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Arts et société dans l'oeuvre d'Alain-Fournier

De
165 pages
Que nous révèle la production d'Alain-Fournier sur l'héritage socio-culturel de cet écrivain qui a évolué dans deux milieux différents : la campagne puis Paris ? Que nous livre ce jeune auteur sur ses explorations concernant les découvertes émergées à la Belle Epoque, tant dans le champ des nouvelles technicités que celui de l'éducation ? A l'éclairage des écrits d'Alain-Fournier et des souvenirs de sa soeur, l'auteur contextualise les représentations, observations et impressions du romancier pour mieux appréhender, à travers un regard sociologique, sa perception de l'art et de la société.
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Roman initiatique et d’aventures, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier (alias Henri Fournier) figure – plus de quatre-vingt-dix ans après sa première publication – parmi les meilleurs chiffres de ventes de la collection « Livre de poche », avec quatre millions d’exemplaires... Livre dit « d’apprentissage », invitant les adolescents à s’identifier aux héros et à leurs expériences schématisées par l’image de la déambulation dans des labyrinthes qui mènent à « l’étrange Aventure » ? Roman autobiographique d’un auteur rencontré souvent – jadis – au hasard d’une dictée lors de l’entrée en 6ème, par une brumeuse journée de septembre comme le jeune Henri en connut tant dans les landes de Sologne ?… Alain-Fournier écrivait à son ami André Lhote, en 1911, que tout ce qu’il racontait dans Le Grand Meaulnes se passait quelque part. La fiction s’inspire bien sûr, comme chacun le sait, d’éléments réels, repérables physiquement : le bourg, l’auberge et « la longue maison basse » qui n’est autre que l’école d’Epineuil-le-Fleuriel (appelé « Sainte-Agathe », du nom d’une chapelle proche), les environs immédiats décrits avec une rigoureuse précision, « La grand-maison » d’Epineuil, l’épicerie de la Veuve Delouche au cœur du village. la ferme des Auberts, la Côte des Anses, le château de Peufeulhioux…). La représentation des Bohémiens – à huit heures, sur la place de l’église et qu’annonce Ganache à grands coups de roulements de tambour (sur la place des Quatre-Routes) – imprègne les lieux et les esprits d’une dimension tragicocomique qui peut être rapprochée de ce sentiment d’inquiétude vécu par Alain-Fournier et sa petite sœur, après la représentation d’une comédie jouée sur la place d’Epineuil1. L’oncle Florentin n’est autre que l’oncle Florent Raimbault qui tient à Nançay (où le jeune Fournier a l’habitude de venir passer quinze jours de vacances en période de chasses), un magasin d’universel, à l’enseigne de « La Grande Nouveauté ». Emergent les

souvenirs d’une enfance heureuse qui influenceront la rédaction du chapitre « Chez Florentin » consacré au séjour dans le Vieux-Nançay et, plus particulièrement, au magasin de l’oncle Florent et de la tante Julie, avec ses comptoirs d’épicerie et de rouennerie : une boutique dont la terre battue tenait lieu de plancher mais formait un dédale d’objets de bazar, un lieu édulcoré qui émerveillait à chaque fois, le jeune François Seurel, ainsi qu’on peut le lire dans Le Grand Meaulnes. « Je voudrais redonner chaque petit morceau de réel strictement tel qu’il s’est déposé en nous », note AlainFournier, estimant que l’image doit réveiller chez le lecteur, exactement « les mêmes impressions que la réalité avait fait naître, le même sentiment de tout ce monde inconnu qui l’entoure ». L’auteur expliquera : « La femme ne fut jamais pour moi, que (…) la rappeleuse d’heures, de pays et de paysages »2. Les sites à l’origine du culte du « pays sans nom » où se dévoile le fameux « domaine mystérieux », sont le fruit d’un camaïeu de souvenirs : le Domaine des Sablonnières, le château de Cornançay (dont le propriétaire décora les fenêtres, à l’occasion d’une fête organisée – un jour de 1896 – pour le baptême de sa seconde fille, de lampions et de bougies déposées dans des verres colorés), maintes autres demeures du Haut-Berry, dont la mythique abbaye de Loroy (un décor que choisit Jean-Gabriel Albicocco, en 1966, pour son adaptation du Grand Meaulnes à l’écran). Au pays des racines peint dans le roman – un pays frileux et ombré, où s’attardent l’automne plaintif, l’hiver grinçant, sifflant, gorgé d’odeurs de terre mouillée – s’enlisent les silences et ruissellent des images de « clairobscur » déclinées à l’infini. A l’humble dualité du noir et du blanc, s’oppose, comme un arc-en-ciel, l’agitation de la fête extravagante, généreuse et mystérieuse : une fête dont la magie – empruntée à celle des Ballets Russes ou d’un orientalisme chatoyant et à la mode – colore une
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scénographie d’étrangetés d’où émane, fragile, grave, céleste, la femme (Yvonne de Galais) éternellement pure et sensuelle. Des clichés pastellisés et dominés par la blondeur vont alors personnifier, en une esthétique lyrique et inspirée du discours néo-platonicien, le mariage de la beauté physique et de la beauté de l’âme. Psyché insaisissable digne de l’imagerie médiévale, Yvonne de Galais enfièvre et fait vaciller les héros du roman – liés par le serment – vers une énigmatique errance du réalisme au symbolisme, qui nourrit d’illusions et conduit, au terme d’un secret itinéraire labyrinthique, à l’aventure de la conquête. Aux confins de la réalité et de l’irréalité, Le Grand Meaulnes reste une production romanesque s’appuyant sur un « pays mystérieux » que la poésie tente de percer à travers un foisonnement de souvenirs émotionnels. Le récit du Grand Meaulnes incite à capter le sens caché des actes tout en apportant au lecteur, un savoir sur la société. Il semble donc intéressant de situer ce roman dans l’espace littéraire et de déceler le rôle d’un croisement de représentations. Quel usage de l’héritage culturel fait précisément Alain-Fournier dont l’itinéraire a été marqué par la mobilité et l’itinérance à travers des univers spatiaux très différents : la campagne (à une époque où les politiciens l’opposent à la ville et dont l’identité repose sur l’image mythologique de la « terre matrice »), puis la capitale, antre de pratiques novatrices et de courants artistiques éclectiques ? Comment transparaissent, en particulier dans Le Grand Meaulnes, les goûts artistiques de cet écrivain : un auteur né la même année que celle au cours de laquelle se trouve organisée la dernière exposition des Impressionnistes et est publié dans Le Figaro, le manifeste de Jean Moréas sur le symbolisme (un courant dont la philosophie – dans sa proximité avec le Romantisme et déjà avec l’Expressionnisme – investit l’Europe) ? Comment, sous l’influence du symbolisme
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pénétrant à la fois la peinture et la musique, le paysage littéraire d’Alain-Fournier s’inscrira-t-il dans un univers intimiste : un univers qui puisera ses sources, en ce début de XXème siècle, dans les prémices des théories psychanalytiques freudiennes et jungiennes ? Que nous apprend l’œuvre d’Alain-Fournier sur son appropriation de l’art de vivre de la Belle Epoque : un quart de siècle qui se distingue par l’émergence des nouvelles techniques et de la vitesse, l’éclosion des loisirs (sports, bicyclette…), des lieux de divertissement (théâtre, music-hall, cirque…) et l’accès à un Art Nouveau – véritable brassage de styles – s’affichant dorénavant dans les rues (décorations extérieures d’immeubles, entrées de métro…) ? Comment l’auteur du Grand Meaulnes, scrupuleux metteur en scène du quotidien, révèle dans ses récits (à la convergence de la sociologie des goûts et du roman de mœurs), des degrés d’activités sociales qui autorisent alors, à percevoir l’individu dans sa relation à un milieu et à un espace-temps ? De quelle façon, à l’articulation des XIXème et XXème siècles, les productions d’Alain-Fournier traduisent-elles sa perception – en tant que récepteur d’œuvres – des signes du modernisme et des courants anticonformistes qui estompèrent progressivement l’impact de la culture conventionnelle ? Pour tenter de répondre à ces questions, il a été procédé au décryptage de ses écrits (roman, ébauche de roman, nouvelles, poèmes, correspondance, chroniques littéraires…) et à l’étude de l’ouvrage de sa sœur, Images d’Alain-Fournier. Ces lectures transversales nous ont ainsi permis de croiser les informations, afin de resituer les propos d’Alain-Fournier dans une dimension historique, socio-culturelle et rhétorique, puis de vérifier les traces d’une observation pointue d’un monde certes héritier de valeurs culturelles mais en pleine mutation et ensuite, d’analyser leur traitement.

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PREMIERE PARTIE

L’HERITAGE DE LA CULTURE

I

DU ROMANTISME A LA DECADENCE

« Très pâle »1 « délicat, nerveux »2, « le beau Frantz » du Grand Meaulnes au visage « très aquilin »3 et « aux belles amours » a un « air blessé »4. François Seurel se dit tenté de lui « reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique »5 dans lequel il l’observait s’enliser 6. Imposant à François et Augustin de se lier à lui par un serment, Frantz de Galais est un personnage ambivalent, enfiévré et mélancolique comme le héros de l’œuvre de Gœthe, Les Souffrances du jeune Werther. L’égocentrisme de Frantz et sa quête d’un amour impossible le rapprochent aussi de la personnalité d’Adolphe (être réservé et désœuvré) 7 dont il semble être atteint des mêmes indéterminations. « J’ai voulu peindre », précisera Benjamin Constant à propos de son héros Adolphe, « une des principales maladies morales de notre siècle : cette fatigue, cette incertitude, cette analyse perpétuelle qui place une arrière-pensée à côté de tous les sentiments, et qui les corrompt dès la naissance » 8. Incarnation de la désillusion et de la confusion, l’icône de Frantz est traitée dans une esthétique imprégnée du spleen baudelairien puis, du symbolisme du dandysme (émergé au XIXème siècle et encore prégnant au début du XXème). Meaulnes, d’ailleurs, engage une conversation avec « quelque dandy » 9. Les codes vestimentaires – qu’exploite Alain-Fournier pour la description de Meaulnes, lors de la « Fête étrange » – trouvent leur origine dans le champ de la mode liée au mouvement romantique, lui-même : Augustin découvre – mis à sa disposition, dans la chambre de Wellington – des « redingotes à hauts cols de velours », des gilets de soie très ouverts (que ferment des boutons nacrés) et troque ses « souliers ferrés » pour des « escarpins vernis »10. Le lendemain, il est revêtu d’une jaquette noire « serrée à la taille » et rehaussée de manches « bouffant aux épaules », d’un gilet pailleté et croisé, d’un pantalon « élargi du bas jusqu’à cacher ses fines chaussures » ; il porte un chapeau haut de forme 11.

L’exaltation de la fantaisie et du rêve est certes, dans le roman, couplée à l’évocation de pratiques hédonistes, à la transcription de la passion idéaliste de Frantz rappelant ce type de jeunesse dix-neuviémiste sensible, individualiste et maussade (face au « dégoût » que lui inspirait la société industrielle de son époque), au point que, comme l’écrivait Hugo, « La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste »12. La thématique de la morosité va dans Le Grand Meaulnes, jusqu’à traduire les fantasmagories suggérées par la nuit, l’exhibition de la mort ou la représentation de la maladie qui « décolore », comme chez les Décadents. La puissance de l’onirisme est d’autre part et dans la tradition du romantisme, associée, ici, à la réactivation de décors antiques. Elle est aussi couplée à celle d’images médiévales émaillant l’œuvre shakespearienne (à laquelle ne fut pas insensible AlainFournier) : dans Le Grand Meaulnes, Jasmin Delouche évoque avoir repéré dans la chapelle en ruines du vieux domaine des Sablonnières, une pierre tombale incrustée de ces mots « Ci-gît le chevalier Galois, Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa Belle »13.

A. L’ESTHETIQUE MOROSE DES RUINES Alain-Fournier cultive le goût des Romantiques pour la beauté des ruines dont Chateaubriand note que « leurs innombrables jours » deviennent, sous les effets du vent, « autant de tuyaux d’or d’où s’échappent des plaintes »14. Dans Le Grand Meaulnes, Augustin aperçoit, au-dessus d’un bois de sapins, « la flèche d’une tourelle grise », imaginant « quelque vieux manoir abandonné (…), quelque pigeonnier désert (…), plein de hiboux et de courants d’air »15. La « longue maison châtelaine aux ailes inégales » n’est pas sans rappeler ce « château, ferme ou
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