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Armelle

De
264 pages

Un vieux château debout sur un cap de rochers,
De bien loin, dans la mer, sert de phare aux nochers.
Souvent, après minuit, d’une de ses tourelles,
S’argentait, sur la vague, un sillon d’étincelles ;
A l’étroite fenêtre une lampe brillait,
Et, pâle, à sa lueur un jeune homme veillait.
Tantôt sa tête était immobile et pensive,
Tantôt il écrivait d’une main convulsive.
Ce jeune homme, à cet âge où brûlent les désirs,
Soudain s’était senti glacé dans ses plaisirs,
De ses blés encor verts la tige était flétrie,
De ses joyeux festins la coupe était tarie ;
De ses emportements il ne restait en lui
Qu’un immense dégoût et l’incurable ennui.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Achille Du Clésieux
Armelle
Saint-Brieuc, 20 avril 1873.
Mon cher Comte, Vous désirez connaître l’impression que m’a laissée la lecture de votre poëme. Je vais vous la livrer telle que je la retrouve dans m a conscience, au point de vue religieux et littéraire. Le premier répond aux crai ntes que votre âme si chrétienne m’a exprimées, en songeant à certaines pages de l’œuvre . Le second ne fera que traduire ce que j’ai éprouvé en vous écoutant. Un chrétien peut-il sans scrupule peindre les lutte s de la passion, ses espoirs enivrants, ses joies fragiles, ses déceptions qui m eurtrissent l’âme, le cri de la conscience qui la réveille par le remords, jusqu’à ce qu’enfin, vaincue et encore palpitante, elle tombe aux pieds de Dieu en lui dis ant : C’est vous seul que je dois aimer ? Je n’hésite pas à dire oui. Ces livres, assurément, ne sont pas faits pour le regard de l’innocence. Elle doit chercher ailleurs ses con seils et ses leçons. Quand saint Augustin écrivait ses confessions, cette histoire i ntime tout arrosée de ses larmes de repentir et pourtant si naïve et si sincère dans le récit de ses égarements, il n’a pas eu en vue évidemment les âmes délicates qu’un souffle peut flétrir, qui ignorent si heureusement les orages et les naufrages de ce mond e. — Mais la foule qui les affronte et qui, par ceteffrayant empire de l’illusiondont parle Bossuet, vient se briser aux mêmes écueils, se déchirer aux mêmes épines, re cueillera-t-elle sans fruit l’amère et salutaire leçon de l’expérience ? Ce qui respire à chaque page de votre œuvre, c’est, à côté des entraînements du cœur vers une créature d’élite dont l’innocence est encore la première beauté, le sentiment du devoir énergique proclamant sans cesse ses droits imprescriptibles ; c’est le respect de l’objet aimé, l’appel de Dieu q ue rien n’étouffe ; sa main sans cesse réclamée pour relever et purifier. — La pensée de D ieu en effet, toujours présente au cœur de votre héros, le fait triompher d’une passio n restée jusque-là dans la sphère des purs sentiments à l’abri de toute souillure des sens, que les lois sociales et la volonté d’une mère mourante ont seules empêchée de se transformer en lien légitime. Je crois donc, quant à moi, autant qu’il est permis de juger un ouvrage par une lecture attentivement recueillie, sans me rappeler si quelque détail pourrait être supprimé ou adouci, que vous pouvez le livrer à la publicitétutâ conscientiâ. Aucun tableau n’y alarme la pudeur ; la foi y est définit ivement victorieuse de la passion ; vous avez fait le commentaire du mot de saint Augus tin :Fecisti nos ad te, Domine, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te. Au point de vue littéraire, le poëme me semble exce ssivement remarquable. Il est écrit de verve, comme tout ce qui jaillit des profo ndeurs de l’âme. Il y a là un flot intarissable de vraie poésie, d’une poésie qui n’a rien de factice ni de banal, où tout est senti sans être cherché ni voulu. Il y a une fo ule de vers qui laissent dans la mémoire un sillon étincelant. C’est surtout le point de vue religieux et moral qu i vous préoccupait ; voilà pourquoi je parle à peine du côté littéraire. Cette lettre, écrite au courant de la plume, répond bien imparfaitement à ce que vous me demandiez ; mais vous savez combien ces jou rs-ci ont été occupés et agités. Quis mihi dabit pennas ?
Agréez, cher Comte, mes meilleurs dévouements.
AUGUSTIN,
Évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier.
LIVRE PREMIER
I
Un vieux château debout sur un cap de rochers, De bien loin, dans la mer, sert de phare aux nochers. Souvent, après minuit, d’une de ses tourelles, S’argentait, sur la vague, un sillon d’étincelles ; A l’étroite fenêtre une lampe brillait, Et, pâle, à sa lueur un jeune homme veillait. Tantôt sa tête était immobile et pensive, Tantôt il écrivait d’une main convulsive. Ce jeune homme, à cet âge où brûlent les désirs, Soudain s’était senti glacé dans ses plaisirs, De ses blés encor verts la tige était flétrie, De ses joyeux festins la coupe était tarie ; De ses emportements il ne restait en lui Qu’un immense dégoût et l’incurable ennui. Pourtant un beau destin l’accueillait dans la vie, Aux plus ambitieux son sort eût fait envie ; Mais lui, privé de foi, d’amour et de vertu, Sur sa barque il gisait, comme un mât abattu ! Un jour, jour orageux où par un coup de foudre, Tout ce qui vit au cœur semble réduit en poudre, La vague, se jouant de l’esquif submergé, Jeta comme une épave au port le naufragé ! Loin du monde il chercha pour abri sur la terre Le toit battu des vents d’un château solitaire ; Et là, sans autre ami qu’un livre précieux, Il goûta cette paix dont la source est aux cieux. De ses sens révoltés l’âme fut souveraine, Le temps devint esclave et l’éternité reine ; La culture des fleurs, l’étude et, vers le soir, Quelque pauvre emportant un bienfait du manoir, Faisaient du temps rempli des jours purs et placide s : On eût dit un reflet des vieilles Thébaïdes. Mais de ce beau désert l’ermite avait vingt ans ; Nul hiver qui ne fonde au souffle du printemps. Seul perdu dans les bois, ou couché sur les gerbes, Ses soupirs s’exhalaient dans les senteurs des herb es. Il priait... mais sa lèvre entr’ouverte aspirait La fraîcheur des ormeaux que le lierre entourait. Et c’est dans ces moments d’une extase inconnue Qu’apparut à ses yeux, dans sa grâce ingénue, La beauté... ce rayon d’un idéal soleil, Comme une autre Ève offerte à l’homme à son réveil. Le regard de son cœur errant sur la nature, S’arrêta... contemplant Dieu dans sa créature.
II
Elle avait dix-huit ans, lui deux ans de plus qu’el le ; Il était triste et tendre, elle était douce et belle ; Ils s’étaient rencontrés un soir, loin des vains bruits, Lui cherchant une fleur, elle cueillant des fruits. Un regard échangé, quelques paroles brèves Firent soudain éclore un printemps dans leurs rêves . Le lendemain encore ils s’étaient rencontrés, Elle cueillant ses fruits et lui ses fleurs des pré s. Il lui dit : « Toujours seule ainsi dans la campagn e ? — Ma mère est sur son lit, ma sœur est sa compagne . — Et vous ? — Moi, vous voyez, je cueille pour nou s trois. — Le verger n’est-il pas avare quelquefois ? Votre ressource alors... — N’est jamais incertaine : Je prépare le lin ou travaille la laine. — Avez-vous votre père, et quel est son état ? — Mon père, hélas ! mon père était un vieux soldat ; Dieu lui paye aujourd’hui la dette de la France. — Que vous a-t-il laissé ? — Sa croix et l’espéran ce. — Pauvre enfant ! l’espérance, oui ! mais surtout la croix. » Ce simple mot du cœur mit des pleurs dans leur voix , Et baissant le regard l’une emplit sa corbeille, Et l’autre disputa son butin à l’abeille. Cependant le jeune homme, à son retour chez lui, Se surprit tout ému de plaisir et d’ennui : Ses livres, ses herbiers, ses fleurs roses ou blanc hes, Il en fit un fouillis qu’il jeta sur ses planches ; La nuit fut sans sommeil et, dès le lendemain, Son cœur guidait ses pas dans le même chemin. Le verger était seul à cette heure embaumée Où l’enfant achevait sa tâche accoutumée. Le jeune homme pâlit. Il voulait la revoir. La nuit l’enveloppa, froide, en son manteau noir. Inquiet, mécontent et d’elle et de lui-même, « Qu’est-ce donc ? se dit-il, serait-ce que je l’aime ? Oh ! non ! c’est insensé ! » — Puis, d’un regard plus sur, Il contempla l’étoile au firmament d’azur. La jeune fille aussi se surprenait rêveuse, Son œil était distrait, sa main était nerveuse, Et pourtant nul désir, nul indiscret aveu N’avaient troublé sa paix entre sa mère et Dieu. Un soir, soir où germa toute une destinée, Après avoir, active, employé sa journée, Elle se reposait sur la mousse un moment. Il arriva, la vit, s’approcha lentement :
« Je ne sais, lui dit-il, en s’asseyant près d’elle , Le nom que vous portez ? — On m’a nommée Armelle. Avez-vous lu l’histoire où l’on voit mon patron Sauver par sa vertu tout le pays breton ? — C’est votre protecteur ? — Chaque jour je l’implore. — Permettez donc aussi que, par vous, je l’honore. » Et cueillant au verger une branche de lis, Il unit à sa neige un bleu myosotis. « Puisse votre patron, agréant cet hommage, Fixer dans votre cœur, dont ces fleurs sont l’image , Le bonheur trop mêlé de souffrance ici-bas ! — Quand on aime en souffrant, mais on ne souffre p as. La plainte bien souvent est coupable, est impie, La douleur est toujours la faute qui s’expie, Ou le joug de la croix adouci par Jésus. — Mais qui donc vous apprit ce secret des élus ? — Ce n’est point un secret, c’est le simple langag e Que tient, en ses sermons, le curé du village. — Cet éloquent curé qui parle de douleur Ne fait-il pas aussi le tableau du bonheur ? — Il dit que le bonheur n’est pas de cette terre ; Que la mort livrera la clef du grand mystère ; Qu’en vain le faux plaisir séduit dans ce bas lieu ; Que la plus grande joie est d’être tout à Dieu ! » Et son regard brillait d’une lueur étrange... Armelle se leva comme s’envole un ange, Et voyant s’abaisser le voile épais des nuits, Suspendit à son bras sa corbeille de fruits ; Le jeune homme l’aidait. « Qu’il est bon, » disait-elle Mais lui se répétait dans son cœur : « Qu’elle est belle ! »
III
Armelle dont le père affaibli, mutilé, S’était dans ce vallon autrefois exilé, Avait reçu de lui la première culture Qui fait fructifier une riche nature. Le vieux soldat, touché de noble ambition, Avait toujours uni l’étude à l’action. Dans sa mémoire sûre et son expérience, Il gardait les trésors de plus d’une science : Sur la carte d’Europe il indiquait du doigt Chaque lieu que la France illustra d’un exploit. Il montrait les pays et les lointains rivages, Les champs civilisés et les steppes sauvages. Il avait plus d’un livre et savait disserter ; Ne pouvant plus combattre, il aimait disputer. Il parlait des États et de la politique, Et non moins savamment de simple botanique ; Il adorait les fleurs et son amour pieux Enseignait les vertus qu’elles tiennent des cieux. Armelle s’appliquait aux leçons de son père, Sans jamais s’écarter du chevet de sa mère. Trois devoirs animaient cet être virginal : La piété, l’étude et l’amour filial. Sa beauté cependant, éclatante et si douce, Éblouissait son père, et sur un banc de mousse, Parfois il s’asseyait près d’elle et lui disait : « Tes grands yeux me font peur... » Armelle rougiss ait, Mais elle était enfant alors, et d’un air tendre Elle embrassait son père et ne pouvait comprendre !