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Baudelaire et la religion du dandysme

94 pages
Le leader noir américain Huey P. Newton proposait à ses interlocuteurs une alternative toujours pertinente : « Soit tu fais partie du problème soit tu fais partie de la solution. » C'est la question que pose Ernest Raynaud dans cet essai piquant, longtemps introuvable, au regret des amateurs de Baudelaire : Baudelaire est-il un problème ou est-il une solution ?
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Les éditeurs remercient Lucile Desmoulins.

Éditions du Sandre 57, rue du Docteur Blanche
75016 Paris

ERNEST RAYNAUD

BAUDELAIRE ET LA RELIGION DU DANDYSME

Priface de Jean-François

Poirier et Jean-Loup

Thébaud

~
Éditions du Sandre

BAUDELAIRE

DANDY DE SON ART

ET PREMIER DANS LA DÉCRÉPITUDE

par Jean-François

Poirier et Jean-Loup

Thébaud

Avec Baudelaire, c'est le commencement de la fin et, à l'extrémité de cette période, qui fait s'enchaîner trois régimes qui ont précipité la déchéance morale et sociale de la France, la monarchie de Juillet, le Second Empire et la nre République, il y a Proust qui marque la fin d'un monde. Ceux de 14 verront le commencement du nouveau monde, de la nouvelle Europe, cette fin du commencement de la fin, où l'auteur de A la recherche u tempsperdu a semblé voir une d restitutio ad integrum tout en ayant beaucoup de mal à nous faire penser qu'il s'agit d'un eschaton,d:une délivrance de toutes fins fussent-elles les fins dernières. Prudent, Benjamin pensait que le salut par l'art était une thèse bien médiocre et que l'œuvre de Proust avait un mérite bien plus grand, celui de nous conduire dans le laboratoire secret où s'élabore la plus-value ou la décote du prestige mondain, cette valeur frivole que le snob affecte à tel ou tel personnage et qu'il fait monter et descendre selon son désir, un laboratoire en rien différent, affirmait-il, de celui où se cristallise la valeur des classiques, ce qui chez l'homme de la catastrophe qu'il était, entendons-le au sens étymologique de «retournement », laissait songer que l'univers de nos classiques n'était guère plus intangible que celui où les Odette peuvent devenir de

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Forcheville et où les barons de Charlus, prince d'Agrigente, descendant des Condé, terminent leur vie dédaignés avec pour seul tort, celui « d'être passé de mode» auprès de gens insensibles aux charmes des êtres « qui avait su dégager dans la mondanité ambiante une sorte de poésie où il entrait de l'histoire». Et bien plus que l'entrée dans l'éternité, le petit pan de mur jaune semblait le dernier signal lumineux avant extinction, barrant l'accès à tout au-delà de la vie et promettant, tout au plus, à l'homme douloureux ce soulagement que donne la perspective d'une mort définitive. Si le dandysme fut la religion de Baudelaire, selon l'expression si juste d'Ernest Raynaud, c'est que Baudelaire ne s'intéressait aucunement à la « société », ce qui ne veut pas dire que la société ne se soit pas intéressée à lui et qu'il n'ait pas eu à subir le préjudice de cet intérêt - pas plus d'ailleurs que Balzac qui passe habituellement pour avoir fait de celle-ci l'objet d'une fresque -la passion proustienne est une passion sociale par excellence: le snobisme. La société est centrale dans l'œuvre de Proust, et l'autopsie de la vie mondaine lui permet de dégager la loi sociale, la loi du déclin de ceux qui ont sacralisé la société, donc la loi du déclin de l'aristocratie française, donc la loi du déclin de l'Occident. Encore religieux chez Baudelaire, le dandysme s'est fait profane chez Proust, entre les deux une religion s'est perdue, on est passé de la vie régulière à la vie séculière, du couvent à la cathédrale de l'art - la cathédrale selon Ruskin -, du dandysme au snobisme. Baudelaire a posé de la façon la plus tranchée le problème, le terme étant pris en son sens le plus noble: une configuration de pensée, imposée par l'époque, qui exige un choix exclusif de tout autre. C'est le grand mérite de ce précieux petit livre

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d'Ernest Raynaud que de nous livrer les données éparses d'un problème dont les termes flottent encore et de laisser avec élégance le lecteur, selon la nature et la profondeur de ses préoccupations, comprendre que l'impossibilitéoù se trouve le poète d'y trouver une solution l'oblige à confondre sa chair avec cette impossibilité, à« s'incarner» dans un sujet d'un nouveau genre, le sujet moderne, soit un sujet litigieux, ou encore un sujet non religieux, peut-être un sujet impossible, le sujet qu'on avait connu jusqu'alors était le sujet qui ne peut se nommer que parce qu'un nom lui a donné son nom et nul n'a pu vraiment prouver qu'il exista un sujet qui puisse se constituer autrement; l'ancien moule d'où sortait l'ancien sujet façonné d'un peu de terre glaise et animé par un souffle a été brisé, s'est substitué à lui une fabrique d'où sort un sujet dont l'idéal est « fait de beauté et d'indifférence» (c'est ce que Baudelaire écrivait de son idéal érotique: Jeanne Duval). Un mot est apparu et l'Esprit saint s'est éclipsé: modernité. C'est Pierre Larthomas qui a relevé que ce mot apparaît pour la première fois en français dans un roman de jeunesse de Balzac, La Dernièrefée,qui n'a peut-être que ce seul mérite, celui d'opérer la conflagration du titre et de ce mot jusqu'alors inédit. Il suffit de mettre en regard deux citations de Baudelaire toutes les citations de Baudelaire que Raynaud a recueillies dans ce livre ont été glanées d'une main experte et même enchantée - et de les imaginer aux deux extrémités d'un arc électrique pour faire apparaître sur ce vieux tableau bitumé qu'est le XIXe siècle, en caractère de feu, tel un Mané Thécel Phares, l'énoncé du problème. Soit à un bout: « Le dandysme n'est réalisable qu'aux époques transitoires où la démocratie n'est pas encore toute puissante, où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante et avilie », et à l'autre: «Étant

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enfant je voulais être tantôt pape, mais pape militaire, tantôt comédien. » Soit Jules II ou Talma. On aurait tort de voir dans cette confession une puérilité dont les écrivains aiment trop souvent historier le récit de leur enfance. Ce « tantôt. . . tantôt... » n'est pas le « vel... vel... » conjonctif des Latins, où Kierkegaard voit l'opposition qui n'en est pas une, l'opposition conciliable, ré conciliable, par exemple, celle des vocations chez les petits qui veulent, selon le caprice du moment, devenir pompier, confiseur ou aviateur, mais veulent en fait être tout cela à la fois. Il s'agit au contraire du « ou » disjonctif, le « aut. .. aut... » de la langue latine, qui sépare et qui intime, toujours selon Kierkegaard, le choix crucial entre, d'une part, l'esthétique même moralisée et l'éthique forcément enrubannée, deux figures qui, pour finir, se recouvrent, et, d'autre part, ce qui est radicalement autre, et probablement terrible. Malheur à celui qui tombe entre les mains du Dieu vivant. C'est parce qu'il n'est plus possible d'occuper le trône de l'autorité et d'être le célébrant devant qui s'agenouille le coupable, qu'il ne reste qu'à être le comédien de son propre idéal, le poète du religieux. Joseph de Maistre qui, comme le rappelle opportunément ce petit essai consacré à Baudelaire et paru en 1918, est le penseur qui a appris à Baudelaire ce que raisonner veut dire, lui a enseigné, selon l'heureuse formule de Raynaud, qu'il faut mettre « Dieu sous la protection du bourreau ». De « toutes les stupidités propres à ce XIXe siècle où nous avons le fatigant bonheur de vivre », on trouve pêle-mêle dans ce bric-à-brac digne par son désordre du magasin d'antiquités de La Peau de chagrin,l'abolition de la peine de mort, de la misère, la Fraternité universelle, la diffusion des Lumières, et si la boutique devait attirer le chaland par quelque enseigne aguichante, celle-ci entasserait verticalement les lettres

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multicolores de D-É-M-O-C-R-A-T-I-E tout y est dit, l'attrape: nigaud du progrès, le miroir-aux-alouettes de toute égalité qui ne connaît aucune transcendance, aucun absolu qui soit l'aune de l'égalité. La voix au chapitre comme panacée et la science allégorisée en train de pourchasser l'ignorance par quelque peintre de la liste civile à des fins de décoration du ministère de l'Instruction publique, science que Baudelaire ne prit pas même la peine de ridiculiser comme le fit Villiers de l'Isle-Adam: à cet alpha et oméga des temps nouveaux Baudelaire préféra l'abstention et la docte ignorance. Walter Benjamin faisait finement remarquer que Baudelaire possédait une large inculture, ignorant de la philosophie, de l'histoire, des sciences, des langues vivantes (les spécialistes jugent ses traductions d'Edgar Poe génialement baudelairiennes mais infidèles et inexactes), du vaste monde (durant son voyage aux Indes interrompu à l'île Bourbon, il avait « lu les œuvres complètes de Balzac »), il n'était véritablement savant que dans la connaissance « de la langue de la dernière décadence latine, - suprême soupir d'une personne robuste, déjà transformée et préparée pour la vie spirituelle », cette langue qui lui semblait « singulièrement propre à exprimer la passion telle que l'a comprise et sentie le monde poétique moderne» et qui pouvait tendre un pont entre ces deux impossibles que sont sous le régime des modernes la barbarie sensuelle d'un Catulle et le diamant noir que la prose d'un Tertullien oppose, comme un éloignediable, aux scintillements du spectacle. « Satan est le dandy par excellence », parce que dans ce siècle où la prière ne peut plus être qu'une momerie, seul « le blasphémateur confirme la religion ». De même que le dandy est un militaire mais un militaire vaincu, ou un duelliste interdit de duel, le comte de Montmorency-Bouteville, il est

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