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Au-delà

De
254 pages

La vie de Gabriel bascule le jour où un ange lui demande son aide car l’équilibre du monde est en péril. Franchira-t-il les portes du Paradis et de l’Enfer pour le rétablir ?


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-12961-9

 

© Edilivre, 2016

Chapitre 1

Adèle l’attendait sur le trottoir, devant l’allée menant à la maison, la main en visière pour se protéger les yeux de la lumière. Elle le faisait depuis toujours, avec cette même angoisse maternelle. Elle se rendait bien compte que Gabriel était adulte. Pourtant, cette vague inquiétude l’envahissait toujours à l’heure où il devait rentrer. Elle l’aperçut au coin de la rue et poussa le même soupir de soulagement que la première fois qu’il s’était rendu seul à l’école.

Gabriel n’était pas comme les autres garçons. Son chien restait dans le jardin et il utilisait sa canne de manière mécanique. Il était encore à une bonne vingtaine de mètres et lui souriait. Elle lui rendit son sourire par réflexe. Gabriel avait quelque chose de différent, quelque chose de plus. Cependant, elle était incapable d’expliquer cette sensation étrange qu’elle ressentait en sa présence.

Il l’embrassa sur la joue pendant qu’elle lui prenait sa besace, avant de courir vers la barrière séparant l’allée du jardin où Virgile l’attendait en jappant. C’était un grand labrador de six ans, calme et affectueux. Gabriel l’adorait. Après un moment de jeux, il entra dans la cuisine, le chien trottinant sur ses talons.

– Alors, cette journée ? s’informa-t-elle pendant qu’il prenait place à table où trônait une grande tasse de lait glacé.

– Il y avait une nouvelle, annonça-t-il en caressant la tête de l’animal.

Sa compagnie durant la journée lui manquait. D’un autre côté, être seul démontrait qu’il pouvait être autonome. De plus, il se voyait mal l’avoir avec lui dans les auditoires de l’université.

– Comment s’appelle-t-elle ?

– Aloïse. Je trouve bizarre qu’elle arrive au début du mois de mars.

– Bah ! Elle vient peut-être de l’étranger.

Il sourit. Adèle avait fini sa vaisselle et vint s’asseoir en face de lui. Elle le dévisagea du coin de l’œil. Il devenait de plus en plus beau : il avait des cheveux blonds courts et des yeux bleus cachés derrière une paire de lunettes de soleil rectangulaires. Il restait cependant petit et frêle. Ses pensées dérivèrent vers sa mère.

– Tu es songeuse ? demanda-t-il d’une voix douce et grave, en posant une main sur la sienne.

– Non… Non, le rassura-t-elle un peu trop précipitamment.

– Je sais, il sera bientôt temps d’aller les voir.

Il vida sa tasse d’un trait et se leva en silence. Il replia sa canne et la posa sur la commode du couloir, avant de s’élancer dans les escaliers. Il s’arrêta à mi-chemin, se retourna et cria :

– Au fait, Olivia a besoin de cours d’anglais.

– Je suppose qu’elle dîne avec nous ce soir…

Il lui sourit d’un air entendu.

Adèle avait toujours voulu qu’il utilise la pièce du rez-de-chaussée pour y installer sa chambre. Il avait toujours refusé, préférant la tranquillité du premier étage. Il s’y sentait bien avec la petite salle de bain attenante. La pièce restée libre était devenue un bureau pratique et convivial. Il ôta sa chemise et passa un T-shirt propre, avant de descendre dans le petit jardin, où il se laissa tomber dans l’herbe tendre. Son chien s’installa à côté de lui et posa la tête sur son bras. Ils profitèrent d’un petit quart d’heure de repos avant d’entendre le rire sonore d’Olivia et de Luc, le mari d’Adèle.

– Ah ! Gabriel, tu es là ! Encore à bailler aux corneilles alors que le travail t’attend ? Il peinait à prendre un air sévère et cela les fit éclater de rire. Luc n’avait aucun don pour la comédie.

– J’étais certain que la présence de cette délicieuse demoiselle me motiverait, répondit Gabriel avec un sourire.

Olivia rougit tandis que Luc l’aidait à se relever et à s’épousseter. Les jeunes gens se rendirent ensuite dans le bureau.

Olivia était arrivée d’Italie quelques années auparavant. N’ayant aucune affinité avec les langues, elle avait beaucoup de mal avec ses cours d’anglais et demandait régulièrement l’aide de Gabriel. Celui-ci profita de sa concentration pour compléter le syllabus électronique enregistré sur son preneur de notes. À première vue, on n’apercevait qu’un clavier compact d’ordinateur portable classique épais de deux centimètres. En y regardant de plus près, on distinguait, sous le clavier, un afficheur en braille et quelques boutons de commande sur les côtés. Cet outil performant permettait à Gabriel de rédiger un texte, sauvegardé sur l’appareil, et d’enregistrer les cours via le magnétophone intégré. S’il n’avait pas envie de lire l’information via l’écran en braille, l’outil la lui transmettait vocalement. Par sécurité, il connecta son appareil à l’ordinateur de Luc pour y enregistrer ses documents de la journée. Grâce au mode « Terminal Braille », il trouvait son chemin parmi les différents fichiers en lisant l’information avec ses doigts sur l’écran. Cette combinaison d’outils lui permettait d’accéder à toutes les informations, comme les voyants. Son excellente mémoire aidant, il possédait ainsi tous les atouts pour suivre une scolarité normale et la réussir. Olivia leva la tête et l’observa. Elle avait toujours été fascinée par cet engin. À le voir le manipuler avec autant de dextérité, le doute l’envahit une fois de plus, juste une seconde. Il tourna son visage vers elle et sourit. Prise de court un instant, elle secoua ensuite la feuille devant le nez de Gabriel :

– Pourquoi ce mot-là est avant l’autre ?

– Tu pourrais me lire la phrase ? demanda-t-il en souriant.

– Oh ! Excuse-moi ! s’écria-t-elle confuse.

Il entendit un rire étouffé. Adèle devait avoir suivi la scène de loin. Il se mit à rire aussi.

– Ce n’est pas grave. Je suis aveugle depuis ma naissance alors pourquoi je t’en voudrais ? Ce serait plutôt à mes parents ou bien à Dieu, s’il existe, que je devrais me plaindre.

– Ouais, il passerait un sale quart d’heure, s’exclama Olivia en frappant le poing dans la paume de sa deuxième main ouverte.

Adèle leur annonça que le dîner était servi et cette déclaration fut accueillie avec enthousiasme.

Gabriel raccompagna ensuite son amie sur le pas de la porte. Elle l’embrassa sur la joue en le remerciant pour son aide. Il ne referma la porte que lorsqu’elle eut disparu au coin de la rue. Était-ce une coïncidence ou un hasard ? se demandait Luc à chaque fois. Il posa la question à sa femme une fois couchés.

– J’ai déjà remarqué aussi, répondit-elle à voix basse, en fermant le livre qu’elle était en train de lire. Peut-être que tous les aveugles ont ça ? hasarda-t-elle après un court silence.

– J’en doute. Ce gamin est étrange, marmonna Luc en fixant le plafond.

– Ça t’étonne ? Après ce qu’il a vécu ? lui demanda-t-elle sur la défensive.

– Tu as raison, admit-il pour la calmer, mais je continue de penser que ce gamin a un truc qui cloche. Plus il grandit, plus je le pense.

– C’est à cause de sa mère, lâcha-t-elle sur un ton agressif.

Il la fixa un instant sans mot dire, se retourna et éteignit la lumière.

Le lendemain, entre deux cours, Gabriel était en grande discussion avec quelques amis lorsqu’on lui tapota l’épaule.

– Je peux te parler ?

– Bien sûr, Aloïse.

Kamal, son meilleur ami, l’attira vers lui pour lui murmurer :

– Il y a un truc bizarre chez cette fille…

Gabriel hocha la tête et la suivit.

– Et ben dis donc, elle ne perd pas de temps celle-là, siffla Olivia en croisant les bras.

– Jalouse, susurra l’un des garçons goguenard.

– Espèce de débile, qu’est-ce que tu racontes ? répliqua Olivia.

– Tu rougis, remarqua le même jeune homme.

– Même beaucoup, renchérit Kamal.

– Qu’est-ce que vous avez tous aujourd’hui ? Vous vous êtes mis d’accord pour m’emmerder ou quoi ? lança-t-elle avant de les quitter en poussant un juron en italien.

Ils se mirent à rire.

– Elle est amoureuse, chantonna Kamal un grand sourire aux lèvres.

Gabriel revint quelques minutes plus tard dans l’auditoire. Kamal était déjà installé et lui avait gardé sa place habituelle, près de la sortie, côté couloir. Il replia sa canne, la posa sur le banc avant de saisir son preneur de notes. Le professeur démarra le cours d’histoire contemporaine, son préféré.

– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? lui souffla Kamal.

– Elle m’a demandé de lui prêter mes notes et si on pouvait discuter, un jour.

– Olivia a peut-être raison…

– De quoi tu parles ?

– De rien.

Kamal griffonna quelques mots sur une feuille quadrillée :

– Pourquoi elle te demande tes notes à toi ?

– Peut-être qu’elle sait lire le braille, pouffa-t-il. J’ai un logiciel qui permet d’imprimer mes notes sur papier.

– En braille ?

– Même toi tu pourrais les lire, andouille !

Ils rirent sous cape avant de recouvrer un semblant de sérieux. Kamal n’en démordait pas :

– Cette fille n’est pas nette. Elle veut quelque chose de toi. Ce furent ses derniers mots avant que le professeur ne leur adresse une remarque acerbe.

À la fin de la journée, Aloïse vint lui déposer un baiser sur la joue, ce qui fit enrager Olivia.

Il ramena ses notes le jour suivant. Aloïse le remercia d’une voix douce et lui promit de les lui rendre aussi vite que possible, avant d’aller s’asseoir quelques rangs devant lui dans l’auditoire.

– N’empêche qu’elle est canon, commenta un jeune homme à voix basse en suivant ses courbes du regard.

– Et si tu me la décrivais ?

– Elle est assez grande, les cheveux… presque rouges, qui lui arrivent jusqu’au milieu du dos, des yeux verts super brillants. Elle porte une minijupe noire, des sandales à hauts talons et une blouse à fleurs, avec un très joli décolleté. Canon, quoi.

– Ça sonne bien. Je te conseille néanmoins de changer de sujet. Ta copine arrive.

Le jeune homme le remercia, un peu surpris. Sa copine fit en effet irruption, le saisit par la main en lui disant de se dépêcher, car leur cours allait commencer. Gabriel s’installa. Kamal arriva peu après hors d’haleine et s’assit devant lui, le plus discrètement possible.

– Je vais tuer Ahmed, chuchota-t-il furieux après avoir étouffé un juron.

– Il n’avait pas entendu son réveil ?

– Le couillon !

Kamal était l’aîné d’une famille de six enfants et c’était à lui que revenait la tâche ingrate de faire en sorte que tout le monde soit prêt à l’heure pour partir à l’école. Ahmed, son frère âgé de douze ans, était dans sa période « ado rebelle » et oubliait souvent de mettre son réveil en marche. Rien ne pouvait davantage énerver son aîné, pour qui la ponctualité devait presque faire l’objet d’un article dans la Constitution.

Gabriel était concentré sur la nouvelle venue et écoutait le professeur d’une oreille distraite. Malgré son handicap, il percevait le monde autour de lui sous la forme d’ombres légères et ondulantes, comme formées de nuages ou de fumée. Aucune d’elles n’était précise et pourtant, avec le temps, toutes étaient devenues identifiables. Il distinguait le professeur qui expliquait un concept à l’aide de grands gestes. Quelques élèves semblaient trouver leur téléphone bien plus intéressant, tandis que d’autres prenaient scrupuleusement note de chaque mot prononcé. Kamal se gratta la tête. Cela signifiait qu’il n’y comprenait rien. Gabriel soupira. Sa plus grande frustration était de ne distinguer aucun visage, aucune couleur, aucune texture. Ni tout à fait aveugle, ni voyant, cette position intermédiaire n’était pas toujours facile à assumer. Il devait parfois « prouver » qu’il était aveugle. Il avait dès lors adopté les attitudes et les réactions attendues par son entourage, afin d’éviter de se faire remarquer. Les gens l’acceptaient de cette manière. Cette forme de perception lui permettait de se déplacer sans difficulté, où qu’il soit. D’Aloïse émanait par moments une aura dorée, qui tranchait avec le monde terne qui l’entourait. Kamal n’avait pas tort… Il se promit de la surveiller encore.

Samedi, il se leva tôt. La journée s’annonçait belle. Après un copieux petit déjeuner, Luc et lui montèrent dans la voiture.

– Tu es sûr que tu veux y aller ?

– Je ne vais la voir qu’une fois par an, assura Gabriel d’une voix tranquille.

– Elle ne te reconnaît même pas, lui rappela Luc d’un ton bourru.

– Qu’importe.

Une demi-heure plus tard, ils arrivèrent dans un parc entourant une grande bâtisse blanchie à la chaux. Ils montèrent les marches du perron et croisèrent une infirmière toute vêtue de vert qui les salua. Luc guida le jeune garçon au sixième étage, au bout d’un couloir aux murs immaculés. Il le quitta à la porte de la chambre soixante-deux et alla s’asseoir dans la salle d’attente.

Gabriel posa une main ferme sur la poignée de la porte, malgré son cœur qui battait à tout rompre. Il se glissa dans la pièce minuscule au mobilier spartiate : un lit d’une personne, une petite table, un tabouret et un minuscule évier dans le coin près de la fenêtre.

– Maman ? murmura-t-il.

Elle lui tournait le dos et ne répondit pas. Elle était assise sur le lit et regardait par la fenêtre. Ses cheveux longs et blancs étaient noués en une vague natte. Il fit un pas dans sa direction et l’appela à nouveau, tout bas, comme s’il s’adressait à un chat effrayé. Après une troisième tentative, elle tourna la tête dans sa direction et se mit à marmonner des mots incohérents.

– C’est moi, Gabriel, ton fils, s’annonça-t-il toujours dans un murmure, en posant une main sur le lit.

Ce fut à ce moment-là qu’elle se mit à hurler de terreur. Elle se jeta à bas du lit, s’agenouilla devant le crucifix qui pendait au mur, à côté de la fenêtre et se mit à prier en tremblant de tous ses membres. Elle parlait si vite qu’il ne comprenait rien à ce qu’elle disait. Il voulut l’approcher et contournait le lit. Elle se remit à hurler :

– Seigneur ! Protégez-moi de cet enfant ! Il porte la marque du diable !

Elle brandit un chapelet dans sa direction et se leva pour lui faire face. Les larmes lui montaient aux yeux.

– Maman… bafouilla-t-il.

Elle se jeta soudain sur lui en braillant « Vade retro satanas ! ». Il fut sauvé de justesse par une grosse infirmière noire qui la saisit à bras le corps, la jeta sur le lit et l’y maintint tandis qu’une deuxième femme lui injectait un calmant. Ses hurlements et ses coups de pieds diminuèrent et sa tête finit par dodeliner, comme si ses vertèbres cervicales s’étaient transformées en chewing-gum. Les infirmières le raccompagnèrent hors de la chambre, lui demandant pourquoi il s’obstinait à venir la voir tous les ans.

– J’aimerais tellement savoir ce qui l’a rendue folle… Pourquoi elle me traite à chaque fois d’enfant du diable… Je ne comprends rien, répondit-il, vidé de toute énergie.

– Nous vous l’avons déjà expliqué, reprit la grosse infirmière sur un ton d’institutrice à un enfant buté. À votre naissance, elle a commencé à hurler que le diable vous avait engendré et pour vous protéger, elle vous a donné le nom de Gabriel.

– Le nom de l’ange qui vint apporter la bonne nouvelle à Marie, murmura-t-il. Comment ma naissance aurait-elle pu provoquer sa folie ?

– Nous faisons tout notre possible pour l’aider, lui répondit l’autre infirmière pour le réconforter.

Ces paroles ne firent que le déprimer davantage. Chaque année, on lui ressassait les mêmes paroles, pourtant l’état de sa mère restait inchangé.

Luc se leva en silence. Gabriel lui en fut reconnaissant.

– Maintenant, on va voir Papa.

Il acheta un bouquet dans une station essence. Le cimetière ne se trouvait pas loin. Ils se recueillirent un instant et déposèrent les fleurs sur la tombe.

Il ne se souvenait pas de son père, décédé lorsqu’il avait trois ans. Sa tante Adèle était devenue sa tutrice et l’avait élevé comme son propre fils. Une fois en âge de comprendre, elle lui expliqua que son père n’avait pas supporté la folie de sa femme. Il avait sombré dans l’alcool et la dépression et fumait sans arrêt. Son cancer fut diagnostiqué à un stade trop avancé. À l’âge de douze ans, il décida de lui rendre visite une fois par an, en même temps qu’à sa mère. Il savait que cela ne servait à rien, mais quelque chose le poussait à perpétuer ce rituel, même si c’était douloureux. Cela lui rappelait à quel point la vie pouvait être belle et savoureuse. Il venait d’avoir dix-neuf ans, était en première année d’histoire à l’université et comptait bien en profiter, ne fut-ce que pour eux.

Ils rentrèrent en silence. Gabriel monta dans sa chambre, suivi de son fidèle compagnon.

– Comme d’habitude ? demanda Adèle.

– Comme d’habitude, bougonna Luc en se laissant choir sur une chaise.

– Je ne comprends pas pourquoi il s’obstine.

– Moi non plus.

Ce fut avec soulagement que Gabriel accueillit le lundi. Il avait passé un week-end solitaire, enfermé dans sa chambre à écouter sa musique préférée et à travailler. Il avait aussi tenté de s’évader grâce à la lecture. Adèle lui avait dit que son goût pour les livres lui venait de sa mère, qui en avait eu une collection incroyable. Son père avait tout vendu peu après sa naissance.

Il se concentra sur Aloïse durant leurs cours communs et le drôle de phénomène se reproduisit deux fois. Perplexe, il décida de l’éviter. Il perçut au cours de la semaine qu’elle tentait de l’approcher, ses notes en main. La semaine suivante, elle l’interpella :

– Pourquoi m’évites-tu ? Je voulais juste te rendre tes notes. Cette approche directe le déstabilisa un instant. Il était en effet habitué à celles un peu maladroites, mi-condescendantes, mi-curieuses des gens, comme s’il était un animal de cirque fragile. Il faisait mine de ne rien remarquer, même s’il se sentait par moment étranger à ce monde et en ressentait alors un goût amer, qu’il ne partageait avec personne. Qui aurait pu le comprendre ? Il gardait son entrain et son sourire, donnait l’image d’un garçon tout à fait intégré. Il se demandait parfois si les enfants nés de mariages mixtes ressentaient ce même tiraillement.

Elle prit les notes dans ses deux mains et il lui présenta les siennes pour qu’elle les lui remette.

– Tu as vu quelque chose qui ne te plaisait pas ? demanda-t-elle d’un ton neutre.

– Je te rappelle que je suis aveugle, répondit-il avec un sourire forcé, mal à l’aise.

– Tu es différent, murmura-t-elle à son oreille. Son souffle si près de son visage le fit frissonner.

Il ne put réprimer un mouvement de recul. Sa bouche s’ouvrit et se ferma comme celle d’un poisson hors de l’eau. Il voyait l’aura d’Aloïse grandir et devenir de plus en plus éblouissante.

– Qui es-tu ? balbutia-t-il d’une voix à peine audible.

– Je ne te veux aucun mal. Il faut juste que tu me racontes ce que tu « vois » et je pourrai t’aider, lui assura-t-elle d’une voix calme pendant qu’elle redevenait une jeune femme comme les autres.

– Comment ?

Il s’était avancé si près d’elle que leurs corps se frôlaient.

– Viens après les cours demain, au parc. Je t’expliquerai.

La journée sembla durer une éternité et Aloïse était absente. Il était si agité que ses amis se posèrent des questions. Cependant, personne ne fit de commentaire. Enfin, il put bondir hors de la salle. Il arriva tout essoufflé au petit parc qui se trouvait près du campus.

Il la repéra sans difficultés, assise sur un banc, son aura flottant autour d’elle comme un voile de soie dorée. Elle l’invita à s’asseoir. Quand il eut repris son souffle, elle le questionna :

– Que vois-tu ?

– Il y a trois enfants qui jouent dans le bac à sable à côté de nous, un peu plus loin sur la droite.

– Comment sais-tu que ce sont des enfants ?

– Leurs ombres sont plus petites que celles des adultes qui les surveillent, assis sur le banc, en face du bac à sable.

– Et moi, comment me vois-tu ?

– Ton ombre brille, elle est chaude et dorée.

– Dans ce cas, je t’ai trouvé.

– Que veux-tu dire ? s’écria-t-il, inquiet et curieux à la fois, en lui agrippant le bras.

– Je ne peux pas encore te le dire. Bientôt, tu sauras.

Elle se dégagea et disparut. Il aurait voulu hurler et réduire le banc en miettes tant sa frustration était grande. Elle lui avait assuré qu’elle lui expliquerait. Elle était partie. Il se mit à pleurer. Était-ce de l’amertume, de la tristesse, de l’inquiétude, de la colère ou le tout à la fois ?

Les vacances de Pâques débutèrent la semaine suivante. Il passa une semaine à la mer en compagnie de Luc et Adèle et la deuxième à trainer avec ses amis et à travailler sur ses cours. Il s’attendait toujours à ce qu’Aloïse surgisse au coin de la rue, dans sa chambre ou pendant qu’il se brossait les dents. Sa frustration s’amplifia au fil des jours. Il eut tout de même une bonne surprise : Olivia lui avoua ses sentiments et il accepta de sortir avec elle. Elle lui sauta au cou et colla ses lèvres sur les siennes avec force. Il l’enlaça et ne put s’empêcher de sourire face à cette attitude possessive. Il avait déjà eu quelques relations, qui n’avaient pas dépassé les six mois. C’était agréable d’être en couple. De plus, Olivia lui permettait de ne pas trop penser à Aloïse.

Chapitre 2

Cela faisait presque un mois qu’elle s’était volatilisée. Le plus étrange était que personne ne semblait jamais l’avoir connue. Lorsqu’il avait demandé à Kamal s’il avait vu Aloïse, celui-ci avait ouvert des yeux ronds et éclaté de rire en lui demandant s’il avait déjà une maîtresse.

Son attention fut ensuite portée sur les examens, qui allaient débuter. Olivia passait souvent chez lui, même s’il préférait le studio qu’elle occupait sur le campus. Il y dormait quelques fois, malgré l’inquiétude d’Adèle. Il se sentait assez bien, malgré les sentiments de vide et de frustration que lui laissait l’absence de la fille mystérieuse. Pour quelle raison Aloïse l’avait-elle « trouvé » ? Pourquoi l’avait-elle abandonné sans explication ?

À la veille de son examen de statistiques, matière qu’il détestait, un sentiment de malaise l’empêcha de fermer l’œil. Après s’être retourné pendant près de deux heures, il finit par sombrer dans un rêve agité. Il était pris au piège dans un labyrinthe et courait affolé à la recherche de la sortie. Soudain, une lumière aveuglante le frappa de plein fouet. Les mains en visière pour protéger ses yeux, il la suivit.

Il s’arrêta. Deux ombres se dressaient devant lui. L’une d’elles lui paraissait familière. Une voix masculine, douce et grave résonna :

– Gabriel, tu es le Guide que le Ciel attend depuis des siècles. Es-tu d’accord pour te rendre au Jardin d’Eden et nous aider ?

Il resta sans voix, interloqué. Il ne reconnut pas sa propre voix lorsqu’il demanda, suspicieux :

– Qu’est-ce que vous racontez ? Quel Guide ?

– Le Sage a vu que c’était toi, et nous avons envoyé un ange pour te retrouver.

– Je t’avais promis une explication, intervint la deuxième voix.

– Aloïse ? s’écria-t-il, de plus en plus surpris. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est insensé ! balbutia-t-il ahuri. Si c’est pour te moquer de moi, il ne fallait pas revenir.

Elle s’était approchée sans bruit et il pouvait à présent distinguer son visage. Elle était très belle. Elle posa une main sur son bras dans un geste de paix. Il voulut l’éviter, mais elle l’agrippa avec une force qu’il n’aurait jamais cru possible de la part d’une jeune femme.

– Nous ne nous moquons pas de toi, Gabriel, affirma-t-elle d’une voix posée. Tu es un être à part.

– C’est pour cela qu’Aloïse était chargée de t’observer. Nous devions avoir confirmation que c’était toi, expliqua l’homme en s’approchant à son tour.

Il était grand et mince, aux cheveux et aux yeux noirs. Une barbiche lui couvrait le menton. Aloïse relâcha son étreinte et Gabriel fit deux pas en arrière.

– Qui est le Sage ?

– C’est l’homme sage de l’Eden. Il sait tout et ne se trompe jamais, expliqua-t-elle.

– L’Eden ? C’est impossible ! Et vous êtes quoi alors ?

– Des anges.

Il secoua la tête, incrédule :

– C’est juste impossible, les anges et le paradis n’existent pas.

– Regarde-nous, commanda l’homme, nous ne te racontons aucune histoire. Et nous allons te le prouver.

Gabriel leva les yeux vers eux, s’attendant à ce qu’ils lui fassent un tour de passe-passe avec des cartes ou des balles de ping-pong. Il n’en fut rien. Des ailes immenses apparurent dans leur dos.

– Nous sommes des anges, répéta-t-il d’une voix ferme.

– Et nous avons besoin de toi, ajouta-t-elle.

– Je suis en train de rêver, se rappela le jeune homme. Donc tout est possible ici.

Un rire sans joie s’échappa de ses lèvres. Il avait presque cru à cette histoire. Il secoua la tête en soupirant.

Aloïse s’approcha à nouveau et s’agenouilla en le regardant droit dans les yeux.

– Tu es bien dans le monde des rêves, Gabriel, mais nous sommes réels. Nous sommes des anges qui venons implorer ton aide.

– Comment être sûr que mon esprit ne me joue aucun tour ? murmura-t-il, gêné qu’elle soit à genoux devant lui.

– Écoute ton cœur et décide. Toi seul peux nous aider, répéta-t-elle.

N’y tenant plus, il l’aida à se relever. Sa main était chaude et douce. L’homme s’approcha à son tour et ils attendirent en silence, immobiles comme les personnages d’un tableau.

Il ferma les yeux. Comment écouter son cœur alors qu’il faisait autant de bruit qu’une armée de tambours ? Il n’y comprenait rien. De plus, il devait prendre une décision par rapport à une situation qui semblait cruciale et dont il ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants. Il lui fallait toujours un temps infini pour peser le pour et le contre, imaginer toutes les situations possibles avant de répondre avec une certaine crainte d’avoir fait le mauvais choix. Pourtant, ces silhouettes majestueuses, auréolées d’or, lui rappelaient quelque chose. Il en avait déjà rêvé, il y avait bien longtemps…

– Comment se fait-il que je voie ? demanda-t-il conscient de cette aberration.

– Tout est possible dans le monde des rêves, répondit-elle.

– Si je refuse, que se passera-t-il ?

– Tu oublieras tout ce que tu as vu ici, dit l’homme.

Gabriel se tut. Il avait l’impression que deux personnes se tiraillaient à l’intérieur de son être. L’une voulait retourner à sa vie quotidienne, terrorisée par l’inconnu. L’autre, par contre, curieuse et avide de montrer ce dont elle était capable, voulait y aller. Il se tordait les mains, ne sachant que faire.

– Si tu es sur terre, cela signifie qu’un grand danger menace l’équilibre de l’univers, expliqua Aloïse.

– Quel danger ? Comment pourrais-je vous aider ?

– Le Sage nous a prévenus d’une menace qui annihilera tout ce que tu as connu jusqu’ici, murmura l’homme d’une voix neutre.

– Autrement dit, je n’ai pas le choix.

– On a toujours le choix, répliqua l’homme.

Il serra les poings et baissa la tête.

– Ne te souviens-tu de rien ? demanda Aloïse.

Il explosa soudain et se mit à gesticuler en criant :

– De quoi devrais-je me souvenir ? Je ne comprends rien à ce qui m’arrive, je ne sais pas pourquoi je suis là, pourquoi ma mère a perdu la tête, pourquoi je distingue des choses que les autres ne voient pas, et cela me pourrit la vie, je ne sais pas pourquoi je suis né, ni comment trouver ma place entre les voyants et les non-voyants qui me considèrent tous comme un alien !

Une larme amère roula sur sa joue.

– Ne crois-tu que cela soit un signe ? insista-t-elle de sa voix apaisante.

– Je ne sais pas… Je ne sais plus… lâcha-t-il désespéré en secouant la tête.

– Réfléchis bien, tu as tout le temps.

Gabriel se tut à nouveau et se retourna. Les voir le distrayait. Il se rappela un soir lorsqu’il avait dix ans : il pleurait dans son lit et Adèle était venue le prendre dans ses bras.

– Pourquoi pleures-tu ? lui demanda-t-elle en lui caressant les cheveux.

Il s’essuya les yeux et hoqueta :

– Je voulais jouer au foot moi, avec eux. Ils m’ont dit « tu peux pas, tu verras pas la balle, tu vas nous gêner et nous faire perdre ».

Ses sanglots redoublèrent. Elle lui fourra un mouchoir dans la main qu’il utilisa aussitôt.

– Gabriel, on en avait parlé, tu te souviens ? En te changeant d’école, c’est ce qui risquait d’arriver. Pour les gens qui voient, il n’est pas possible qu’un petit garçon aveugle puisse jouer au foot ou à la console.

– C’est pas juste, cria-t-il en s’écartant d’elle.

Il s’assit par terre contre le lit, les genoux serrés contre lui, l’air boudeur et continua :

– Chez les aveugles, c’était nul parce qu’eux, ils ne voient vraiment rien et en fait, les voyants ne voient rien non plus (il se tourna vers elle, l’implorant de ses pupilles vides). Il n’existe pas d’école pour les gens comme moi ?

– Non, mon chéri.

– Mais moi, je veux jouer au foot !

– Supposons que tes amis te laissent jouer, comment sauras-tu à qui faire la passe ? demanda-t-elle comme s’il s’agissait d’un calcul de physique quantique.

– Et bien, je… commença-t-il confiant, avant de se rendre compte qu’en fait, il n’en savait rien.

Il secoua la tête d’un air désolé. Elle s’était assise à côté de lui. Ils soupirèrent de concert et elle le serra contre elle.

– Il n’existe pas d’école pour les gens comme toi, c’est vrai. Cependant, je sais qu’un jour, tu trouveras ta place.

– Et comment je saurai que c’est ma place à moi ?

Il se calmait.

– Tu le sauras, c’est tout, murmura-t-elle en essuyant les larmes de ses joues.

Son intellect l’exhortait à se réveiller pour prouver que ce n’était qu’un rêve absurde. Tout était trop facile : deux anges apparaissaient dans son rêve et lui demandaient JUSTE de les SAUVER d’une menace pesant sur l’univers. L’image d’Atlas portant le globe terrestre lui vint à l’esprit. Or, son cœur lui criait l’inverse : c’était SA place que ces deux créatures, anges ou pas, lui offraient. Il secoua la tête en espérant remettre de l’ordre dans ses idées et soupira. Il se retourna et acquiesça sans un mot. Pour une fois, il allait prendre un risque qu’il était incapable de calculer. Il espérait juste n’avoir jamais à s’en mordre les doigts. Il ressentit un imperceptible soulagement chez ses interlocuteurs. Une dernière question lui brûlait encore les lèvres :

– Vais-je mourir ? chuchota-t-il, effrayé par ses propres mots.

– Ce n’est pas ton heure. Tu seras plongé dans un profond coma.

Les deux anges lui adressèrent un sourire magnifique. Leurs ailes se mirent en mouvement, éblouissantes. Il prit la main qu’Aloïse lui tendait et fut aspiré dans un tourbillon si lumineux qu’il dut fermer les yeux. Il s’agrippa à elle.

– Maman, murmura-t-il avant de perdre conscience.

Chapitre 3

Quand il reprit conscience, il se trouvait encore recroquevillé dans les bras d’Aloïse agenouillée, qui le berçait. Il se sentait si bien qu’il n’avait pas envie de bouger. Il entrouvrit à peine les paupières pour l’observer. Elle ressemblait à une femme douce et tendre. Une mère. Ce n’était plus une jeune étudiante. Elle se mit à rire et lui caressa les cheveux.

– Tu peux te relever quand tu veux.

Il n’avait jamais été bon comédien. Il ouvrit les yeux, sourit d’un air penaud et se releva. Il rougit lorsqu’il se rendit compte qu’il était nu. Il posa par réflexe les mains sur son sexe et souhaita en avoir plus pour cacher d’autres parties de son anatomie. Les anges se retenaient de pouffer.

– Les âmes ne s’encombrent pas d’un pyjama, ricana l’homme.

Celui-ci était vêtu d’une ample robe rouge, aux manches très larges qui se resserraient au niveau des poignets. Une corde, à laquelle pendait une petite bourse, lui ceignait la taille. Aloïse portait une robe de même coupe vert émeraude, rappelant la couleur de ses yeux.

– Je te présente Michaël.

– Vos ailes ? balbutia Gabriel en fixant l’espace vide derrière eux.

– Au Paradis, nous n’en avons pas besoin, répondit-elle.

– Il faut y aller, bougonna Michaël.

– Ne t’inquiète pas, chuchota-t-elle, même s’il peut se montrer autoritaire, il est très bon et… il faut que tu saches qu’il est le Maître des Vertus, ajouta-t-elle comme s’il s’agissait d’une révélation confidentielle.

La surprise lui souda les lèvres et ses yeux s’écarquillèrent. Un des messagers extraordinaires de Dieu ? Selon certaines légendes, le frère et l’ennemi le plus féroce de Lucifer ?

Celui-ci avançait à grands pas tandis qu’Aloïse et lui suivaient à une courte distance. D’autres questions fourmillaient dans sa tête :

– Comment se fait-il que je puisse voir ?

– Parce que tu n’es plus sur terre, répondit l’homme sans se retourner.

Le silence retomba et il observa le décor autour de lui. Un doux zéphyr faisait bruisser les brins d’herbe sous ses pieds nus. Il ne voyait pas le soleil et pourtant la lumière était chaude et douce. Le ciel était limpide, parsemé de quelques nuages blancs et légers. Il se trouvait dans une sorte de prairie où des points de couleur piquetaient l’herbe. Aloïse vint le tirer par le bras. Il avait en effet ralenti l’allure et Michaël se trouvait à présent loin devant eux. Ils se hâtèrent de le rattraper. Il sourit en sentant le vent rafraîchir son corps. Être nu ne le gênait plus.

Ils grimpèrent une légère pente et arrivés au sommet, un nouveau décor apparut : le chemin se séparait en deux bras distincts. Celui de droite était bordé d’arbres aux couleurs de l’automne, rouges, jaunes, rouille. Le sol était jonché de feuilles mortes et un vent doux chantait dans les branches. L’autre était son opposé : les arbres étaient nus, le sol couvert de ronces et le vent hurlait lugubrement. Il frissonna. Un homme se trouvait à la croisée des chemins. Il tenait une grande balance dorée à deux plateaux, qui penchait d’un côté ou de l’autre. Puis il désignait du doigt l’un des deux chemins. Il ne voyait pas à quoi ou à qui il l’indiquait. Aloïse le lui expliqua :

– C’est Pierre, membre des Archanges, qui juge les âmes. En fonction du poids des bonnes et mauvaises actions commises, il détermine si l’âme a sa place au Paradis ou en Enfer.