Angl Mort numéro 1

Angl Mort numéro 1

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Description

Le collectif Angle Mort est composé d’éditeurs, d’écrivains, de traducteurs et de scientifiques partageant une même conception de la science-fiction ; celle d’une méthode d’exploration de soi et de notre environnement. La revue numérique Angle Mort publie des nouvelles contemporaines, françaises ou traduites de l’anglais, qui font la science-fiction d’aujourd’hui, offrent un nouveau regard sur le monde et – c'est notre conviction – nous permet de mieux préparer demain.

Pour ce premier numéro, retrouvez 4 récits de science-fiction inédits écrits par des auteurs contemporains ainsi que les interviews des contributeurs.


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Informations

Publié par
Date de parution 04 novembre 2010
Nombre de lectures 11
EAN13 9782364000001
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Numéro 1 / Novembre 2010

ÉditoFuite en avant

La révolution numérique est ici, l’avenir est en marche : les optimistes se voient pousser des ailes, les pessimistes se recroquevillent en geignant. Certains tentent des expériences de vente inédites tandis que d’autres bardent leurs fichiers de DRM. Le livre électronique va nous libérer ! Le livre électronique va nous tuer !

Loin de ces deux extrêmes, les passionnés à l’origine de la revue Angle Mort se sont retrouvés autour du constat suivant : il n’existe pas, en francophonie, de revue électronique de science-fiction, fantasy et fantastique publiant des auteurs reconnus1. Les internautes passionnés de genre connaissent sans doute des webzines critiques (ActuSF, Le cafard cosmique) et des portails de référence (nooSFère), mais aucun site n’est spécifiquement dédié à la publication de textes au format électronique2. Utopod sévit bien dans le registre de la fiction littéraire, mais sa mission consiste avant tout à faire redécouvrir sous forme audio des textes déjà parus.

Nul n’oserait pourtant réfuter la récente migration culturelle des arts et des médias vers la sphère électronique. Il s’agit donc moins d’un postulat sur la pertinence du papier que sur celle de la littérature, car s’il est une leçon que la science-fiction nous a enseigné, c’est l’inévitabilité du changement. Ou, dans les mots de J. G. Ballard : « La science et la technologie prolifèrent autour de nous. De plus en plus, elles dictent les langages dans lesquels nous parlons, dans lesquels nous pensons. Nous pouvons adopter ces langages, ou nous taire. »3

Devant cet état de fait et motivés par l’envie d’importer une formule qui fonctionne ailleurs, une poignée d’accros à la littérature, aux textes courts et aux genres, ont décidé d’unir leurs compétences pour fonder Angle Mort, une revue électronique de science-fiction, de fantasy et de fantastique.

Après plusieurs mois de préparatifs, le premier numéro dévoile donc la formule d’Angle Mort : quatre nouvelles d’auteurs francophones ou étrangers disponibles gratuitement à raison d’un texte toutes les trois semaines, ou accessibles tous les quatre immédiatement avec quelques bonus (interview de chaque auteur) pour la modique somme de €2.99 (une combinaison qui n’est pas sans rappeler celle de la revue américaine Lightspeed Magazine). Une formule double qui a pour but d’amplifier la visibilité auprès d’un large public tout en récompensant les fans les plus fidèles de leur soutien. Elle rejoint d’autres canaux qui, nous l’espérons, nous permettront à terme de rémunérer nos auteurs et traducteurs.

Pour commencer, et de manière exceptionnelle, ce n’est pas un mais deux textes qui sont publiés dès la parution de ce numéro 1 : Ao, une fiction courte mi-poétique, mi-prophétique de Laurent Kloetzer, et Cœur flétri, une nouvelle de fantasy aztèque d’Aliette de Bodard. Ils seront suivis de Lenny Bruce, comique galactique, un hommage potache déguisé en comédie galactique de Xavier Mauméjean (début décembre), et de Deuxième personne du singulier, un texte de hard SF de Daryl Gregory, vertigineux bijou gravitant autour des neurosciences (début janvier).

Deux auteurs francophones, deux anglophones (bien qu’Aliette soit française, elle écrit en anglais) qui donnent un aperçu de la politique éditoriale d’Angle Mort : le soutien aux auteurs francophones (débutants ou confirmés), et l’exploration d’une nouvelle vague d’auteurs anglo-saxons peu ou pas encore publiés en français. Cette sélection démontre aussi par l’exemple le large spectre de genres concernés, et une politique qui fait primer la qualité et l’originalité sur les étiquettes.

Angle Mort se lance donc avec la casquette de défricheur d’un espace (la publication de nouvelles en ligne) encore mal cartographié, mais avec l’envie d’y croiser d’autres explorateurs, des animaux sauvages et des paysages grandioses. Bref, de s’aventurer…

  1. 1À l’heure où nous rédigeons cet édito, Onirismes, un projet de revue bilingue français-anglais, semble avoir vu le jour et nous nous en réjouissons
  2. 2On trouve quantité de nouvelles sur quarante-deux.org, mais il ne s’agit pas, à notre connaissance, de l’ambition première du site
  3. 3« Science and technology multiply around us. To an increasing extent they dictate the languages in which we speak and think. Either we use those languages, or we remain mute. »

Ao

Laurent Kloetzer

Auteur découvert par Mnémos à la fin des années 1990, prix Julia Verlanger en 1998 pour Mémoires Vagabondes, Laurent Kloetzer vient de publier son cinquième roman, Cleer (co-écrit avec sa femme Laure sous le pseudonyme de L. L. Kloetzer) où il continue d’œuvrer dans la fantasy, mais en frottant le genre au monde des multinationales. Pour les débuts d’Angle Mort, il nous offre un récit faisant entrer en résonance le mythe et l’actualité dans un univers de science-fiction qu’il avait déjà effleuré dans une autre de ses nouvelles pour l’anthologie Retour sur l’horizon.

Ils suivent tous Ao le fou. Il mène l’exode à travers le désert. Et une foule immense marche derrière lui, une colonne interminable d’humains vacillants et trébuchants, aux yeux et aux bouches desséchés par l’épreuve. Qu’est-ce qu’ils espèrent ?


Quand la nouvelle de l’approche de la maladie a atteint Syrtis Minor (la ville que les bédouins appellent Alali), les foules des bidonvilles sont parties en premier. Elles forment maintenant l’avant-garde du cortège. On racontait qu’un homme était venu de l’autre côté de la mer, qu’il parlait comme un chef ou comme un prophète, et qu’il leur avait enjoint de quitter la ville s’ils voulaient être sauvés. Il leur disait qu’ils trouveraient le salut, de l’autre côté du désert et des montagnes. Quel salut ? Les camps de réfugiés ? Les chambres d’embarquement ? Mais l’homme nommé Ao parlait avec autorité et ils l’avaient cru. Ils ont pris leurs maigres affaires, sont montés dans des bus rouillés pour ceux qui en avaient les moyens et se sont engagés sur la grande route transsahélienne. Ils ont constitué l’avant-garde de l’exode. Maintenant, ils sont loin devant, là-bas, dans la poussière… Peut-être qu’ils sont déjà morts de soif.

Les journaux avaient un peu parlé de lui. Terroriste, activiste ou bien illuminé… Personne n’avait pu dire avec précision d’où il venait. Et avec le Contrôle de Sécurité sur l’information, il était difficile d’en savoir plus. Ao était venu dans les beaux quartiers, il était venu au Centre Administratif et au Pôle de Recherche, des amis d’amis l’ont croisé, l’ont entendu.

« Un bel homme, il présente bien. Un de ces gourous de secte qui veulent percer en politique. Dans peu de temps, on le verra sur les plateaux télé. Il est médiatique. »

On ne l’avait pas vu sur les écrans. La maladie avait frappé et les habitants des bidonvilles étaient partis. Certains cyniques s’étaient réjouis : la ville devenait plus fraîche et plus vivable, la consommation d’eau baissait, la prospérité serait bientôt de retour.

Mais l’hémorragie d’habitants a continué. Chaque jour, des familles entières se sont mises en chemin sur la transsahélienne, malgré le bitume défoncé et souvent recouvert par le sable. Il est devenu difficile de trouver une femme de ménage, un assembleur ou une prostituée, et, les comités de régulation des flux ayant classé la zone en orange, l’immigration et les déplacements sur la côte étaient interdits. Seule la route du désert restait ouverte car elle ne menait nulle part.


Peu à peu, la vérité a filtré. La ville était classée rouge mais l’administrateur avait caché l’information pour ne pas affoler la population. On disait qu’il espérait encore convaincre les comités de régulation de revoir leur classification. C’est sans doute pour cela que les policiers de la Delta avaient reçu l’ordre d’abattre tous les malades rencontrés dans les rues… Les hôpitaux étaient presque vides, on ne voyait pas ces morts en sursis titubant sur les trottoirs, comme dans les news des autres cités.

Mais les bureaux se sont vidés peu à peu. On voyait souvent partir des voitures qui ne revenaient jamais. L’activité s’est réduite, le commerce a périclité. L’administrateur a décrété la loi martiale. Et les rumeurs ont continué de plus belle :

« Ils suivent le fou, mais ils n’ont peut-être pas tort. Du temps de la guerre du pétrole, des réserves d’eau ont été cachées le long de la transsahélienne. Et, de l’autre côté, la zone serait encore classée verte… Le fou connaît sans doute les réserves. Il n’a qu’une semaine ou dix jours d’avance. Avec une voiture, on pourra le rattraper. »


La loi martiale ne servait à rien quand les policiers eux-mêmes désertaient, tant ils craignaient la maladie. La ville agonisait, saignant sa population par toutes ses artères, et on a découvert un matin que l’administrateur lui-même s’était engagé sur la route avec son escorte et sa famille, dans une file de limousines blanches.

Ça a été la fin. Tous ceux qui restaient sont partis en vrac, en quelques heures. Les très riches et les très pauvres, les simples d’esprit, les clochards, le curé et l’imam. Ils se sont engagés sur la route, derniers d’une file interminable, ils ont laissé la ville derrière eux.


Maintenant ils marchent, suivant ceux qui les précèdent, aidant parfois les traînards, les abandonnant le plus souvent au bord du chemin. Au bout de quelques jours, les voitures sont tombées en panne faute d’essence, on a porté les réserves à dos d’homme, de cheval ou de chameau. Certaines oasis étaient désertes, d’autres non, encourageant tous les espoirs ou faisant rire les plus cyniques.

Y a-t-il vraiment quelqu’un à la tête de la colonne ? Quel est ce chemin qui nous mène de plus en plus loin sur les terres de la mort ? Les pauvres et les illettrés qui marchent devant sont bien incapables de mener tout un peuple, c’est connu. Et le long de la file, de bivouac en bivouac, les craintes circulent encore : Ao n’aurait jamais existé. Il ne serait qu’une invention des plus ignares et des désespérés. Qui croire ? Que penser ?


À cela j’ai ma propre réponse, que je donne à ceux qui m’accueillent pour partager avec moi un peu d’eau. Voici ce que je leur dis :

Parfois je me laisse distancer par les voitures à bras et les marcheurs, je me laisse dépasser par les derniers, les malades, les mourants, par des silhouettes dont on devine à peine l’humanité sous les chiffons dont elles s’enveloppent pour se protéger.

Je reste seul, comme abandonné par le navire qui s’éloigne, et quand je sens venir l’angoisse, je me retourne.

Et là, à l’horizon, écrasé sous le soleil éblouissant, je devine un marcheur. Je ne sais s’il est fou, sec et affaibli ou bien fort et droit. Parfois il disparaît et je me dis qu’il a fait un détour pour aider un mourant à passer. Mais à chaque fois il est réapparu.

Je ne peux pas l’attendre, il est trop loin. Je presse alors mon cheval pour rejoindre les autres. Mais il y a une chose dont je suis sûr, croyant en cela mon cœur plus que mes yeux. Ao marche derrière nous, derrière nous tous. Il est le dernier.

Fin

E.I.A.E.

InterviewLaurent Kloetzer

Angle Mort : Dans quel contexte situez-vous la nouvelle ?

Laurent Kloetzer : L’histoire prend place dans un univers science-fiction sur lequel je travaille depuis quelques années mais sur lequel je n’ai encore (presque) rien publié. On pourrait dire que l’épidémie dont il est question dans le texte est la même que celle dont il est question dans ma nouvelle Trois Singes publiée dans Retour sur l’horizon. Mais on est là dans un registre de texte différent et rattacher Ao à un cadre quelconque ne me paraît pas très important.

AM : Quelle a été la source d’inspiration de ce texte ?

LK : Une image : dans les processions liturgiques, l’évêque marche en dernier. Ça m’a fait rêver sur ceux qui sont à la fois les premiers et les derniers et le texte est venu de là. Je pense à Gérard de Nerval :

La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la seule, ou c’est le seul moment ;
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…

Je voulais aussi écrire un texte dans l’esprit du poème en prose Nyalathotep, de Lovecraft. (« Nyalathotep, le chaos rampant… je suis le dernier… ») un texte que j’adore lire et relire.

Cœur flétri

Aliette de Bodard

Aliette de Bodard est un oiseau rare. Française, elle découvre la science-fiction en débarquant à Londres et commence donc à écrire en anglais. Après des nouvelles publiés dans les supports anglo-saxons les plus prestigieux (Interzone, Asimov’s Science Fiction, etc.), son premier roman, Servant of the Underworld, sorti chez Angry Robot, sera publié en France chez Bibliothèque Interdite.

« Cœur flétri » est son premier texte publié en français et, comme son roman, il nous plonge dans une civilisation au parfum aztèque pour décrire un rituel aux atours mythiques. Angle Mort est honoré de...