vis près de mon petit lit de bambou une jeune mulâtresse esclave, appelée Marie-Rose, qui pleurait à chaudes larmes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Madame Thierry

Adelaïde

Mémoires d'une jeune fille

I

Je suis née à l’île Bourbon en 1760, de parents français établis depuis longtemps dans cette colonie. Mon père y tenait un rang élevé parmi les négociants ; il avait de grands magasins d’épicerie et de marchandises de l’Inde, une belle habitation à Saint-Denis, et beaucoup d’esclaves des deux sexes pour le service de sa maison. Je venais d’atteindre ma septième année, lorsqu’un matin, en me réveillant, je vis près de mon petit lit de bambou une jeune mulâtresse esclave, appelée Marie-Rose, qui pleurait à chaudes larmes. Marie-Rose avait été élevée dans la maison de mes parents ; et, grâce à son bon naturel, à son esprit intelligent, elle possédait toute la confiance de mon père, qui l’avait exclusivement chargée de prendre soin de moi, devoir dont elle s’acquittait avec un zèle infatigable et une tendresse vraiment passionnée. Surprise de son chagrin, je lui en demandai la cause avec une curiosité d’enfant. Elle fut longtemps à ne me répondre que par des sanglots ; enfin ; avec des mots entrecoupés, elle me dit : « Pauvre chère petite, ta mère est morte en te mettant au monde, et voilà que ton père vient de mourir aussi ; à présent, il ne te reste plus que Dieu au ciel et Marie-Rose sur la terre. » A ces tristes paroles, je me mis à fondre en larmes, moitié par sympathie pour la douleur de Marie-Rose, moitié parce que je compris d’instinct que la mort était une absence sans retour, et que je ne reverrais jamais mon père.

Deux jours après, Marie-Rose m’emmena hors de la maison, et s’embarqua avec moi sur un gros bâtiment marchand, appartenant à la compagnie des Indes, et qui faisait voile pour la France. J’ignorais le motif de cette subite expatriation, et je ne m’en inquiétais guère ; mais je m’attristais en voyant les larmes que ma bonne versait toujours, et je lui demandais souvent quand nous verrions la terre, des maisons et des bois. Enfin, après une traversée de quatre mois, nous atteignîmes les côtes de la Basse-Bretagne, et nous débarquâmes à Lorient.

Fondée par la compagnie des Indes orientales, qui y avait établi l’entrepôt exclusif de son commerce, la ville de Lorient était, avant la dissolution de cette compagnie, une des villes les plus riches et les plus animées de la France. Chaque année, durant la saison des armements, et surtout pendant celle où se faisait la vente des denrées coloniales, on voyait y affluer un concours prodigieux d’étrangers venus de presque toutes les parties de l’Europe, les uns comme négociants, pour approvisionner leur maison de commerce des produits de l’Inde, les autres comme simples curieux, pour prendre part aux fêtes brillantes dont la ville était alors le théâtre. Une de ces ventes périodiques, annoncées à l’avance par tout le royaume, venait de s’ouvrir lorsque nous mîmes pied à terre, le 25 mai 1767. Je me rappelle encore la vive admiration dont je fus saisie en débarquant. Le port avec ses beaux magasins, encombrés de toutes les richesses de la Chine, du Bengale, des côtes du Coromandel et de Malabar, ressemblait à l’un de ces bazars splendides et merveilleux dont parle l’auteur des Mille et une Nuits. Depuis la balle de café et celle de coton, depuis la papaye confite, si douce au goût, jusqu’aux achars, que le palais blasé d’un Indien peut seul supporter, depuis le thé et l’indigo, jusqu’aux somptueuses étoffes de la Perse, enfin, depuis le simple collier de pois d’Angole jusqu’aux diamants de Golconde, toutes ces productions variées du sol le plus admirablement fertile se trouvaient étalées aux yeux d’une foule avide et curieuse qui circulait à l’entour. Des négociants français à l’air affairé, des négociants indiens suivis de leurs esclaves noirs, des officiers de terre et de mer, de modestes bourgeois mêles aux fiers gentilshommes campagnards, des femmes de tous rangs, mais pour la plupart vêtues comme elles le sont à Lorient, avec le luxe colonial et l’élégance française, tout cela allant, venant, se pressant devant les magasins, et formant les plus piquants contrastes de figures et de costumes, tel fut le spectacle qui, dans l’enceinte du port, s’offrit à nos regards ; tandis qu’à l’horizon se déployait une ligne immobile et majestueuse de navires, et qu’un grand nombre de légères chaloupes cinglaient à pleines voiles de la rade au port et du port à la rade. Le mouvement continuel des marins de service, des acheteurs et des marchands, le bruit du calfat mêlé à la voix de quelques chanteurs ambulants qui criaient à tue-tête des couplets en l’honneur de la compagnie des Indes ; enfin, ce mélange d’activité, d’industrie et de richesse était bien fait pour inspirer une sorte d’ivresse à des gens qui, depuis quatre mois, n’avaient vu qu’une mer sans rivage. Pour ma part, je fus transportée de joie, et dans mon délire enfantin, je tendis les deux bras à cette terre étrangère où j’abordais, pauvre orpheline, n’ayant qu’une humble esclave pour appui et pour guide.

Au lieu de se promener dans le port, et malgré mes instantes prières, Marie-Rose me fit traverser rapidement la foule et gagner la ville. Elle avait eu soin préalablement de substituer à mon fourreau noir la plus belle de mes robes de mousseline, et de me coiffer d’un madras rouge, dont l’éclatante couleur faisait ressortir avec avantage, disait-elle, les boucles noires de mes cheveux et la blancheur de mon visage. Tandis qu’entraînée contre mon gré, je marchais, par dépit, avec toute la mauvaise grâce possible, ma bonne m’apprenait pour la première fois que j’allais paraître devant un ancien ami de mon père, un monsieur bien riche, et elle me recommandait vivement d’être douce, gentille, caressante, enfin de bien me conduire dans cette entrevue. Sur une indication qu’on nous donna, nous nous arrêtâmes, au milieu de la principale rue de la ville, devant une maison de belle apparence. Un laquais sans livrée, mais élégamment vêtu, nous ayant demandé à qui nous voulions parler, Marie-Rose prononça le nom inconnu pour moi de M. Laurenty, et ajouta : « Dites-lui que c’est la petite Adélaïde Sainville qui arrive de l’île Bourbon. » Peu de minutes après, le domestique nous conduisit vers le cabinet de son maître. Ma bonne paraissait fort émue. Quant à moi, j’étais joyeuse et sans crainte ; car j’avais eu le temps de contempler en passant une longue enfilade de pièces magnifiquement meublées, et l’aspect du luxe divertissait mes yeux et caressait agréablement mon imagination.

A mon entrée dans le cabinet, où je remarquai des tableaux, des bustes en marbre et beaucoup de livres, un homme qui me parut bien vieux, quoiqu’il n’eût guère plus de cinquante ans, et dont l’air était à la fois aimable et grave, me tendit les bras en proférant une exclamation bienveillante. Je me jetai à son cou, et je l’embrassai avec une effusion naïve. Enchantée de ce début, Marie-Rose pleurait de joie et nous regardait en silence ; mais à défaut de paroles, elle faisait une quantité de gestes, et sa pantomime était si expressive, que M. Laurenty en parut vivement touché. Tour à tour, la pauvre fille se prosternait aux pieds de mon nouveau pro-lecteur, et restait devant lui les mains croisées dans l’attitude d’une personne en prières ; puis, se relevant, elle plaçait de force autour de ma taille les deux bras de M. Laurenty, comme pour lui faire entendre que j’étais son enfant, et qu’il devait prendre, en quelque sorte, possession de moi. Enfin, ayant recouvré la faculté de parler, elle en usa avec une vivacité extraordinaire, et termina un long discours que je ne compris pas bien, en présentant à M. Laurenty un portefeuille de maroquin rouge. Mais avant qu’il le prit de sa main, elle-même l’ouvrit et en tira une lettre pliée sans cachet, qu’elle couvrit aussitôt de baisers et de larmes, et qu’elle remit aux mains de M. Laurenty. J’étais attentive à toute cette scène, bien que le sens m’en échappât, ouvrant de grands yeux, et les fixant tantôt sur ma bonne, tantôt sur l’heureux propriétaire des belles choses qui m’environnaient. Lorsque M. Laurenty eut pris et déployé la lettre, qui, comme je l’ai su plus tard, avait été écrite par mon père à son lit de mort, une expression profondément triste se peignit sur ses traits, et il s’écria à plusieurs reprises avec l’accent d’une douleur sincère : « Pauvre Sainville ! malheureux Sainville ! » Il lut quelques secondes, pendant lesquelles Marie-Rosé semblait dans l’attente et retenait sa respiration, comme par crainte de l’interrompre. Dès qu’il leva les yeux : « Vous acceptez, monsieur ! s’écria-t-elle avec une énergie que je ne saurais rendre. — Oui, j’accepte, répondit M. Laurenty en s’essuyant les yeux, car il pleurait ; et, se baissant vers moi, il m’embrassa avec une tendresse encore plus marquée que la première fois. « Adélaïde, tu n’es plus seule au monde, me dit Marie-Rosé d’un ton de voix solennel, voilà monsieur qui est ton tuteur, et moi je suis là pour te servir. Dieu t’a fait retrouver un père, tu le remercieras, mon enfant. » Je commençai alors à comprendre, et quoique le mot de tuteur me fût inconnu, celui de père me fit pleurer.

Mon tuteur, c’est le nom que je donnai dès lors à M. Laurenty, mon tuteur me prit par la main et me conduisit dans une chambre où se trouvait une jeune dame si belle et si magnifiquement habillée que j’en demeurai toute ravie. C’était madame Laurenty. « Voici, lui dit son mari en me présentant à elle, voici, ma chère Lise, une jolie enfant dont vous prendrez soin pour l’amour de moi ; je vous dirai tantôt qui elle est. » A ces mots, la dame, se récriant vivement sur la beauté de mon visage, me prit dans ses bras et me caressa avec une extrême pétulance, puis, presqu’aussitôt paraissant fatiguée de ma visite, elle pria son mari de passer avec moi chez Clémentine.

Clémentine était une petite fille de dix à onze ans, unique fruit d’un premier mariage de mon tuteur. Grande pour son âge, elle avait une figure pâle et fluette dont l’expression de sérieux compassé fit tourner subitement en répugnance et en crainte mes joyeuses impressions. Mon tuteur nous ayant laissées ensemble, je demeurai toute déconcertée et n’osant faire un pas vers ma nouvelle compagne, qui, de son côté, restait muette et immobile. Ce ne fut qu’au bout d’une minute que, mon naturel reprenant le dessus, j’avançai mes deux bras autour de Clémentine pour l’embrasser. « Oh ! mon Dieu, s’écria-t-elle aussitôt en reculant d’un air de détresse, cette petite fille va me chiffonner ! » Une pareille terreur me parut si bizarre, à moi enfant de la nature, qui n’avais jamais craint de déchirer mes plus belles robes et dont tous les mouvemens étaient spontanés, que je partis d’un éclat de rire ; mais la toilette, toute nouvelle et un peu étrange pour moi, de ma compagne, dont j’examinai alors curieusement les détails et l’ensemble, ne tarda guère à m’imposer une sorte de respect.

Clémentine avait les cheveux poudrés à blanc, crêpés et relevés avec des nœuds de ruban orange. Sa robe en pekin de même couleur, bien serrée au corsage, était gonflée suites hanches par une jupe baleinée. Une espèce de Collier de velours noir serrait son cou et lui imposait une immobilité permanente » Enfin, ses petits bras, revêtus d’une manche étroite qui descendait jusqu’au coude, étaient en cet endroit entourés d’une manchette de dentelle noire qui les faisait paraître encore plus maigres et plus effilés. Après avoir contemplé de tous mes yeux cette parure si différente de notre léger costume créole, et dans laquelle Clémentine se tenait aussi droite qu’une poupée plantée sur un bâton, je repris la parole sans cérémonie : « A quoi donc allons-nous jouer ? — Je ne reçus aucune réponse. — Tu ne veux donc pas jouer ? dis-je de nouveau. — Non, repartit sèchement Clémentine ; ce n’est pas encore l’heure. » Alors, sans plus m’accorder un seul regard, elle s’installa sur sa chaise comme pour une longue séance, et, tirant d’un joli coffret en laque une bande de feston, un dé et des ciseaux en or, elle se mit à travailler avec un air d’activité et de plaisir qui me parut peu bienveillant pour moi. Voyant mes avances si complétement repoussées, je me mis à bouder, puis à pleurer, et je courus me plaindre à ma chère Marie-Rose du mauvais accueil que j’avais reçu.

Je plaçerai ici les détails que j’ai appris dans la suite sur la vie et le second mariage de mon tuteur. Il était d’origine créole et fils d’un riche propriétaire de l’île Bourbon, qui le maria fort jeune encore à une femme non moins riche que lui. Après la mort de son père, obligé de gouverner seul ces deux immenses patrimoines, il ne tarda pas à trouver une pareille charge trop pesante. La nature de son esprit le rendait peu capable des soins assidus et minutieux qu’exigé le maintien ou l’agrandissement d’une fortune coloniale ; il aimait les livres et l’étude, et passait la plus grande partie de son temps à écrire en prose et en vers. Ces goûts, si éloignés de ceux de nos compatriotes, ne tardèrent pas à l’isoler de toute société, et à lui attirer même une sorte de ridicule de la part de la foule qui ne les comprenait pas. Au milieu de la vie de nabab qu’il menait, de la considération que lui procuraient à la fois ses richesses et le bon usage qu’il en faisait ; au milieu des jouissances d’un luxe inconnu en Europe, il s’attristait de ne rencontrer près de lui aucune sympathie intellectuelle ; il se renfermait seul, fuyant la compagnie de ses voisins, qui ne connaissaient d’autre passe-temps qu’un jeu effréné ou une oisiveté absolue. Son unique plaisir était d’épier l’arrivée de quelque personne venant de France avec laquelle il put s’entretenir de science et de philosophie, des gens de lettres et des savants de Paris. C’était vers Paris que se tournaient incessamment ses regards et son affection ; il aurait voulu quitter la colonie et aller s’y établir ; et il faisait pour cela mille projets qu’il abandonnait l’un après l’autre, vaincu par les difficultés de l’exécution. Enfin, après de longues années, le principal obstacle à l’accomplissement de ce désir ayant disparu par la mort de madame Laurenty, mon tuteur s’occupa de réaliser en capitaux toutes ses propriétés ; habitations, raffineries de sucre, esclaves ; il vendit tout à perte et sans regret ; il donna sa démission de la place de conseiller attaché au gouvernement de la colonie, charge qu’il exerçait depuis longtemps et dont le titre honorifique lui fut conservé ; puis, croyant voir s’accomplir le plus cher de ses rêves, il dit pour toujours adieu au sol natal, et s’embarqua avec sa fille unique sur un vaisseau de la marine royale qui toucha terre au port de Lorient. M. Laurenty n’avait jamais vu la France ; l’envie de savourer peu à peu, en quelque sorte, ce plaisir tout nouveau pour lui le retint plusieurs mois sur la côte de Bretagne. Son intention n’était point de s’y fixer ; il aspirait vers Paris comme vers le centre de la littérature et du bon goût. Mais une circonstance purement fortuite changea toutes ses idées à cet égard.

A peu de distance de Lorient et non loin de la mer, sur le penchant d’une haute colline, on voit un vieux château avec, quatre tourelles et un pont-levis. Cet antique manoir, abrité au nord par une épaisse forêt, et ayant à ses pieds un joli village, de beaux champs de sarrasin et une petite rivière qui serpente dans des prairies plantées de pommiers, appartenait, à l’époque où mon tuteur vint en France, à un gentilhomme appelé le marquis de Kervarek de Lampestras. Ainsi que la plupart des nobles de la Basse-Bretagne, le marquis se disait issu en droite ligne de Bertrand Duguesclin, et se montrait fort orgueilleux de cette origine. Quoiqu’il ne possédât pour toute fortune que son vieux château de Lampestras, dont le mince revenu ne suffisait pas à payer d’anciennes dettes, il affectait les manières d’un gentilhomme riche, dévastant les terres de ses vassaux avec une meute de chiens maigres, donnant des dîners, où, à défaut de bonne chère, on buvait jusqu’à tomber sous la table, et ne s’inquiétant jamais de rétablir la balance entre l’actif et le passif. De cette manière, il arriva que le château de Lampestras, grevé d’hypothèques, ne parut bientôt plus une assez bonne caution pour de nouveaux emprunts, et que le gentilhomme breton, réduit aux abois, menacé d’être exproprié, prit le parti de vendre lui-même son domaine. Le château fut affiché et mis aux enchères dans toutes les études de la province. Mais, à la grande surprise des acquéreurs qui se présentèrent, le marquis stipulait, pour clause principale, qu’un vieux colombier qui occupait le beau milieu de la cour d’honneur serait excepté de la vente, et resterait sa propriété personnelle à perpétuité, son projet, disait-il, étant d’y établir sa demeure. Cette étrange fantaisie fournissait matière à toutes les conversations de la ville de Lorient. Mon tuteur en entendit parler, et comme, à l’exemple des moralistes anglais dont les livres étaient une de ses lectures favorites, il avait un goût prononcé pour les originaux, il voulut connaître le gentilhomme de qui tout le monde s’égayait, et faire des observations personnelles sur ce singulier caractère. Un matin, montant seul en voiture, il prit la route de Lampestras, et s’y présenta comme acheteur,

Pour montrer que sa résolution était sérieuse et invariablement arrêtée, le marquis de Kervarek se trouvait déjà installé dans l’obscure et étroite demeure qu’il avait choisie, et dont les habitants naturels, dépossédés, volaient tristement par bandes à l’entour. Le marquis reçut M. Laurenty du plus haut de ses airs de gentilhomme, et lui dit : « Monsieur, vous n’ignorez pas sans doute mes conditions. — Oui, monsieur, répondit mon tuteur en souriant ; mais j’espère que vous y renoncerez ; j’aime à être tout à fait chez moi ; d’ailleurs ce colombier masque une belle vue, et mon intention serait de l’abattre. »

Ces mots soulevèrent dans l’âme du marquis une violente indignation, et il s’écria : « Un colombier ! monsieur, un colombier ! C’est le donjon de Lampestras ! C’est une tour bâtie il y a plus de cinq siècles, dont mes ancêtres et moi nous avons pu faire tel usage que nous voulions, mais qui n’en demeure pas moins vénérable ; » et, frappant du pied, il ajouta : « Ici dessous, monsieur, est la chambre où nous faisons garder nos archives, et à la porte de laquelle, de temps immémorial, nous nous asseyons le soir de Saint-Yves pour recevoir l’hommage de nos vassaux. Ne pas savoir respecter des murailles noircies par le temps, parler d’abattre à tort et à travers, c’est le propre d’un parvenu qui s’imagine que tout dans le le monde est comme lui, né d’hier, et peut disparaître sans inconvénient ! Savez-vous, monsieur Laurent ou Laurenty, peu m’importe, que les armoiries de Bertrand Duguesclin sont sculptées sur ce que vous appelez un colombier ? Savez-vous que la charte des droits seigneuriaux des sires de Lampestras en réserve exclusivement l’exercice aux seuls possesseurs de cet antique donjon, et que je ne suis pas homme à les vendre, fût-ce à quelqu’un du nom de Rohan ! »