Au forgeron de Batna

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Ce récit historique, qui a fait l'objet d'un scrupuleux travail de mémoire et d'une importante recherche documentaire, tente d'expliquer pourquoi l'insurrection de la Toussaint 1954 ne pouvait se fomenter que dans les Aurès-Nemencha. Ce livre est à la fois l'hommage d'un homme à son père et un témoignage sur la vie réelle des "petits pieds-noirs".

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Ajouté le 01 novembre 2005
Nombre de lectures 671
EAN13 9782336264547
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Au forgeron de Batna

Jean-Pierre Marin

Au forgeron de Batna
Préface de Jean Deleplanque

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie

75005 Paris

Espace L"Harmattan
BP243.

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www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9311-8 EAN : 9782747593113

A Emmanuelle, ma compagne

Tous mes remerciements vont aux membres de ma famille et à mes amis de France et d~Algérie dont le chaleureux appui m'a été indispensable pour écrire ce livre.

Préface
C'est avec une émotion certaine que j'ai dévoré l'ouvrage sur le «forgeron de Batna». Tout un cortège de souvenirs a défilé dans ma mémoire sur un passé à tout jamais intégré. Le livre de maître Jean-Pierre Marin est très documenté et surtout il est vrai. Il est vrai! Pour un roumi, Batna était comme une ville française de taille moyenne où le samedi, sur la place, je prenais l'apéritif avec le maire Alfred Malpel, le 1er adjoint israélite et le 2èmeadjoint musulman. Tout était paisible. Maître Marin parle avec tendresse de cette ville « heureuse », avec son église, sa mosquée, sa synagogue, ses commerces, son marché, sa mairie... Il dessine les habitants de Batna, les colons, pas bien riches comme on le prétend, les musulmans intégrés et respectés sans antagonisme visible entre les diverses communautés. C'était comme une sous-préfecture de province. Tous les gouvernements, beaucoup de « frankaouis », et pas mal de Français d'Algérie ont été trompés par cette apparence sereine. Il y avait les Aurès où le combat ne cessa jamais depuis les Numides. Les Aurès, c'était une chaîne d'affrontements entre les tribus et les partisans. C'était une lutte toujours renouvelée contre la hiérarchie et les institutions. 1871, 1916, 1945, 1954 en sont le témoignage. Nous n'avions pas perçu l'ampleur et les conséquences de l'éruption permanente des Aurès, foyer attachant mais inquiétant, véritable brûlot de refus, d'insoumission et de combat. Nos méthodes militaires avec des chefs trop statiques, des soldats souvent inadaptés, poursuivirent des ombres. Les manœuvres Aiguille, Violette et d'autres renforcèrent la confiance des rebelles et amenuisèrent notre crédit. Les «paras» TI'étaient pas encore arrivés. Tout est dans ce livre. La vie d'une ville tranquille, le volcan des Aurès qui ne s'éteignait jamais, les injustices, les fraternités, les colères et les bonheurs dans un déroulement d'une extrême complexité où tourbillonnaient amour et haine.

Je confmne avoir été bouleversé par la réaction de la population lors de la venue du corps préfectoral après la défaite de Dien Bien Phu. J'ai alors déclaré publiquement: « Nous avons perdu l'Algérie. » Plus de mille personnes nous attendaient. La nouvelle est arrivée par messager pendant notre visite. A notre sortie il n'y avait personne. Personne! C'était un jugement irréversible. Nous étions des vaincus. Ensuite que de tourments et de morts inutiles. Seul Jacques Soustelle a peut-être approché une dernière chance avec un gouvernement de transition, dirigé par Abderhamane Fares et Ferhat Abbas. Aucun gouvernement, aucun homme politique n'avait compris le dernier avertissement de 1945. Pouvait-il le faire? L'inadaptation aux règles de la justice française, son application rigoureuse, la méconnaissance des mœurs et des traditions, la croyance que la loi transcendait les coutumes provoquaient la fuite de tous les bandits vers les Aurès. La dia amnistiait le délit, la justice française intervenait. Ce n'est pas une critique, ce sont nos procédures qui sont coupables. Le condamné s'estimait innocent, prenait le maquis pour éviter sa peine et devenait ainsi un bandit d'honneur des Aurès. Nous avons trop souvent imposé nos idées et nos structures. Nous n'avons pas assez soutenu les musulmans qui ont combattu pour libérer le monde du nazisme. Les responsables s'aperçoivent toujours trop tard d'une telle erreur d'appréciation. J'avais accepté avec fierté d'écrire cette courte préface. L'ouvrage de maître Marin est un conte, une véritable épopée. Je rends hommage à son auteur avec une pensée solidaire pour sa famille, pour tous les habitants de Batna et pour ceux qui ont combattu à mes côtés, à Miquel, à Fiama, à Dupuy. .. Les Aurès, Batna, Biskra, toute cette région du Sud constantinois demeurent dans mes souvenirs profonds! Encore merci à maître Marin d'avoir écrit un pareil livre ou plus exactement animé ce mouvement de l'Histoire.

Jean Deleplanque Sous-préfet de Batna en 1954 Commandeur de la Légion d'honneur

~~-A~

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J'ai, avec l'Algérie, une longue liaison qui sans doute ne finira jamais. Elle est ma vraie patrie et, en n'importe quel lieu du monde, je reconnais ses fils et mes frères à ce rire d'amitié qui me prend devant eux. Albert Camus

Introduction
C'est par une belle journée de printemps que s'est achevée en 1989, la vie de mon père que les chrétiens, les juifs et les musulmans de Batna appelaient familièrement «Mémé ». Impuissant, je l'ai regardé s'éteindre. Il avait 84 ans. Il est enterré dans un petit cimetière de Provence, à Villeneuve-LèsAvignon, à quelques dizaines de kilomètres du village médiéval d'Aurel, en pays de Sault, qui fut le berceau de notre famille. Selon un proverbe kabyle: « Quand on perd son père, on perd beaucoup; quand on perd sa mère, on perd tout. » J'ai hélas pu mesurer quand ma mère mourut le 5 janvier 2004, la profondeur de cette sentence. Aimé et MarieCamille Marin reposent ensemble, en pleine garrigue, parmi des paysages qui leur rappelaient le pays perdu. Mais maintenant qu'ils nous ont quittés, je ne parviens pas à me défaire d'un pesant sentiment de culpabilité à leur égard. Leur ai-je consacré suffisamment de temps à leur retour? Leur ai-je parlé autant qu'ils l'auraient souhaité? Les ai-je suffisamment écoutés? Ce livre est une tentative de réponse à une foule de questions que je ne cesse de me poser depuis qu'ils ne sont plus. J'avais conçu initialement le projet de raconter l'histoire du «forgeron de Batna », en remontant le fil du temps jusqu'à l'arrivée, sur les pas des conquérants français de l'Aurès, des ancêtres provençaux et maltais de mon père, dans les hautes plaines que seuls avaient foulées avant eux les bêtes féroces et les chameliers nomades qui parcouraient le Tell au pas lent de leurs dromadaires. Mais cette saga familiale qui plonge ses racines au plus profond de la conquête de l'Algérie dont elle est contemporaine, ne pouvait ignorer l'épopée des légendaires tribus dont les descendants, et parmi eux des membres de ma famille algérienne, peuplent le massif de l'Aurès. En effet, la clef de l'Insurrection de 1954, que nos gouvernants auraient pu peut-être prévenir s'ils avaient été moins oublieux des difficultés de la conquête de l'Algérie et plus soucieux de l'impérieuse nécessité de satisfaire les légitimes aspirations à l'égalité et à la dignité de ses habitants, se trouve dans la suite ininterrompue des révoltes Berbères qui en ont ponctué le cours et préludèrent à la guerre décisive qui mit un terme à 132 ans de présence française en Algérie. En 1954, les Chaouïas vivaient encore dans un monde de légendes au sein duquel le forgeron faisait figure d'initié, seul digne, avec le tailleur de pierres, de porter le tablier de cuir emblématique de sa fonction et le titre de ma 'a/lem (maître) qui était à eux seuls réservé. Ces hommes, ces femmes parmi lesquels nous vivions n'étaient pas seulement des individus que nous côtoyions sans toujours les voir, mais un

peuple dont le passé enfouit ses racines dans la plus haute antiquité et qui, tout bien considéré, est génétiquement, historiquement et géographiquement plus proche de la « vieille Europe» que de la péninsule arabique. A cet égard, l'islam ne doit pas faire illusion. Les Berbères furent polythéistes, juifs, chrétiens, avant de devenir musulmans longtemps après la deuxième invasion arabe du Maghreb. Je ne voulais pas, comme c'est trop souvent le cas dans les livres de souvenirs que j'ai lus, faire comme si les autres habitants de l'Algérie n'avaient existé que pour servir de faire-valoir à la communauté européenne et au drame qu'elle seule aurait vécu. Ma remarque, j'en conviens, n'est exempte ni de prétention ni de périls et je ne suis que trop conscient d'avoir moi-même succombé au travers que je dénonce car, en dehors de ceux des Français d'Algérie qui, comme mon père, vivaient au contact quotidien des Arabes et des Chaouïas dont ils parlaient les langues, les pieds-noirs étaient dans leur majorité des citadins qui ne connaissaient des Français-musulmans avec lesquels ils entretenaient des relations d'amitié au collège, dans leur quartier ou sur les stades et leurs lieux de travail, que ce que ces derniers voulaient bien leur laisser entrevoir. Si les anecdotes que les Algériens m'ont rapportées sur les Français de Batna sont nombreuses, la réciproque n'est pas vraie. J'ai souvent eu le sentiment que nous étions les acteurs d'une pièce dont les Français-musulmans auraient été les spectateurs muets. Lesfellahs, les djebali qui fréquentaient l'atelier de mon père, restaient pour la majorité d'entre nous et sans doute aussi pour la partie européanisée de la population musulmane de Batna, des inconnus dont ni les uns ni les autres n'appréhendaient la langue pas plus que les Chaouïas dans leur majorité ne comprenaient l'arabe et le français.1 Sauf dans l'Est algérien où ils étaient très largement minoritaires, les Européens d'Algérie ne firent pas l'effort d'apprendre l'arabe. Il faut cependant réserver le cas des israélites dont la langue maternelle fut l'arabe avant que la citoyenneté française ne leur fût conférée. Leurs descendants en conservèrent le plus souvent l'usage, ce qui leur donnait un avantage par rapport à nous et un statut intermédiaire entre les communautés musulmane et chrétienne. Dans l'enseignement secondaire, les programmes ne tenaient pas compte du particularisme des départements français d'Algérie et l'arabe était, au même titre que l'anglais et l'allemand, langue à option que notre communauté s'abstenait trop souvent de choisir. Sur l'incitation de notre père, mon frère et moi optâmes pour l'arabe dialectal en deuxième langue. Le berbère était ignoré des programmes, ce qui ne peut surprendre si l'on se souvient du sort, alors peu enviable, réservé par notre République aux parlers breton, occitan, alsacien, basque ou corse. Dans la pensée de ceux qui nous gouvernaient, tout le monde en Algérie devait s'exprimer dans la langue de
1

Le rejet de la langue française, au lendemain de l'Indépendance, comme symbole de «l'aliénation coloniale» s'est avéré un frein au développement de l'Algérie. Je me réjouis de la tendance actuelle à considérer le français comme un « butin de guerre» et de la réfonne de l'école initiée par le président Bouteflika qui devrait pennettre au français de retrouver la place qui fut la sienne dès la deuxième année de primaire. 14

Molière. Les autres langues n'étaient pas indispensables à notre éducation citoyenne. Ce fut une erreur de plus qui fut là commise. Quand j'étais enfant, la France pour moi se résumait à l'Algérie et mes copains les plus proches: Charley Guedj et Miloud Khadri, étaient pour moi des archétypes de Français bien plus plausibles qu'un normand, un breton ou un ressortissant de l'Ile-de-France. Je mettrai du temps à découvrir que Charley et moi étions «plus français» que Miloud et que Charley était un descendant d'indigène dont les ancêtres juifs vivaient en tribus et parcouraient le Tell en compagnie de ceux de notre copain berbère.2 Le mensuel algérois L'Information juive, constatait en 1958 : «Rien ne distingue extérieurement la société juive du reste de la communauté européenne, une même destinée unit tous ces hommes et toutes ces femmes projetés dans le carrefour d'un conflit. » C'est pourquoi, tout au long de ce livre, j'ai englobé «chrétiens et juifs» sous un même vocable. C'est cette communauté de destin qui valut aux juifs d'Algérie de participer à l'exode de 1962. Auraient-ils pu éluder cette échéance, l'interminable conflit israëlopalestinien aurait fmi par les contraindre à l'expatriation. Il sera question tout au long de ce livre, comme en filigrane, de l'Aurès, de Batna et des trois communautés qui y vivaient. Notre communautarisme n'avait rien à voir avec celui que les fondamentalistes de toutes obédiences voudraient imposer aujourd'hui à notre République. Il ne signifiait pas exclusion de l'autre à raison de sa race et de sa religion, apartheid, ségrégation. Juifs, chrétiens et musulmans vivaient ensemble et personne ne songeait alors à s'enfermer ou à enfermer l'autre dans un ghetto pour se protéger de ses agissements ou conserver intacte son identité. Je me suis efforcé de reconstituer l'atmosphère si particulière qui régna pendant ces années de guerre dans Batna, cette bourgade coloniale dont Germaine Tillion et Yves Courrière fIrent une description sans complaisance. Pendant la durée du conflit, malgré l'âpreté des combats qui se livraient quotidiennement dans les djebels alentour, le terrorisme qui endeuillait indifféremment les familles musulmanes, juives et chrétiennes, jamais le dialogue ne fut rompu entre nous, bien que sachant quel camp l'autre avait choisi. Par un singulier paradoxe, cette ville née en 1848 d'un camp militaire destiné à prévenir et réprimer les révoltes aurésiennes, abrita dans ses murs les préparatifs de l'Insurrection de 1954. C'est contre Batna que Mostefa Ben Boulaïd lança ses commandos dans la nuit du 1er novembre, déclenchant ainsi la guerre d'Algérie. Qui aurait pu alors imaginer que tel un oued en furie, elle nous emporterait pour nous rejeter sur un autre rivage inconnu à la grande majorité d'entre nous. Ma famille et moi étions des privilégiés. N'avions-nous pas déjà découvert la France en 1947 quand mon oncle Louis et ma tante Suzanne Peynoche nous invitèrent à passer un mois de vacances à Saint-Léonard-de-Noblat, en HauteVienne, où ma mère avait vécu dans son enfance avant de suivre son grand2

Tous les pieds-noirs,

Albert Camus le premier,

se considéraient

comme des indigènes.

Ce mot, du latin

indigena, ne signifie-t-il pas, selon Larousse: né dans le pays qu'il habite? 15

spahi, en garnison à oncle Negremont en Algérie lorsqu'il fut affecté au 3ème Batna. Ces vacances à Saint-Léo furent les seules que mes parents prirent de leur vie. Toutefois, comme mon père ne supportait pas l'idée que nous soyons hébergés sans contrepartie, il fabriqua pendant notre séjour la porte du garage de mon oncle sur le modèle de celle de son atelier. A partir de notes, d'archives personnelles, de celles qu'avec ma compagne Emmanuelle nous avons consultées à Aix-en-Provence, au Centre des archives de la France d'outre-mer (CAOM) et à Avignon, aux archives départementales de Vaucluse, de la presse quotidienne, d'innombrables lectures et des confidences recueillies auprès de ma famille, de mes amis et d'anciens de Batna ayant appartenu à l'un et l'autre camp, je me suis efforcé de reconstituer l'histoire des miens et des bribes de celle d'autres habitants de la ville. Ainsi, de proche en proche, ce récit qui devait être circonscrit à la vie de mon père, celle de ma mère lui étant étroitement associée, s'est transformé en Ode au Forgeron de Batna. Il en reste, en effet, le personnage principal parce qu'il symbolise pour moi, mais aussi pour beaucoup d'Algériens qui l'ont connu et en parlent avec déférence, ce que le petit peuple pied-noir avait de meilleur, à savoir: le courage, le respect des croyances et des coutumes de chacun, le culte de l'amitié et de la famille. Mon intention est de témoigner qu'il y eut dans la communauté française d'Algérie beaucoup d'hommes et de femmes qui, à l'exemple de mon père, étaient épris de justice et respectueux de la vie et des traditions de nos voisins berbères et arabes. Trop de médisances ont été colportées sur notre compte que dément l'accueil que nous font les Algériens chaque fois que l'un d'entre nous retourne en pèlerinage dans son pays natal. J'ai voulu enfm rendre hommage à tous celles et ceux, juifs, musulmans, chrétiens, qui ont contribué à bâtir ce pays et qu'un vent mauvais a jeté sur l'autre rive de la Méditerranée où ils n'étaient pas attendus. La mort annoncée de l'Algérie française avait contraint mes parents à envisager leur départ et à investir leurs maigres économies dans l'achat d'un immeuble en copropriété précipitamment bâti par des promoteurs avisés que l'arrivée de centaines de milliers de rapatriés en quête d'un toit, alléchait. Ils ne le fuent qu'à la toute dernière extrémité, en février 1962. Encore ma mère resta-t-elle en Algérie jusqu'au début de l'année 1964, ayant refusé d'abandonner mon père qui s'était juré de continuer à travailler dans son atelier tant qu'il ne serait pas parvenu à le vendre, car l'atelier de forge et charronnage qu'il avait créé en 1929 avec son frère Marcel, fut tout ce que nous possédâmes jamais dans ce pays. Tant d'autres étaient partis qui avaient tout abandonné. Les plus révolutionnaires parmi les membres du FLN ne laissaient d'autre alternative aux Français d'Algérie que «la valise ou le cercueil». Mes parents et quelques autres, eurent le mérite de refuser ce choix dans ce berceau de la Révolution algérienne que fut Batna, capitale de l'Aurès. En 1960, mon père avait décliné l'offre alléchante d'une compagnie pétrolière anglo-saxonne qui voulait implanter une station service sur l'emplacement de sa forge. L'atelier était en effet bâti en bordure de la route stratégique de 16

Stora à Biskra qui ouvrait sur le port de Philippeville à un de ses terminaux et à l'autre sur les immenses champs d'hydrocarbures d'Hassi-Messaoud, Hassi R'Mel et Edjelé. A cette époque, bien qu'assailli par le doute, il se refusait encore à envisager l'abandon de l'Algérie. En 1964, il parvint à vendre l'atelier pour un prix sans commune mesure avec celui qu'il avait refusé quatre années auparavant, car entre temps l'Algérie était devenue indépendante et les biens que les Français possédaient encore s'étaient considérablement dépréciés quand les autorités algériennes ne se les étaient pas purement et simplement appropriés en vertu des dispositions d'un très opportun décret qui en régissait la vacance. Au cœur de l'été de 1964, mon père prit à son tour le chemin de l'exil. Il savait qu'il ne reviendrait plus dans ce pays qui était le sien, qu'il avait aimé mais qu'il abandonnait, vaincu par une administration tracassière. Plusieurs générations de Marin et de Calléja reposent dans le cimetière de Batna où je suis retourné au printemps 2003. Le pays dans lequel mon père allait désormais vivre n'était pas le sien mais sa patrie mythique, comme ce fut le cas pour tant d'autres devenus français en Algérie par leur naissance dans des départements français, leur naturalisation ou par le sang versé au service de la France. La Provence ne parvint jamais à lui faire oublier l'Algérie. Tant qu'il trouva à occuper son esprit et ses mains, il parvint à se donner à lui-même le change mais un jour vint où il s'enferma dans le silence. .:.

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Préambule

Les trois pays qui forment l'Afrique du Nord: l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, auxquels les Arabes ont donné le nom d'lIe de l'Occident Djezira-ElMaghreb, sont en majorité peuplés de Berbères, ce qui leur confère une unité ethnique à défaut de révéler un état civil car nous sommes toujours dans l'ignorance de l'histoire précise de ce peuple. Ce ne sont pas les Berbères qui se sont donnés ce nom mais les Romains qui les appelèrent ainsi parce qu'ils les jugeaient étrangers à leur civilisation (barbari). Cette source latine est toutefois discutée. Pour Ibn Khaldoun3, «berbère» viendrait du «mot berbera qui signifie en arabe un mélange de cris inintelligibles, de là on dit en parlant du lion qu'il berbère quand il pousse des rugissements confus. » Les auteurs de l'antiquité leur donnaient leur vrai nom d'Imazighen. Ibn Khaldoun propose une division des Berbères en Botr et en Branés4. Les Berbères d'Afrique du Nord se rattacheraient à une race hamitique5 qui compterait encore des groupes importants dans tout le sud de l'Europe mais pas davantage qu'ailleurs dans le monde, on ne trouve en Algérie de races pures. Dans la population indigène coexistent en effet des hommes de petite taille et d'autres de haute stature, des bruns mais aussi des blonds et des roux aux yeux verts ou bleus, notamment en Kabylie et dans le massif de l'Aurès. Ces types physiques existaient déjà dans l'Antiquité et n'ont été que faiblement altérés par les invasions historiques. Le métissage avec les Vandales dont le maréchal de Mac Mahon fait état dans ses mémoires6, est d'autant plus improbable que Genséric et ses successeurs maintinrent une séparation stricte entre Vandales et Romains ou Berbères romanisés.

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Ibn Khaldoun, L 'Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale (p. 168). Ibn Khaldoun né à Tunis le 1er ramadan 732 (fm mai 1332) mort le 25 du mois de ramadan 808 (16 mars 1406), fut un historien de génie. 4 Pour Charles-André Julien, les Botr seraient ces tribus nomades auxquelles l'initiative des Sévères d'introduire le dromadaire en Berbérie aurait permis de se constituer en grandes tribus mobiles et insaisissables. Les sédentaires seraient les Branés (Branis) dont l'ancêtre serait Bornos. Son nom aurait servi à dénommer le vêtement emblématique des habitants du Maghreb: le burnous, mais ce mot pourrait aussi avoir une origine carthaginoise. Les Branés et les Botr ont tour à tour incarné la résistance berbère: les A wraba sédentaires sous Kosaïla ; les J erawa nomades sous la Kahena. 5 Chamites ou Khamites. Pour Ibn Khaldoun, « les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé. » 6 Mémoires du maréchal de Mac Mahon Duc de Magenta. Souvenirs d'Algérie. Publiés par le Comte Guy de Miribel. Paris. Librairie Plon MCMXXXII, p. 183 On trouve des groupes de blonds dans la tribu de Mostefa Ben Boulaïd : les Touaba, notamment à Nara et à Menâa. Procope atteste qu'ils étaient là avant l'expulsion des Vandales et Hérodote signale dans cette contrée une tribu libyenne: les Maxies.

Salluste?, qui a recueilli dans les livres numides du roi Hiempsa18 les plus anciennes traditions qui nous soient parvenues sur ces populations, nous apprend que les premiers habitants de l'Afrique du Nord, si l'on fait abstraction de la préhistoire, furent les Libyens qui s'étaient installés sur le littoral de la méditerranée avant la venue des colons phéniciens. Les Égyptiens les dénommaient Lebou9. Des peintures égyptiennes les représentent avec la peau blanche, des cheveux blonds et les yeux bleus. Les Grecs, les Carthaginois et les Hébreux les appelaient Lybiens. Ils sont vraisemblablement frères des Pelages, des Ibères, des Celtes et des Gaulois qui envahirent l'Europe sensiblement à la même époque. C'est plus sûrement à ce lointain cousinage que certains habitants de l'Aurès ou de Kabylie doivent des traits physiques plus propres aux peuples nordiques qu'africains. Quand au printemps 2003, je revins en Algérie, en compagnie de Rolande Calvi, de ma compagne Emmanuelle et d'une équipe de télévision pour y tourner Retour à BatnalO, je m'arrêtai dans une librairie installée dans l'ancienne quincaillerie Bel pour y faire provision de livres sur la guerre d'indépendance et l'histoire de la Berbérie. La collaboratrice du libraire était blonde comme les blés. Elle avait de grands yeux bleus et une peau délicatement blanche. Cette jeune personne appartenait à n'en pas douter à la légendaire lignée des ancêtres des Berbères: les Libyens. Après avoir régné sans partage pendant plusieurs siècles, ces derniers furent vaincus par l'Egypte puis leur marine fut détruite par les Phéniciens et l'invasion de l'Afrique du Nord par les Gétules, vers 1300 avant notre ère, paracheva leur déroute. Pour une majorité d'historiens, les Gétules seraient à l'origine de la nation numide tandis que les Libyens, renforcés par des envahisseurs d'origine aryenne, seraient les ancêtres du peuple maure. Les Maures sont mal connus. On a vu en eux les habitants de l'Aurès. Procopell qui fut le secrétaire de Bélisaire12 et participa avec lui à la mise à mort du Royaume Vandale, nous dit que ce sont les Maures de l'Aurès qui, à la fm du Ve siècle après JC, ont détruit la ville de Timgad dont les murailles furent rasées et la population déportée. A l'époque de Procope, l'usage s'était répandu d'appeler Maures, les Berbères d'Afrique du Nord qui vivaient en tribus, au contraire des Romains et Berbères romanisés qui habitaient dans des cités.

7

Salluste en latin Caius Sal/ustius Cris pus, historien romain: 86 avant JC, gouverneur de Numidie en 46 où il amassa une fortune scandaleuse. Retiré de la vie politique à la mort de César il se consacra à ses ouvrages historiques: conjuration de Catalina, guerre de Jugurtha. ., Sénèque, Tacite Quintilien admiraient l'historien. S Hiempsal roi de Numidie. 1er siècle av JC petit-fils de Masinissa cité par Charles-André Julien. Histoire de L'Afrique du Nord des origines à 1830. 9 Christophe Hugoniot, Rome en Afrique, Champs Flammarion, p. 23. Le delta du Nil connut leurs incursions dès la première dinatie thihite (vers 3300 avant JC). 10Documentaire de 52 minutes de Didier Cagny et d'Emmanuelle Chevalier co-produit par VM Production et France 3 Normandie. A la suite du tournage de ce film, un jumelage entre la ville de Rouen, dont le maire monsieur Albertini est né à Batna, et la capitale de l'Aurès, est en cours. Il Procope, historien byzantin vers 562 secrétaire de Bélisaire puis dignitaire de la cour, il fut le principal historien de Justinien. Livre des guerres: 545-554. 12 Bélisaire, général byzantin, qui vainquit Gelimer arrière-petit-fils et héritier présomptif du trône vandale sur lequel il était monté en 530.

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Strabon13,qui écrivait cinq siècles plus tôt, considérait les Maures comme les indigènes de la Berbérie occidentale. Les autres Berbères étaient les Masaesyles, les Massyles et les Gétules. D'autres invasions se sont produites beaucoup plus tardivement qui ont affecté les populations des AurèsNémencha. A Lambèse, une inscription gravée sur un monument témoigne de l'invasion par les Babares ou Bavares, des confins de la Numidie. La même inscription signale les ravages commis par les Quinquegentiens (Quinquegentenei) et les Fraxinenses, sous le commandement de Faraxem, et la capture de ce dernier. Il s'agissait de tribus maures qui avaient envahi la Numidie à partir de la Maurétanie césarienne. Une seconde inscription trouvée à Aumale conflftne celle de Lambèse: «Faraxem rebellis satellibus suis fuerit captus et interfectus. » Dans l'Aurès les Irnazighen et les Zenata s'ajoutèrent en une ultime strate, aux tribus qui les avaient précédés dans le mass if. A l'époque de la conquête de l'Algérie par la France, on qualifiait indifféremment d'Arabes ses populations indigènes. Cette habitude a survécu. Albert Camus ne les appelait pas autrement. Pourtant les Sémites Guifs, Arabes), les Indo-européens (Latins, Vandales, Grecs) et les Turcs sont venus en trop petit nombre pour modifier l'équilibre ethnique des populations du Nord de l'Afrique. Les Vandales étaient au plus quatre vingt mille, hommes, femmes, enfants, vieillards confondus. Les Arabes ne furent pas non plus très nombreux: deux cents à trois cent mille personnes pour l'ensemble de l'Afrique du Nord, qui furent progressivement assimilés par la majorité berbère. Jules Royen faisait encore le constat en 1996, lorsqu'il accomplit son ultime pèlerinage en Algérie pour aller se recueillir sur la tombe de sa mère. «Peu d'entre eux (ceux qu'on appelle les Arabes) sont de purs descendants des conquérants. La semence d'origine s'est mêlée aux Berbères et aux Bédouins, mais il en reste quelque chose. Où l'Arabe passe, les signes demeurent de génération en génération; les noms se sont altérés, les traces sont moins visibles, le sang arabe se révèle à un front, une couleur de peau, à la fierté agressive et à la noblesse... »14 Finalement pour Charles-André Julien, les populations qui occupent la Berbérie sont, en dépit de quelques métissages, les mêmes que celles qui y vivaient aux temps historiques mais c'est encore dans le groupe des Chaouias15 que l'on peut le mieux observer la trace des populations primitives qui habitaient l'Afrique du Nord longtemps avant le commencement de l'ère chrétienne. Car «...Le relief de la Berberie a favorisé, dans la Kabylie ou l'Aurès la formation de groupements humains originaux qui ont résistéjusqu'à aujourd'hui à l'érosion de l'histoire16. »

13
14

Strabon: géographe grec, 21 et 25 ap JC.
Jules Roy, Adieu ma mère, adieu mon cœur, Albin Michel,
Les Arabes appellent la partie Julien, Chaouia centrale Histoire (cha signifie mouton) du Nord du département de l'Afrique

1996, p. 61.
berbères C'est qui des hauts un mot dédaigneux. à 1830, Editions Payot et Rivages, plateaux jusqu'au

15

les tribus des

Sahara occupent 16 Charles-André

de Constantine.

origines

p.13.

21

C'est parmi ce peuple légendaire que mon arrière-grand-père Lange Isidore Marin, né à Aurel (Vaucluse) en 1837, et mon arrière-grand-mère MarieLouise Demaisy, née en 1852, à Constantine, l'antique Cirta qui fut la capitale du royaume massyle du grand Aguellid Masinissa, s'installèrent en 1869 pour fonder notre famille. .:.

Livre premier L'Aurès de Massinissa à Mostefa Ben Boulaïd Chapitre I. L'Aurès avant la conquête française
Beaucoup de noms de rois et de princes berbères qui vécurent au temps de l'Empire romain et des invasions vandale, byzantine et arabe, nous sont connus. Aucun n'égale en notoriété ceux de Masinissa, de Jugurtha, de Kosaïla et de la reine juive ou judéisée de l'Aurès: la Kahena. Leur geste a bercé mon enfance et mon adolescence. L'Aurès qui en fut le berceau, si l'on en croit Charles-André Julien, se souvient du Royaume Massyle et de Massinissa son grand Aguellid. L'histoire de cette dynastie est indissociable de celle de Carthage et de l'Empire romain d'Afrique17. C'est dans la deuxième moitié du Vèmesiècle avant JC que Carthage commença à conquérir en Afrique un territoire au détriment des Libyens. L'intrusion de Rome dans la zone d'influence africaine de Carthage fut provoquée par le conflit qui opposa de 264 à 146 avant JC les deux puissances qui se disputaient alors I'hégémonie en Méditerranée. Au cours de la deuxième guerre punique (218 à 201 avo JC), apparurent, par les alliances qu'ils nouèrent avec les belligérants, les princes berbères qui gouvernaient la Numidie18. En 206 avant JC, Publius Cornelius Scipio, que l'on surnommera pour cette raison «l'Africain », conçut le projet de transporter en Afrique la guerre contre les Carthaginois. A cette époque Syphax était l'Aguellid des Masaesyles (numides de l'Ouest). Il avait conquis une bonne partie du royaume des Massyles au détriment de Gaïa, roi des Massyles (numides de l'Est) qui avait fait élever son fils Masinissa à Carthage. Syphax, époux de Sophonisbe, la fille du général carthaginois Hasdrubal Giscon, était l'allié des Carthaginois, comme l'était en principe Masinissa, mais ce dernier ne rêvait que de restaurer l'intégrité du royaume de son père, et passa à l'ennemi en plein combat. Scipion et son nouvel allié exterminèrent les armées d'Hasdrubal et de Syphax et firent
17 La tradition la plus ancienne fait remonter la date de sa fondation à 814 avant JC Carthage signifie ville nouvelle. Au faîte de sa puissance l'influence de Carthage resta limitée à la Tunisie actuelle et à quelques vines côtières du littoral algéro-tunisien. 18 Ce vaste territoire qui s'étendait de Carthage à l'océan Atlantique, était divisé en trois royaumes: le royaume massyle apparu au lye siècle avo JC dont la capitale était Cirta, ma vine natale; le royaume masaesyle, le plus puissant, dont la capitale était Siga, dans l'actuelle Oranie ; le royaume maure qui était installé dans le Nord du Maroc.

prisonnier le roi des Masaesyles. C'est sur la défaite d'Hannibal à Zama en 202 avant JC que s'acheva la deuxième guerre punique. Les Carthaginois obtinrent, contre le paiement d'un lourd tribut et l'engagement de renoncer à toute guerre qui n'aurait pas été autorisée par Rome, de conserver leur territoire africain. De cette clause du traité de 201 avant JC, Masinissa profita pour réclamer à Carthage la restitution de tous les territoires dont ses ancêtres libyens avaient été dépossédés. Les revendications territoriales de Masinissa furent la cause de la troisième guerre punique qui aboutit à la destruction de Carthage en 146 avant JC mais l'Aguellid était mort en 148, à l'âge de 90 ans, laissant à ses héritiers un immense royaume qui englobait l'ensemble des régions situées entre les Maurétanies et la province punique. Masinissa ayant abandonné à Scipion le soin de régler sa succession, celui-ci partagea le pouvoir entre trois de ses fils: Micipsa, Gulussa et Mastanabal. A la mort de ses frères, Micipsa en recouvra la plénitude et pendant 30 ans (148-118 avant JC) prolongea la survie du royaume Massyle. L'ambition de Masinissa était d'annexer l'Afrique carthaginoise et de soumettre les royaumes maures qui n'étaient pas en mesure de lui résister bien longtemps. Les Massyles auraient alors régné sur l'ensemble des pays qui formeraient deux millénaires plus tard le Maghreb. Mais Rome avait fmi par prendre ombrage de la puissance de son allié numide qui revendiquait l'Afrique pour les Africains, si bien qu'elle préféra détruire Carthage et le symbole qu'elle représentait de crainte que n'apparaisse dans la lignée des successeurs de Masinissa un homme de son envergure. En même temps, elle transformait en provincia africa ou Africa19, ce qui restait de l'Afrique carthaginoise après les amputations territoriales que Masinissa lui avait fait subir, marquant ainsi les limites que le royaume massyle ne devait pas franchir. A 14 kilomètres au sud de Constantine se dresse un imposant mausolée: la Çouma du Khroub. Tout porte à croire que ce tombeau est la sépulture du grand Aguellid. Depuis l'accession de l'Algérie à l'Indépendance, les Chaouïas et les Kabyles se réapproprient leur passé. Le nom que portait le jeune manifestant tué par la gendarmerie algérienne lors des émeutes kabyles de l'été 2001 est révélateur. Ne s'appelait-il pas Masinissa Guermah ! Micipsa, avait été contraint par Scipion Emilien d'adopter son neveu Jugurtha alors que le roi des Massyles eut préféré assurer la dévolution de son royaume à ses fils Hiempsal et Adherbal. Salluste a raconté dans La guerre de Jugurtha (113-105 avant JC) le conflit de succession qui l'opposa à ses cousins à la mort de Micipsa et qu'une commission sénatoriale trancha en partageant le royaume massyle entre Adherbal et Jugurtha bien que ce dernier ait commandité l'assassinat de Hiempsal. Durant l'été 112, Adherbal dut livrer Cirta aux partisans de Jugurtha qui le massacrèrent ainsi que les Italiens qui combattaient à ses côtés. En 108 av JC, les Romains s'emparèrent de Cirta, capitale du royaume de

Jugurtha qui appela à l'aide son beau-père Bocchus 1er, roi de Maurétanie.
19

La provincia africa couvrait à peine le tiers Nord-Est de la Tunisie actuelle, soit environ 25 000
carrés.

kilomètres

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Maures et Numides reprirent Cirta aux Romains mais Bocchus 1er trahit son
gendre et le livra au questeur Scylla. Jugurtha fut étranglé dans le

Tullanium20le 1er janvier 104. Ainsi finit Jugurtha le roi des Numides en
lequel Jean Amrouche voit « un archétype, celui du Jugurtha éternel qui vit en tout Berbère, autrement dit l'esprit de révolte »21. Après la défaite des Pompéiens devant César le 6 février 46 dans la plaine de Thapsus la Numidie orientale fut transformée en une nouvelle province: l'Africa Nova surnommée Nova Cirta. En 36, Octave plaça à la tête de l'Africa nova et de l'Africa vetus, (Afrique carthaginoise et Tunisie actuelle), grossies des villes de Cirta, Rusicade, Cuicul et Milev, un gouverneur ayant rang de consul d'où le nom d'Afrique proconsulaire qu'elles portèrent jusqu'à leur fusion en une même province. Les deux Numidies étaient devenues romaines. L'indépendance du peuple berbère avait vécu mais pas l'esprit de révolte qu'incarna de 17-24 après JC, au temps de Tibère, un numide: Tacfarinas dont a retenu le nom grâce à Tacite « cette même année (17 après JC), écrit-il dans ses Annales, la guerre commença en Afrique. Les insurgés avaient pour chef un numide nommé Tacfarin as, qui avait servi comme auxiliaire dans les troupes romaines et avait ensuite déserté: il rassembla d'abord quelques bandes de brigands et de vagabonds qu'il mena au pillage puis il parvint à les organiser en " infanterie et cavalerie régulières. Bientôt de chef de bandits il devint général des Musulames, peuplade vaillante qui parcourt les régions dépourvues de villes, en bordure des déserts d'Afrique. Les Musulames prirent les armes et entraînèrent les Maures, leurs voisins, qui avaient pour chef Mazippa... » La guerre avait éclaté à propos des terres de parcours et des pâtures dont les nomades avaient besoin pour leurs troupeaux. Les tribus révoltées demandaient déjà que leurs droits coutumiers soient respectés. Le proconsul Marcus Furius Camilius, qui commandait la Ille légio augusta, battit Tacfarinas en 17 après JC au cours d'une bataille rangée. Les Numides se dispersèrent dès qu'ils eurent le dessous, pour se regrouper dans le désert ou dans l'Aurès. Pourtant le proconsul Publius Cornelius Dolabella parvint un jour à surprendre Tacfarinas et ses Numides en un lieu appelé Auzias (Aumale). Tacfarinas se « déroba à la captivité par une mort qu'il Jit payer très cher », écrit Tacite. Sa disparition mit fin à la guerre. L'occupation romaine dura en Afrique du Nord jusqu'au Ve siècle. Le territoire de l'actuelle Algérie a été sous la tutelle de Rome pendant quatre cents ans et sous son contrôle indirect pendant deux siècles. Dans l'Aurès, des tribus se réclament encore d'ancêtres « roumanias ». Mais de
20 Cachot dans la prison d'Etat construite par Servius Tullius. Salluste, C 55, 3. 21 Jugurtha était un homme de guerre qui excellait à surprendre l'adversaire, à lui tendre des embuscades où à l'attirer dans des régions désertiques où il mourrait de soif. Il évitait les batail1es rangées où l'armée romaine aurait pu lui être supérieure et multipliait les escarmouches. Vaincu, il disparaissait dans le sud ou au fin fond de la Maurétanie pour réapparaître là où on ne l'attendait pas. Il conduisait la guerre à la manière de l'émir Abd el Kader, lorsqu'il écrivait à Bugeaud; «Quant à nous opposer auxforees que tu promènes derrière toi, ee serait folie. Mais nous les fatiguerons, nous les hareèlerons, nous les détruirons en détail. Le elimat fera le reste. La vague se soulève-t-elle quand l'oiseau l'effleure? C'est l'image de votre passage en Afrique. »

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soulèvements en invasions de la Numidie par de nouvelles tribus, la puissance romaine lentement se délita par manque d'hommes et de moyens fmanciers. Quelques mois suffIrent à Genséric et à ses Vandales pour l'abattre. Sous le règne de Genséric et de ses successeurs les tribus de l'Aurès et les nomades du Sud conservèrent leur autonomie. Défait à Ad Decimum et à Tricamarum par les troupes de l'Empereur Justinien, Gelimer petit-fils de Genséric qui avait pris le pouvoir en 530, fut fait prisonnier en 534. Sa capture acheva la déroute des Vandales et provoqua la renaissance de l'Empire romain d'Afrique. Solomon qui avait succédé à Belisaire au commandement de l'Afrique, eut à combattre les Aurésiens dont les chefs s'appelaient Coutzinas pour les territoires compris entre la Byzacène et l'Aurès; Iabdas dans la région aurasienne; Orthaïas, qui commandait aux tribus de la partie ouest de l'Aurès: le Hodna, le Belezma et le Zab. Les cités florissantes de la plaine: Theveste (Tebessa), Thamugadi (Timgad), Baghaï (Ksar-Baghaï), Lambaesis (Lambèse), furent détruites par les Aurésiens. Après avoir mis fm à une mutinerie au sein de son armée (le chef des mutins s'appelait Stozas) et vaincu Coutzinas puis Iabdas, Solomon décida, pour contenir les Berbères, de relever les places fortes romaines au cœur de l'Aurès, en Numidie et en Maurétanie que les Vandales avaient démantelées. La coalition des tribus berbères vainquit l'armée byzantine à Théveste. Solomon fut tué dans la bataille. Le dernier épisode de l'Afrique romaine se jouera en 647 à Suffétula, au sud de Kairouan, quand les Arabes battront le Patrice Grégoire qui s'était déclaré indépendant en 642. La première invasion arabe Jusqu'à ce que Mahomet fonde à la Mecque une nouvelle religion, les belliqueuses tribus de l'Arabie étaient divisées par des rivalités séculaires. L'islam les rassembla et les engagea dans la voie des conquêtes. Après la défaite du Patrice Grégoire, les Arabes envahirent 1'Ifrikia22 et nommèrent Okba Ben Nafi, son gouverneur. Les califes Ommeyades étaient alors au pouvoir à Damas. Okba fonda Kairouan pour qu'elle serve de place d'armes à l'islam contre les Byzantins et surtout contre les Berbères. La défaite d'Okba Ben Naft Okba marcha sur le massif de l'Aurès mais se heurta près de la ville d'Erba (probablement située entre Khenchela et Baghaï), à la tribu libyenne des Awreba qui occupait habituellement les plaines des Zibans et la partie occidentale de l'Aurès et que commandait leur roi, Kosai1a. Défaits, les Awreba se rallièrent, près de Lambèse, aux débris de l'armée byzantine. Les Byzantins et les montagnards de l'Aurès infligèrent alors de lourdes pertes à l'armée d'Okba qui parvint néanmoins à se retirer en bon ordre. En 687,
22

Le nom d'Ifrikia

s'applique

spécialement

au territoire

de la Tunisie

et de l'Ouest

de la Tripolitaine

actuelle. 26

Okba, au cours d'un nouveau raid dans le Maghreb, alla, avec trois cents cavaliers, reconnaître les places fortes de l'Aurès. A la sortie de l'oued-elAbiod, au nord-est de Biskra, ils se heurtèrent à un fort contingent de Berbères et de Roms qui appartenaient aux ultimes garnisons byzantines du massif. Tous furent tués. L'oasis de Sidi Okba où est enterré Okba-ben-Nafi se trouve à cinq kilomètres au sud de Tahoudha. Son corps repose dans une modeste kouba qui est devenue pour tous les musulmans, y compris les descendants des Berbères qui participèrent à son massacre, un lieu de pèlerinage. Triomphe et mort de Kosaila Après cette victoire, les tribus de l'Aurès fIrent de Kosai1a leur roi23. Son royaume résista, avec l'aide de Constantinople, à deux expéditions arabes. Les tribus qui avaient embrassé la foi islamique sous la menace du sabre, revinrent à leur première religion chrétienne, juive ou païenne. Kosaïla, prince chrétien qui avait dû se convertir de force à l'islam, était au nombre de ces apostats24. Mais les Arabes n'avaient pas renoncé à reprendre le contrôle de la Berberie. Dès que le triomphe des Ommeyades eut été assuré, Zobeir Ibn Kaïs reçut l'ordre du calife de venger la mort d'Okba. Il se mit en marche vers 689 à la tête d'une nombreuse armée. Au cours de la bataille qui se déroula à Mems, à l'ouest de Kairouan, Kosaïla et les principaux chefs roms et berbères furent tués. Il commandait aux plus anciens habitants du pays. Il régnait sur le M'Zab actuel et sur la partie de l'Aurès occupée par les vallées inférieure de l'ouedAbiod et de l'oued-Abdi, ainsi que sur le Hodna. Si l'on en croit les historiens postérieurs au XIe siècle, dont le plus éminent fut Ibn Khaldoun, la personnalité de Kosaïla domina toute l'histoire du Maghreb de ce temps. Après sa mort, le flambeau de la résistance berbère fut repris par les Zenata établis dans le Nord de l'Aurès depuis déjà plusieurs siècles. La Kahentl5 C'est une femme, leur reine, qui en fut l'âme. Elle s'appelait Dina, Danya ou Damyah et était la reine juive ou judéisée des Djeraoua, comme l'assure Ibn Khaldoun. Elle était plus connue sous le nom de la Kahena, la devineresse. Son père, Tabet, était l'ancien roi du pays. Les témoignages des historiens arabes sont unanimes. Au vnème siècle, de nombreuses tribus étaient devenues juives. Tel était le cas de la tribu aurasiènne des Djeraoua qui tenait
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Emile-Félix Gautier explorateur et géographe, professeur à l'université d'Alger en 1902 qui a écrit

plusieurs ouvrages sur l'Algérie et notamment Le passé de l'Afrique du Nord: les siècles obscurs (1937), fait de Kosaïla le roi des Jedar. 24 Ibn Khaldoun nous apprend qu'au cours de leur longue lutte contre l'envahisseur arabe, les Berbères apostasièrent 72 fois. La tradition rapporte qu'ils livrèrent aux arabes trois cent soixante quinze combats. 25 La Kahena n'est pas unique. Beaucoup de femmes ont joué un grand rôle dans I'histoire des Berbères, tout au moins jusqu'à l'époque almoravide. Pour Charles-André Julien peu de héros africains ont inspiré autant de légendes que la Kahena, connu un destin aussi exceptionnel. Pourtant souligne-t-il : «nous ne connaissons guère d'elle que son nom, son prestige et sa farouche résistance à l'envahisseur, nourrie, semble-t-il, de patriotisme berbère et defoi hébraïque? » Histoire de l'Afrique du Nord des origines à 1830, grande bibliothèque Payot, p. 353. 27

l'Aurès oriental. A l'époque de la Kahena, les Djeraoua campaient au nord de Khenchela. Ce massif domine la plaine des Haractas. Les Zenata étaient maîtres de l'actuel Aurès oriental, du nord du massif et aussi d'une partie de l'Ouest puisqu'ils possédaient, en plus de la vallée de l'oued EI-Arab, le Chelia, le djebel Mahmel sur les pentes duquel je skiais adolescent, le haut de l'oued Abdi et la vallée supérieure de l'oued-EI-Abiod26. En 696, Hassan Ibn EI-Noman el-Ghassani27, gouverneur de l'Egypte, reçut l'ordre du calife de Bagdad de repartir à la conquête du Maghreb. Quand, en 698, Hassan demanda quel était le chef le plus puissant en Ifrikia, on lui désigna la Kahena. «Elle demeure, lui dit-on, dans les monts Aurès. Cette femme juive prédisait l'avenir et tout ce qu'elle annonçait ne manquait pas de se réaliser. Elle tuée, Hassan ne trouverait plus ni résistance ni rivalité. Hassan marcha contre elle... »28 Mais les Berbères détruisirent presque entièrement son armée sur les rives de la rivière EI-Meskiana où elle avait pris position et la rejetèrent en Tripolitaine. La paix dura cinq ans mais la Kahena prévoyant que les Arabes reviendraient en plus grand nombre transforma le pays en désert ce qui lui aliéna les Berbères sédentaires et les Roms. Quand Hassan tenta à nouveau de s'emparer de l'Aurès, elle appela les Berbères aux armes mais seuls de rares contingents se présentèrent. Selon la tradition, la Kahena attendit les Arabes près de Tabarka où elle livra un combat désespéré. L'armée d'Hassan la poursuivit avec ses compagnons jusque dans l'Aurès où elle trouva la mort. Avant de mourii9, la Kahena aurait intimé l'ordre à ses fils, puisque tout était perdu, de faire leur soumission à Hassan. Charles André Julien considère que c'était un geste naturel pour un chef berbère chez qui la suprématie de la famille prime tout y compris la tribu. La défaite et la mort de la Kahena donnèrent le signal de la reddition des tribus berbères. Hassan, rapporte Ibn Khaldoun, accorda à ses fils le commandement en chef des Djeraoua et le gouvernement du mont Aurès. Selon EI-Bayan, il exigea des Berbères qu'ils lui fournissent 12 000 cavaliers qu'il confia au commandement des fils de la Kahena pour conquérir le pays et soumettre ses habitants à la loi de l'islam. Ce sont les Berbères de l'Aurès qui partirent en 711-712, sous le commandement de Tarik, à la conquête de l'Espagne et qui tentèrent une invasion de la France qui fut arrêtée par Charles Martel à Poitiers en 732. La seconde invasion arabe Il y avait dans le désert du Hedjaz et la province du Nedjed, deux tribus particulièrement rétives à toute autorité qui ne cessaient de piller et de rançonner les voyageurs et les caravanes. Elles s'appelaient les Ouled-Hillal
26 Selon la tradition, les Beni-Melloul, qui avaient aussi pour reine une femme, Habtsa, étaient leurs vassaux. 27 Hassan est le fondateur de Tunis. 28 El Bayan, historien de l'Afrique et de l'Espagne. Traduit par E. Fagnan. Alger 1901, p. 25. 29 Selon Ibn Khaldoun la Kahena est morte à Bir ou Ksar-el-Kahéna, le puits de la Kahena, mais il est impossible de retrouver avec certitude cet emplacement dans l'Aurès. La Kahena serait morte en 74 ou 79 de l'hégire (693 ou 698 de notre ère), selon une tradition, en 82 (701) pour EI-Bayan, en 84 (703) pour EI-Kairouani.

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et les Ouled-Soleïm. Pour s'en défaire, un souverain fatemide les déporta en haute Egypte dont elles ne tardèrent pas à dévaster le territoire. En 1050, le Grand Vizir du calife régnant eut l'idée de détourner leur soif de rapines sur l' Ifrikia. Ibn Khaldoun et E.F. Gauthier ont dépeint la prospérité romaine à laquelle mit fin la conquête arabe30.Un autre effet particulièrement néfaste de cette invasion fut le déboisement intensif auquel ces nouveaux venus soumirent les régions qu'ils traversaient. A force d'aider à la constitution de royaumes au-delà de leurs montagnes, les Aurésiens avaient vu peu à peu leur nombre se restreindre et leur puissance décroître. Les premiers habitants du massif, refoulés dans sa partie orientale, au-delà de l'oued-el-Arab, furent remplacés par deux tribus jusqu'alors inconnues: les Ouled-Abdi et les Ouled-Daoud ou Touaba, qui joueront un grand rôle tout au long de la conquête de l'Algérie par la France et singulièrement lors des insurrections de 1871, de 1916 et de 1954. Les Ouled-Abdi et les Ouled-Daoud seraient originaires du village de Belloul, non loin des gorges de Tighanimine. Il y a 400 ans environ, les Ouled-Daoud se seraient séparés des Ouled-Abdi pour remonter vers le nord. A cette époque, les Zenata, épuisés par les guerres et les émigrations, ne purent résister aux tribus qu'ils avaient autrefois vaincues: les descendants des Libyens, les habitants blonds de Nara et de Menaâ, petits-fils des Awreba de Kosaïla et leurs alliés, derniers colons romains et byzantins, berbères romanisés... les Zenata furent chassés des vallées de l'oued-Abdi et de l'oued-el-Abiod mais l'Aurès tout entier avait sombré dans l'anarchie. A l'extérieur du massif, cela en était fait des royaumes berbères. Au début du XVIe siècle, le Maghreb tomba aux mains des Turcs mais jusqu'à ce que la France mette un terme à leur domination sur le pays qu'elle allait baptiser Algérie, les Turcs n'eurent jamais sur l'Aurès qu'une souveraineté nominale. C'est pourtant dans l'Aurès que Salah Bey trouva refuge après la prise de Constantine par les Français en 1837. Au contraire des Turcs, les Français allaient se lancer à la conquête de l'ensemble du territoire algérien avec la volonté de l'élargir au Sahara ce que même les Romains, grands inspirateurs de la colonisation française de l'Algérie, n'avaient osé tenter. Ce faisant, la France ne pouvait que s'affronter aux habitants des Aurès-Némencha. La naissance du camp militaire de Batna en 1844 a coïncidé avec l'ambition de l'armée de s'assurer le contrôle de cette forteresse naturelle à laquelle tous les conquérants de l'Afrique du Nord se sont à un moment ou à un autre heurtés.
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« Tout le pays depuis Tripolijusqu'à Tanger n'était qu'un seul bocage et une succession continuelle de villages ». Selon E.F. Gauthier «de Tripoli à Tanger on voyageait à l'ombre. » Ibn Khaldoun comparait les Arabes de la deuxième invasion, « à des loups affamés, à des sauterelles dévorantes. » Un chapitre de ses Prolégomènes est intitulé: « Tout pays conquis par les Arabes est un pays ruiné. » Les jardins, les vergers, les champs cultivés, se changèrent en terrains de parcours où ils apportaient le désert avec eux. Ibn Khaldoun disait du nomade arabe: «le naturelfarouche des Arabes en afait une race de pillards et de brigands. Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir à l'appui de leur marmite, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer. S 'il leur faut du bois pour faire des piquets ou des soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. Sous leur domination la ruine envahit tout. Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné... »

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Chapitre II. La naissance de la ville de Batna, les débuts de l'aventure de la famille Marin dans l'Aurès
Naissance de la ville de Batna
Quand je revins à Batna, après quarante et une années d'absence, mon cousin Roger Kamel Chibani et son beau-frère Rachid Aggoune m'emmenèrent à la sortie de la ville, jusque sur un promontoire longeant un boulevard de ceinture qui domine l'ancien quartier européen de la gare. Là s'élèvent les restes d'une colonne qui fut érigée le 19 août 1849 pour commémorer la prise de possession, le 22 juin 1844, par le lieutenant-colonel Bedeau, d'un lieu appelé Batna afm d'y établir un camp militaire. J'étais fasciné par les inscriptions que ce monument portait et qui étaient pour l'essentiel encore lisibles mais pour combien de temps encore? Ainsi des centaines de milliers d'hommes qui avaient sillonné le massif de l'Aurès depuis sa conquête par les Français, il ne subsistait plus que des tombes abandonnées dans les cimetières et les djebels et cette stèle dégradée par le temps et l'action des hommes. La ville née de la volonté du colonel Carbuccia qui commandait la subdivision de Batna en 1845, était par contre bien vivante et ne cessait même de grandir. Ne compte-t-elle pas aujourd'hui cent fois plus d'habitants que les cinq mille pour lesquels elle était prévue quand mon aïeul s'installa à ses portes en 1870. Pour mon père et pour tous ceux qui y vécurent, je ressentis ce jour là l'impérieuse nécessité d'accomplir un travail de mémoire afm que le souvenir des hommes qui la fondèrent, y naquirent, y moururent ou la quittèrent désespérés pour s'en aller mourir ailleurs, ne soit pas défmitivement perdu. Quand mon père naquit à Batna en 1905, la ville existait depuis un demisiècle à peine. Elle n'avait pas même vécu la durée d'une vie d'homme et qu'est-ce qu'une vie d'homme dans l'histoire d'une ville dont j'ai pu reconstituer les péripéties de la naissance grâce aux dossiers conservés par le CAOM.

Les prémisses, un camp militaire
En 1830, des Chaouïas avaient fait partie de l'année du Bey d'Alger. Ceux qui ne furent pas tués ou faits prisonniers lors de la prise de la ville, regagnèrent l'Aurès et prévinrent les autres montagnards contre une possible invasion. Quand Constantine tomba à son tour aux mains des Français en 1837, le Bey Ahmed se réfugia dans l'Aurès d'où il n'eut de cesse de fomenter la révolte au fur et à mesure de l'approche des années de Louis-Philippe. Le coup de main du duc d'Aumale, qui avec six cents cavaliers prit le 16 mai 1843 sa Smala, porta à la puissance de l'émir Abd-el-Kader le coup le plus rude qu'il eut reçu. La Smala était devenue, depuis la perte de Tagdempt et Mascara, sa «capitale de toile». C'était une véritable ville qui abritait de vingt mille à soixante mille personnes et où vivaient la famille et les serviteurs de l'émir. Elle abritait aussi ses archives et ses biens dont le duc s'empara. Son coup d'éclat lui valut d'être nommé lieutenant général et de prendre le commandement de la province de Constantine en remplacement du 30

général Baraguey d'Hilliers. Contraint de fuir, l'émir Abd-el-Kader envoya dans l'Aurès pour soulever les Chaouïas contre l'envahisseur, son Khalifa, Mohamed Seghir. Le 23 février 1844, une colonne de deux mille quatre cents fantassins et de six cents cavaliers, équipée de quatre pièces d'artillerie de montagne et de deux pièces de campagne fut rassemblée par le colonel de Buttafoco en un lieu appelé Batna par les Arabes, et au mois de mars y fut implanté un poste de ravitaillement militaire, comme en témoigne une lettre adressée le 22 mars 1844 par le duc d'Aumale au commandement militaire de la province de Constantine. Une colonne érigée à proximité de l'état major commémorait l'événement et marquait une des limites du périmètre de défense du camp de Batna. Au début du mois de novembre 1956, képis blancs et sapeurs la restaurèrent et il fut décidé de l'entourer d'un jardin. Sur son fût étaient gravés: les noms de SAR le duc d'Aumale, du lieutenantcolonel Bedeau, commandant la province, du colonel Herbillon commandant supérieur, du capitaine du Génie Perrio ; les dates d'implantation (11, 12, 13 mars 1844) du camp militaire par le comte de Butta Foco et de la prise de possession de Batna le 22 juin 1844, ainsi que les régiments impliqués dans ces évènements: (le 3èmechasseurs d'Afrique, le 3èmebataillon d'Afrique 2 artilleurs, les 2ème, 2ème 31 ème ligne, les spahis). et de Les vestiges du monument que Kamel et Rachid m'ont montré le 1er juin 2003, se trouvent à la sortie de la ville de Batna, sur la route de Constantine face à la chaîne montagneuse du Tuggurt. Son isolement l'a protégé d'une totale destruction. Une colonne devait être dressée sur le socle qui seul subsiste. Il est encore cerné par quatre embases situées chacune à un mètre de distance de l'ouvrage, qui ont dû supporter des pièces métalliques auxquelles était accrochée une chaîne ou fixée une barre de métal destinée à tenir à distance les passants. Ce monument fut érigé à la gloire de l'armée d'Afrique, le 19 août 1849 et porte les noms de SAR le duc d'Aumale, du maréchal Bugeaud, du commandant comte de Butta Foco, du général Charon, du général Herbillon, commandant la division de Constantine, du colonel Carbuccia, commandant la subdivision de Batna et des régiments représentés dans le camp militaire: le 2èmeétranger, le 3èmechasseurs d'Afrique, le 3ème spahis. A partir de Batna, le duc d'Aumale se lança, avec trois mille hommes, aux trousses du Khalifa Mohamed Seghir. Après avoir franchi le défilé d'El Kantara et fait graver dans la pierre de la falaise abrupte qui surplombe le pont romain31et les gorges, une inscription qui témoignerait pour la postérité de son passage en ces lieux32,il prit Biskra où il laissa deux bataillons, puis se porta avec douze cents hommes et quatre cents chevaux sur M'Chounèche, au pied de l'Ahmar Kaddou, en remontant la vallée de l'oued EI-Abiod sur les
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Le 31 mai 2003, nous fîmes halte sur ce pont avant de gagner la palmeraie à l'invitation du maire. Son

parapet portait encore l'inscription suivante: 1862 - Restavre par le génie militaire - 1862. Napoléon III Empereur le duc de Malakoff maréchal de France Gouverneur général de l'Algérie 322ème et 31 èmede ligne 2èmedu génie - 1844.

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pas du Khalifa. M'Chounèche tomba le 15 mars 1844. Le 10 avril les Aïth Sultan du Belezma attaquèrent le camp militaire de Batna pour desserrer l'étreinte des troupes françaises sur les localités du sud de l'Aurès. Les Aïth Sultan comptaient mille à mille deux cents fantassins et cinq cents à six cents cavaliers qui portaient un burnous rouge, racontera le duc d'Aumale. La bataille autour du périmètre de défense du camp et dans la plaine de Lambèse dura jusqu'au 10 juin 1844, date à laquelle le duc obtint leur soumission. Entre temps, au mois de mai 1844, le général Bedeau33 avait pénétré jusqu'au cœur de l'Aurès et pris Medina. Le 20 mai 1844, le colonel Herbillon dompta la révolte des Aïth Abdi, maîtres du sud-ouest de l'Aurès, qui étaient entrés en dissidence. Menaa, que défendaient deux mille cinq cents Chaouïas, tomba à son tour. Le calme revint dans le Sud constantinois, mais c'était un calme précaire. .:. Si la date du 22 juin 1844 fut considérée comme celle de l'acte fondateur de la ville de Batna, c'est parce que ce jour là, le camp de ravitaillement qui avait démontré son positionnement stratégique, devint un établissement militaire défmitif. Rien n'a participé d'une volonté délibérée d'établir un camp puis une ville à cet endroit. Les circonstances seules ont fait que la nécessité de maintenir une garnison à Batna s'est imposée au commandant de la subdivision de Batna, au commandant de la division de Constantine et au gouverneur général de l'Algérie alors qu'au mois de mars 1844, la préoccupation première du duc d'Aumale était de prendre Biskra afin de s'assurer le contrôle du Sahara. La présence d'une garnison permanente ne tarda pas à attirer des Européens et des indigènes désireux de commercer avec eux. C'est ainsi que l'idée d'un village puis d'une ville, prolongement nécessaire du camp militaire, prit peu à peu naissance. Les Romains avaient d'ailleurs précédé les Français puisqu'ils avaient établi au même endroit unpraesidium34 dont je n'ai pas retrouvé trace ni aucune indication sur la dénomination de l'endroit où cette garnison était implantée. Après qu'ils eurent conquis l'Algérie, les Arabes baptisèrent ce lieu d'un mot arabe: Batna qui signifie bivouac. La garnison romaine avait pour mission de prévenir l'état-major de la tertia legio augusta, du déclenchement éventuel d'une action d'envergure des tribus aurésiennes. C'est le rôle dévolu aux avant-postes dans toutes les armées du monde. La dizaine de kilomètres qui séparait la garnison de Batna de son camp de base de Lambaesis pouvait être couverte en quelques dizaines de minutes par la cavalerie. Aujourd'hui, il n'y a plus de solution de continuité entre les deux villes. L'épopée de la tertia legio augusta est indissociable de l'histoire de l'Afrique romaine. Ayant vécu vingt-cinq ans à dix kilomètres à peine de
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Le général Bedeau, « le saint, l'entêté, le stoïque », ainsi qualifié par Ch. A Julien, ne recherchait pas au contraire de beaucoup d'autres, la bataille pour la bataille et usait de diplomatie chaque fois qu'il le pouvait. Jean Morizot, L'Aurès ou le Mythe de la montagne Rebelle, Histoire et perspectives méditerranéennes, L'Harmattan, p. 131.
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Garnison. 32

Lambèse où elle avait établi ses quartiers définitifs35, j'ai l'impression de l'avoir connue tant me sont familiers les vestiges de Lambaesis et de Thamugadi, les deux villes que ses légionnaires construisirent à peu de distance l'une de l'autre. Il me suffisait de fermer les yeux et de laisser vagabonder mon imagination pour voir Timgad s'animer et entendre le roulement des chars sous l'arc de triomphe de Trajan. Leurs roues ont laissé dans la pierre du Decumanus Maximus que bordent les boutiques du forum, de profondes ornières. La magie opérait plus sûrement à Timgad qu'à Lambèse où le village et le pénitencier agricole construit en 1850 par le maréchal de Saint-Arnaud occultent une partie importante de la ville romaine. Quand j'ai revu Timgad où je n'étais pas revenu depuis 1960 ce fut pour constater la fermeture du musée pour cause de saccage et la mutilation de la fontaine romaine qui en agrémentait l'entrée. C'était unpuppi de pierre de un mètre cinquante de haut drapé d'une toge descendant jusqu'à ses pieds et portant, couchée sur son épaule gauche, une amphore. L'eau qui s'en écoulait tombait dans un bassin. Le reste du site était tel qu'en mon souvenir je l'avais conservé. J'ai passé des heures quand j'étais collégien et toutes les fois que l'occasion s'en présentait, à relever les inscriptions lapidaires sur les monuments de Timgad36 et de Lambèse. A l'origine, il s'agissait de cours pratiques que notre professeur de latin, monsieur Olivier, nous dispensait in situ. Puis, je me pris au jeu et toutes les fois que je revenais à Lambèse ou à Timgad, je complétais le travail entrepris avec mes camarades, en transcrivant ces inscriptions dans des carnets. Par la suite je pris des photos de ces inscriptions et de celles gravées dans les gorges de Tighanimine par la VIème legio ferrata. La nIe legio augusta qui comptait six cents fantassins et sept cents cavaliers auxquels s'ajoutaient des troupes auxiliaires, en tout moins de quinze mille hommes répartis sur les six cents kilomètres de la frontière africaine et numide, représentait la fraction la plus importante des troupes permanentes d'Afrique. A la fin de l'empire romain d'Afrique une légion ne comprenait plus qu'un millier de soldats. Sur les raisons du choix de Batna par les Français, le colonel Carbuccia, chef du 2ème régiment de la Légion étrangère, commandant provisoire de la subdivision de Batna, nous apprend que « la France a occupé Batna et non Lambesa en vue de jalonner la route de la mer au Sahara (Philippeville37 à Biskra). En effet, Batna est placée sur cette route à mi-chemin entre Constantine et Biskra, à 28 lieues de Constantine et 30 de Biskra. »38 Le
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La tertia legio augusta fut à l'origine cantonnée à Ammaedara (Haidra). Vers la fm du siècle de

Vespasien (69-79) elle s'établit à Tebessa (Thebeste). En 81 ap. JC un détachement s'installa à Lambaesis (Lambèse). Ce n'était qu'une avant-garde. C'est également en 81 que fut installé un praesidium à l'emplacement de la future Batna. Il est vraisemblable que le transfert à Lambèse de la IIIème légion s'accomplit sous Hadrien en 128. L'Empereur rendit visite à cette occasion à ses légionnaires et le discours qu'il prononça fut gravé sur une colonne érigée au centre du camp. 36 La colonie Marciana Trajana Thamugadi fut fondée en l'an 100 de notre ère sous le règne de Trajan 98-117), à 20 kilomètres de Batna, L. Munatius Gallus étant légat. Ce fut la dernière colonie que fondèrent des vétérans. 37 Philippeville fut fondée en 1838 par le maréchal Valée dans la baie de Stora.
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llieue = 4 kilomètres445.
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limes39 romain séparait l'Afrique civilisée de l'Afrique des steppes abandonnée aux nomades et aux animaux sauvages. En le déplaçant plus au sud, au Sahara, auquel en six cents ans de présence, les Romains avaient renoncé à s'attaquer, Bugeaud conférait à la position de Batna une importance stratégique supérieure à celle de Lambèse. Quelques dizaines d'années plus tard, le colonel de Lartigue40 conf1ffi1aitla place éminente qu'occupait la ville de Batna au sein du système général des fortifications de l'Algérie et sa situation de jalon indispensable sur la route du Sud algérien. Dans le limes de Bugeaud qui allait de Batna à Sebdou, ma ville, avec son importante garnison, jouait le rôle qui avait été assigné à Lambaesis et à ses légionnaires dix-sept siècles auparavant. C'est au général Bedeau qu'échut le commandement de la première d'une longue suite d'expéditions destinées à pacifier l'Aurès. Le 1ermai 1845, il quitta Batna à la tête d'une colonne de 5 420 hommes afm de soumettre à l'autorité de la France les habitants des vallées de l'oued-Abdi et de l'oued-el-Abiod. Le 3 mai, parvenus dans la partie supérieure de l'oued Chemora, les soldats aperçurent des fantassins et des cavaliers sur le djebel Achra. Les cavaliers chaouïas portaient des burnous rouges et des shakos de plumes d'autruche qui, au début du siècle dernier, étaient la coiffure traditionnelle des goums des Ouled-Rechaïch41. La soumission des OuledAbdi, après qu'ils eurent subi de lourdes pertes, marqua le terme de cette première campagne. Le général Bedeau et ses troupes regagnèrent le camp de Batna le 20 juin 1845. Transformation d'un camp militaire en ville européenne

Le 16 mai 1846, monsieur le lieutenant général, président de la commission consultative de Constantine" donna en séance lecture du rapport que lui avait adressé monsieur le colonel, commandant supérieur à Batna. De ce rapport, il ressortait que dès 1844, lors de la création du camp « quelques marchands et cantiniers vinrent sy établir et construisirent des baraques pour y exercer leurs industries... Ces constructions élevées ainsi jusqu'à ce jour sont au nombre de vingt-sept. » Le colonel déclare que « le moment lui semble venu de régulariser cet état de choses et de proposer que des concessions
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Le limes était un système complexe qui comprenait le fossatum

(fossé défensif), une série de

fortifications situées tantôt devant, tantôt à l'arrière du fossatum et un réseau routier réunissant ces fortifications naturelles. Les limites défmitives du limes furent atteintes à l'époque des Sévères, au début du TIle siècle. Elles partaient du sud de l'Aurès, allaient presque dans la région de Biskra, puis s'infléchissaient vers le nordouest en passant approximativement par la région actuelle d'Aumale. Enfm d'est en ouest, la frontière longeait le Sud de l'Ouarsenis pour aboutir du côté de Rabat. 40 Monographie de l'Aurès par le lieutenant-colonel de Lartigue au 3èmerégiment de Zouaves, Constantine, op. cit., 1904, pAS et s. « Batna est comprise dans le réseau des places fortifiées qui tiennent la zone colonisée située au pied septentrional du massif de l'Aurès et en même temps au centre d'une région montagneuse constituée par le djebel Bou-Arif au nord-est, le Belezma au nord-ouest et la chaîne que domine le djebel Touguert à l'ouest... Son rôle spécial est de tenir les belliqueuses tribus de toutes ces régions en donnant la main, d'une part à Biskra et à Khenchela contre l'Aurès et d'autre part à Constantine, à Sétif et à Barika contre le Bou-Arif, le Belezma et le Hodna. » 41 Ces coiffes s'appelaient atouches. Elles évoquaient le pinnatus porté par les chefs berbères de l'époque

byzantine et rappelaient les cavaliers numides de Narhavas. 34

définitives soient accordées aux habitans (sic) de Batna qui ont élevé des constructions. .. Le colonel pense toutefois qu'il faut pour le moment, se borner à établir un village commercial, la concession de terres à usage agricole ne lui paraissant pas opportune. Elles sont en effet la propriété des

tribus. n ferait toutefois exception pour un terrain situé à environ 6
kilomètres du camp, afin d'y bâtir un moulin. Il voudrait aussi que le marché fut agrandi et que l'on s'essaie à la formation d'un village agricole indigène dans lequel on construirait une mosquée, une école et un caravansérail, ce qui offrirait l'avantage d'attirer les indigènes à Batna et d'encourager le commerce dans la localité. » Dès les prémisses de la naissance de la ville, on voit le commandant de la subdivision se préoccuper du devenir des indigènes et du commerce, garants de la paix dans la région. On sent poindre ses réticences devant la colonisation agricole qui risquerait de priver de terres de pâture les indigènes nomades et de les pousser à la révolte. Le procès-verbal des délibérations de la commission consultative de la division de Constantine, en date du 16 mai 1846, contient les résolutions suivantes: «La commission, après une discussion et une délibération approfondies, considérant que Batna est aujourd'hui un établissement militaire définitif, que ce point placé à environ moitié route de Constantine à Biskra, près des ruines de l'ancienne et importante ville de Lambaesa, sur un territoire fertile, abondamment pourvu d'eau et comportant des forêts d'une grande richesse, présente dans cette position des conditions susceptibles d'assurer de sérieux avantages sous le rapport politique et commercial, est d'avis à l'unanimité qu'il y a lieu de proposer au gouvernement d'y créer un centre de population européenne... Elle sollicite en conséquence qu'un plan soit dressé à cet effet et comprenne, outre l'emplacement nécessaire aux constructions à élever, une étendue suffisante de terrains à destination de jardins (c'était là le vœu du colonel Carbuccia dont les légionnaires cultivaient eux-mêmes les légumes et les fruits nécessaires à l'alimentation du camp militaire) Toutefois, en ce qui concerne la circonscription d'un territoire agricole à annexer au centre de population, comme il y aurait des mesures à prendre pour obtenir la disponibilité des terres aujourd'hui possédées par les tribus indigènes et que la colonisation agricole ne paraît pas quant à présent un besoin de première nécessité, la commission est d'avis que cette question soit réservée et de surseoir à toute distribution de terre de cette nature, sauf à examiner ultérieurement les demandes de culture lorsqu'elles viendront à se présenter. » Ainsi, les réserves exprimées par le colonel Carbuccia quant à la colonisation agricole ont-elles trouvé un écho favorable au sein de la commission. Elle décide par contre de surseoir à la création d'un village indigène près du centre européen que préconisait le commandant supérieur. Pour la commission, la création d'un village indigène près du centre européen est une décision politique qu'elle répugne à conseiller. Par contre, elle ne perd pas de vue que les indigènes sont des partenaires commerciaux potentiels et qu'il convient de «remplacer le colportage qui s'exerce dans les tribus d'alentour en offrant aux populations les moyens de se pourvoir dans cette 35

localité des objets qui leur sont nécessaires. » Elle préconise dans cette optique que l'on construise en un endroit favorable « des boutiques, hangars et logements en forme de caravansérail », qu'elle recommande, pour ménager les susceptibilités des musulmans, d'établir en dehors de la ville européenne. Monsieur le commandant du Génie est prié par elle de préparer un projet de ces constructions « conçu dans des conditions économiques. » La commission n'aurait pas songé à proposer la création d'une ville près du camp de «Batena» mais plutôt d'un village. Elle admit toutefois la substitution qu'on lui proposait «par le motif que depuis le 16 mai dernier un fait nouveau s'est produit, à savoir la décision qui institue "Batena" chef-lieu d'une subdivision militaire, qui induit l'augmentation de la garnison de cette place. » Le 20 mai 1847, «le maître des requêtes, directeur général par intérim, en l'absence du gouverneur général et du directeur général des affaires civiles en congé» adressait d'Alger à son Excellence monsieur le ministre de la Guerre, une lettre rendant compte des décisions adoptées le 25 mars par la commission consultative de Constantine et proposant, considération prise des avantages que réunit Batna au point de vue de la domination du pays, du commerce, «d'établir une ville, au lieu du village projeté. » Le 19 janvier 1848, son altesse royale le duc D'Aumale, gouverneur général de l'Algérie, renvoyait le projet de création d'un centre de population à Batna au maréchal de Camp (général de brigade) commandant provisoirement la province afm que le tracé proposé pour l'enceinte de la ville soit soumis à de nouvelles études. Ce dernier communiqua le 5 février 1848 au duc d'Aumale le nouveau tracé établi par « monsieur le directeur des fortifications sur les prescriptions de son altesse royale », assorti d'un commentaire critique. Le maréchal de Camp déclarait ne pas partager l'avis de monsieur le directeur des fortifications «surtout en ce qui concerne des îlots de maisons à construire entre le quartier civil et le quartier militaire. » Il préférait «que la rue soit complètement libre pour permettre des communications plus faciles entre les deux quartiers, et réserver à la ville une promenade intérieure et un lieu de rassemblement» et proposait de diminuer la largeur de la rue en établissant de chaque côté un rang d'arbres de plus. Il n'était pas non plus nécessaire selon lui « de réserver de grands îlots pour des établissements industriels qui ne se créeront à Bathna que dans un avenir très éloigné: assigner à l'avance une destination particulière à quelques portions de territoire, ce serait entraver les progrès de la ville pour une expectative fort incertaine et du reste, s'il se présentait quelque projet d'établissement de ce genre, on aurait toujours la faculté de réunir plusieurs îlots pour les mettre à sa disposition. » Tandis que se poursuivent ces échanges Canrobert, à la tête du 2ème Régiment étranger, quitte au mois de mai 1848 Batna pour l'Aurès où le Khalifa d'AbdEl-Kader tente une nouvelle fois de soulever les tribus.

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La colonne Canrobert dans l'Aurès (1848) Le Khalifa n'avait pas désarmé. Les Beni Oudjana qui en 1846 s'étaient soumis au général Bedeau, refusaient depuis d'acquitter l'impôt. L'autorité des caïds que les Français avaient mis en place, était mal assurée. Pour éviter que la contestation ne gagne les Ouled-Ab di et les Ouled-Abiod, le général Herbillon qui avait succédé au général Bedeau au commandement de la division de Constantine, décida d'organiser une expédition destinée à prévenir une éventuelle tentative d'insurrection dont il confia le commandement au colonel Canrobert du 2èmeétranger. Cette expédition se solda par l'incendie « préventif» du village de Soufou-el-Ma, à une vingtaine de kilomètres au sud de Taoubent. Canrobert parcourt le pays pour obtenir la soumission des tribus. Les biens de celles qui ont refusé de se soumettre sont donnés à celles qui ont accepté. Le colonel a appris que Ahmed Bey est réfugié depuis 1845 dans le village de Khebaïche, chez les Ouled-Abd-el-Rhamane Kébech, une petite tribu, du sud de l'Ahmar Khaddou qui nous est bien connue à cause du long séjour qu'y firent Germaine Tillion et Thérèse Rivière dans les années qui précédèrent la seconde guerre mondiale. C'est le commandant de SaintGermain, chef du cercle de Biskra, agissant de concert avec le colonel Canrobert, qui recevra la reddition d'Ahmed Bey42 à Khebaïche. Le 14 juin 1848, sa mission accomplie, la colonne Canrobert regagna ses casernements de Batna. Le 10 août 1848, le directeur général des affaires civiles en son nom et par délégation du gouverneur général, informait monsieur le ministre de la Guerre que l'affaire de la création de la ville de Batna allait être examinée par le «Conseil supérieur d'administration dans l'une de ses prochaines réunions et que monsieur Ballyet, en l'absence de monsieur Germain, parti pour la France, rapporterait à ce sujet. C'est ainsi que, après bien des péripéties, et sur l'insistance de son Altesse Royale le duc d'Aumale, le projet de la création d'une ville à Batna, vint devant le conseil supérieur d'administration43 au cours de sa séance du 14 août 1848. Monsieur Ballyet commença son intervention en rappelant que « les Romains, nos précurseurs et nos maîtres, nous y avaient précédé. Ils l'avaient marqué de leur puissante empreinte par l'établissement de l'antique Lamboesa dont les vestiges encore existans (sic) pourraient offrir des ressources en matériaux de construction. » Le rapporteur n'est pas le seul à commettre cette confusion entre les localités de Bathna et de Lamboesa. Un témoin de ce temps parlait de «Baitnab » « comme d'un gros tas de ruines extraordinairement bien arrosé », alors que
42 Ahmed Bey fut interné à Alger où le gouvernement lui servit jusqu'à sa mort en 1850, une pension de quinze mille francs. Il est enterré dans un petit cimetière inclus dans l'enceinte de la zaouIa de Sidi-AbdEI-Rhamane. 43 L'ordonnance du 15 avril 1845 consentait au Roi le pouvoir de légiférer seul pour l'Algérie (sans recours au Parlement) sur la proposition du ministre de la Guerre. Il légiférait par ordonnance. Un directeur général des affaires civiles assistait le gouverneur général. Le conseil de gouvernement composé du chef de service qui sous des noms divers existait depuis 1830, prit le nom de Conseil supérieur d'administration de l'Algérie et fut réorganisé. C'est cette même ordonnance de 1845 qui consacrait la division de l'Algérie en trois provinces qui existaient de fait depuis la conquête. 37

jamais une ville ne fut construite à cet endroit. Au contraire, les ruines de Lambèse, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Batna, couvraient en 1844 plusieurs hectares. Monsieur Ballyet célèbre Rome et sa grandeur dont témoignent les ruines imposantes de Lamboesa mais il la transformerait volontiers en carrière de pierres. Le XIXèmesiècle fut iconoclaste et les exemples abondent de monuments historiques qui furent dénaturés ou détruits pour réemployer leurs pierres dans des constructions alentour. Si Lamboesa échappa finalement à la pioche des démolisseurs, c'est parce que les pierres ne manquaient pas sur le site même de Batna et que le colonel Carbuccia, sans doute plus épris de grandeur que le rapporteur, en fit dégager les ruines par ses légionnaires et redresser monuments, colonnes et chapiteaux. Lamboesa n'eut pas la « chance» qu'eut Timgad d'être oubliée des hommes pendant des siècles, ce qui permit à Bruce, un voyageur anglais, de la redécouvrir en 1765, dans un parfait état de conservation malgré les incendies, allumés par les Aurasiens aux V et Vlèmesiècles, dont la ville a conservé la trace et les reconstructions qu'elle subit à l'époque byzantine, sur l'initiative de Solomon44. Après avoir justifié le choix du site de Batna pour édifier la ville nouvelle, monsieur Ballyet rappelait que le 6 mai 1846 « la commission envisageait déjà la création à Bathna d'un centre de population et de rattacher à ce centre un village arabe, un caravansérail ou un fondouk» afin de faire de cet endroit la halte obligée des grandes migrations sahariennes et le marché unique des populations de l'Aurès et du Belezma. Puis, le rapporteur évoquait le premier projet élaboré en 1847, qui consistait en une enceinte rectangulaire de neuf cents et quatre cent quarante mètres de côté, percée de 4 portes, conduisant à Constantine, Biskra, Sétif et à Lambèse. Cette quatrième porte était à peine à deux cents mètres de mon domicile. La superficie de cette première ville était de quarante hectares dont vingt-trois ou vingt-quatre réservés aux installations militaires et au logement d'une garnison de trois à quatre mille hommes; le reste, formant la partie nord-ouest du rectangle, était destiné aux habitations de la population civile et aux constructions d'intérêt général. Le projet tablait sur une population de deux cents habitants par hectare quand la densité moyenne en Algérie à cette époque était de cinq cents habitants et même davantage pour Bône et Oran. Des prairies situées au pied du coteau, au sud-ouest de la ville, devaient être transformées en jardins. Une pépinière existait déjà que le colonel Carbuccia et ses légionnaires avaient créée. Le général Charron, dans une apostille du 22 février 1847, proposait de conserver mtra-muros un rectangle d'environ six hectares pour le réserver à la culture en jardins ou à tout autre usage temporaire et de rapprocher de quatre-vingts mètres vers le centre de la ville, l'église et la place publique dans laquelle elle allait s'inscrire qui risquaient
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J'ai revu en mai-juin 2003, le fort byzantin que Solomon fit construire à Timgad en 539. L'abondance des pierres composites et des inscriptions réemployées témoigne que les principaux monuments de la ville servirent de carrière. Des thermes on aperçoit le fort. C'est un énorme quadrilatère de 112 mètres sur 67 qui est considéré comme une des citadelles byzantines parmi les mieux conservées d'Afrique. Il est construit sur un ensemble de monuments romains datant du nlème siècle. 38

sans cela d'être reléguées à l'extrémité des terrains bâtis. Ainsi, s'esquissait au fur et à mesure des travaux des commissions, la physionomie générale de la ville dans laquelle mes parents vécurent l'essentiel de leur âge. Aujourd'hui encore, malgré l'extraordinaire développement que connaît Batna depuis quarante ans, son cœur est demeuré très semblable au projet du colonel Carbuccia et des personnalités civiles et militaires qui le portèrent. Batna, étant une place forte, doit être protégée par une enceinte fortifiée. « Cette enceinte doit avoir sur ses 4 faces environ 2 680 m de développement, plus 144 m pour les 4 bastionnets et 25 ou 26 m pour les 2 demi-tours carrées qui protègent les deux longues courtines,. en tout 2850 m... » Le rapporteur n'est pas d'accord pour ajourner la création d'un caravansérail. « Une enceinte carrée aux murs de laquelle seraient adossés intérieurement de grossiers hangars à proximité d'une eau courante et située à quelques centaines de mètres vers le sud, sous le canon de la ville européenne, offrirait sans doute un attrait suffisant aux caravanes du désert. Malheureusement, conclut-il, le peu d'étendue des terrains de la vallée, ne saurait dispenser de construire tôt ou tard un territoire agricole et une banlieue à la nouvelle ville. » C'est là le danger qu'avait dénoncé de longue date le colonel. A qui prendre les terres nécessaires à l'extension de la ville sinon aux tribus? Or, si grand que soit un pays, il ne peut suffire à un peuple nomade. La lecture du rapport de monsieur Ballyet étant terminée, le Conseil, à l'unanimité, formula son avis dans les termes suivants: « Considérant que l'existence d'un camp sédentaire à Batna, en appelant sur ce point un certain nombre d'Européens, y a rendu nécessaire l'institution légale d'un centre de population chrétien, et que l'utilité de la mesure était reconnue et admise dès 1845 et 1846 ,. considérant que l'érection du camp jusqu'alors simple poste militaire, en chef lieu de subdivision a agrandi la question et entraîne l'agglomération sur ce point de tous les établissements militaires que comporte une semblable station permanente placée à moitié chemin entre Constantine et la frontière

du Sahara algérien

,.

considérant que sous les rapports de la salubrité de l'air, de l'abondance et de la qualité des eaux, de la variété des produits naturels, de la fertilité de la vallée et de la proximité des matériaux de construction, l'emplacement choisi et désigné, présente la réunion des conditions les plus essentielles ,. considérant que le tracé proposé, tel qu'il est modifié par le général commandant supérieur du Génie renferme une superficie de plus de 40 hectares et qu'il pourvoit à toutes les nécessités de l'établissement d'une garnison de 3 000 hommes et d'une population civile européenne de 3 000 à 5 000 habitans (sic) ; considérant que ni la commission consultative de Constantine, ni la commission consultative provisoire instituée à Bathna ne paraissent s'être encore occupées de la formation du territoire qu'il sera indispensable d'affecter à la nouvelle ville, et que les terreins (sic) destinés à être cultivés en jardins ne sauraient suffire à suppléer cette lacune ,.

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Persuadé que les intérêts de première importance du transit commercial ne sauraient être trop favorisés et que l'établissement d'un caravansérail à portée de la nouvelle ville, sur la route de Biscara (Biskra) leur serait un puissant encouragement; est d'avis: qu'il soit construit à Bathna au lieu indiqué sur le plan d'ensemble annexé au présent acte, cote 6 une ville européenne pouvant contenir outre sa garnison, une population de 3 000 à 5 000 habitants (sic) ... » Le Conseil était encore partisan d'assigner plus tard à la nouvelle ville un territoire ou banlieue dont elle ne pourra se passer dès que sa population se sera suffisamment développée, d'enfermer à l'intérieur de l'enceinte les établissements militaires, d'adopter pour la distribution générale des divers quartiers ainsi que pour le tracé des deux grands boulevards ou promenades intérieures, le plan présenté le 22 janvier 1848 par le capitaine du Génie Thomas. Dans la ville où j'ai vécu près de vingt-cinq ans, les deux grands boulevards dessinés par le capitaine Thomas se croisaient à angle droit au centre géographique de la ville45. Et comme pour mieux indiquer ce centre, un imposant monument aux morts dû au ciseau du sculpteur Alaphîlippe, y avait été installé en 1924. Sur un piédestal de pierre repose une statue de bronze représentant une victoire ailée haute de trois mètres, qui tient dans sa main droite une épée dont la pointe est fichée dans le sol. A ses pieds, un "poilu" désarmé lui fait l'offrande de sa vie. Entre les deux guerres mondiales, le conseil municipal décida de déplacer ce monument et de le réinstaller sur les allées Bocca, rebaptisées en 1962 allées Mostefa Ben Boulaïd. Une colonne surmontée d'un buste de Mostefa Ben Boulaïd a été érigée sensiblement au même endroit que l'ancien monument aux morts. Madame Blanchard46 qui fit toute sa carrière dans l'enseignement et dont le fils né à Batna, est le président du Medef de Basse-Normandie, m'a raconté le 12 septembre 2000, l'histoire du déplacement de ce monument. Les lourds trinqueballes47 qui transportaient les troncs des arbres coupés dans les forêts avoisinantes arrivaient à Batna par la route de Lambèse. Ils franchissaient la « porte de Lambèse» située dans la partie haute de la ville en longs convois de vingt à vingt-cinq fardiers qui passaient devant l'hôpital et les casernes, croisaient la rue Saint-Germain où j'habitais, avant de parvenir à l'intersection des deux avenues principales où trônait en majesté le monument aux morts, qu'ils devaient contourner par la droite avant de s'engager dans l'avenue de la République pour délivrer leur chargement un kilomètre plus loin, aux dépôts des entreprises de bûcheronnage Sassorossi, Stefani et Meyere.
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La ville a été dessinée sur le modèle de celle de Timgad. Son plan épousait la forme d'un carré coupé par deux voies principales sur le modèle du cardo maximus et du decumanus maximus des villes militaires romaines. On surnommait même Batna « la nouvelle Timgad». 46 Madame Blanchard est la fille d'émigrés italiens originaires de la province d'Emilie. Ses parents s'appelaient Fratti. Monsieur Fratti avait travaillé dans une mine de plomb argentifère près de Batna. Beaucoup de ces émigrés italiens exerçaient le métier de bûcherons et parmi eux les membres de la famille de ma tante Anita, née Sassorossi dont les parents étaient d'origine calabraise. Anita était née dans le village de Boccassuolo. 47 Le trinqueballe ou triqueballe est un fardier que l'on employait au transport des fûts d'arbres. La charge était arrimée par de lourdes chaînes sous un essieu droit. Le triqueballe comportait un timon auquel des mulets étaient attelés en flèche, c'est-à-dire l'un derrière l'autre 40

A l'entrée de l'avenue de la République, la quincaillerie Bel et les Grands magasins du Globe se faisaient face48.Or, il arrivait que les mulets, entraînés par l'élan imprimé au convoi par la pente de la route de Lambèse, négocient mal le contournement du monument aux morts et s'écrasent contre lui. La répétition de tels accidents ayant fini par convaincre le conseil municipal de Batna que jamais monument aux morts n'avait mieux mérité son nom que celui-ci, il décida de son déplacement sur les allées Bocca, ainsi appelées du nom d'un avocat, Louis Bocca, maire émérite de la ville de Batna qui mourut en 1951. Quarante et un ans après que l'Algérie eut recouvré son indépendance, j'ai revu ce monument tristement relégué au fond du cimetière chrétien, contre le mur d'enceinte qui a été rehaussé de quelques rangs de parpaings afin de décourager les yaouleds de le transformer en terrain de jeux et les habitants des HLM proches d'y déverser leurs ordures. La Victoire a perdu son épée, cassée au ras de sa garde, et l'écusson qui ornait son socle. Le cimetière luimême a subi, il est vrai, d'autres outrages. Si les caveaux sont demeurés intacts, en grande partie parce que les familles des défunts avaient confié à Lakhdar, un ancien employé municipal, le soin de les entretenir moyennant une modeste rétribution à laquelle la municipalité qui avait supprimé son emploi, n'entendait pas contribuer, il n'en va pas de même des pierres tombales individuelles qui ont été brisées ou ont disparu sous les broussailles et les arbres qui ont poussé parmi sinon dans les caveaux. Mon cousin Roger Kamel Chibani a sensibilisé le maire actuel de la ville à la dégradation inexorable de cette nécropole. Un gardien a été nommé que nous avons rencontré. Le débroussaillage des tombes et des allées a été entrepris et des travaux vont être réalisés pour réhabiliter l'ensemble du mur d'enceinte. En l'état actuel du cimetière, Kamel et moi n'avons pu retrouver les tombes de Lange Isidore Marin et Marie-Louise Demaisy, nos arrière-grands-parents et celle d'Auguste Marin, le grand-père maternel de Kamel, semble aussi être irrémédiablement perdue, mais peut être aurons-nous une bonne surprise quand le débroussaillage sera achevé? Les caveaux des familles Calleja et Marcel Marin n'ont subi par contre aucun dommage. Marcel a été inhumé en France. Son caveau renferme les dépouilles de ma grand-mère paternelle et de frères et sœurs de mon père et de mon oncle. Lakhdar, qui est décédé en septembre 2003, était parvenu à soustraire à la malveillance des pillards les couronnes mortuaires en perles de verre, les vases de faïence, de fonte et de fer, les ex-voto qui sont les ornements traditionnels de ces champs de repos et jusqu'au corbillard qu'il avait enfermé à double tour dans un hangar oublié de tous au fond du cimetière. Quand j'étais enfant et que nous prenions le frais les soirs d'été sur le pas de la porte où nous installions chaises et tabourets, en empiétant sur la rue, les «plus grands» des gamins du quartier nous racontaient des histoires à faire frémir que le décor ambiant avec les larges
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En 1962, les Grands magasins du Globe appartenaient à la famille Karouby. Ils avaient une vitrine sur l'avenue de la République, l'autre sur l'avenue de France. Sur cette avenue, en face de la mairie, et prolongeant les Magasins Karouby, il y avait la Brasserie Zaoui. Ces deux établissements sont aujourd'hui détruits. Un important chantier de construction est en cours sur leur emplacement. Le nom de Karouby vient probablement du mot arabe kharroûba qui signifie caroube ou gousse du caroubier. 41

plages d'ombre qui s'étendaient entre la prison et les remparts des casernes et la lumière chichement dispensée par les deux lanternes de la maison d'arrêt, accréditaient. Quand ils racontaient l'histoire de la Charrette Fantôme dont il suffisait d'entendre les roues grincer pour être aussitôt foudroyé, j'étais saisi d'une angoisse délicieuse mais, ajoutaient-ils pour nous «rassurer », il suffisait pour éviter cette fin tragique, de se boucher les oreilles avec les mains ce que je ne manquais jamais de faire quand je voyais de chez moi passer avenue de France, le corbillard qui conduisait à sa dernière demeure, au pas las et cliquetant d'un cheval noir revêtu de deuil et d'argent, un paroissien du chanoine Goffard. J'étais convaincu qu'il était la Charrette des morts de l'histoire. Et voilà qu'en cette fm de mois de mai 2003, je le retrouvais lui qui m'avait tant effrayé, clinquant comme au premier jour malgré un sommeil de plus d'un demi-siècle dans l'ombre d'une remise, enseveli sous les objets funéraires que Lakhdar y avait entassés. Une pensée incongrue me traversa l'esprit, dont je m'excusais presque auprès des âmes qui hantent ces lieux à peine troublés par les rires, les chants et les cris des yaouleds que j'aurais dû remercier d'apporter la joie dans cette désolation: «J'ai vu le même corbillard dans Lucky Luke... » A ceux qui font musée de tout, je ne doute pas que la ville de Batna ferait don du corbillard de mes aïeux. Mon cousin Kamel n' a-t-il pas suggéré de ramener en France le monument aux morts pour l'installer sur la place d'une ville qui aurait des victoires et des défaites à commémorer. Ce serait davantage conforme à sa vocation que de rester abandonné à la solitude d'un cimetière mais, lui ai-je dit, « qui veillera sur nos morts si le monument s'en va aussi? » Et puis, ai-je ajouté, « n 'a-t-il pas été érigé pour perpétuer aussi le souvenir de tous les Algériens morts pour la France? » «Andou l'Rac (tu as raison) » m'a-t-il répondu. Après cette digression provoquée par le plan du capitaine Thomas, il importe de dire que celui-ci fut modifié, comme l'avait recommandé le rapporteur, afm de rapprocher de quatre-vingts à cent mètres de l'intérieur de la ville, l'église et sa place qui, sans cela auraient été trop en retrait des premières habitations. Le procès-verbal des délibérations du Conseil comportait in fine le texte d'un projet d'arrêté du pouvoir exécutif portant création à Bathna d'une ville européenne. Le 22 août 1848, le directeur général des affaires civiles, agissant au nom et par délégation du gouvernement général, adressait à monsieur le ministre de la Guerre, la délibération du conseil supérieur d'administration, datée du 14 août, et les pièces à l'appui, « portant qu'il y a lieu d'approuver la construction d'une ville européenne à Bathna. » Le 12 septembre 1848, le chef du cabinet du sous-secrétaire d'Etat au ministère de la Guerre informait le directeur des affaires de l'Algérie - bureau de la colonisation, que: « Sous la date de ce jour, le président du Conseil chargé du pouvoir exécutif a signé un arrêté portant qu'une ville européenne qui prendra le nom de la Nouvelle Lambèse est créée à Batna. » Suivait le texte de l'arrêté:
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Ministère de la Guerre. République française Liberté, égalité, fraternité

Arrêté Au nom du peuple français, le président du Conseil, chargé du pOUVOIr exécutif, Vu les ordonnances des 21 juillet 1845 et 5 juin 1847 sur les concessions et créations de centres de populations en Algérie, sur le rapport du ministre secrétaire d'Etat de la Guerre, Arrête Article premier: Il est créé à Batna, sur la route de Constantine à Biskra, un lieu indiqué par les plans produits, une ville européenne pouvant renfermer 5000 habitants et qui prendra le nom de Nouvelle Lambèse. La superficie et les limites du territoire de cette ville seront ultérieurement fixées. Article 2 : Le ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent arrêté. Fait à Paris le 12 septembre 1848 . , . 49 .' C oIlatlonne: sIgne: L . Cavalgnac Le chef du Bureau Le ministre de la Guerre 50 des lois et archives signé: De La Moricière pour ampliation Le sous-secrétaire d'Etat à la Guerre Ainsi La Nouvelle Lambèse est née officiellement le 12 septembre 1848. La référence à la Rome antique est évidente mais c'était compter sans l'attachement de ses premiers habitants à son nom arabe de Batna. Le colonel Carbuccia avait déployé beaucoup d'efforts pour convaincre les autorités de l'intérêt de construire une ville européenne à Batna. Il n'en oubliait pas pour autant les devoirs que lui imposait la charge de commandant de la subdivision militaire. La colonne Carbuccia (23 au 29 avril 1849) Ayant appris que le cheikh de Nara avait été assassiné par ses administrés, le colonel quitta Batna le 25 avril 1849, à la tête d'une colonne qui comptait deux bataillons d'infanterie, deux escadrons de cavalerie, et était armée de deux canons. A quatre heures du soir, le lendemain, la colonne qui avait marché toute la nuit, attaqua Nara. Après deux heures de combat, le village inférieur fut pris et détruit. A huit heures du soir, le colonel Carbuccia était de retour avec ses hommes à Menâa. Le 27, les habitants de Nara fIrent leur soumission. Le 29 avril, la colonne était de retour à Batna. Ainsi le colonel était-il aussi bon soldat qu'administrateur avisé.
Cavaignac (1802-1857), général et homme politique, il fut investi en 1848 de pouvoirs dictatoriaux qui lui permirent d'écraser l'insurrection ouvrière puis fut nommé chef du pouvoir exécutif Son frère, Godefroy, fut gouverneur général de l'Algérie, puis ministre de la Guerre. 50 Christophe-Louis Léon luchault de la Moricière (1806-1865), polYtechnicien, servit brillamment en Algérie à la tête des zouaves, se distingua lors de la prise de Constantine en 1836, à l'Isly en 1844 et reçut en 1847 la reddition d'Abd-EI-Kader. Il fut le ministre de la Guerre des Cavaignac après les journées de juin 1848. Il combattit la politique du prince-président, ce qui lui valut d'être emprisonné au Fort de Ham en 1851 puis banni (1852-1857). 49 Louis-Eugène

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Le 21 mai 1849, la lettre suivante fut adressée au ministre de la Guerre: Monsieur le ministre, L'arrêté du chef du pouvoir exécutif du 12 septembre 1848 qui a créé un centre de population de 5 000 âmes à l'ancien camp de Batna, a attribué à ce centre le nom de Nouvelle Lambèse. Le nom de Batna est passé depuis longtemps dans les habitudes du pays. C'est le seul qui soit en usage parmi les indigènes. Si plus tard, on se décide à créer un centre à Lambessa, le nom de Nouvelle Lambèse est celui qui semble lui être acquis à l'avance. La commission consultative de Batna s'est fait l'organe de la population en demandant que le nom sous lequel ce centre a toujours été connu lui soit conservé. J'ai l'honneur de vous transmettre un extrait du procès-verbal de la séance du Il mai de cette commission en vous priant, monsieur le ministre, de vouloir bien accueillir favorablement le vœu qu'elle a émis. Je suis avec respect, monsieur le ministre, votre très humble et très obéissant serviteur. Pour le général de brigade commandant la division en expédition51 Le colonel délégué, Signature illisible. Cette lettre parvint au secrétariat général du ministère de la Guerre, le 29 mai 1849. Le 2 juin, le directeur des affaires de l'Algérie au ministère de la Guerre et le chef du 2èmeBureau, colonisation, agriculture, domaine fIrent rapport au ministre en ces termes: «Par dépêche du 21 mai dernier, n047, le général commandant supérieur de la province de Constantine a transmis au ministre en l'appuyant d'un avis favorable, une délibération par laquelle la commission consultative de Batna a émis l'avis que la ville française créée sur ce point sous le nom de Nouvelle Lambèse, par arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 12 septembre 1848, prit la dénomination de Batna. Si le ministre approuve cette proposition dont les motifs sont exposés dans le rapport ci-joint, on le prie de vouloir bien transmettre à monsieur Le Président de la République, avec ce rapport, le projet de décret qui y est annexé. » Par lettre du 29 juin 1849, le ministère de la Guerre informait alors le gouverneur général de l'Algérie de ce que «... (la) proposition étant suffisamment motivée, le Président de la République a décidé sur mon rapport, par un décret du 20 juin, que la ville dont il s'agit prendrait à l'avenir le nom de Batna. Je vous envoie ci-jointe une ampliation de ce décret en vous recommandant
de le faire insérer au Moniteur - Universel... » « Au nom du peuple français, Le Président de la République, Vu l'arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 12 septembre 1848, Vu le rapport du ministre de la Guerre,
51

Le général Bedeau était alors en expédition

dans l'Aurès pour réprimer une insurrection.

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Décrète
Article 1er - La ville française créée à Batna (division de Constantine) sous le nom de Nouvelle Lambèse par l'arrêté sus-visé, prendra à partir de ce jour le nom de Batna.

Article 2

-

Le ministre de la Guerre est chargé de l'exécution du présent

décret. Fait à l'Elysée National, le 20 juin 1849 »

Dans la vie de Batna, la date du 20 juin 1849 est celle de sa seconde naissance qui fut accueillie, dit-on, avec des transports de joie par ses habitants. Mais l'euphorie fut de courte durée car, à l'instigation du Khalifa Mohamed Seghir, une nouvelle révolte n'allait pas tarder à éclater à la périphérie du massif avant de l'impliquer tout entier. La colonne Canrobert, les sièges de Zaatcha et de Nara Le 17 septembre 1849, on apprit à Batna la mort du commandant de la place de Biskra: le commandant de Saint-Germain, tué au cours d'un accrochage sur l'oued Seriana, avec les bandes du marabout Sidi Abd El Hafid qui comptaient dans leurs rangs de forts contingents chaouïas. Les habitants de l'Aurès furent encore fortement impliqués dans la seconde tentative du marabout d'investir Biskra au mois d'octobre 1849, au cours de laquelle des convois français furent attaqués entre El-Ksour et El-Kantara. Les troupes du marabout contraignirent le capitaine Bataille à regagner Batna, après un combat acharné. Quand Bou-Ziane, un ancien cheikh d'Abdel Kader qui avait été porteur d'eau à Alger, proclama la guerre sainte à Zaatcha, les Chaouïas se portèrent aussitôt à son secours. Le lieutenant Seroka du bureau arabe de Biskra, tenta de le faire enlever. Le colonel Carbuccia essaya de s'emparer de Zaatcha par surprise. Puis l'insurrection devint générale. Le 26 novembre 1849, l'oasis de Zaatcha tombait après cinquante-trois jours de siège et un ultime assaut donné par les colonnes Canrobert, de Barraz et de Lourmel. Sept mille hommes furent engagés dans la prise de cette bourgade saharienne. « Il fallut lutter maison par maison et il y eut de part et d'autre un incroyable acharnement. Ce Saragosse du désert nous coûtait 1 500 hommes dont 30 officiers, sans compter plus de 600 hommes morts du choléra. 80 officiers avaient été plus ou moins sérieusement blessés. »52 Zaatcha fut brûlée et rasée de fond en comble. Ses dix mille palmiers furent coupés. Ceux des Chaouïas qui s'étaient engagés aux côtés de Bou-Ziane et avaient survécu, avaient gagné Nara dans le djebel Lazereg. A la fin décembre 1849, le colonel Canrobert reçut l'ordre de se porter sur Nara avec une colonne constituée de quatre bataillons d'infanterie, trois escadrons de cavalerie et deux canons. Elle pénétra dans l'Aurès par le nord (vallée de l'oued Abdi). Le froid était vif. La neige et le verglas entravaient la marche des troupes qui parvinrent néanmoins devant Nara le 4 janvier 1850.
52

Gabriel Hanotaux, Alfted Martineau, Histoire des colonies françaises et de la France dans le Monde,
p. 276, Société de l'histoire nationale, 45 Librairie Plon.

Tome II, L'Algérie,

Le colonel Carbuccia, le commandant Bras-de-Fer et le commandant de Lavarande, investirent le village. Les Chaouïas empêchés de fuir par la profondeur du ravin furent sabrés par la cavalerie. Défense fut faite par le gouvernement de relever les ruines de Nara. Les femmes et les enfants qui survécurent (les hommes étaient morts) durent chercher asile ailleurs et «pendant de longues années, le ravin du djebel Lazereg ne conserva plus que des décombres comme témoignage du drame
qui s y était joué. »
53

Le rapport du colonel Carbuccia (1850) Le 13 mars 1850, le colonel Carbuccia écrivit à «monsieur le général commandant la division de Constantine» la lettre suivante: « Mon général, Le 22février dernier, n0502, vous m'avez fait l'honneur de me transmettre la dépêche ministérielle du 26 janvier 1850 par laquelle monsieur le ministre demande le plus promptement possible un rapport d'ensemble sur la situation actuelle de Batna et l'opportunité des mesures tendant à y développer l'élément civil. Ce travail d'ensemble est ci-joint. n ne m'a pas été possible de le terminer plutôt (sic).
Je suis au regret, mon général Votre très humble serviteur Le colonel du 2ème régiment de la Légion étrangère, commandant provisoire de la subdivision de Batna»

Le colonel Carbuccia a des idées sur tout. Son rapport, très dense, mériterait d'être repris in extenso. Je n'en retiendrai que les principales préconisations. Ses vues sur la colonisation agricole témoignent du respect qu'il portait aux indigènes et d'un sens politique dont il n'était pas seul à témoigner au sein de l'armée. Mais c'est dans le souci du bien-être de ses administrés indigènes et européens que l'édile se révèle qu'il s'agisse d'améliorer la salubrité publique, de planter des arbres, de faciliter les communications, le commerce en évitant de tromper les indigènes, d'assurer la liberté des cultes et l'instruction dans le respect des croyances de chacun. La salubrité de la ville laissait encore beaucoup à désirer en 1850. Le colonel n'hésite pas à critiquer les choix techniques opérés à l'origine du projet. «Une faute immense, dont il ne s'exonère pas, a été commise lors de l'établissement de Batna,. au lieu de la placer au sud de la nappe d'eau, à cause des marais avoisinants, on s'est établi au nord,. dans les deux cas on aurait été à la même distance de l'eau et du bois. On ignorait alors que le vent régnant venait du sud ou sud-ouest. Les vents passant sur les marais avant d'arriver à la ville, occasionnent les maladies qui l'ont décimée en 1848 et en 1849. » Au nombre de ces maladies, il y avait le choléra, le paludisme et le typhus qui sévissaient à l'état endémique dans la région.
53 Lieutenant colonel de Lartigue, Monographie de l'Aurès, op. cil., pp. 229 et 230. 46

Le colonel Carbuccia s'affmne partisan d'un développement du commerce et de l'industrie auquel devraient s'attacher en priorité les colons européens. Pour lui « la dépendance du désert envers le Tell doit être la base de notre administration. » Son objectif est de faire que les caravanes des sahariens qui vont directement à Constantine s'arrêtent à Batna. Mais elles ne le feront qu'à la condition que les commerçants de Batna changent d'attitude. «Lorsque Batna possèdera des négociants honorables, les Sahariens ne se donneront plus la peine d'aller à Constantine pour échanger leurs dattes et leurs tissus, contre des fers, des ouvrages d'or et d'argent, des soieries, calicots, des blés et orges; d'autant plus qu'ils trouvent dans nos vastes forêts et dans nos immenses plaines les pacages nécessaires pour leurs troupeaux. » Le colonel concluait ce chapitre par ces réflexions désabusées: «L'avenir de la localité et la fortune sont dans les mains de nos commerçants. Malheureusement, jusqu'ici, notre commerce a trompé les Arabes et sous le rapport de la qualité et sous celui du prix et sous celui du métrage. L'agriculture en grand, ou ce qui est la même chose, la colonisation, est cause que les Arabes deviennent nos ennemis mortels, parce que nous leur retirons ainsi la terre de culture dont ils ont un si grand besoin. Le commerce au contraire nous en ferait des auxiliaires précieux... C'est pourquoi jusqu'à ce jour je me suis opposé aux grandes concessions. » Ce que le colonel voudrait, c'est que «Dans son intérêt d'abord, et celui de la paix si utile à conserver [c'est le soldat qui parle], le cultivateur européen transporté à Batna pense encore moins que sur le littoral à y faire fortune par le moyen des cultures. n ne pourrait sans injustice exiger que le gouvernement, pour l'encourager, continuât à lui acheter les produits à un prix élevé, lorsque les Arabes produisent à bon marché: il faut qu'il sache d'avance que l'agriculture n'enrichit pas, qu'elle fait vivre. A Batna, sous cette condition, les familles des colons pourront être heureuses, car les terres de labour qu'on leur donnera, étant arrosées [souligné dans le texte], produiront sans peine des céréales et parce que les jardins sont fertiles et produiront beaucoup. » Le colonel Carbuccia n'était pas hostile aux fermiers mais aux gros colons accapareurs de terres. Il n'eut pas admis la pratique que Napoléon TII dénoncera et qui consistait à faire demander des concessions de terres par des prête-noms qui les rétrocédaient une fois obtenues, à leur mandant. Mais les successeurs du colonel Carbuccia au commandement de la subdivision de Batna ne fIrent pas tous preuve de la même rigueur. Les réserves exprimées par le colonel Carbuccia à l'encontre de la colonisation agricole, Bugeaud lui-même les avait formulées vivement avant d'accepter le poste de gouverneur général de l'Algérie. Il n'avait pas changé d'idées mais la fonction qu'il avait acceptée et le pouvoir politique lui imposaient d'élargir la conquête à l'ensemble du territoire algérien et de favoriser une colonisation de peuplement qui ne pouvait qu'aboutir aux dérives que le colonel Carbuccia dénonçait par avance. Encore Bugeaud était-il partisan d'une colonisation maîtrisée, «à la romaine », conduite par des vétérans de l'armée, des cincinnati en somme. Sa devise n'était-elle pas: ense et aratro (par le fer et par la charrue). Son modèle de colonisation n'ayant suscité qu'incrédulité et scepticisme, Bugeaud fmit par se 47

démettre de ses fonctions pour retourner à la terre comme Cincinnatus. Le choléra, dont il mourut, l'en empêcha. En définitive, pendant toute la durée de la présence française en Algérie, la région de l'Aurès comptera très peu de cultivateurs et un nombre infime de « grOS» propriétaires terriens d'origine européenne. N'en déplaise aux amateurs d'idées reçues, les grandes familles araboberbères, à la veille du déclenchement de l'Insurrection de 1954, possédaient l'essentiel du patrimoine foncier de la région. Sans doute, le refus opposé par le colonel Carbuccia aux demandes de «grandes concessions» et les avertissements contre une colonisation agricole intensive qu'il ne cessa de délivrer pendant la durée de son commandement à Batna, avaient-ils finalement porté leurs fruits. Ceux qui néanmoins se lancèrent dans cette aventure, comme mon arrière-grand-père Lange Isidore Marin, ne firent pas fortune comme l'avait prédit le colonel, avec la quarantaine d'hectares qui leur furent concédés par l'Etat, mais ils purent élever leur famille. Les descendants qui poursuivirent leur œuvre ne s'enrichirent pas davantage. C'est pourquoi, il serait vain et injuste de taxer d'exploiteurs la poignée de Français qui vivaient du travail de la terre autour de Batna. Cette terre stérile, ils l'avaient défrichée, irriguée de leur sueur et de leur sang, et rendue apte à produire du blé, de l'orge, de l'avoine et même de la vigne, sans profiter des fellahs qui vivaient à leur contact quand ils ne s'aidaient pas mutuellement à semer et à moissonner. C'était comme cela que le colonel Carbuccia concevait la colonisation, non comme une entreprise d'exploitation de l'homme par l'homme, mais tout le monde en Algérie, à son époque et à la nôtre, ne partageait pas ses vues tant parmi une infime minorité de « gros colons» qu'au sein des politiques et de l'administration coloniale qui gouvernaient le pays. Le colonel Carbuccia croit aussi que dans un avenir proche se créeront à Batna des «industries: production de laine, de coton, usines à farine, à l'usage des Arabes, sur les cours d'eau principaux, exploitation de mines de cuivre, de fer et de plomb argentifère, exportation sur Constantine, à partir de Batna, de charbon, de bois de charronnage et de construction et même de bois à brûler. » Pour faire baisser le prix du pain, le colonel « a encouragé l'établissement de
deux moulins à farine situés à 4 et 8 kilomètres de Batna au nord, sur la

route de Constantine. L'un moud toute l'année pour l'administration, l'autre pour le commerce. Ainsi, le commerce a fait faire un grand pas à Batna en apportant une somme de 120 000 francs à beaux intérêts à la vérité: un second moulin va se construire sur le même cours d'eau ,. déjà, sans cette concurrence, le prix du pain 1èrequalité, fabriqué avec des farines de blé du pays, ne dépassera jamais 0,35 le kilo... »A Batna, en 1850, le quintal de blé coûtait dix francs et il y avait trois boulangers. Mon grand-père Ermand et son frère Auguste étaient meuniers. Quand mon père ouvrit son atelier en 1929, le premier travail d'importance qu'on lui commanda fut une immense roue métallique à aubes destinée à l'un des moulins implantés à la périphérie de Batna à l'initiative du colonel Carbuccia. 48

Les autres questions abordées par son rapport sont celles liées à la population, à l'instruction publique, aux cultes, à la justice et aux opérations topographiques concernant la ville de Batna. La population de Batna était au 10 mars 1850 composée de : « 93 indigènes, dont 43 Arabes, 3 nègres, 47 juifs, 348 Européens dont 229 hommes, 84 femmes et 35 enfants.» Les Français étaient au nombre de deux cent soixante-sept, les Italiens étaient vingt-sept, les Maltais vingt-six (parmi eux les grands-parents maternels de mon père), les Espagnols treize, les Allemands neuf. La garnison comptait deux mille quatre cents hommes. Il existait déjà à cette époque une population flottante de semi-nomades qui a toujours rendu difficile l'estimation exacte du peuplement de Batna. Le colonel note avec satisfaction que cette population est plutôt ouvrière qu'agricole. Il estime, non sans paternalisme, «qu'elle est bonne, respectueuse, point chicanière: elle n'avait organisé aucun club en 184854.Elle jouit d'un petit bien être qu'elle fera durer le plus possible: 120 ménages composés de 260 âmes sont dans ce cas. Les autres ont peu l'esprit de conduite, peu d'ordre, et s'ils ne sont pas malheureux, c'est parce qu 'heureusement le travail ne manque jamais. » Sur la plus ou moins grande facilité des communications La ville est née avant que l'on se préoccupe de construire la route qui doit la relier à Constantine. Les travaux, selon le colonel, ne présentent pas de difficultés particulières de Batna à Aïn-Yagout, de Ain-Yagout à Melilla, de Melilla à la fontaine romaine. Par contre « le terrain est mouvant entre ce poste et Constantine pendant 5 lieues. Les voitures en ce moment emploient 5 jours pour faire les 5 lieues et traverser le Rummet5 ,. elles ne mettent que 3 jours pour les 25 lieues restants. Le Rummel engloutit chaque année des hommes et des marchandises, il retarde de plusieurs jours les courriers. Batna ne pourra prospérer tant qu'un pont n'aura pas été jeté sur cette rivière et que la route de Constantine ne sera pas praticable. » « ... Un million est destiné à la construction de l'établissement pénitentiaire de Lambesa, et le ministère prescrit qu'on commence par faire la route qui conduira de Batna à cette colonie. » Pour le colonel, c'est un non-sens. Lambèse et Batna dépendent de Constantine. « Commençons, suggère-t-il, par créer la route de Constantine à Batna. 35 000francs suffiraient pour enfaire les fossés, bâtir les ponceaux, élever et empierrer les portions basses et marécageuses. 5 000 francs suffiraient pour construire dans la forêt des cèdres à Batna, toutes les pièces d'un pont à l'américaine que les voitures retournant à vide apporteraient à 4 /ans de Constantine... » Nous verrons que ces suggestions furent retenues par le ministre de la Guerre.
54

Le politique point sous le militaire. La population de Batna n'a pas pris parti lors des évènements de juin 1848. C'est probablement ce que signifie la remarque du colonel sur l'absence de clubs. 55 Rummel ou Rhumel (oued) : 250 Kilomètres. Né au pied des monts du Ferdjioua, au nord est de Sétif: il draine les plaines constantinois es et traverse les monts de Constantine par une série de gorges, dont la plus célèbre est dominée par la ville de Constantine. TIfranchit plus en aval la chaîne numidique par de nouvelles gorges et prend le nom d'Oued-EI-Kebir ; il atteint la mer sur la côte boisée de la Kabylie de Colla. 49

Sur la place des indigènes dans la cité Les caïds des Aurès et du cercle de Batna veillent à l'approvisionnement régulier de la ville en œufs, poules, moutons, bœufs. Ils doivent aussi veiller à la sécurité des routes. Ils ont bâti trois maisons en vue du camp et en augmentent le nombre pour créer un village dont les plans ont été approuvés par les autorités. C'est là que les marabouts de la subdivision comptent faire établir une mosquée, qui sera bâtie sur le modèle de celle de Sétif. Sur la nécessité de construire une église

Le gouvernement alloue déjà la paie d'un Imam à Batna. Cette résolution des Arabes nous force à « bâtir une église sans délai. » En attendant, le colonel relève que « le curé de Batna a un vicaire depuis huit jours,. il célèbre le service divin dans une barraque (sic) couverte en planches, cédée par le casernement et qui n'est ni carrelée, ni crépie, ni plafonnée. Son logement est à l'unisson. il serait à désirer qu'une somme de 3 000 francs fût consacrée à rendre et la cure et l'église à l'extérieur, dignes du respect des Arabes, en attendant que la nouvelle soit bâtie...A côté de l'église s'élève un clocher en bois assez élégant, recouvert en zinc, disposé pour recevoir une cloche de 150 Kg Cette cloche a été donnée par les sapeurs du deuxième régiment de la Légion étrangère qui ont travaillé chez le sieur Perés, négociant, à condition que le surplus de leur gain, au-delà de 7 francs par jour, serait consacré à l'achat d'une cloche. »56 Le colonel précise que cette cloche sert à sonner les heures57. « Il serait vivement à désirer que l'Etat nous accordât une horloge qui serait installée au pignon d'une de nos casernes, et servirait aux ouvriers pour fixer les heures des travaux, sur lesquelles il y a toujours discussion. » Singulière époque où l'attribution d'une horloge à une ville nouvelle et d'un forceps que l'administration des hôpitaux avait refusé à l'hôpital de Batna, dépendait du bon vouloir du ministère de la Guerre!

Sur la création de divers autres établissements et services
« Un cimetière, une pépinière, des jardins civils et militaires ont été établis aux portes de la ville qui a besoin d'un abattoir public qui remplacerait avantageusement la barraque (sic) qui en fait office et dans laquelle travaillent deux bouchers.» Le colonel signale encore que trois grandes
L'emploi des légionnaires à divers travaux était habituel. Ainsi ont-ils aidé à l'implantation d'un village arabe « composé de 8 maisons bâties à la Française... à 6 heures au nord de Batna, dans une plaine couverte de ruines romaines, au point appelé Oum El Esmah... » en effectuant « des plantations et des saignées. ». Un autre exemple: tous les colons qui en demandaient ont reçu un jardin de vingt ares. « Il leur a été ordonné de les clore et de les défricher, en leur accordant, au prix de 0,30 cs par jour, l'appui des bras militaires ». « Ces mêmes bras» ont construit un établissement forestier comprenant 3 maisons et formant un embryon de village dans la forêt de cèdres où nous campions souvent avant le déclenchement de la guerre d'Algérie.
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Je raconte dans un autre chapitre de ce livre la triste fm de l'église de Batna Les trois bourdons du
en mai 2003. Parmi eux se

clocher sont conservés dans la cour du presbytère où j'ai pu les photographier trouve la cloche offerte en 1850 par les légionnaires au curé de la paroisse. 50

concessions ont été demandées «par des Européens qui voudraient établir des exploitations en grand à quatre ou huit kilomètres de Batna. » Il ne paraît toujours pas disposé à leur donner satisfaction. Son rapport fourmille de détails pratiques, ainsi du prix courant des comestibles58 ou du salaire des ouvriers59. On constatera que les manœuvres indigènes gagnent cinquante centimes de moins par jour que les manœuvres européens! Le colonel Carbuccia observe qu'« un ouvrier dépense, s'il est garçon, quatre-vingts francs par mois et s'il est marié, cent vingt francs lorsqu'il a de l'ordre dans sa conduite.» Il va jusqu'à recenser les «animaux domestiques» de la localité,60le matériel agricole et industriel61. Cent ans plus tard, l'essentiel des activités de mon père et de mon oncle était encore de fabriquer et de réparer ces types de matériels. Notons qu'il n'existait à Batna, en 1849, que deux charrues européennes, l'araire étant par contre très répandu chez les fellahs. Le colonel s'intéresse aussi aux récoltes de l'année 184962et aux plantations particulières63 parmi lesquelles la vigne qui était cultivée dans la région depuis l'antiquité. Batna possédait à cette époque deux fontaines, deux lavoirs et trente quatre puits. Les plantations publiques en dehors de la Pépinière, fondée par le colonel Carbuccia et ses légionnaires, qui comptait cinquante mille plants et quarante deux mille boutures, se composaient de deux mille cinq cents arbres: frênes, peupliers, ormes, mûriers, acacias. Les mûriers qui, dans mon enfance, bordaient l'avenue de la République, avaient été plantés lors de la construction de la ville et provenaient de la pépinière du 2èmerégiment étranger. Ces arbres étaient très beaux mais ils avaient un inconvénient. Ils produisaient des mûres en telle quantité qu'elles formaient un tapis à leur pied. Les baies écrasées par les passants attiraient des myriades de mouches. Ils furent abattus et remplacés par des acacias et des micocouliers qui n'avaient pas leur magnificence. A l'époque de la création de Batna, le plateau sur lequel la ville fut édifiée ne comptait que quelques arbres isolés et rabougris. La plantation de deux mille cinq cents arbres en à peine trois ou quatre ans est encore à mettre à l'actif du 2èmeétranger et de son chef. La Pépinière de Batna était l'objet de tous les soins des légionnaires que dirigeait le capitaine Bertrand, lequel faisait également office d'inspecteur de la colonisation. Quand ce rapport fut établi, la Pépinière pouvait déjà livrer plusieurs milliers d'arbres, mais le colonel prédisait «que ces milliers se compteraient par centaines de milliers» dans quelques années. Le colonel
58 Pain de 1ère qualité (0, 35 franc le kg) ; eau de vie (l,DO franc) ; sucre (1, 80 franc) ; café (2,60 francs) ; riz (0, 35 franc) ; lard (2, 60 francs) ; graisse (2, 60 francs) ; viande (0, 70 franc) ; vin (0, 50 franc). 59 Le salaire des ouvriers est, pour les boulangers, maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers, serruriers, peintres, vitriers, charrons, paveurs, de 5 à 6 francs par jour. Les manœuvres européens gagnent 2,50 francs par jour, et les indigènes 2,00 francs. 60 Espèce bovine 600 (33 000 francs) ; espèce ovine 1843 (l0 000 francs) ; espèce chevaline 334 (27 200 francs); espèce mulets 112 (9 000 francs) ; espèce ânes 130 (3 000 francs) ; espèce porcs 280 (10000 francs) ; espèces chèvres 100 (1 000 francs). 61 Charrettes: 50 ; chariots: 28 ; tombereaux: 34 ; charrues: 2 62 Froment: 9 hectolitres; orge et avoine: 9 hectolitres; pommes de terre: 18 hectolitres; tabac: 5 kilos; foin: 6000 quintaux 63 Vignes: 5000 pieds; mûriers: 150 pieds; autres plantations: 10000 pieds; jardins : 3 hectares.

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