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Airs de flûte sur des motifs graves

De
321 pages

Futur Juge à Beauvais

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Si l’on ne dort, que faire en une diligence ?

Pour moi, je sommeillais ;

Ma tête et ma raison allaient en divergence,

Et zigzaguaient en biais.

L’imagination, cet œil de la pensée

Comme l’a dit quelqu’un,

Découvrait dans ma tête une optique insensée,

Pourtant j’étais à jeun.

Et d’abord ce n’étaient que de folles images.

De gracieux tableaux,

Des rayons de soleil, des chants et des ramages,

Des nids dans les bouleaux ;

Et puis sur une table et rangés en bataille

De nombreux carafons,

Solides fantassins, vieux et de toute taille,

Capaces et profonds ;

Mais la scène changeait ; un nuage lugubre

Se jetait au travers ;

Brouillards que dans ses nuits le poète élucubre

Et parfois dans ses vers.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Ernest Prarond

Airs de flûte sur des motifs graves

TIRÉ A 100 EXEMPLAIRES

A CHARLES BAUDELAIRE

Ce volume tiré à trop grand nombre, — cent exemplaires, — ne s’adresse qu’à mes amis et à quelques honnêtes gens respectables et de caractère doux. Il a changé plusieurs fois de titre. Ad sodales était très-bon avec un souvenir antique marquant l’audace, mais devenait trop familier et faux ayant affaire à quelques noms. Nouvelles de la littérature et des arts expliquait bien en moquerie un peu emphatique le fond du livre, mais hélas ! les datées de beaucoup de pièces contrariaient trop les prétentions à l’actualité1. Je me suis arrêté aux Airs de flûte qui m’économisent une préface.

Nous touchons à la fin d’un banquet. La première nappe a été roulée devant nous et enlevée. Les années souriantes apportent les pièces du dessert qui doit se prolonger tard. Un convive mieux intentionné qu’habile avait, sans permission, jeté au milieu des riches surtouts des poignées d’herbes et de feuilles hérissées et quelques bourgeons verts destinés à mourir en s’ouvrant. Cette verdure fléchissait sous le poids de l’heure. Le convive a choisi dans la masse à demi fanée et a rafraîchi dans un verre d’eau les herbes et les fleurs au pied coupé, afin qu’elles assistent vieillottes aux surprises et aux renouvellements des plats montés et des sages discours.

Telles qu’elles sont, il s’est fait une fête de les offrir, triées et rapprochées, aux yeux bienveillants, — il les espère tels, — des gens qu’il aime ou qu’il vénère. Les enfantillages ne l’ont pas effarouché. Il a pris son assurance dans l’idéal entrevu d’une société de franchise et d’amitié riante où les gens de lettres échangeraient à cœur ouvert des espiègleries sans pédantisme qui ne seraient pas des satires, mais des encouragements ; et il a travaillé toujours à combattre en lui-même l’hypocrisie de la gravité importante.

 

 

Févrie 1866.

I

A ALFRED DUMONT

Futur Juge à Beauvais

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Si l’on ne dort, que faire en une diligence ?

Pour moi, je sommeillais ;

Ma tête et ma raison allaient en divergence,

Et zigzaguaient en biais.

 

 

L’imagination, cet œil de la pensée

Comme l’a dit quelqu’un,

Découvrait dans ma tête une optique insensée,

Pourtant j’étais à jeun.

 

 

Et d’abord ce n’étaient que de folles images.

De gracieux tableaux,

Des rayons de soleil, des chants et des ramages,

Des nids dans les bouleaux ;

 

 

Et puis sur une table et rangés en bataille

De nombreux carafons,

Solides fantassins, vieux et de toute taille,

Capaces et profonds ;

 

 

Mais la scène changeait ; un nuage lugubre

Se jetait au travers ;

Brouillards que dans ses nuits le poète élucubre

Et parfois dans ses vers.

 

 

Et c’étaient des terreurs et de noires idées,

De sombres cauchemars,

Filles au neuf vernis soudain vieilles, ridées,

Montrant des nez camards ;

 

 

Assemblage confus de tout ce qui dégoutte

Comme un enfant morveux,

De ce qui fait figer notre sang goutte à goutte,

Et dresser les cheveux,

 

 

Vertige de la peur, redingotte trouée,

Vision de pendu,

Gilet mis à l’envers, cravate dénouée

Ou pantalon fendu.

 

 

Ainsi, toute la nuit, étrange mosaïque,

Ma terreur vacilla ;

Mais, comme aux yeux de Faust, au matin prosaïque

Le songe s’envola.

 

 

Entre quatre cahots cette épitre fut faite

Dans un coche fort vieux ;

Le postillon courait, mais non en estafette,

Sous un ciel pluvieux.

 

 

Vous trouverez peut-être à propos de la pluie

Ces vers d’un goût mauvais ;

Mais comment vouloir mieux de quiconque s’ennuie

Et passe par Beauvais ?

II

A M. LACAUSSADE

(L’Ile de France)

Au pied du palmier séculaire

Où Virginie en pleurs peut-être vint songer,

Au bord de la fontaine claire

Où son corps frissonnant un jour s’alla plonger ;

 

 

Sur la côte inhospitalière

Où Paul en souvenir aimait à prolonger

Les affres de la nuit dernière,

Flots noirs venant emplir son cœur et le ronger ;

 

En retrouvant la France encore

Pleurant au bord des mers jusqu’à son nom perdu.
Semblable au désolé l’œil dans la nuit tendu,

 

 

Vous sentirez sa voix sonore,

La voix Cornélienne et ferme, s’amollir
Comme le dur saxon dans les plaintes de Lear.

1813.

III

A M. SAINTE BEUVE

A travers les sentiers de la forêt du doute,
Nous marchons au hasard, ignorants de la route ;
Les erreurs de la nuit nous égarent ; parfois
Nous croyons voir briller dans l’épaisseur du bois
Une clarté douteuse, et la flamme inconnue
Comme un sylphe railleur au fond de l’avenue
Nous charme, éclate, fuit, brille encore, — et toujours
Nous fait bâtir au loin de merveilleux séjours,
Si bien que, l’œil épris de la folle étincelle,
Nous allons, nous allons ; notre sueur ruisselle ;
Nous nous ensanglantons aux cailloux du chemin ;

Les taillis épineux nous déchirent la main
Et, lorsque nous avons bien couru la campagne,
Nos châteaux ne sont plus que châteaux en Espagne,
Vers luisants fugitifs et dont l’éclat s’éteint
Dans l’humide rosée où le doigt les atteint.
Ainsi j’ai pourchassé la poésie errante
Charme ailé que ma main lourde et persévérante
Cherche à fixer en vain, comme si, roi de l’air,
L’insecte n’aimait mieux, sous le bois qu’il rend clair,
Leste comme un follet qui passe avec mystère
Du tronc d’arbre au tronc d’arbre et glisse sur la terre,
Raser l’eau, prendre au vol Mab à califourchon
Que mourir sous l’épingle au socle d’un bouchon.
Quelquefois nous croyons le saisir, mais la crainte
De l’affreux piédestal l’enlève à notre atteinte.
Heureux si par hasard un peu de poudre d’or
Illumine nos doigts quelques instants encor
Et si cette dépouille arrachée à son aile
Nous fait crier : Voilà la lumière éternelle !

6 juillet 1843.

IV

A GUSTAVE LE VAVASSEUR

Ami, vous maintenant mieux qu’un brahme posé,
Vous souvient-il du temps où le muscat rosé,
Le vin d’or ébloui sous les soleils d’Espagne
Chez Saussine en commun nous mettaient en campagne ?
Comme alors les bons mots nous dilataient le coeur !
Comme alors lestement, sans fiel et sans rancœur
Mais aussi sans relâche et sans miséricorde,
Du manteau de chacun vous retourniez la corde,
Et comme de ce rire ouvert si franchement
Nous nous moquions des gens qui pensent gravement 1
Comme alors nos gaîtés en humeur capricante

Conservant je ne sais quel parfum d’Alicante
Et l’accent sévillan des Figaros rusés
Levaient la jambe autour des gens tympanisés !
Qu’est devenu ce temps de joyeuse escapade
Passé dans un grenier de la vieille Estrapade ?
Pourquoi si vite hélas ! vous trouvé-je dos rond1,
Tête basse, vous l’homme au rein droit, au pied prompt ?
Pourquoi, moi qui vous parle et qui vous morigène,
Ne puis-je aussi parfois comme un bruit qui me gène
Repousser cette voix trop prompte à revenir
Qui fait avec souci penser à l’avenir ?
Ah ! c’est que la folie, ô fille de jeunesse !
Trop tôt à la raison cède son droit d’aînesse
Et que sans l’avouer, suivant un plat vendu,
Nous quittons pour Jacob le parti d’Esaü.

25 octobre 1843.

V

UNE CHAMBRE DANS LA RUE MADAME

Souvenir à des compagnons d’études

En arrivant ici je vis avec effroi
Que notre république allait en désarroi.
Déserts tristes et nus, les chambres désolées,
Moins Artémise, avaient des airs de mausolées ;
Le papier enfermant des insectes impurs
Tout fraîchement collé suait le long des murs ;
Les armoires sans clef, les portes sans ferrure
Comme dans l’âge d’or insultaient la serrure ;
Sur nos lits pour rideaux pendait un vieux galon ;
Le pavé mal ciré tenait fort au talon.

 

 

Depuis tantôt trois nuits dans une étroite chambre
Dont l’aspect dévasté me glaçait chaque membre,
Triste comme un soldat sans pipe et sans tabac
J’ai couché dans mon lit comme on couche au bivouac.
Mes habits prisonniers dans le fond de ma malle
A peine sur mon dos sortent par intervalle
Et, sans que le razoir ait pu la raccourcir,
Ma barbe en gazon courbe est venue à roussir.

 

 

Enfin Le Vavasseur, laissant en larmes l’Orne,
Et Saussine l’Hérault, rompent cet ennui morne
Qui chargeait les moiteurs de toute la maison.
Leur subite arrivée est une floraison ;
Tout rit ; le Luxembourg a près de nous des arbres ;
Bobino n’est pas grec et se passe de marbres,
Il sera l’Odéon dont nous serons les ducs ;
Un manège est auprès plein de chevaux caducs
Bons pour courir encor jusqu’aux champs de Plaisance ;
C’est bien ; peignons alors nos murs sans médisance.

 

 

Ma porte perce au nord un couloir peint en chaux
Qu’érige en corridor le portier, homme faux ;
Ma fenêtre au midi laisse courir la vue
Sur les murs d’une cour de charmes dépourvue.
Voici le paysage : en face un mur gercé,
Sans fenêtres, où rien que le temps n’a poussé
Et dont le toit, montrant des côtes de squelette,
Attend que les couvreurs rajustent sa toilette ;
A droite sur la rue une grande maison
Dont la façade exhale une odeur de prison ;
Devant chaque fenêtre, impénétrable verre,
Sont d’énormes balcons d’aspect triste et sévère
Où jamais, quand chez moi je sens l’esprit bouder,
Des bras souples et ronds ne viennent s’accouder ;
A gauche est un chantier hérissé de matures,
Encombré de moellons de toutes les structures ;
Là des tailleurs de pierre, âpres Champollions,
Aux blocs ainés d’Adam entament des sillons,
Et tout le jour j’entends la scie et la tarelle
Qui poussent sur le marbre un cri strident et grèle ;
Et puis, pour m’égayer dans un lointain fumeux
Sur des gorges de toits squalides et brumeux
Se dresse solitaire et de noir couronnée
D’une usine à vapeur l’étroite cheminée ;
Voilà de l’horizon dont mes yeux sont charmés
De face et de profil les aspects gendarmés.

 

 

Maintenant si je veux, voyageur en pantoufle,
Agaçant du talon mon cheval qui s’essoufile,
Icare de De Maistre, essayer à mon tour
De visiter ma chambre et d’en faire le tour,
Vers la porte d’abord, en tournant sur la gauche,
Je rencontre mon lit, inférieure ébauche

 

 

De celui qui charmait le plus sage des rois,
Sardanapale, avant son grand trône de bois ;
Les rideaux jadis pris sur les Turcs à Lépante
Tombent, drapeaux tordus, sur la grosse charpente ;
L’oreiller en revanche est connu du soleil
Doux ami du matin riant sur mon sommeil ;
A droite est un bahut, qui, sans sculpture aucune,
Veuf de toute moulure et peint de couleur brune
Comme un cap avancé poussant un angle droit
Du havre de ma chambre étrangle le détroit,
Tellement qu’il faut presque, en effaçant son ventre,
Comme un large trois-ponts louvoyer quand on entre.
Evitons d’accrocher ce vieux fauteuil carré
Vieillard noble, encor fier de son crin effaré,
Et gagnons la fenêtre. Un grave secrétaire
Baille auprès, — des secrets de cent ans qu’il sait taire.
J’ai choisi là sa place afin de recevoir,
Quand j’écris, le salut du matin et du soir ;
Là, sans lever les yeux de dessus mon pupitre,
Je pense voir la rue à hauteur de ma vitre.
 — Passe monde ; passez, festoyeurs des lundis,
Couples chantants, dansants, filles aux fronts hardis,
Artistes, écoliers, ouvriers, habits, blouses,
Mains noires, doigts gantés ! A défaut des pelouses
Et des bois où s’en vont, aveugles, les heureux,
Cherchez les cabarets aux feuillages poudreux ;
Passez, portant en vous des mondes de lumière ;
Aux batteurs de pavé la joie est coutumière
Et la joie est la marque aussi de ces vigueurs
Qui sont l’efflorescence et les vertus des cœurs.
Qu’importe le taudis lorsqu’on regarde au large ?
Ces douze pieds carrés ont l’univers pour marge.
O passants, dont j’entends monter vers moi les voix,
Je veux par dessus vous et par dessus les toits,
En recueillant vos chants, vos élans, vos pensées,
Pour m’en faire une escorte aux longues traversées,
Voir le désiré luire en un champ sidéral.

 

 

Étendez-vous là haut, plages de l’idéal.

Novembre 1842.

VI