Andrée

Andrée

-

Livres
389 pages

Description

— Eh bien ? demanda Henri de Kéroël, en voyant entrer Gontran d’Augerolle dans le salon de lecture.

— Ça y est ! Nous avons sauté !

— Alors te voilà décavé ?

— A fond !

— Comme moi ! fit Henri en s’efforçant de sourire.

— Toi... tu n’as pas d’huissiers à tes trousses... Et surtout tu n’as pas promis deux mille francs à Lydia pour demain...

— Je ne peux rien te prêter... Il ne me reste plus un radis... Pourquoi ne demanderais-tu pas à Karl Rupert ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 05 avril 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782346046393
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Oscar Méténier

Andrée

L'Amour qui tue

I

 — Eh bien ? demanda Henri de Kéroël, en voyant entrer Gontran d’Augerolle dans le salon de lecture.

 — Ça y est ! Nous avons sauté !

 — Alors te voilà décavé ?

 — A fond !

 — Comme moi ! fit Henri en s’efforçant de sourire.

 — Toi... tu n’as pas d’huissiers à tes trousses... Et surtout tu n’as pas promis deux mille francs à Lydia pour demain...

 — Je ne peux rien te prêter... Il ne me reste plus un radis... Pourquoi ne demanderais-tu pas à Karl Rupert ? Il a vendu très-cher l’autre jour son grand tableau...

 — Je lui dois déjà de l’argent...

 — Et Sébastien Piéfer ? Est-ce qu’il ne vient pas de gagner ?

Il a tout reperdu ! Je ne vois personne à taper... à moins cependant que Léon ne se laisse encore attendrir... mais ce sera dur !

 — Bah ! essaye !

Léon était un garçon du cercle, qui « obligeait » volontiers les joueurs décavés en leur prêtant quelques louis.

Il lui arrivait rarement de ne pas revoir son argent. Presque toujours, il était remboursé avec usure ; en sorte que son « obligeance » lui rapportait bon an mal an d’assez jolis revenus.

Ce type d’usurier, particulier aux cercles, n’est pas rare à Paris. Il se rencontre même dans la plupart des établissements de jeu, dont il fait, pour ainsi dire, partie intégrante.

Gontran d’Augerolle, un homme de trente-cinq ans environ, légèrement chauve et d’aspect très sérieux, était maître des requêtes au Conseil d’Etat, tandis que son ami n’y avait que le titre d’auditeur.

Aussi blond que Gontran était brun, Henri de Kéroël avait à peine trente ans et paraissait plutôt en avoir moins.

Une liaison très intime et très sincère s’était établie entre les deux jeunes gens. Aussi Henri était-il tout aussi navré que Gontran de l’issue fâcheuse de la partie.

Comme ils entraient dans la salle de jeu, la voix du croupier annonçait une banque aux enchères.

 — Cinq louis ! risqua Arthur de Lestrapade.

 — Banque ouverte ! fit aussitôt Vonelos.

Arthur de Lestrapade était un jeune grotesque plus connu sous le sobriquet du « petit brasseur. »

Fils d’un riche industriel — au nom roturier duquel il avait ajouté une particule — aussi prétentieux que laid, aussi vaniteux que couard, Arthur cherchait à se donner de l’importance à tout propos et ne parvenait qu’à se rendre ridicule. Malgré ses cheveux roux, son nez qui rejoignait son menton, sa figure en lame de couteau, ses petits yeux et son apparence d’aztèque, il se prétendait aimé de toutes les femmes. En réalité, il n’en avait aucune, trop avare pour se payer celles qui auraient bien voulu de lui pour son argent.

Au jeu, il parlait de tenir tous les coups, mais ne risquait jamais que des sommes insignifiantes. Il ouvrait sa bourse à ceux de ses amis qui gagnaient, et tournait le dos, prétextant une affaire, à ceux qui se trouvaient en perte. Il avait l’air de provoquer tout le monde, mais ne se battait jamais, que dans les histoires qu’il racontait.

Bref, il faisait beaucoup de bruit, mais n’aboutissait à rien.

Quant à Alfonso Vonelos y Partegas, il avait été présenté récemment au Cosmopolitan-Club par Pascal Marsiac, le jeune banquier, auquel son père venait de laisser en mourant une colossale fortune.

Ce richissime Américain du Sud, un des meilleurs clients de la maison Marsiac, était un homme d’environ quarante-cinq ans, tenant du nabab et du rastaquouère, menant un train de prince, parlant également bien le français et l’espagnol.

Qui était-ce au juste ? On l’ignorait.

Vonclos était peu communicatif et semblait peu disposé à laisser percer le mystère dont il s’entourait.

Ses cartes portaient : « Ancien ministre des finances de la République Argentine ».

Il avait acheté un magnifique hôtel dans l’avenue du Bois de Boulogne et semait l’or à pleines mains, c’était tout ce qu’en savait de lui.

Mais il n’en fallait pas davantage pour lui ouvrir toutes les portes et lui concilier toutes les sympathies.

 — Que vous disais-je ? s’écria comiquement le jeune Lestrapade, en entendant la riposte de l’Américain, voici encore M. Vonelos qui me coupe l’herbe sous le pied !

 — Désirez-vous, monsieur, entrer de moitié dans mon jeu ? repartit simplement Vonelos.

 — De moitié dans votre... balbutia le petit brasseur... Je vous remercie, vous êtes bien aimable.... Deux cent cinquante louis, ce n’est pas une affaire... Mais les banques à deux, c’est contraire à mes principes.

 — Voulez-vous celle-ci pour vous seul ? Je vous la cède avec plaisir.

 — A cinq cents louis et tous les coups tenus ?

 — Naturellement. Je ne puis retirer mon offre.

 — Non, non... Cela vous contrarierait. Je ne veux pas aller sur vos brisées... Ce sera pour une autre fois.

 — Toujours chevaleresque, ce bon Lestrapade ! lâcha le journaliste Emile d’Alvers.

 — La prudence du lion et le courage du serpent ! ajouta Gaëtan de Montaigues.

 — Que voulez-vous dire, monsieur de Montaigues ? s’écria Arthur, l’air offensé.

 — Pardonnez-moi, mon cher, répondit Gaëtan en souriant, la langue m’a fourché.

 — A la bonne heure !.. parce que je suis sous-lieutenant de réserve, et une affaire d’honneur ne me fait pas peur !

 — Personne ne met au-dessus de cinq cents louis ? demanda le croupier.

La question ayant été accueillie par un silence général, Vonelos s’assit à la place du banquier, au milieu de la table, juste en face du croupier, et il versa devant lui la somme annoncée, sur laquelle fut d’abord prélevée la quote-part de la cagnotte.

D’une main discrète, le croupier glissa ce prélèvement dans l’étroit orifice, pratiqué au ras de la table, puis, cette opération terminée, il ouvrit des jeux de cartes neufs, les mêla et les passa au banquier.

L’appât de la forte somme avait réuni autour de la table où trônait Vonelos, en véritable roi de l’or, les joueurs les plus enragés du Club.

Outre Gaëtan de Montaigues et Emile d’Alvers, qui encadraient le joyeux Lestrapade, outre le banquier Pascal de Marsiac, il y avait là : le docteur Harponel, Karl Rupert, le fameux peintre, Tibulle Renoir, le délicat poète, dont les femmes se disputaient les œuvres et les sourires ; Georges Verlier, le romancier, Sébastien Piéfer, le pianiste-compositeur ; Prosper Fléchard, l’auteur dramatique, qui gagnait soixante mille francs en une année avec ses pièces et qui les perdait au baccara en une nuit ; puis d’autres passionnés de la dame de pique, dont la notoriété ne s’étendait pas au-delà des salons du Cosmopolitan, mais qui n’étaient pas pour cela moins acharnés ; les uns, notables commerçants, les autres, désœuvrés en quête d’émotions ; et, au milieu de tout cela, les quelques chevaliers d’industrie sans lesquels la partie « ne s’allumerait pas ».

Les pontes s’engagèrent d’abord modérément, avec des hauts et des bas pour la banque.

Vonclos gardait, dans les coups heureux comme dans les malheureux, son flegme imperturbable.

Il n’en était pas de même autour de lui. Les exclamations les plus diverses se succédaient, suivant le gain ou la perte.

 — Tirer à deux et amener juste un huit, la carte unique... quelle déveine ! disait Prosper Fléchard.

 — Oh ! s’écriait Sébastien Piéfer, perdre trois fois de suite avec sept, c’est dur !

Le peintre Karl Rupert, un féticheur endiablé, avait posé devant lui une pièce de quarante sous percée. Le croupier l’ayant dérangée du bout de sa palette par mégarde, il entra dans une colère bleue et remplaça la pièce par une autre, ne croyant plus à la vertu de la première.

En sa qualité de journaliste, Emile d’Alvers se croyait obligé de lancer çà et là quelques mots qu’il jugeait pleins d’esprit.

 — Hier j’ai attrapé une culotte, aujourd’hui je remporte une veste. Si cela continue, j’aurai un habillement complet.

Ou :

 — J’ai déjà deux dames et vous m’en donnez une troisième ! On a bien raison de dire qu’on n’est jamais perdu que par les femmes !

Naturellement, Arthur de Lestrapade faisait à lui seul autant de « musique » que tout le reste de la bande. Il avait le monopole des réflexions prétentieuses et saugrenues.

Tout à coup, il se leva furieux, accusant Tibulle Renoir, qui tenait les cartes de son « tableau », de l’avoir fait perdre en tirant cinq :

 — Tenez, monsieur, déclara-t-il, outré, vous faites très bien les vers. Mais vous jouez au baccara comme un poète ! Est-ce qu’on doit tirer à cinq !

 — Il est parfaitement admis de tirer à cinq, répliqua Tibulle Renoir... Serait-ce une affaire que vous cherchez ?

 — Une affaire !... une affaire !... Je cherche, en fait d’affaires, à ne pas perdre, quand je devrais gagner.

 — J’ai cru, en vous voyant vous lever, que...

 — Je me lève... parce que j’ai un rendez-vous avec une femme du monde, qui m’attend.

Un sourire général accueillit cette réponse.

 — Eh bien ! reprit Renoir, qui avait la plaisanterie grivoise, interrogez-la, votre femme du. monde ; je parie qu’elle sera avec moi pour le tirage à cinq.

La voix du croupier interrompit le dialogue :

 — Allons, messieurs, faites votre jeu !

Le petit brasseur se retira en haussant les épaules et Gontran d’Augerolle, qui avait réussi auprès de Léon, s’assit à sa place pour ponter.

Son ami Henri de Kéroël se tenait debout à son côté.

Gontran avança une plaque sur le tapis.

 — Un louis qui tombe ! cria derrière lui le docteur Harponel.

 — Rien ne va plus ! fit le croupier.

Après un « en cartes, » le tableau de Gontran gagna.

La veine sourit pendant quelque temps au maître des requêtes. Puis, tout à coup, le banquier eut une passe de douze, et d’Augerolle se vit de nouveau sans un sou.

 — Messieurs, il y a une suite, déclara Vonelos.

 — Je la vois, fit le banquier Paul Marsiac, tandis que le docteur Harponel se précipitait à la place de Gontran.

Sans s’occuper de ce qui se passait maintenant autour du tapis vert, Vonelos alla s’asseoir, en allumant un cigare énorme, non loin du coin où d’Augerolle venait de se retirer avec Henri de Kéroël.

Inattentif en apparence à la conversation des deux jeunes gens, il s’efforça d’en saisir le sens.

 — Ainsi, disait Gontran, tu ne connais personne, mon cher Henri, qui soit susceptible de me tendre la perche ?

 — Hélas ! tu sais bien que j’ai tenté pour moi-même le possible et l’impossible. J’ai, à ton exemple, mis tous mes amis à contribution.

 — Tu n’as pourtant pas une Lydia, toi !

 — Non... Mais j’ai pour amie une femme du monde, à laquelle je suis obligé de faire des cadeaux.

 — Des cadeaux... qu’elle te reproche !... Car elle est très riche, à ce qu’il paraît... ta jolie Mme Marvel... si riche... qu’elle t’offrirait plutôt de l’argent que de t’en demander.

 — Gontran !... Je ne retrouve pas dans ce propos ta délicatesse habituelle.

 — Que tu es enfant ! Tu prends mes plaisanteries au sérieux.

 — Pardon, mon cher Gontran. Mais je n’aime point à plaisanter sur ce chapitre.

 — Je connais tes sentiments chevaleresques. Tu es même, entre nous, resté là-dessus un peu province. Tu es bien Breton !

 — Que veux-tu ? On ne se refait pas. C’est justement parce que Raphaëla est riche, que je me crois obligé envers elle à des politesses, à des sacrifices... qu’elle me reproche, il est vrai, mais que je considère comme indispensables à ma réputation, à la tranquillité de ma conscience.

 — Pourquoi ne l’épouses-tu pas, ta femme du monde, si elle est digne d’estime, comme tu le prétends ? Tu mettrais ainsi d’accord ta bourse et ta conscience.

 — Mais... tu sais bien qu’il en a été ques- tion... Le mariage serait déjà fait, s’il n’avait surgi quelques difficultés.

 — D’intérêts, probablement ! fit Gontran, un peu narquois.

 — Oui... d’intérêts d’abord... répondit Henri, non sans hésitation... Nos situations sont tellement différentes ! Elle, archimillionnaire. Moi, dénué de fortune personnelle et n’attendant de mes parents qu’un héritage modeste — qu’il faudra partager avec ma jeune sœur Aline.

 — Trop de scrupules, mon bon ! L’amour purifie tout. On n’y regarde pas de si près en l’an de grâce de 1894. On est beaucoup plus fin de siècle.

 — Quoi qu’il en advienne, en ce moment, mes frais ont absorbé, et au-delà, mes appointements et les maigres envois du père Kéroël. Je suis endetté... moins que toi, sans doute, mais assez pour ne pas pouvoir te venir en aide.

 — Alors, mon pauvre ami, il faut bien que je te l’avoue, je suis perdu !

 — Les choses en sont à ce point-là !

 — Hélas, oui ! Tout à l’heure, en risquant les quelques louis de Léon, auquel j’ai dû confier ce qui me restait de bijoux, j’ai joué mon va-tout, ma dernière carte ! Demain, je suis traqué, vendu, déshonoré, obligé de donner ma démission de maître des requêtes.

 — Et tu m’as caché cette horrible situation... à moi ton meilleur ami ?.

 — Je comptais, pour tout réparer, sur le jeu, sur la chance, qui m’avait si souvent tiré d’embarras.

 — Sais-tu que tu m’effraies !... Que vas-tu faire ?

 — Peux-tu me donner un conseil ?

Henri réfléchit un instant, hocha la tête et se tut.

 — Pas plus que moi, tu ne vois d’issue à la position, n’est-ce pas ? reprit Gaëtan. Je suis le naufragé qui espère jusqu’à la dernière minute qu’une épave lui permettra d’attendre du secours ou le portera à terre. Et si l’épave ne vient pas, ou si elle sombre, il dit adieu à l’existence, il se noie.

 — Malheureux ! Est-ce que tu songerais ?...

 — Au suicide ? Plutôt qu’à la misère ou à la honte, oui. Quand on se sent fichu, n’est-ce pas encore la seule manière de disparaître proprement ? Je n’ai ni enfants, ni famille, je ne manquerai à personne...

 — Ingrat ! murmura Henri.

 — Tu es bon, noble, généreux, désintéressé. Les amis ne te feront pus défaut. Tu en rencontreras sans peine de meilleurs et de plus utiles que moi. Adieu, Henri !

Kéroël se leva, prit gravement la main que d’Augerolle lui tendait, et la serrant avec vigueur :

 — Gontran, dit-il, la nuit porte conseil. Demain peut-être, moi ou toi, trouverons-nous une planche de salut. Tu ne doutes pas de mon dévouement. Eh bien ! je jure de faire tout au monde pour te sauver.

 — Merci, mon brave Henri ! Mais je crains fort que nos peines ne soient inutiles.

 — Qui sait Jure-moi, de ton côté, de ne prendre aucune résolution avant de m’avoir revu.

 — N’est-ce que cela ? Je te le jure !

A son tour, Gontran pressa la main de Kéroël avec effusion.

 — Maintenant, reprit celui-ci, il faut nous quitter et agir. Avant de me retirer, je tiens à m’assurer ici une dernière fois que personne ne peut m’y être utile. Toi, va te reposer. Dans l’état d’esprit où tu te trouves, tu ne ferais rien de bon. A demain !... ici.... vers cinq heures.

 — A demain !

 — Et souviens-toi que j’ai ta parole !

 — Je ne l’oublierai pas.

Tandis qu’Henri passait dans le salon voisin, à la recherche d’une âme compatissante. Gontran, la tête basse, se dirigea lentement vers la sortie.

Il n’avait pas fait trois pas, qu’il vit se dresser devant lui le riche Alphonso Vonelos y Partegas.

 — Vous n’avez pas été heureux ce soir, monsieur d’Augerolle ? dit l’Américain, du moins, à ce qu’il m’a semblé.

Un peu interloqué d’abord par cette apostrophe inattendue. Gontran ne put s’empêcher de remarquer l’air aimable dont elle était faite.

 — Pas très heureux, en effet, répondit-il, après un moment de silence embarrassé.

 — Vous avez perdu beaucoup ? continua Vonelos.

 — Tout ce que j’avais... et même plus.

 — Je regrette, cher monsieur, d’avoir involontairemer. contribué à ce désastre. Mais il n’est sans doute pas impossible de le réparer, et je vous y aiderais, pour ma part, avec plaisir.

 — Vous êtes vraiment trop bon.

 — Rien de plus naturel... nous comptons plusieurs amis communs, qui tous m’ont fait votre éloge et vous tiennent en haute estime. Aussi, je ne vous le cacherai pas, vous m’inspirez une sympathie très vive.

 — Sympathie bien réciproque, monsieur Vonelos ! fit Gontran en s’inclinant. Votre aménité, votre bienveillance, vous ont conquis du premier coup tous les suffrages.

 — Je suis convaincu que nous gagnerions tous les deux à nous connaître davantage. Nous sommes faits pour nous entendre.

 — Je le crois, et vous m’en voyez à la fois charmé... et confus.

 — Pourquoi confus ?

 — Parce que, je le crains bien, tous les avantages seraient de mon côté.

 — Eh ! Eh ! monsieur d’Augerolle. Jeune, actif et intelligent comme je vous sais, vous pouvez rendre de grands services.

 — Des services !... à vous ?... Serait-il indiscret de vous demander lesquels ?

 — Ce n’est ni le lieu, ni le moment des confidences.

 — Où et quand me procurerez-vous le plaisir de vous revoir ?

 — Venez donc demain à mon hôtel de l’avenue du Bois de Boulogne. Nous causerons... Avant midi, si possible.

 — Comptez sur ma visite, cher monsieur Vonelos. Je vous suis tout acquis.

 — Merci... et j’espère que vous ne vous en repentirez pas.

Après un vigoureux shake-hand, l’Américain se dirigea seul vers le vestiaire.

Gontran essaya de retrouver Henri, afin de lui faire part de cet entretien ; mais le jeune auditeur avait disparu.

Alors il partit à son tour, pendant que la voix de fausset du croupier continuait à crier :

 — Allons, messieurs ! faites vos jeux !

II

Gontran d’Augerolle, en regagnant sa garçonnière de la rue de Rome, se livra à une foule de réflexions diverses.

Quel fond fallait-il faire sur les vagues promesses de cet Américain mystérieux ?

Confiant dans son étoile, dans sa chance, qui ne l’avait jamais abandonné, il se reprenait à espérer.

Tout ne lui était-il pas arrivé à point jusque-là dans la vie ?

A sa majorité, ses études de droit terminées, n’avait-il pas touché, pour payer ses premières dettes, l’héritage de sa mère ? Quand il en eut gaspillé les bribes, son père ne lui avait-il pas laissé, juste au moment voulu, deux cent mille francs, qui étaient allés rejoindre les autres ?

Et, quelques années après, un oncle, le seul parent qui lui restât, ne s’était-il pas éteint avec tout autant d’a-propos, pour qu’il ne renonçât ni à la grande fête, ni aux femmes, ni au jeu ?

Puis, brusquement, sa détresse le rappelait à la réalité et faisait évanouir son rêve d’espoir.

Perdait-il la tête de s’imaginer qu’un étranger, si magnanime qu’il le supposât, lui ouvrirait gracieusement son coffre-fort ? Quelle folie !

Ou il s’agissait d’une misérable avance de quelques louis, une goutte d’eau dans la mer ! Ou bien, en échange de ses faveurs pécuniaires, Vonelos — qui n’était peut-être en somme qu’un rastaquouère — lui imposerait des conditions inacceptables.

Mieux que personne, il connaissait la sécheresse du cœur humain ; on ne donnait rien pour rien.

Gontran se perdait alors en conjectures sur le prix que son soi-disant ami mettrait à ses bienfaits.

Vonelos était-il un grec à la recherche de compères ? N’appartenait-il point à une association occulte de malfaiteurs, telle que Balzac en a décrite dans ses romans ? Avait-il une vengeance à satisfaire ? Un mauvais coup à proposer ?

Le maître des requêtes sonnait à la porte de son domicile, en haut de la rue de Rome, avant qu’aucune de ces hypothèses l’eût emporté sur les autres dans son esprit.

En vain, une fois rentré, essaya-t-il de dormir, pour faire trêve à ses angoisses. Le sommeil, ce verseur d’oubli, se refusait à fermer sa paupière et à lui accorder un repos dont il avait cependant grand besoin.

Véritable sphinx, la figure impassible de l’Américain continuait à s’ériger devant lui, le défiant comme une énigme vivante. Et plus il s’attachait à pénétrer le mystère qui l’intriguait, plus ses incertitudes augmentaient.

Ce défaut de perspicacité, dont il s’accusait comme d’une sottise, finissait par le rendre injuste envers lui-même.

Car enfin, comment aurait-il deviné ce que personne n’avait pu savoir ?

Vonelos s’était installé à Paris il y avait trois mois environ.

Il n’y possédait aucune relation, sauf Marsiac, le banquier, dont il était le client.

Au physique, teint bruni par le soleil, longue barbe grisonnante, cheveux rares, taille et carrure imposantes, de grands yeux, des lèvres fines et aimables — quand elles consentaient à sourire — une physionomie plutôt douce, mais énigmatique.

La tenue était irréprochable, les manières aristocratiques. Une large rosette, multicolore, fleurissait sa boutonnière.

Il affectait un accent, mais s’exprimait en français avec la plus impeccable pureté.

Dès le lendemain de son arrivée en France, Vonelos s’était rendu acquéreur d’une des plus belles propriétés bordant l’avenue du Bois de Boulogne, et if y avait déployé un faste de rajah.

Nombreux domestiques, mobilier somptueux, tableaux de maîtres, objets d’art, équipages de toutes sortes, chevaux de prix, serres et jardins magnifiques, rien ne manquait à sa princière installation.

Quelques semaines lui avaient suffi pour accumuler dans ce paradis une vraie collection de merveilles.

Un luxe toutefois ne paraissait pas tenter don Alfonso : aucune femme ne pénétrait dans l’hôtel. On ne lui connaissait pas de maîtresse. Epicurien pour le reste, c’était un stoïcien pour l’amour — du moins tout le donnait à supposer.

Les occasions ne lui faisaient pourtant pas défaut. A chacune de ses apparitions en public, cesdames le criblaient de leurs plus encourageants sourires.

Mais lui, invulnérable, comme cuirassé d’indifférence, les regardait d’un œil terne, sans avoir l’air de comprendre. Une moue dédaigneuse repoussait les œillades et les invites. On eût dit que, blasé, Vonelos avait voué un souverain mépris au sexe faible.

Son existence était d’une régularité presque parfaite.

Se couchant assez avant dans la nuit, il se levait tard. Ce qui restait de la matinée, il l’employait à donner ses ordres et à expédier ses affaires.

A part son chef de cuisine, un émule de Vatel qu’il avait enlevé à un ambassadeur, et dont il payait les plats savants au poids de l’or, il était servi par des nègres amenés d’Amérique, parlant à peine le français, discrets comme des eunuques.

Selon les instructions reçues du maître, on voyait leur bande s’éparpiller à des heures diverses par la ville, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre, en quête d’observations et de renseignements.

Mais on les aurait vainement interrogés sur le but ou le résultat de leurs recherches : ils restaient muets, en dehors des paroles exigées par le service, et ne rendaient compte de ce qu’ils avaient pu apprendre qu’à leur maître.

Non content de mettre en campagne ses auxiliaires, Vonelos se livrait lui-même depuis peu à des investigations clandestines, principalement aux alentours du parc Monceau.

Par exception, il sortait ces jours-là beaucoup plus tôt et, laissant dormir ses équipages sous les remises, il pérégrinait à pied, dans une mise extrêmement simple, sans décorations ni bijoux.

Lui aussi, il évitait les questions et les curieux, aussi habile à retenir sa langue qu’à délier celle des autres.

Ces allures singulières avaient fait répandre par certains médisants le bruit qu’il pouvait bien être un espion. Mais rien de positif n’était venu confirmer une si malveillante allégation.

A midi précis, il déjeunait, toujours seul, dans sa vaste salle à manger gothique du rez-de-chaussée, dont la vérandah s’ouvrait sur les jardins.

Il partait ensuite pour les courses, quelquefois en voiture, plus volontiers à cheval, et revenait souvent par le Bois. Excellent écuyer, il n’avait pas encore sacrifié sa passion équestre au goût plus moderne de la bicyclette.

A sept heures et demie, il rentrait pour dîner, s’enfermait quelque temps dans son bureau avec ceux de ses nègres qu’il avait envoyés ou devait envoyer en mission, puis se faisait conduire en coupé soit au théâtre, soit directement au cercle.

Presque toutes ses nuits se passaient au Cosmopolitan-Club. Il y jouait beaucoup, y parlait peu et ne se liait avec personne.

Le lendemain du soir où Gontran d’Augerolle avait été décavé et où Vonelos lui avait si obligeamment promis de lui venir en aide, celui-ci quitta vers onze heures du matin la chambre qu’il occupait au premier étage de son hôtel, descendit à son cabinet et eut avec deux de ses noirs, chargés par lui la veille de démarches importantes, une longue conférence, au cours de laquelle l’un deux, Domingo, lui remit une photographie.

Resté seul, Vonelos contempla le portrait apporté par Domingo, le comparant à d’autres qu’il possédait déjà.

 — Un peu vieillie, il est vrai, se dit-il, mais encore belle !

Puis, passant la main sur son front comme pour en effacer un souvenir, il plaça les photographies au fond d’un large tiroir, qu’il referma soigneusement et dont il glissa la clef dans une poche de son gilet.

 — Enfin, s’écria-t-il, je touche au but !

Sa physionomie, d’habitude si calme, s’était éclairée d’une lueur de joie.

Il réfléchit quelques instants, paraissant combiner un plan de campagne ; puis, s’étant sans doute arrêté à un parti, il sonna.

Un troisième nègre, en costume de valet de pied, s’avança aussitôt sur le seuil.

 — Benito, j’attends d’une minute à l’autre un jeune homme, dit Vonelos, M. Gontran d’Augerolle. Dès qu’il se présentera, tu le feras entrer ici.

Benito s’inclina pour indiquer que l’ordre était compris et serait exécuté.

Gontran, accablé de lassitude physique et morale, avait fini par s’assoupir aux premiers rayons de l’aurore.

Lorsqu’il se réveilla, le cartel de sa chambre marquait dix heures et demie.

Se remémorant sort rendez-vous de la nuit, il sauta en bas de son lit, procéda rapidement à sa toilette, sortit, héla un fiacre et jeta au cocher l’adresse de Vonelos.

 — A l’heure ! ajouta-t-il, avec l’idée de garder le véhicule jusqu’au dénouement, heureux ou malheureux, de ses démarches — car il ne possédait par un sou pour payer l’automédon.

Vingt minutes environ avant midi, il sonnait à la grille principale de l’hôtel, à deux pas du Bois de Boulogne.

Quoiqu’uniquement préoccupé de la grave affaire qui l’amenait, il ne put s’empêcher d’être frappé par la richesse insolente de cette demeure.

Les grilles en fer forgé, véritables œuvres d’art, étincelaient au soleil sous leurs dorures habilement ciselées.

Derrière elles, les plantes les plus rares, disposées avec un goût exquis, encadraient l’habitation comme d’un décor de féerie.

De droite et de gauche, le long des allées finement sablées, des statues donnaient à ce vestibule en plein vent des apparences de musée.

L’homme qui semait ainsi les trésors jusqu’aux abords de son palais pouvait, s’il s’intéressait pour peu que ce fût à quelqu’un, le tirer aisément d’embarras. Telle fut la première réflexion de Gontran et elle suffit pour raviver son courage.

Mais que fallait-il faire pour être bien venu du propriétaire de tant de merveilles ? Ce terrible point d’interrogation se posa de nouveau devant le maître des requêtes et le replongea un instant dans ses tergiversations antérieures.

 — Bah ! pensa-t-il, à quoi bon maintenant me tourmenter ? Dans cinq minutes je serai fixé.

Et, d’un pas délibéré, il traversa la partie du jardin qui servait de cour d’honneur à l’hôtel, se dirigeant vers le large perron, au sommet duquel, sous la marquise en éventail, Benito l’attendait.

Il gravit lentement les degrés, bordés de chamærops, de phœnix et de fougères arborescentes.

 — M. Gontran d’Augerolle ? interrogea le nègre.

 — C’est moi.

Benito fit tourner sur ses gonds l’immense baie vitrée, afin de livrer passage au visiteur, puis il la referma doucement derrière celui-ci.

Le hall où se trouva Gontran formait une splendide galerie de tableaux. Des Karl Rupert y côtoyaient des Courbet, des Rousseau, des Manet : un assemblage inestimable de chefs-d’œuvre.

Derrière une portière en vieille tapisserie de Flandre, un panneau s’ouvrit, et Gontran, tout ahuri de tant de luxe, aperçut son hôte, qui s’avançait à sa rencontre.

Le cabinet de Vonelos ne le cédait pas en magnificence au reste de l’habitation.

Aménagé en bibliothèque, avec un large bureau d’ébène incrusté d’ivoire, il renfermait plusieurs milliers d’ouvrages.

Au plafond, une fresque admirable, digne de Puvis de Chavannes. Aux fenêtres et aux portes, des tentures de peluche vieux rose, brodées de soie vert d’eau.

Le lustre et les sièges étaient du style Louis XVI le plus pur. Sur la cheminée et dans les embrasures, plusieurs groupes de bronze.

 — Mon cher monsieur d’Augerolle, dit l’amphitryon, la main tendue, je suis enchanté de votre exactitude.

 — Quoi qu’en prétende le proverbe, répondit Gontran, cette politesse-là n’est pas seulement le privilège des rois.

Un sourire aimable accompagnait cette réflexion.

 — Asseyez-vous là, reprit Vonelos.

Le maître des requêtes prit place sur le siège que lui désignait l’Américain.

 — Mais d’abord, fumez-vous ?

 — Avec plaisir.

 — Voici des cigares comme vous n’en trouverez nulle part à Paris. Tout à l’heure vous me direz ce que vous en pensez.

 — Merci ! fit Gontran en allumant un des monstrueux havanes que lui offrait Vonelos.