Au commencement l'Afghanistan

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Français
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Souleimen, Nadhim, Mouloud, Khaled, Saïd et tant d'autres jeunes Arabes avaient rejoint l'Afghanistan pour combattre auprès des moudjahidines et libérer la terre d'Islam du joug de l'envahisseur soviétique et du régime communiste de Mohamed Najibullah. Les États-Unis viennent en aide aux moudjahidines en leur fournissant appui et armement. Le conflit semble une aubaine pour des États arabes qui entendent se débarrasser de ces jeunes, devenus gênants et qui réclament des changements. Ces États s'accommodent de ces départs vers le front, sinon encouragent et facilitent perfidement ces partances. Le conflit s'enlise et les moudjahidines arabes sont pris dans la tourmente infernale qui embourbe l'Afghanistan... De 1979 à nos jours, de l'Afghanistan aux États-Unis, via l'Iran et l'Europe, le destin croisé d'âmes hantées par la mort. Parmi elles, des moudjahidines, des islamistes, un soldat américain, des religieuses ou encore un médecin français... Au travers de ce roman choral aussi ambitieux qu'impressionnant, c'est une véritable fresque politico-historique que signe Raoul Klibi. Multipliant les points de vue, soignant la psychologie de ses personnages, il évite les écueils du genre et confère à son oeuvre autant de complexité que d'humanité. Loin de tout cliché, mariant avec bonheur réalisme, suspens et émotion, il livre un thriller subtil et efficace, à hauteur d'homme, qui permet de mieux appréhender le monde d'aujourd'hui.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 juillet 2015
Nombre de lectures 11
EAN13 9782342039429
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Au commencement
l’Afghanistan


Du même auteur



L’Arme ultime,
Publibook, 2012 Raouf Klibi










Au commencement
l’Afghanistan




















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IDDN.FR.010.0120480.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2015


Prélude



« Où vas-tu, dit le Sphinx à Néron
Je vais, répondait, Néron »


Souleimen, Nadhim, Mouloud, Khaled, Saïd et tant
d’autres jeunes Arabes avaient rejoint l’Afghanistan pour
combattre auprès des moudjahidines et libérer la terre
d’Islam du joug de l’envahisseur soviétique et du régime
communiste de Mohamed Najibullah.
Les États-Unis viennent en aide aux moudjahidines en
leur fournissant appui et armement.
Le conflit semble une aubaine pour des États arabes qui
entendent se débarrasser de ces jeunes, devenus gênants et
qui réclament des changements. Ces États s’accommodent
de ces départs vers le front, sinon encouragent et facilitent
perfidement ces partances
Le conflit s’enlise et les moudjahidines arabes sont pris
dans la tourmente infernale qui embourbe l’Afghanistan
9














Première partie






Las et alourdis par le poids des armes hétéroclites qu’ils
transportaient, et freinés par les sentiers tortueux et
difficiles qui serpentaient à travers la montagne, ils progressaient
avec lenteur.
L’aube naissante était froide. Souleimen, perdu dans
ses pensées, suivait ses camarades qui avançaient
péniblement, en file indienne. Depuis sa rencontre avec son
oncle à l’aéroport d’Athènes des souvenirs, qu’il pensait
avoir à jamais enterrés, torturaient sa mémoire. Ils
refaisaient surface malgré sa volonté de les anéantir et de les
extirper de son esprit. Des images lointaines, de sa famille
et de son pays.
Il regardait le paysage autour de lui, aride, semé de
pierrailles, inculte, dur et désolant. Il observait ses
camarades en guenilles, hirsutes, à moitié endormis, flottant
dans leurs amples habits traditionnels, aux couleurs
défraîchies et imprécises, et se sentait découragé.

Absorbé par ses souvenirs, Souleimen n’avait pas
entendu le grondement des hélicoptères qui fonçaient sur le
groupe des combattants, et c’était par réflexe, imitant ses
camarades, qu’il plongeait à plat ventre cherchant un
refuge dans les fissures de la pierraille. Les mitrailleuses
crachaient leur salve de feu et d’obus. Le bruit devenait
assourdissant. On courait dans tous les sens, fuyant la
mort. En quelques minutes ce fut l’enfer. Le feu léchait les
chairs vives, le sang des blessés giclait sur les pierres et
sur les vêtements des compagnons les plus proches, les
plaintes de douleur de ceux qui demandaient à être
achevés devenaient insupportables. Certains tétanisés, hébétés,
regardaient incrédules, leurs membres en charpie.
13 Inébranlables, implacables les hélicoptères revenaient
sur eux dans un nouveau passage déverser leur mitraille et
mettant la montagne à feu et à sang. La surprise passée, les
moudjahidines se ressaisissaient et pointaient leurs armes
sur les avions ennemis. Des boules de feu s’échappaient
des canons de leur fusil, montaient vers le ciel,
atteignaient une certaine altitude, manquaient leur cible et
redescendaient en une traînée de fumée inoffensive.
Soudain, un grand vrombissement se fit entendre. Un
des hélicoptères venait d’être touché. Puis un second.
Dans un embrasement d’apocalypse le premier appareil
piquait du nez vers le fond de la vallée et s’écrasait en
mille morceaux au fond du ravin. Le deuxième appareil,
les moteurs en feu, tournoyait en une ronde folle en
s’approchant dangereusement du flanc de la montagne
contre lequel il allait s’écraser. Le pilote et son
compagnon sautaient de justesse.
Le reste de l’escadrille se repliait en se dirigeant vers le
nord.
Puis ce fut le silence.
Les combattants afghans quittaient leurs refuges et se
cherchaient. Quelques-uns venaient en aide à leurs
camarades blessés. D’autres couraient en criant en direction des
pilotes soviétiques rescapés du second hélicoptère.
Plus tard, Souleimen guidait ses compagnons alignés
derrière lui pour accomplir les rites de la prière aux morts.
Les dépouilles étaient ensevelies dans les turbans
transformés en linceul.

C’était la première fois depuis que l’armée rouge avait
envahi l’Afghanistan, que son commandement allait user
de bombes aussi meurtrières.
Alors qu’ils s’approchaient du village de Zoyptodi dans
la province de Bamiyan à l’ouest de Kaboul, vers lequel
ils se dirigeaient pour se ravitailler en provisions, les
moudjahidines étaient surpris par une patrouille soviétique
14 et subissaient depuis des heures les tirs incessants et
nourris des canons et des mitrailleuses soviétiques. Leur
groupe avait déjà perdu beaucoup d’hommes. Ils battaient
en retraite et tentaient de se retrancher dans la montagne.
Poursuivis par la même patrouille dont le contingent avait
été renforcé par d’autres soldats appelés à la rescousse, ils
combattaient âprement et courageusement un ennemi
mieux équipé en armement et acharné à les détruire.
Les moudjahidines bénéficiaient d’une courte avance
sur les soviétiques qui trouvaient quelques difficultés à
poursuivre leurs adversaires. Ils escaladaient péniblement
la montagne, alourdis par la quantité de matériel qu’ils
utilisaient et qu’ils traînaient derrière eux avec
encombrement. Les moudjahidines en profitaient pour organiser leur
riposte.
Une partie d’entre eux s’enfermait à l’intérieur des
grottes, tandis que le reste des hommes continuait à
grimper vers les hauteurs de la montagne. Arrivés à une sorte
de clairière, ils se divisèrent en trois groupes,
s’éparpillaient et se cachaient dans les talus et les ravins.
Et lorsque les russes atteignaient une certaine distance et
qu’ils étaient à portée des tirs de leurs armes, les
moudjahidines les prenaient en tenaille dans un cercle qu’ils ne
cessaient de resserrer. Ceux qui s’étaient dissimulés dans
les grottes, empêchaient, par leurs tirs vengeurs, les
soldats soviétiques de rebrousser chemin et de se replier.
Le capitaine russe avait compris trop tard le piège dans
lequel lui et ses hommes étaient tombés. Il essayait alors
en utilisant le téléphone de campagne d’obtenir son Q.G.
pour demander des renforts.
La brève analyse de la situation par les officiers du
Q.G., telle que relatée par le capitaine, permettait de
mesurer les difficultés inhérentes à l’envoi de renfort pour aider
les soldats encerclés. Il était techniquement hors de
question d’envoyer des parachutistes dans ces montagnes qui
pullulaient de moudjahidines. Ils auraient constitué une
15 cible facile et docile à abattre. Pour débarquer des hommes
sur ces lieux, on avait pensé recourir aux hélicoptères
conçus pour le transport et le largage de petites unités. Mais
cette perspective était également écartée, puisque pour
permettre aux soldats de débarquer, ces gros engins
devaient demeurer en inertie pendant quelques instants et
risquaient à ce moment d’être abattus par les
moudjahidines équipés de lances roquettes. Après des tergiversations
on s’accordait en fin de compte à envoyer des avions pour
bombarder les points de concentration des moudjahidines.
Les officiers localisaient vaguement, suite aux messages
reçus, l’endroit où leurs soldats se trouvaient encerclés et
ordonnaient aux pilotes de larguer leurs bombes, suivant
les indications obtenues, autour du périmètre qui
matérialisait l’encerclement des soviétiques piégés.
Le bourdonnement des avions était perçu par les
moudjahidines alors qu’ils étaient encore loin et hors de leur
champ visuel. Ils appréhendaient une telle tactique et
préparaient leurs missiles fraîchement reçus. Dés que les
avions apparaissaient, les tirs des stinger lancés par les
moudjahidines allaient à leur rencontre à une vitesse
fulgurante et transformaient en quelques secondes deux
d’entre eux en boules de feu qui allaient mourir au fond du
ravin. Des cris hystériques d’Allah Akbar fusaient de
partout, scandés par les moudjahidines en délire, éblouis par
leur propre exploit.
Abasourdi par cette contre-attaque imprévisible et
surprenante, le commandant de l’escadrille ordonnait aux
autres pilotes de se replier en prenant de l’altitude. En
contact radio avec sa base, il rendait brièvement compte à ses
supérieurs de l’utilisation inattendue et déroutante par les
moudjahidines des nouveaux missiles, et de la perte des
deux avions. Dés que le message était décrypté, on
demandait à l’escadrille de rebrousser chemin et de regagner
la base.
16 Le Q.G. russe était en effervescence. Le chef des forces
soviétiques en Afghanistan télégraphiait en hâte à Moscou
la nouvelle et demandait des instructions.
En attendant les moudjahidines enserraient de plus en
plus les soldats russes et les arrosaient d’une pluie de
roquettes et de grenades. Leurs tirs étaient précis et bien
calculés.
Les soldats russes en raison de la position peu enviable
dans laquelle ils se trouvaient ripostaient avec rage, mais
n’arrivaient pas à localiser leurs adversaires, retranchés
derrière les murailles de pierres et les talus touffus. Ils
tiraient à l’aveuglette, au jugé et leurs pertes étaient
importantes.
Des heures plus tard, alors que la bataille dans la
montagne faisait rage et redoublait d’intensité, Moscou
informait son Q.G. en Afghanistan que des avions Mig
étaient en route pour débloquer la situation.
Les avions avaient quitté le tarmac, quelque part en
URSS, et se dirigeaient vers Bamiyan. Ils volaient à haute
altitude et portaient dans leurs soutes des bombes au
napalm.
A proximité de leur objectif, les pilotes décrivaient un
large demi-cercle, puis déclinaient légèrement leurs
appareils et fonçaient en piqué sur la montagne pour déverser
leurs bombes incendiaires. Aussitôt, la montagne
s’embrasait. Des boules de feu énormes mélangé à des
nuages épais et noirâtres montaient du sol et brûlaient les
alentours.
Dans la clairière, on courait de partout comme des
damnés, fuyant les flammes, à la recherche d’un refuge
protecteur. Les moudjahidines s’empressaient de
s’enfermer dans les grottes. Pour empêcher le feu de les
atteindre, ils colmataient à l’aide de leurs longs turbans
imbibés d’eau, les quelques espaces minuscules laissés par
les pierres qui d’habitude obstruaient l’entrée des grottes.
17 Les soldats soviétiques incrédules, suffoquaient,
criaient, agonisaient. Ceux qui étaient encore en vie
essayaient de venir en aide à quelques camarades que le feu
brûlait atrocement. L’air était imprégné d’une odeur
irrespirable et les pauvres rescapés étaient saisis de nausées.
Des soldats tombaient inconscients. D’autres creusaient le
sol avec leurs ongles et se frottaient les mains et le visage
avec la terre humide pour calmer leur souffrance.
Sur ordre de Moscou la montagne fut encerclée de tous
les cotés. Il fallait achever les survivants. L’armée
entamait son ratissage des lieux pour couvrir la lâcheté et la
barbarie de ses chefs.

Le 4X4 lancé à vive allure sur la piste caillouteuse,
parsemée d’innombrables nids de poule, tanguait de tous les
cotés. Les passagers à l’intérieur de la cabine étaient
ballotés dans tous les sens et s’agrippaient maladroitement à
leur siège pour éviter de se cogner contre les parois de
l’habitacle et de se blesser. Coincé entre les deux
religieuses, le docteur Girot, ne cessait de se retourner et de jeter
des regards effarés, pour scruter les deux pick up qui
suivaient leur voiture. Il était inquiet. Il priait intérieurement
pour que les caisses remplies de médicaments et
d’instruments soient suffisamment arrimées pour ne pas se
renverser et déverser leur contenu sur la route. Un tel
scénario rendrait inutilisables les instruments stérilisés, les
désinfectants liquides et les produits destinés aux analyses
médicales et réduirait à néant les efforts déployés durant
des jours pour déterminer, trier, compter, et compiler ce
qu’il pensait être nécessaire pour apporter des soins aux
malheureux blessés qui attendaient qu’on leur prodigue
des remèdes et qu’on calme leur douleur. Il avait préparé
avec un grand soin ce qu’il considérait indispensable pour
ses interventions et ses traitements. A cet effet, il s’était
longuement entretenu avec Souleimen, et pensait avoir
suffisamment d’indications pour estimer avec
circonspec18 tion ce dont il fallait emporter pour soigner ceux qui
allaient devenir ses patients.
Souleimen, qui occupait le siège passager, comme s’il
ressentait les inquiétudes du médecin, s’adressait à celui-ci
avec assurance :
— Ne vous faites pas de soucis, docteur. Nos gens sont
habitués à rouler sur ces routes. Ils connaissent la moindre
parcelle du terrain. Ils ont parcouru ces sentiers à maintes
reprises, et il est rare qu’ils soient surpris par un détour ou
par une pente dangereuse. De toute façon nous n’allons
pas tarder à changer de moyen de locomotion. Nous
abandonnerons bientôt les voitures et continuerons le reste du
trajet à cheval.
Surpris par cette perspective, le docteur Girot
répliquait, en jetant à la dérobée un bref regard en direction des
deux sœurs assises à ses cotés, peu préoccupées par
l’annonce de l’arabe, semblait-il :
— Comment à dos de cheval, dit-il. Mais vous ne m’en
avez parlé de cette étape du voyage. Comment allons-faire
pour le transport du matériel ? s’enquit-il, en lorgnant une
nouvelle fois vers les passagères occupant comme lui le
siège arrière
— Nous sommes en guerre, docteur Girot, répondait
Souleimen avec douceur. Pour notre sécurité de même que
pour réussir nos opérations, nous sommes contraints
d’emprunter des chemins difficiles, souvent méconnus de
nos ennemis, et que nous considérons moins exposés que
d’autres itinéraires. Les caisses de matériels seront
embarquées sur des mulets. Le reste du trajet sera certes
harassant, mais nous nous emploierons à en atténuer la
pénibilité, concluait-il dans un mouvement du regard vers
sœur Angèle et sœur Marie. Dans quelques jours nous
célébrerons le mariage d’un de nos amis, vous serez
conviés à prendre part à cette cérémonie, achevait-il sur un
ton détaché, souhaitant détendre l’atmosphère.
19 Peu rassuré, le docteur Girot se dit qu’il n’avait d’autres
choix que de faire confiance à Souleimen et à ses amis. Il
avait décidé de prendre part à cette expédition pour
soulager un tant soit peu les souffrances de ceux dont l’arabe
relatait le piteux état et là où il en était il ne pouvait faire
machine arrière.
Ils étaient nombreux, avait raconté Souleimen, ceux
qui, ce jour là lors du raid lancé par les soviétiques, étaient
tombés sous les bombes russes. Les moudjahidines qui
avaient échappé à la mort étaient atrocement brulés et il
semblait peu probable qu’ils guérissent de leurs blessures.

Le docteur Girot avait accepté d’aller en Afghanistan
sans doute par devoir. Il ressentait tellement de désolation
et de peine dans les yeux de son interlocuteur qu’il n’était
guère permis de se dérober et de refuser de venir au
secours de ses amis. Sa mission était de guérir les gens et
d’alléger leur souffrance, et il s’assumait entièrement dans
cette tâche.
Il devait toutefois avant de partir demander
l’autorisation de son organisation, qui bien qu’observant
des règles simples et très souples en ce qui concerne son
fonctionnement, soumettait ses membres à un minimum de
normes que tous devaient observer. Surtout lorsqu’il
s’agissait de prendre des initiatives de ce genre.
Et comme il le prévoyait, les responsables de
l’organisation l’autorisaient, par télégramme, à se déplacer
en Afghanistan pour soigner des blessés.
Mais aussi un peu par goût de l’aventure. Sa curiosité
insatiable et sa volonté de venir en aide à son prochain, le
poussaient à découvrir ce pays à la fois si proche et si
lointain et à vérifier par lui-même la véracité de ce qui se
racontait à Peshawar à propos des atrocités commises par
les soviétiques contre les populations civiles.
Cette curiosité qui le tenaillait depuis toujours et
l’amenait à s’embarquer parfois dans des situations
insoli20 tes et invraisemblables, le poussait dès son jeune âge à
fouiner dans les cadavres des petits animaux, à fouiller
leurs viscères, à suivre le parcours de leurs veines et à
vouloir à tout prix connaître les secrets des merveilles de
la création. Elle croissait en lui à mesure qu’il avançait
dans l’âge. A l’université, il développait un intérêt plus
intense que celui de ses camarades à suivre les cours et à
acquérir des connaissances. Il palpait les cadavres avec le
calme, l’assurance et les précautions d’un praticien
chevronné opérant un malade étendu sur le billard. Ce qui lui
attirait à la fois l’admiration et la jalousie des autres
étudiants et les bonnes appréciations et les encouragements
de ses professeurs.
Issu d’une famille aisée, il aurait pu facilement choisir
le libre exercice de la médecine, ouvrir un cabinet privé et
s’attirer une clientèle nombreuse. Mais il préférait
travailler dans les hôpitaux et être en contact avec le plus grand
nombre de malades. Ayant réussi à opérer avec succès
plusieurs cas difficiles, il acquit bien vite parmi ses
confrères une réputation enviable qui le classait parmi les
meilleurs chirurgiens de son pays.

C’était à la suite d’un dîner, donné à l’occasion d’un
congrès médical, qu’il avait décidé d’adhérer à
l’organisation des Médecins sans Frontières. Il avait
assisté, ce soir-là, à une longue discussion entre deux de ses
collègues qui évaluaient les actions des praticiens
membres de cette organisation. Il prit part à la conversation et
découvrait qu’un des protagonistes était membre de
l’organisation. Séduit et intéressé par les actions
humanitaires de cette entité, il décidait d’y adhérer. Introduit, par
son collègue, auprès de ses instances, il ne cessait depuis
de parcourir le monde, partout où il y avait des guerres,
des épidémies ou des catastrophes, passant des semaines,
parfois des mois à accomplir des tâches éprouvantes, sous
des climats peu cléments et dans des conditions difficiles.
21 Cependant le docteur Girot était loin de soupçonner que
sa future immersion en Afghanistan allait tant bouleverser
sa vie.

Peshawar, où il était arrivé depuis quelques semaines
ne ressemblait à aucun des lieux où il avait séjourné
auparavant. La ville qui s’ouvre sur la passe de Khaybar, forme
la dernière agglomération avant la frontière avec
l’Afghanistan et depuis l’invasion de ce pays par les
troupes soviétiques la cité s’était transformée en un cloaque
invivable. On y manquait de tout : de nourriture, de
médicaments et même parfois d’eau. Tout le monde faisait de
son mieux pour subvenir aux besoins pressants et
multiples des réfugiés, mais on était, à chaque fois, dépassé et
submergé par de nouvelles difficultés.
— Ce qu’on craignait le plus et qu’on était arrivé
jusque là à enrayer et à éviter, se disait le docteur Girot,
c’était les épidémies qui, dans pareille concentration
humaine, sévissaient et se répandaient à une vitesse
fulgurante.
La nuit, des ombres imprécises et parfois effrayantes se
déplaçaient, comme des fantômes à travers les dédales du
camp, pour rencontrer des gens de connaissance ou pour
satisfaire un besoin. Les plaintes et les râles des malades et
des blessés rendaient difficile la quête d’un quelconque
repos. Seuls les enfants harassés par une journée torride et
par les jeux sombraient dans un profond sommeil.
On rencontrait dans les camps des représentants de
diverses organisations politiques, humanitaires et
médiatiques qui s’escrimaient quotidiennement avec de
nouveaux problèmes, de nouvelles données et de
nouveaux venus. Il y avait les représentants du Haut Comité
des Nations Unis pour les Réfugiés, ceux de l’UNICEF,
des Médecins Sans Frontières, de la Croix Rouge
Internationale, du Bureau de Liaison des Moudjahidines, et de
nombreuses agences de presse. Les tentes de chaque
22 groupe, plantées au milieu de cette fourmilière étaient
reconnaissables grâce à la bannière qui flottait sur leurs
sommets, souvent frappée du sigle mondialement connu
de l’organisation qui y avait élu domicile. Elles
permettaient également à plusieurs personnes de se situer dans le
camp et de ne pas se perdre.
Certains d’entre eux s’empêtraient continuellement
dans des problèmes administratifs apparemment
insolubles. Ils contrôlaient également les dépenses effectuées sur
les sommes accordées par leur organisation. Ce qui leur
donnait visiblement beaucoup de soucis. Car il était
difficile de fournir toutes les fois les factures adéquates
relatives à leurs dépenses et exigées par leurs institutions
respectives. Les médecins, membres de l’organisation des
Médecins sans Frontière déployaient une activité intense.
Jeunes, pour la plupart d’entre eux, dynamiques, d’une
compétence à toute épreuve, ils réalisaient à chaque
instant des miracles. Ils travaillaient sans relâche et leurs
équipes se relayaient sans cesse. Ces médecins étaient
souvent assistés par les infirmières de la Croix Rouge
Internationale dont les autres membres présents à Peshawar
s’activaient à fournir les médicaments et à assurer
l’hygiène.
Les journalistes quant à eux, étaient tout le temps à
l’affût, guettant l’arrivée des moudjahidines du front,
porteurs de nouvelles fraîches ou d’événements susceptibles
de figurer à la une des journaux et des magazines dont ils
étaient les correspondants. Sinon ils tournaient en rond
dans le camp comme des âmes en peine, en quête de
quelques incidents inattendus susceptibles d’être relatés dans
un article.
Le gouvernement pakistanais observait tous ces gens
d’un œil prudent et alerte. Occupé à essayer de résoudre
ses propres problèmes, aidant comme il le pouvait, il ne
semblait donner de l’importance à ses hôtes imposés, et
dont il se serait aisément passer, que lorsqu’il supposait
23 monnayer autrement à son profit, les événements, en
fonction de la conjoncture et des forces en présence.

Les afghans qui avaient fui leur pays, envahi par les
soviétiques et qui s’étaient réfugiés à Peshawar, habitaient
sous des tentes de fortune installées aux alentours des
villages limitrophes de la frontière pakistano-afghane. Ils y
vivaient entassés et dans des conditions précaires. Les
maigres subsides alloués par les organisations
humanitaires occidentales étaient insuffisants, et obligeaient tout un
chacun à déployer des efforts ingénieux pour survivre et
compter encore parmi les miraculés.
Les camps étaient surpeuplés. Les enfants gambadaient
au milieu des cris, inconscients de la misère, de la
promiscuité et de la saleté qui les entouraient. Les petites filles
aux cheveux en tresses, vêtues de robes aux couleurs
bariolées, à la propreté douteuse gardaient les bébés dont les
yeux s’ouvraient à peine pour contempler cette humanité
en décrépitude. Il était rare de rencontrer des femmes.
Elles demeuraient confinées presque tout le temps à
l’intérieur des tentes, à l’exception de quelques vieilles
sorties d’un autre âge, qui parcouraient le camp de long en
large pour visiter des parents ou pour radoter.
Les hommes valides résidaient un moment au camp
puis regagnaient le front, reprendre part aux combats.
Ils en revenaient en grand nombre, blessés, certains
grossièrement amputés d’un membre ou bien atteints par
la gangrène. Ils recevaient alors pendant de longues
semaines des soins qui les régénéraient. Les cas graves
étaient transférés dans de vrais hôpitaux à Peshawar ou
ailleurs.
Il régnait aussi dans les camps, particulièrement
pendant la saison des chaleurs, une odeur insupportable. Les
sanitaires étaient mal conçus et les eaux usées étaient
évacuées par des moyens archaïques vers on ne sait quel point
de chute. Le nombre élevé de réfugiés rendaient presque
24 impossible, toute action en faveur d’une amélioration de
leurs conditions.
L’atmosphère à Peshawar, à cette époque, se souvenait
le docteur Girot, était effervescente. Les fugitifs et les
blessés afghans y affluaient par milliers. Ils décrivaient
alors les atrocités commises par les soldats soviétiques
contre les populations civiles, les destructions de villages
entiers, surtout dans les provinces du nord, proches de la
frontière et déclarées zones militaires. Certains
n’hésitaient pas à parler de génocide. Chaque groupe
apportait son lot d’informations sur les méfaits et les
massacres perpétrés par l’armée rouge, toujours plus
inhumains et toujours plus violents.
Parmi les visiteurs qui atteignaient la ville, on comptait
de nombreux jeunes arabes, barbus et aux traits sévères.
Ils y faisaient halte soit pour continuer vers une autre
étape, soit pour acheminer les armes et les vivres aux
moudjahidines.
La plupart d’entre eux ne voyaient pas d’un bon œil la
présence des sœurs parmi les afghans, et ne rataient pas
d’occasions pour tenir aux responsables du Bureau de
liaison des moudjahidines, installés dans le camp, des
commentaires désobligeants à leur propos, et demandaient
à chaque fois leur départ.

Les deux religieuses se sentaient perdues au milieu de
ce magma humain et de cette atmosphère oppressante. Au
début, elles étaient difficilement acceptées par les afghans,
qui pensaient que ces filles de l’église n’étaient pas venues
réellement pour les aider, mais que leur présence dans le
camp, parmi les réfugiés, devait certainement cacher des
raisons plus obscures. Peut être, pensaient plusieurs
afghans, étaient-elles venues, avec leurs manières douces et
leurs bonnes paroles, les spolier sournoisement de leur foi
et les convertir au christianisme. Mais les choses avaient
vite évolué, et la méfiance cédait de plus en plus place à
25 des complicités, au respect et à la gratitude. Les réfugiés
ayant besoin dans le malheur qui les frappait d’assistance
et de compassion, les sœurs patientes et engagées étaient
prêtes à donner le meilleur d’elles-mêmes et à surmonter
les difficultés ou les rejets dont elles pouvaient faire
l’objet dans une société et un environnement apparemment
hostiles. Peu à peu les deux religieuses étaient admises à
entrer sous les tentes, aider aux accouchements, soigner
les femmes blessées par les éclats des obus, nourrir les
opérées et les handicapés, et même plus tard à éduquer les
enfants. Regroupés sous une tente de fortune elles leur
apprenaient à lire et à écrire et leur éviter ainsi de traîner
sous le soleil et de chaparder.
Malgré la fatigue qui littéralement la terrassait et la
faisait sombrer dans un sommeil réparateur, et la déchéance
humaine qui l’entourait et dont elle était soudain le
témoin, sœur Marie ressentait au fond d’elle-même une
force tonifiante qui la poussait à continuer sa mission et
son labeur. A chaque instant, elle ressentait qu’elle
participait à quelque chose d’utile et de réel. Elle était heureuse
de constater que tant de misère et de tristesse n’avaient
aucunement entamé la bonne humeur légendaire de sœur
Angèle, ni effacé son éternel sourire. Sœur Angèle
parcourait le camp toujours flanquée d’une ribambelle d’enfants
souriant et s’accrochant à sa soutane, poussant souvent
l’audace jusqu’à introduire leurs petites mains dans le fond
des larges poches de sa robe à la recherche de friandises,
qui semblaient ne jamais tarir et dont elle cachait à tout le
monde le secret de leur provenance.
Sœur Marie acquit bien vite auprès des populations du
camp, une réputation, toute méritée de sœur affable,
toujours prête à venir en aide et à alléger les souffrances.
Plusieurs familles afghanes lui faisaient désormais
confiance et la recevaient volontiers sous leur tente pour boire
une tasse de thé. Cette réputation gagnait même les
villageois des alentours de Peshawar et il arrivait à certains
26 moudjahidines d’en parler pendant leurs rares moments de
détente.

Sœur Marie avait relevé à maintes reprises, au gré de
ses déplacements à travers le camp, le regard ouvertement
farouche et hostile que les moudjahidines arabes posaient
sur elle, et à chaque fois elle tentait de les éviter et de les
fuir en cherchant refuge à l’intérieur d’une tente amie ou
en s’arrêtant pour parler avec quelqu’un de ses
connaissances. Elle sentait alors désagréablement leur regard
courir le long de son dos et la fouiller. Elle ne comprenait
pas pourquoi ces gens développaient à son égard et envers
ses camarades autant d’adversité et d’animosité.
Elle pensait qu’ils étaient dangereux, audacieux et
même violents. Leur présence dans ces contrées lui
apparaissait néanmoins étrange et inexpliquée. D’habitude
c’était les gouvernements ou les états qui dépêchaient
auprès des pays frères et amis des troupes régulières pour les
aider à combattre un ennemi. Or il lui semblait que ces
jeunes gens évoluaient en dehors de toute structure. Ils
venaient en Afghanistan librement, en utilisant des
moyens tortueux et compliqués. Plusieurs rumeurs,
souvent vérifiées couraient à leur endroit. On disait que
certains fuyaient leur pays et que d’autres étaient
recherchés par la police internationale. Quelques-uns avaient été
condamnés à mort et s’étaient échappés de prison de façon
rocambolesque. Mais tous les afghans s’accordaient à
louer leur bravoure et leur courage au combat, leur
droiture et par dessus tout leur religiosité.
Sœur Marie les craignait un peu et ne cherchait pas
particulièrement à les connaître de plus près.
Un soir alors qu’elle était occupée à langer un
nouveauné dont la mère était encore souffrante, sœur Angèle était
venue lui demander de l’accompagner pour assister le
docteur Girot appelé à opérer de nombreux blessés amenés
récemment du front.
27
La tente aménagée, par les Médecins sans Frontière, en
hôpital de campagne, était très grande. Installée en
longueur et divisée en plusieurs compartiments séparés par
des toiles en plastiques aux couleurs bleu turquoise, il
régnait à l’intérieur de la tente une propreté réconfortante, et
l’odeur des médicaments et des désinfectants qui s’en
dégageait, permettait instantanément d’oublier les senteurs
irrespirables du camp.
Grâce au puissant groupe électrogène qui alimentait
également les appareils médicaux, l’intérieur de la tente
était bien éclairé.
L’entrée sud était d’habitude réservée aux consultations
quotidiennes, aux soins bénins et aux interventions
légères. A l’autre extrémité se trouvait la salle des urgences.
Les deux compartiments étaient séparés par le poste
opératoire installé au centre de la tente.
Lorsque les deux religieuses arrivaient dans la tente
hôpital, l’aire d’attente des urgences était remplie de monde.
De nombreux blessés étaient couchés sur les brancards et
entourés de leurs camarades. Tout de suite sœur Marie
avait remarqué que les blessés étaient en majorité des
arabes et que plusieurs d’entre eux avaient perdu beaucoup de
sang.

Le docteur Girot était submergé. Les blessés se
succédaient à un rythme infernal. Ceux qu’on avait opéré étaient
placés dans un espace contigu à la salle de chirurgie,
conçu, ce soir-là, comme une unité de soins intensifs. Mais cet
espace se révélait insuffisant et on était contraint, pour
l’agrandir, d’utiliser une partie de la salle d’attente dans
laquelle on avait placé en toute hâte les appareils
nécessaires à la réanimation des opérés.
Au petit matin, l’équipe médicale harassée de fatigue
décidait sur ordre du médecin de prendre quelques instants
de répit. Ses membres s’installaient à l’autre bout de la
28 tente près de la salle des soins pour boire du café et se
reposer.
C’était le moment qu’avait alors choisi Souleimen pour
s’approcher d’eux et leur demander de l’accompagner en
Afghanistan.

Souleimen qui commandait une unité de
moudjahidines, dont l’influence s’étendait à de nombreux villages,
estimait que si le docteur Girot et les religieuses
acceptaient de l’accompagner en Afghanistan, plusieurs de ses
camarades atteints par le napalm pouvaient être sauvés. Il
en profiterait, peut être même, pour demander au médecin
et à ses collaboratrices de vacciner les enfants et de traiter
d’autres malades. Peut être arriverait-il aussi à les
convaincre d’installer un hôpital semblable à celui du camp de
Peshawar.
Il avait discrètement observé, durant toute la nuit, le
médecin et ses assistantes accomplir avec un soin infini
leurs tâches et avait suivi avec attention les efforts
remarquables qu’ils déployaient pour soigner les blessés et
tenter de sauver leur vie. Le docteur Girot était un
médecin hors pair. Expérimenté et rompu à exercer dans les
conditions difficiles, il prodiguait ses soins avec une
dextérité et un art indéniables. Les deux religieuses qui le
secondaient, semblaient aussi dévouées et performantes.
Leurs aptitudes professionnelles, leurs valeurs et leurs
qualités, souvent louées par les habitants du camp,
l’encourageaient à leur proposer de le suivre en
Afghanistan pour soigner ses camarades, atrocement brûlés par le
napalm, et qu’il était impossible de transporter jusqu’au
camp de Peshawar.
— Mes compagnons et moi ne saurons assez vous
remercier pour les soins que vous venez d’apporter à nos
camarades, avançait Souleimen à l’endroit du médecin
— Je n’ai fait que mon travail, répondait humblement
ce dernier
29 — Vous avez fourni de grands efforts, et nos camarades
blessés doivent à Dieu puis à votre savoir et à votre
expérience d’échapper à leur malheur et d’espérer recouvrir
une meilleure santé. Nos ennemis emploient des armes
terribles, qui occasionnent des morts atroces et qui ôtent
aux rescapés la saveur de la vie. Souvent il est difficile
d’enterrer nos martyrs. Nous ramassons des bouts de corps
déchiquetés par l’impact des bombes et des obus. Il nous
arrive d’achever nos gens dont la souffrance devient
intolérable. D’autres que ceux que vous venez de traiter
attendent des soins de l’autre coté de la frontière. Ils sont
intransportables, dit-il avant de marquer une pause,
peutêtre accepteriez vous de nous accompagner en
Afghanistan pour panser leurs plaies et amoindrir leurs maux
— Comment cela en Afghanistan, marmonnait le
médecin, le pays est envahi par les russes qui nous arrêteront
dès que nous aurons foulé le sol afghan. Ils ne nous
permettront pas de soigner les blessés car ils savent bien que
nous dénoncerons leurs crimes contre les populations
démunies. Et si nous franchissons clandestinement la
frontière nous serons tôt ou tard pris et peut être même
tués et dans ce cas nous ne serons utiles ni à ceux qui
parviennent jusqu’à Peshawar ni à ceux que nous aurons
projetés d’aider. Non Souleimen, nous encourrons trop de
risques à nous embarquer dans une telle initiative
— Je ne me permettrais pas docteur de vous entrainer
dans une démarche qui exposerait votre vie à des périls,
répliquait Souleimen. Ne vous fiez pas trop aux médias
qui souvent méconnaissent certains faits. Nous sommes
sur la bonne voie, nous harcelons de plus en plus les
soldats de l’armée rouge grâce aux nouvelles armes offertes
par nos amis. Désormais nous contrôlons des zones
entières à l’intérieur desquelles les soviétiques n’osent plus
s’aventurer. Nous vous emmènerons dans un endroit où
vous ne couriez pas de danger et où vous auriez la latitude
de soigner nos camarades en toute quiétude
30 — Vous savez même si je décide de vous accompagner,
répondait le docteur Girot, quelque peu ébranlé, je me dois
de demander l’autorisation de l’organisation qui
m’emploie, non seulement en ce qui concerne ma
personne mais aussi pour obtenir son consentement à utiliser
son matériel et ses stocks de médicaments et de produits
sans lesquels je ne peux soulager la souffrance de vos amis
— Le temps presse docteur, assénait Souleimen
impatient. Nous ne pouvons nous payer le luxe d’attendre l’aval
de qui que ce soit. Il y va de la vie de pauvres jeunes gens
embarqués et pris dans des tourbillons inextricables et
dont les douleurs de leurs blessures purulentes sont
insupportables. Certains seraient peut être déjà morts faute de
soins, achevait-il
— Et quand comptez-vous partir pour rejoindre vos
lignes ? s’enquit le médecin quelque peu agacé
— Nous quitterons Peshawar dans trois jours, répondait
Souleimen. Permettez-moi une nouvelle fois en mon nom
propre et au nom de mes amis de vous réitérer nos
remerciements. Nous comprenons vos difficultés à ne pouvoir
nous accompagner en Afghanistan. Nous continuerons à
soigner nos camarades comme nous l’avons fait jusque là,
avec nos moyens rudimentaires quoique peu efficaces. Au
revoir docteur et reposez-vous bien dit-il en serrant
vigoureusement la main du docteur Girot.
31





A des milliers de kilomètres de Peshawar, quelque part
dans le golfe arabique, seul le bruit de l’eau qui léchait
paresseusement la coque du navire, crevait de temps à
autre le silence des lieux. La nuit était froide et sombre. A
bord du bâtiment militaire qui avançait lentement, les
hommes s’activaient en silence. Sur le pont avant, on
vérifiait une dernière fois, l’état des hélicoptères, qui prenaient
à la lumière falote de quelques lanternes, des formes
bizarres. Semblables à des mimes les soldats exécutaient un
curieux ballet. Les entrailles du bâtiment grouillaient de
soldats qui couraient dans tous les sens. Des groupes
d’officiers installés dans une cabine, étudiaient des cartes
militaires dépliées sur une grande table, marquaient des
endroits précis et émettaient des commentaires et des avis
en apposant leur doigt sur une ligne ou sur un espace. Un
moment plus tard le commandant quittait la cabine,
montait sur le pont et ordonnait aux pilotes de décoller.

Les hélicoptères volaient très bas, presque au ras de
l’eau. Leurs hélices tournoyaient bruyamment et
imprimaient à la mer, par leur mouvement abrupt, des
ondulations hérissées. Il faisait toujours froid. Les soldats
étaient crispés et l’atmosphère à l’intérieur des carlingues
était tendue. L’escadrille s’enfonçait de plus en plus vers
le nord, vers l’inconnu.
Quelques heures avant leur embarquement les soldats
avaient été informés de l’objet de leur mission.
L’opération baptisée " Rescue " avait pour objectif, la
libération des otages américains prisonniers des
révolutionnaires iraniens. Chaque groupe avait été
entretenu avec précision des tâches que ses membres étaient
32 appelés à accomplir avec minutie. Tous s’étaient entraînés
durant de longues semaines, quelque part dans le désert du
Nevada, à simuler à leur insu, les divers scénarios d’une
opération que leurs chefs décidaient aujourd’hui
d’exécuter.

De l’Iran lointain, ils n’avaient qu’une vague idée des
événements qui avaient récemment bouleversé ce pays. La
révolution iranienne avait surpris beaucoup de gens. Le
Shah, protégé par une armée et une police parfaitement
organisées, avait la réputation de gouverner l’Iran sans
partage. Soutenu par plusieurs pays, malgré les tensions
conjoncturelles avec certains, il était impensable, de
renverser un jour son régime.
La longévité de son règne impopulaire, donnait
l’impression que les iraniens s’étaient en quelque sorte
accommodés à ses rouages et s’étaient presque habitués à
assister aux arrestations gratuites, à escamoter les tortures
les plus sophistiquées subies par les opposants et
perpétrées par la Savak, à accepter l’exil de certains, à dépasser
les spoliations et les exactions et à démentir les exécutions
sommaires.
Et puis brusquement l’éclatement, le refus violent, la
colère incontrôlée, la peur vaincue, exorcisée. Par un
matin paisible une foule estimée à plusieurs milliers
d’individus prenait d’assaut l’artère principale de Téhéran
et demandait l’abdication du Shah et sa condamnation.

Le navire du pouvoir prenait eau et commençait à
chavirer. Le capitaine sensé le manœuvrer entrait dans un état
second. Incrédule et atterré par les images que lui
renvoyait l’écran de sa télévision, celles d’un peuple qu’il
méconnut. Incapable de sauver son régime, délaissé par
ses protecteurs, le Shah abdiquait. Il allait traîner pendant
de longs et pénibles mois, d’un pays à un autre, à
quémander un asile providentiel. Courtisé hier, le Shah devenait
33 un hôte encombrant et indésirable. Empereur errant, miné
par la maladie, le roi des rois, désespéré, s’abandonnait à
son destin.

La révolution en Iran avait changé bien des choses.
Certains y trouvaient l’occasion propice pour régler des
comptes personnels, d’autres happés par le mouvement
subissaient les événements avec passivité.
Les gardiens de la révolution, groupe hétéroclite
composé de jeunes illuminés, démunis, et manipulés par les
hommes du clergé aux différentes tendances et aux visées
obscures, semaient la terreur parmi la population.
Enfourchant des motos japonaises pétaradantes, kalchnikovs en
bandoulière et revolver à la ceinture, ils parcouraient tout
le pays et entendaient appliquer au nom de l’Islam leur
justice et soutenaient à qui voulait les entendre qu’ils
n’avaient de compte à rendre qu’à l’imam Khomeiny, le
guide suprême de la révolution.
Encouragés par l’attitude apparemment conciliante de
l’imam à leur endroit, les pasdarans s’emparaient de
l’ambassade américaine et prenaient en otage ses
occupants. Les nouveaux maîtres de l’Iran estimaient que les
américains étaient les ennemis du peuple iranien et de sa
révolution en cours. Les américains avaient aidé le Shah
en initiant sa police et son armée au maintien d’un état de
dictature et de terreur qui bafouillait les droits et les
libertés des iraniens. Ils étaient à l’origine des maux et des
souffrances subits par des milliers d’individus qui
tentaient de lutter contre l’injustice, l’inégalité, la misère et la
dilapidation des richesses nationales. La révolution offrait
une occasion inespérée pour venger le pays et donner une
leçon à ces américains arrogants.

A Téhéran, Pamela Giresh visionnait, à la bibliothèque
de l’ambassade, des articles de presse qui relataient avec
34 détail, les événements survenus en Iran au cours des
derniers mois.
Récemment le gouvernement américain, s’appuyant sur
les nombreux rapports attestant de l’adversité et des
sentiments de rancœur envers leurs ressortissants qui animent
les révolutionnaires iraniens, avait décidé, par mesure de
sécurité, de restreindre le nombre de ses diplomates
affectés à Téhéran. L’application de cette décision devait
s’effectuer par étapes et obéir à un calendrier précis.
Pamela allait, pour sa part, quitter l’Iran vers la fin de la
semaine. Elle attendait impatiemment l’heure du départ.
Téhéran n’était plus, pour elle, la ville paisible et
attrayante où il était si agréable de flâner dans ses bazars à la
découverte de magnifiques objets et de merveilleux
articles artisanaux, à contempler les beaux tapis exposés sur
les devants des échoppes et à passer de longs moments à
négocier et à marchander leurs prix à des commerçants
futés et désarmants d’amabilité et de gentillesse. Ce
temps-là semblait, soudain révolu, lointain. La ville avait
perdu tout un pan de sa magie, de son charme et de sa
gaieté. Dés le soir tombant, la ville était déserté de ses
habitants, et chacun se cloîtrait chez lui. Ses amis iraniens
évitaient de la contacter. Ils semblaient piégés. Au début
des événements, Pamela avait aidé quelques-uns à fuir leur
patrie. Le sentiment d’avoir perdu un pays et des gens
qu’elle avait appris à aimer et à respecter les habitudes, la
peinait profondément.
Après des études en sciences politiques à Berkeley,
Pamela choisissait de travailler au Département d’Etat. La
découverte d’autres pays et d’autres civilisations l’avait
toujours intéressée. L’Iran était son premier poste.
Elle se souvenait, avec amertume, de ses premières
journées à Téhéran, de ses promenades après les heures de
travail et de ses premiers amis. Il fallait vivre un pays,
pensait-elle, pour en saisir et comprendre les réalités, loin
des préjugés et des réflexions subjectives ou dénigrantes.
35 Elle avait appris le persan, et trouvait plaisir à converser
avec les iraniens dans leur langue et était heureuse, bien
qu’elle s’en cachait, de déceler l’étonnement et
l’admiration se dessiner sur les traits de ses interlocuteurs
lorsqu’elle les surprenait par l’emploi d’un mot ou d’une
tournure de langage tout à fait impropre ou
incompréhensible à l’entendement d’un étranger, en raison de leurs
connotations profondes et parfois subtiles.

Des bruits de cavalcade, inhabituels, éloignaient
momentanément Pamela de ses réflexions. Elle croyait
entendre des cris, des phrases en persan. La bibliothèque
de l’ambassade était située au second sous-sol, dans une
partie à l’accès compliqué et protégé par des portes à
ouverture électronique. Elle se dirigeait vers la sortie pour en
savoir plus sur l’origine de ces fracas insolites, quand tout
à coup les portes s’ouvraient dans un claquement aigu,
pour céder le passage à trois jeunes iraniens armés qui lui
intimaient l’ordre de quitter les lieux et d’aller rejoindre le
reste du personnel au premier étage. L’un d’entre eux
inspectait la bibliothèque à la recherche d’autres employés.
Escortée par les pasdarans, Pamela allait rejoindre ses
collègues rassemblés dans la salle des conférences. En
chemin elle remarquait que tous les bureaux étaient
ouverts et occupés par de jeunes iraniens qui fouillaient
partout et qui couraient dans tous les sens.

La nouvelle de l’occupation de l’ambassade américaine
à Téhéran par les Gardiens de la Révolution, se propageait
comme un éclair, à travers la planète. Aux Etats Unis, si
elle avait surpris et consterné la plupart des gens en raison
de son incongruité et de son caractère insensé qui faisait fi
de toute légalité internationale, certains considéraient que
cet acte s’inscrivait en fait dans l’ordre normal des choses.
Les Etats Unis subissaient les retombées d’une politique
inadéquate. Leur appui à un régime impopulaire et son
36 maintien par la force, leur peu de considération pour le
peuple iranien livré à la pauvreté et à la souffrance, ne
pouvaient générer que des catastrophes. La révolution
offrait au peuple iranien l’occasion de se venger de la
première puissance mondiale qui pendant longtemps avait
contribué à son avilissement. Les moyens n’avaient plus
d’importance.
L’administration américaine sous la présidence de
Carter, embourbée dans des problèmes intérieurs inextricables
dont les solutions tardaient à venir, se trouvait
brusquement confrontée à cet incident délicat et encombrant.
Dés le déclenchement de la crise, une cellule spéciale
était créée. Ses membres multipliaient les voies et les
démarches à la recherche d’une solution susceptible
d’aboutir à un dénouement heureux et honorable. Dans
l’espoir d’obtenir la libération des otages américains avec
le minimum de dégâts, on s’était, alors, adressé aux
algériens et même secrètement aux palestiniens de l’O.L.P. qui
paraissaient à l’époque entretenir des relations privilégiées
avec les nouveaux maîtres de l’Iran.
L’option en faveur d’une action militaire rapide,
confiée à une unité spéciale de l’armée, utilisant des moyens
adaptés à la situation, était également envisagée par cette
cellule. Mais cette hypothèse était momentanément
écartée, en raison du refus du Président de recourir à une telle
initiative, qui heurtait ses principes et contredisait la
politique qu’il ne cessait de défendre depuis son accession à la
tête de l’exécutif américain. Le mécontentement populaire
ne cessait de croitre. Les nombreuses chaînes de télévision
affichaient sur leurs écrans de façon continue, des petits
carrés rappelant aux spectateurs le comptage des jours de
captivité de leurs concitoyens otages des iraniens. En
signe de solidarité quelques américains moyens
développaient de plus en plus des attitudes d’adversité et
de xénophobie envers leurs concitoyens de confession
musulmane. L’enlisement dans lequel cette affaire
sem37 blait s’enfoncer, l’impasse à laquelle aboutissait toute
proposition sensée, la pression populaire qui ne cessait de se
renforcer, allaient contraindre le Président et l’acculer à se
rabattre sur la solution militaire.

Les hélicoptères survolaient l’immensité sablonneuse
du désert, navigant à basse altitude et en position serrée.
Ils avaient parcouru plus de la moitié de la distance qui les
séparait de l’endroit où les appareils devaient atterrir.
Les soldats inspectaient une dernière fois leurs
matériels et s’apprêtaient à prendre position pour le
débarquement. Les pilotes astreints au silence radio se
fiaient uniquement à leurs instruments de navigation pour
atteindre l’endroit retenu pour l’atterrissage, et suivaient
depuis un moment la direction nord-nord-ouest. Ils
communiquaient avec le reste de l’escadrille par des signaux
lumineux obéissant à un code précis. Vers cinq heures, les
pilotes commencèrent à réduire la vitesse de leurs
machines. L’atterrissage allait être imminent.
Deux hélicoptères étaient déjà au sol et des soldats s’en
éloignaient, quand tout à coup le troisième appareil
s’abattait lourdement et s’embrasait. Le feu se propageait
au second hélicoptère, très proche. Les soldats couraient
dans toutes les directions pour échapper aux explosions.
Certains se frottaient au sable et tentaient ainsi d’éteindre
les flammes qui entamaient leur uniforme. D’autres
regardaient hébétés leurs camarades brûler vifs, incapables de
leur porter secours.
L’opération " Rescue " tournait à la catastrophe.

Laurent Higgins hébété et horrifié regardait autour de
lui ses camarades courir comme des forcenés. Un des
hélicoptères s’élevait pendant un instant du sol, soulevant un
nuage de sable. Les soldats y accouraient, s’agrippaient à
ses flancs et s’efforçaient d’atteindre la plate forme. Les
autres hélicoptères suivaient le mouvement. Laurent
pen38 sait qu’ils allaient simplement manœuvrer pour s’éloigner
de l’endroit du sinistre. Occupé à secourir un de ses
compagnons gravement blessé, il relevait la tête, pour jeter un
nouveau coup d’œil sur le manège des hélicoptères et fut
surpris de les voir s’éloigner en un mouvement de vol
prolongé.
L’aube naissante, dénudait affreusement, les carcasses
des hélicoptères brûlés qui prenaient des formes étranges.
Des filets de fumée mourants s’échappaient de temps à
autre des carlingues calcinées. Le compagnon blessé de
Laurent ne finissait pas de geindre. Laurent le quittait un
instant pour inspecter les alentours, tout en réfléchissant à
ce qu’il devait entreprendre. Il était seul au milieu des
débris inutiles. Le jour commençait à poindre et la lumière
encore timide estompait déjà les ombres terrifiantes de la
nuit. L’endroit où ils se trouvaient se précisait de plus en
plus. C’était une immensité infinie de sable. Du sable
d’une couleur ocre à perte de vue. Les décombres des
machines disloquées se rapetissaient et prenaient des formes
misérables, inoffensives et dérisoires.
D’après les plans du vol, ils n’étaient pas loin de
Téhéran. Et pour s’orienter, ils n’avaient qu’à suivre la
trajectoire opposée à celle empruntée par les hélicoptères
partis en catastrophe. Il inspectait les lieux à la recherche
de ce qui pouvait lui être utile ou améliorer l’état de son
compagnon souffrant. Il retrouvait prestement ses réflexes
de soldat entraîné, habitué aux situations difficiles et
capable de survivre. Il se déplaçait vite et avec précautions.
Son inspection achevée, il retournait auprès de son
camarade blessé.

Le soleil malgré l’heure matinale précoce était, déjà,
haut et embrasait les lieux. Laurent suffoquait. Il tirait
derrière lui une sorte de brancard sur lequel était étendu
l’infortuné soldat blessé lors du crash de l’hélicoptère. Il
avait, à partir des restes des treillis ramassés ça et là,
fa39 briqué des sortes de harnais, qu’il avait amarré à ses
épaules, et qu’il avait noué de chaque coté du brancard, pensant
ainsi rendre sa tâche moins ardue. Il avançait difficilement
en s’épongeant machinalement le front. La sueur lui
brûlait les yeux. Il commençait à avoir soif, mais se retenait
d’utiliser l’eau que contenait sa gourde. Le trajet pouvait
être long et il fallait consommer le précieux liquide et les
quelques vivres dont ils disposaient avec beaucoup
d’avarice.
Les pensées se bousculaient dans sa tête, le présent se
mêlait aux souvenirs, il n’arrivait plus à fixer son attention
sur quelque sujet précis. Il s’entendait fredonner des
refrains, puis son esprit s’échappait ailleurs. Peut être
étaitce la chaleur qui le mettait dans cet état. Les scènes
défilaient à un rythme décousu, insensé. Il s’efforçait de
continuer à marcher malgré la fatigue, à tirer derrière lui le
brancard où son camarade se mourait.
Loin, devant eux, des tourbillons de sables s’élevaient
dans le ciel et semblaient venir à leur rencontre. Dans le
désert où il s’était perdu, les pasdarans qui allaient le
capturer, le trouvaient presque inconscient, les traits tirés et la
bouche en délire.

A Téhéran, à quelques kilomètres de l’endroit où les
avions américains avaient atterri, l’aube commençait à
poindre. Les fidèles s’étaient réveillés, se lavaient et se
préparaient à accomplir la première prière du jour.
La nouvelle du raid manqué avait été accueillie avec
colère. Une colère teintée de frustration, au goût amer.
Celle de n’avoir joué aucun rôle dans l’avènement de ce
triomphe. Une victoire offerte. Une victoire subie. Ce qui
augmentait la déraison des iraniens qui se sentaient spoliés
d’une action au cours de laquelle ils auraient pu croiser le
fer avec les impérialistes américains.
40 — "C’est la victoire du Bien sur les forces du mal, le
triomphe de l’Islam sur Satan. Dieu à puni les mécréants,
les infidèles" déclaraient pompeusement les autorités.
Mais cela n’apaisait que partiellement la raideur du
peuple. Des badauds s’étaient attroupés dans les
principales artères de Téhéran, scandaient des slogans hostiles aux
Etats Unis et brûlaient l’effigie de son Président et sa
bannière étoilée. Des cris hystériques montaient de la foule
qui menaçait de brûler l’ambassade américaine. La
capitale était en délire.

Rachid Tabari conduisait la jeep militaire avec brio. Ali
Mordavi qui commandait l’unité de pasdarans chargée de
se rendre sur les lieux du crash était assis à ses cotés. Il
paraissait nerveux et impatient.
Il n’y a pas si longtemps, Ali croupissait dans les
prisons du Shah. Recherché par les agents de la Savak, il
avait vécu, durant des mois, en paria. Arrêté, il subissait
plusieurs épreuves dont les séquelles resteraient à jamais
gravées dans sa mémoire. C’était en prison qu’il avait
connu Rachid, un brave garçon dont l’amitié avait
grandement aidé à rendre supportable son purgatoire. Rachid
l’avait soigné, nourri et réconforté. Plus tard, ils s’étaient
découverts des affinités communes et constataient qu’ils
partageaient les mêmes idéaux. Une fois libérés, ils
demeuraient ensemble, heureux de participer à l’éclosion
dans leur pays d’une nouvelle ère de justice, d’équité et de
tolérance.
Ali n’approuvait pas l’occupation de l’ambassade
américaine. Il ne voyait pas l’utilité d’une telle action. Les
maux de l’Iran lui étaient intrinsèques. Il était facile de
rejeter ses erreurs sur les autres. Il ne fallait pas que les
victimes d’hier s’érigent aujourd’hui en bourreaux et
rééditent les mêmes absurdités. La révolution était fragile et
les pôles du pouvoir étaient encore flous. Ceux qui
cherchaient à en contrôler les leviers étaient nombreux.
41 Pourquoi s’encombrer d’un problème qui risquait de
détourner tant d’efforts et de dispositions sincères et
bienveillantes et les orienter vers une action superflue et sans
influence réelle sur les changements en cours ?
Que pensait-on démontrer ?
En fait, pensait Ali, ces actions d’éclats irréfléchies et
sans lendemain plaisaient aux foules impétrantes et
inconscientes, assoiffées de gloire de pacotille, qui
travestissaient n’importe quoi en victoire et en triomphe et
auxquelles il est aisé d’inoculer toute sorte de balivernes.
Mais la révolution allait changer ces pratiques, propres à
un temps irrémédiablement révolu.
Du coude, Rachid effleurait légèrement Ali, absorbé
dans ses réflexions et perdu dans ses illusions, et lui
montrait du doigt quelque chose qui se mouvait avec difficulté
dans le désert.

Le convoi s’arrêtait à proximité du soldat américain et
de son camarade étendu sur une sorte de civière. Aussitôt
les pasdarans armés les encerclaient. Ils regardaient avec
hostilité ces infidèles qui avaient foulé le sol de leur patrie
en conquérants, en envahisseurs fanfarons, arrogants et
irrespectueux. Ils méritaient la mort. Ali ordonnait de
soigner le soldat blessé. Désormais lui et son compagnon
étaient les prisonniers de la révolution. C’est à Téhéran
qu’on déciderait de leur sort. On les fit monter à bord d’un
des véhicules et sur l’ordre d’Ali le convoi reprenait sa
route, en direction de l’endroit où les hélicoptères
américains s’étaient écrasés.
42





Mère Gabrielle, le visage avenant, toujours souriante
sous sa coiffe sévère, dirigeait depuis des années le
couvent des sœurs de l’ordre Sainte Thérèse. Comme ailleurs
dans les couvents l’atmosphère derrière les hauts murs de
l’enceinte, était feutrée, quelque peu mystérieuse pour un
étranger et empreinte de silence pesant. Officiant derrière
son bureau meublé avec simplicité, elle écoutait
attentivement Marie.
La jeune fille assise en face d’elle l’intriguait. Elle
semblait agir non par vocation, cela aurait du se passer
beaucoup plus tôt, et encore moins pour échapper à un
quelconque désespoir, la religieuse l’aurait tout de suite
soupçonné. Mère Gabrielle décelait toutefois dans le choix
de la jeune fille qui lui faisait face une volonté et une
conviction sincères à devenir religieuse.
Cette race, devenait rare, pensait mère Gabrielle.
C’était des jeunes gens de cette nature qui avaient jadis
contribué à l’âge d’or de l’église. Volontaires, pieux,
généreux, combatifs, passionnés, patients et courageux, ils
étaient envoyés au bout du monde évangéliser les adeptes
du paganisme, civiliser les sauvages, cultiver les terres
incultes, éduquer les ignorants et soigner les malades.
Aujourd’hui la foi ayant beaucoup régressé dans le cœur des
jeunes gens, leur bénévolat faisait désormais les beaux
jours des organisations caritatives et humanitaires. Le
besoin de croire avait cédé la place au besoin de comprendre
et de trouver des explications logiques et convaincantes.
L’église ne répondait plus à leurs préoccupations
profondes et la société permissive leur ouvrait les portes à toutes
les audaces.
43 Marie paraissait sereine. Mère Gabrielle était contente
de cette rencontre. Elle éprouvait déjà beaucoup de
sympathie envers sa future novice.

Marie passait, en compagnie de quelques amis, les
derniers jours de ses vacances à sauter comme une abeille
d’un endroit à un autre. Depuis longtemps, la vie des
religieuses l’attirait, et c’était beaucoup plus le don de soi qui
l’intéressait que celui de la foi. Il lui semblait qu’à
l’intérieur du couvent, derrière la muraille protectrice,
dans sa chambre fonctionnelle, elle se sentirait en paix.
Mère Gabrielle lui avait plu. Son initiation allait
commencer dans peu de temps. Elle devait s’y préparer et avait
hâte d’entamer sa nouvelle existence.
Sous les coiffes aux formes compliquées et les amples
soutanes aux plis innombrables secrets et anonymes,
Marie constatait qu’il s’y cachait souvent, des natures
vivaces, espiègles, spirituelles et gaies, dont la présence au
couvent semblait parfois impromptue et quelque peu
étrange. En leur compagnie, Marie arrivait à vaincre la
monotonie de l’existence trop réglée et pesante de la vie
des nonnes. Elle s’était liée d’amitié avec sœur Angèle,
une fille d’origine sarde, à la taille forte, le visage toujours
souriant avec des yeux pétillants de vivacité. Sœur Angèle
aimait rire et communiquer aux autres sa bonne humeur.
Entre les prières, les menus travaux domestiques, la
lecture et la méditation, il restait un temps infini qui coulait
paisiblement dans la solitude et le silence. La patience
déployée par Marie au temps de son noviciat et même
après, semblait se relâcher et faiblir.
La décision de la mère supérieure de l’envoyer au
Pakistan, dans les camps des réfugiés afghans, venait à point
pour vaincre une nouvelle fois ses incertitudes et son mal
de vivre. Sœur Angèle faisait également partie du groupe
de sœurs qui allaient partir au Pakistan, et cela augmentait
la joie de sœur Marie et son désir de découvrir ce pays.
44 Avant de rejoindre le Pakistan, les religieuses devaient
passer par Rome, pour une entrevue avec un haut
dignitaire du Vatican, un archevêque croyait comprendre sœur
Marie.
Le vol jusqu’à Karachi puis Islamabad avait été long, et
le film projeté dans la cabine n’avait pas retenu son
attention. Lorsqu’on voguait à trente milles pieds au-dessus de
la terre, dans l’atmosphère éthérée, un film de sciences
fiction avec des soucoupes volantes et des stations
orbitales avait peu de chance d’accaparer l’intérêt des passagers
ou d’éveiller leur curiosité pour suivre les péripéties de ses
fades héros.
A cette altitude l’esprit de sœur Marie vagabondait
plutôt autour de belles hôtesses aux jambes galbées et de
religieuses grossièrement fagotées. Elle ne savait plus, en
épiant du coin de l’œil les mouvements élégants et
plaisants des premières et leur évolution diaphane dans l’étroit
couloir de la cabine, si elle aimerait encore ces
maquillages discrets, qui d’un trait faisaient ressortir le contour
d’une paupière ou celui des lèvres, si elle aimerait porter
ces jupes moulantes légèrement au dessus des genoux, ces
bas en soie qui crissaient avec douceur sous la peau, et ces
escarpins mi talons légers et confortables.
Bien sûr elle avait fait ses vœux définitifs, et pareils
errements ne devaient guère effleurer son esprit. Mais qu’y
pouvait-elle ?

Elle se rappelait cette cérémonie, plutôt curieuse, qui
précédait son admission au sein de l’ordre des sœurs
Sainte Thérèse, au cours de laquelle on l’obligeait à
demeurer couchée sur le ventre, les bras en croix, la joue
posée contre le marbre glacé qui couvrait le sol, et subir
avec patience les étapes qui allaient faire d’elle sœur
Marie. Elle ressentait que pour Dieu, ces solennités avaient
peu d’importance, l’essentiel était la foi, la pureté de
l’être, et pareilles mises en scène imaginées par les
hom45 mes et supposées entourer ces cérémonies d’une aura de
mysticisme, lui paraissaient inutiles.
Elle imaginait les hôtesses de l’air, descendre l’espace
d’une escale, dans les hôtels luxueux, et se prélasser dans
leur bain mousseux, se préparer pour dîner et pour passer
une soirée agréable. Mais elles devaient peut être aussi
s’ennuyer de voir se répéter à chaque fois les mêmes
scènes, à passer une partie de leur vie dans les décors
anonymes et impersonnels des chambres d’hôtels, à se
lever à des heures impossibles, et ne plus savoir s’il faisait
nuit ou si c’était l’aube. La voix mielleuse et caressante de
l’une d’elles ronronnât soudain dans le microphone pour
annoncer l’atterrissage imminent à Karachi, et priait les
passagers à destination d’Islamabad de rester à bord de
l’avion. L’escale allait durer environ une heure.

L’aérogare d’Islamabad grouillait de monde. Sœur
Marie pensait que dans aucun autre endroit au monde
l’anonymat et le désintérêt pour ses semblables, n’était
aussi éloquent que dans les aéroports. Les gens se
croisaient, se bousculaient dans une mutuelle et désolante
ignorance. Surtout dans ces pays lointains ou la probabilité
de rencontrer un visage familier était si rare. A part les
uniformes qui situaient pour le voyageur le policier, le
douanier ou la religieuse, on pouvait côtoyer une nuée
d’êtres, sans le moindre soupçon quant à leur importance
ou à leur personnalité.
Père Jason qui attendait le groupe des sœurs, avait aidé
à écourter et à faciliter les formalités d’usage pour leur
entrée au Pakistan. Il restait quelques cent cinquante
kilomètres à parcourir avant d’arriver à Peshawar leur
destination finale.

D’habitude, le docteur Girot était secondé dans son
travail par des infirmières de la Croix Rouge Internationale
ou par des infirmières bénévoles. Il était rare que des
reli46 gieuses participent de façon aussi étroite au travail des
équipes médicales sauf s’il s’agissait de sœurs résidantes
dans le pays.
Celles qui l’aidèrent l’autre nuit à opérer les
moudjahidines arabes et qui l’accompagnaient en Afghanistan
avaient, elles aussi, bénéficiées de l’aval des autorités
religieuses dont elles dépendaient pour faire partie de
l’expédition.
A maintes reprises, il avait observé, sœur Marie et se
rappelait avoir gardé une impression confuse et gênée à
vouloir la connaître et comprendre les raisons qui l’avaient
poussé à devenir nonne. Elle semblait si différente des
autres religieuses, et paraissait renfermer en elle quelque
chose d’indéfinissable et d’insaisissable.

Le départ pour l’Afghanistan était décidé pour la fin du
mois. Le docteur Girot avait préparé, à partir des
informations fournies par Souleimen sur l’état de ses camarades
blessés, une liste d’instruments et de médicaments qu’il
jugeait nécessaires pour les soins qu’il était appelé à
prodiguer. Dans la pièce des consultations, plusieurs grosses
caisses en fer et des cartons de taille moyenne remplies de
bouteilles de sérums et de vaccins, étaient entassés, prêts à
être transportées de l’autre coté de la frontière. Le docteur
Girot devait également passer à l’hôpital central de
Peshawar chercher plusieurs médicaments entreposés dans les
réfrigérateurs et dont le transport nécessitait un soin
particulier.
Ils quittèrent Peshawar le lundi au soir. Ils avaient
entassé les cartons et les caisses en fer dans les pick up et
s’étaient embarqués avec Souleimen et deux
moudjahidines à bord d’un véhicule tout terrain qui prit la tête du
convoi. Ils devaient atteindre les limites de la province de
Ghour au nord de Qandahar où les moudjahidines avaient
installé plusieurs camps dissimulés dans les montagnes.
Ces postes retranchés leur permettaient de se retirer en
47 toute impunité chaque fois qu’ils lançaient des attaques
contre l’occupant russe.
La route était dangereuse. Plusieurs districts et sous
districts étaient sous le contrôle des troupes soviétiques et
leur convoi risquait en chemin de rencontrer une de leur
patrouille. Pour éviter les lignes ennemies, Souleimen et
ses amis étaient contraints d’abandonner les véhicules qui
leur avaient permis jusque-là d’effectuer une partie du
trajet, et de continuer leur voyage à cheval à travers les
montagnes et les plateaux. Leurs bagages étaient
transportés à dos de mulets. Ils se déplaçaient surtout la nuit. Les
moudjahidines évoluaient en ces lieux inhospitaliers avec
une aisance telle qu’ils semblaient tout connaître de ces
montagnes. Ils savaient reconnaître les cris des animaux
qui les habitaient et ceux des hommes qui tentaient de les
imiter pour dérouter l’ennemi. Souvent, ils s’arrêtaient,
tâtaient la terre, tendaient l’oreille, humaient le vent, puis
se relevaient et avançaient prudemment à pied pendant un
moment, enfin confiants ils remontaient en selle et
faisaient signe aux autres de les suivre.

Le docteur Girot ne savait pas à quel moment précis ils
avaient rejoint l’Afghanistan. L’itinéraire compliqué
emprunté par les moudjahidines virait dans des directions
éparses, si bien qu’il était difficile de savoir dans quelle
région on évoluait. Le chemin parcouru sinuait entre
montagne et plateaux dénudés et désolants. Pendant le jour, on
était saisi de vertige devant la beauté sauvage de ces
contrées. La terre vierge, la nature à l’état brut, étrangère à
tout asservissement et à toute profanation. Le regard
s’étendait vers des espaces d’une immensité majestueuse
et se perdait à la recherche de la ligne d’horizon, lointaine
et inaccessible. Le docteur Girot ébahi par une telle
splendeur ne pouvait s’empêcher de penser aux villes en
occident, où le regard de l’individu était prisonnier, se
heurtant perpétuellement au béton et à la grisaille.
48 Au loin, au pied de la montagne s’étendaient à perte de
vue les champs de pavot, parsemés de fleurs d’un mauve
bleutée. Fleurs traîtresses qui sous le manteau de leur
innocence et de leur fragilité désarmante cachaient
savamment les démons dévastateurs de leurs fruits
interdits et les méfaits de leurs paradis artificiels.
Les moudjahidines riaient sous cape alors que
Souleimen s’attardait à expliquer aux étrangers les étapes que
subissait la plante avant d’être transformée en drogue. Les
gens du pays en consommaient, mais avec sagesse et rares
étaient ceux qui tombaient dans les pièges de la
dépendance et dans les abîmes de ses dérèglements. Beaucoup
de familles vivaient de cette culture, dont les produits sont
très prisés en occident et ailleurs. Bien sûr ils en tiraient
des miettes en comparaison aux profits énormes réalisés
par les trafiquants qui veillent sur ce négoce, mais cela
leur suffisait pour survivre. Les soldats soviétiques
s’initiaient de plus en plus à la consommation de ce
dangereux hallucinogène, encouragés d’ailleurs par les habitants
du pays qui ne rataient pas d’occasions pour leur en offrir.
Et au rythme ou les choses avançaient, l’armée rouge en
Afghanistan, serait bientôt composée de loques humaines
et de grabataires faciles à vaincre et à écraser.
Au Général Hiver imbattable et invincible qui avait mis
à genoux des armées prestigieuses et dont les russes
s’enorgueillirent, les afghans allaient promouvoir, à leur
tour, le pavot au rang de Général irrésistible et vengeur.
Cela expliquait, peut être le rire sournois et rusé que tout à
l’heure le docteur Girot avait surpris sur les traits des
moudjahidines.
Leur convoi s’arrêtait souvent dans des grottes, dont
l’accès était obstrué par de grosses pierres, d’arbustes et de
buissons, devenait presque impossible à en déceler
l’existence. Ces grottes étaient assez vastes et il y régnait à
l’intérieur une fraîcheur agréable qui aidait à oublier la
fournaise qui embrasait, pendant le jour, ces régions. Ils y
49 trouvaient de l’eau emmagasinée dans des outres en peau
de chèvre et des vivres, composées en général de graisse
animale et de viande séchée, entreposées dans des pots en
terre. Après y avoir puisé ce dont ils avaient besoin, ils
prenaient soin de recouvrir ces pots, avec des feuilles
d’arbres dont on fermait hermétiquement l’ouverture avec
de l’argile. Ces pots étaient ensuite dissimulés dans les
orifices inaccessibles, formées par les parois de la grotte, à
l’abri des prédateurs. Les guides qui les accompagnaient,
préparaient avec de la farine emmenée de Peshawar dans
des petits sacs, des galettes succulentes qu’ils faisaient
cuir sur des pierres chauffées à blanc et qu’ils mangeaient
encore brûlantes. Après le déjeuner, tout le groupe se
reposait et tentait de récupérer des forces en attendant le
crépuscule pour continuer le trajet.
Souleimen profitait de ces moments de détente pour
prendre des notes sur un carnet minuscule aux pages
gribouillées d’une écriture presque indéchiffrable. Il
psalmodiait par la suite quelques sourates du Coran puis
s’abandonnait, lui aussi, au sommeil. Il se réveillait
immanquablement lorsque le soleil était au zénith, faisait ses
ablutions et guidait ses camarades alignés derrière lui pour
la prière du midi.
Il arrivait parfois que la grotte soit envahie de
moudjahidines qui s’y cachaient ou qui s’y arrêtaient avant de
rejoindre une nouvelle destination. On les surprenait, leurs
armes entreposées dans un coin de la grotte, assis en cercle
sur des peaux de moutons usées. A les regarder ainsi, on
était loin de penser qu’il s’agissait de gens traqués, s’il n’y
avait de temps à autre ce bourdonnement à peine audible,
en raison de l’épaisseur des parois de la grotte, des avions
qui tournoyaient comme des rapaces au-dessus de leurs
têtes, en survolant la montagne à leur recherche. Ces
retrouvailles fortuites entre des compagnons d’armes,
empreignaient l’atmosphère d’une gaieté et d’une humeur
réconfortante qui faisaient oublier la fatigue et
50 l’incongruité des lieux, et effaçaient momentanément la
tristesse et le découragement de quelques-uns. On
s’échangeait les nouvelles et on se confiait des messages à
remettre aux familles si des fois on parvenait à approcher
les villages sans danger. On troquait également les trésors
de guerre : des montres, de l’argent, des bracelets, des
brodequins et parfois des bagues et des colliers en or,
ramassés sur les cadavres des soldats soviétiques ou
confisqués aux prisonniers.

Depuis des jours qu’ils partageaient la même existence,
il semblait à chacun, qu’une barrière opaque et difficile à
franchir se dressait entre les uns et les autres.
— Etait-ce la religion, l’éducation, la culture ou tout
simplement la fatigue ou encore le sentiment du danger
qui faisaient que chacun se renfermait sur lui-même,
comme un mollusque en péril qui se réfugie dans sa
coquille, qui soumettait le groupe à cette convivialité
difficile ? Peut être était ce en raison de tout cela à la fois,
pensait sœur Marie. Pourtant tous faisaient de leur mieux
pour débrider l’atmosphère lourde qui régnait entre eux. Et
chacun s’employait de son coté à la rendre plus attrayante.
Les afghans offraient les premiers pains cuits aux
religieuses, Souleimen de son coté réservait au médecin la
meilleure couche. Les sœurs s’échinaient à rendre les lieux
plus propres et le docteur Girot ne cessait de mettre en
garde tout le monde contre les coups de soleil et contre les
efforts excessifs qui à cause de l’altitude pouvaient
susciter des effets indésirables.
La nuit lorsqu’ils s’aventuraient dans les sentiers
difficiles qui couraient à travers la montagne, les guides
traînaient un peu le pas pour permettre aux religieuses de
les suivre. Ils s’arrêtaient même parfois prétextant une
quelconque excuse pour leur donner le temps de respirer.
Le docteur Girot qui surveillait constamment les mulets
transportant ses instruments et ses médicaments était
sen51 sible à cette attitude courtoise et délicate insoupçonnable
chez ces individus aux traits fermés et aux manières
apparemment abruptes. Souleimen qui fermait la marche avec
deux autres afghans, gardait lui aussi un œil éveillé sur les
mulets. Ces animaux uniques pour escalader de telles
hauteurs et supporter des charges aussi lourdes pouvaient à la
moindre frayeur ruer dangereusement, perdre l’équilibre et
basculer corps et biens dans le vide. Il regardait le docteur
Girot marcher devant lui et admirait intérieurement son
courage et sa détermination. Ce dernier n’avait pas hésité à
s’embarquer dans cet inconnu qui l’attendait. Souleimen
avait observé la patience et la méticulosité que le médecin
avait déployées, tout au long de la semaine qui précédait
leur départ, pour préparer ses cartons et ses caisses et faire
l’inventaire de tout ce dont il aurait besoin une fois de
l’autre coté de la frontière. Les questions qu’il posait de
temps à autre à Souleimen, indiquaient le sérieux du
médecin, son engagement et l’intérêt qu’il trouvait à aider ces
inconnus qui lui demandaient secours.
Il symbolisait un peu pour Souleimen la réussite de cet
Occident lointain. Un Occident qui avait jeté aux
oubliettes et aux orties les guerres successives et les désaccords
qui jalonnent son histoire, pour consacrer tous ses efforts à
assurer aux générations futures le bien être et l’espoir
toujours renouvelé d’une société sans cesse en amélioration.
Cet Occident semait ainsi dans l’esprit de ses enfants des
valeurs performantes telles l’honnêteté, le respect d’autrui,
la compétitivité, dont les fruits mûris offraient des
résultats magnifiques. L’épanouissement des individus et le
règne de la liberté permettaient ainsi à l’intelligence de
l’homme d’explorer tous les domaines sans tabous ni
interdits. Les institutions n’intervenaient que pour freiner
certains dépassements ou quelques excès qui pouvaient
menacer la société et altérer ses précieux acquis.
Ailleurs, pensait Souleimen, on balisait d’abord, on
obstruait les chemins, on déterminait les limites, on
énu52 mérait des interdits, et les marges étroites autorisées
amenaient les gens à vivre dans une léthargie perpétuelle,
improductifs, sans initiative, accrochés comme des larves
aux pans d’autrui.

Plusieurs jours après avoir quitté Peshawar, ils
arrivaient à l’orée des premières agglomérations de la
province de Ghour. Les concentrations des moudjahidines
étaient éparpillées à travers un quadrilatère situé entre le
nord de la province de Helmand, de celles d’Oruzgan et de
Ghour. C’était à partir de ce carré que les moudjahidines
lançaient leurs attaques contre les Soviétiques, harcelant
leurs troupes et opérant souvent des incursions jusqu’à
Kaboul qu’ils atteignaient en empruntant les sentiers
difficiles qui passaient soit par Wardak soit par Ghazni, et où
ils se repliaient ensuite en toute sécurité dans ces bunkers
naturels inviolables creusés dans la roche. Les
moudjahidines y cachaient leur armement, leur prisonnier et leur
butin de guerre.
Sœur Marie avait mal aux pieds. Elle n’avait jamais
autant marché. Heureusement sa longue soutane la protégeait
des écorchures des plantes qui barraient parfois le chemin
et surtout des piqûres des insectes. La peau de ses mains
avait quelque peu durcit. Sœur Angèle paraissait en
meilleur état qu’elle. Elle avait apporté quelques
transformations à son uniforme, en utilisant sa coiffe
comme un turban à la manière dont les afghans ceignaient
leur tête, et en abaissant les bouts de chaque coté pour
cacher sa nuque.
Le rythme de leur marche et les mets sobres qui
composaient leur nourriture ne paraissaient avoir aucun effet
sur elle. Les afghans semblaient apprécier la bonne
humeur de cette grosse fille qui ne se lamentait jamais et qui
ne cessait de les harceler après les repas pour apprendre
les rudiments de leur langue dont certaines sonorités,
qu’elle trouvait du mal à prononcer, les faisaient rire. Elle
53 dormait comme un loir nullement incommodée par la
rugosité des peaux sur lesquelles elle s’allongeait ni par la
dureté du sol sur lequel les couches étaient posées.

L’arrivée du groupe de moudjahidines accompagné du
médecin et des deux religieuses, suscitait dans le camp, un
remue ménage inhabituel. Les hommes accouraient de
partout pour souhaiter la bienvenue à Souleimen et à ses
amis, et pour recueillir des nouvelles fraîches. Certains
s’affairaient déjà à décharger les mulets et à entreposer
leurs précieux paquets à l’intérieur de l’humble demeure
où l’on soignait les blessés. Souleimen était entouré de
moudjahidines qui semblaient lui exprimer leur gratitude
pour ce qu’il venait d’entreprendre pour atténuer la
souffrance de ses camarades blessés. Il demandait à ses amis
de veiller à ce que le docteur Girot et les deux religieuses
puissent se laver et se reposer avant de commencer leur
travail.
Dans l’aire de la maison aménagée en salle de soins, il
y avait de nombreux blessés, étendus à même le sol, aux
plaies recouvertes d’un bout de tissu de fortune taché de
sang croûté. Certains étaient inconscients sous l’effet de
l’opium qu’on leur inoculait pour apaiser leur douleur.
D’autres chez qui la drogue ne semblait plus avoir d’effets
mordaient avec force dans un bout de bois placé entre
leurs lèvres pour les empêcher de crier lorsque les
souffrances devenaient insupportables. Leurs cris amplifiés par
l’écho montaient atroces et lugubres. Parmi eux le docteur
Girot constatait la présence de beaucoup d’arabes en état
critique. Il y avait également des blessés russes, dont deux
pilotes souffrant de nombreuses fractures. Les brûlés
étaient isolés dans un coin et il y avait constamment
quelqu’un qui éventait leurs corps à l’aide d’une branche
feuillue pour éloigner les insectes des chairs vives
mutilées par le feu.
54 Son bref coup d’œil sur les lieux, l’édifiait
grossièrement sur le volume de travail qu’il était appelé à accomplir
dans des conditions encore plus difficiles que celles de
Peshawar.
Il entamait sa tâche avec célérité et courage. Il
commençait d’abord par isoler avec de longs draps la partie
réservée aux blessés qu’il divisât en compartiments
séparés. Il installait ensuite, toujours en utilisant des draps
qu’il prit soin de nettoyer et de désinfecter, une chambre
en forme de parallélépipède hermétique, entièrement
recouverte à l’intérieur de minces feuilles de plastique, et
qu’il entendait consacrer aux interventions chirurgicales.
Pendant plusieurs semaines il soutint avec les deux
religieuses un rythme de travail épuisant, opérant de
nombreux blessés et suivant consciencieusement l’état
d’amélioration de ceux installés en réanimation. C’était
essentiellement les brûlés qui accaparaient le plus gros de
son temps. Le napalm, contenait des substances chimiques
qui occasionnaient à ceux qui en étaient atteints, des
dégâts indescriptibles. La peau se consumait et les chairs
entamées se recouvraient de pue et devenaient des plaies
difficiles à traiter. Le docteur Girot bouleversé par leur
état prodiguait ses thérapies aux pauvres patients, avec un
soin infini.
Les deux religieuses observaient de leur coté un
dévouement illimité et s’acquittaient à merveille des tâches
qui leur étaient confiées. Elles assuraient en plus de
l’assistance qu’elles apportaient au docteur Girot lorsqu’il
opérait, de nombreuses autres activités.
Ainsi, elles suivaient avec une attention particulière
l’état des malades, changeaient à intervalles réguliers leurs
pansements, faisaient les piqûres et leur apportaient aux
heures indiquées les médicaments prescrits. Sœur Marie
dressait également une sorte de fichiers, où figurait, les
soins reçus et les améliorations ou les faiblesses
enregis55