Carmagnol

Carmagnol

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Livres
440 pages

Description

Voici, en quelques traits rapides, l’histoire de Mortimer, le héros de ce roman d’aventures.

Son grand-père, le marquis de Sermione, avait fait avec La Fayette la guerre d’Amérique, où il était retourné à l’époque de l’émigration. A sa mort, il laissait un fils qui épousa, à la Louisiane, une riche créole d’une merveilleuse beauté.

Elle donna le jour à deux enfants, un garçon et une fille : Jessica et Mortimer.

Le marquis revint seul en France avec son fils, sous prétexte de régler ses affaires de famille.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 01 juin 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9782346059928
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Charles Joliet

Carmagnol

PROLOGUE

Les Chasseurs d’hommes et les Casquettes de velours

I

Le 5 juin 1871, Paris sortait à peine de cette effroyable crise, unique dans les annales révolutionnaires du monde, et qu’un peuple ne traverse pas deux fois sans mourir. Paris, le beau, l’intelligent Paris, comme un patient qui subit la torture, avec un pâle sourire, se relevait déjà, défaillant mais debout, perdant encore du sang par ses blessures ouvertes. Do distance en distance, sous l’horizon brumeux de la grande ville, une colonne de fumée légère témoignait que si le cratère ne crachait plus, le volcan n’était pas éteint.

Paris était malade, triste, morne, vide.

Vers deux heures de l’après-midi, une américaine, attelée d’un trotteur russe, noir comme l’ébène, filait le long du boulevard dans la direction de la Madeleine, conduite par un jeune homme, sec et correct comme un gentleman, immobile- sur le siège, les jambes à peine pliées, les bras étendus, le cigare aux lèvres. Son attitude rigide n’était pas exempte de grâce. On devinait, sous les apparences délicates d’une aille élancée, de ses mains fines étroitement gantées, ce ressort nerveux, presque féminin, qui confond les calculs de la force humaine.

Derrière lui, sur le siége fixé à l’arrière de la voiture, un groom, noir comme le diable et gros comme le poing, taille de gnome et face d’arlequin, se tenait les bras croisés, impassible comme un automate.

Cette voiture frêle et légère, au fringant trotteur, au groom étrange, au conducteur d’une irréprochable élégance, éveillait l’attention des passants qui la suivaient des yeux avec une admiration sympathique. Jadis, à l’heure du bois, piétons, cavaliers, équipages, filaient par milliers dans la direction des Champs-Élysées. En ce moment, la rapide américaine traversait presque seule la large chaussée déserte du boulevard.

N’était-ce pas, en effet, comme la première fleur de printemps, le signal du renouveau de la civilisation ?

Comme elle tournait l’angle de la place de la Madeleine et de la rue Royale, arrivait, en sens contraire, un de ces énormes fiacres où peuvent s’empiler six personnes. A une époque éloignée, ils avaient été à la mode ; capitonnés de drap blanc, ils servaient do voiture de noce ou de gala ; mais, de chute en chute, à l’heure des sombres décadences, derniers débris de ce qui fut autrefois une arche de famille, espèces d’antédiluviens dans l’ordre des véhicules, épaves rejetées par le flux et le reflux de la grande mer parisienne, ils ont à jamais disparu de la circulation.

On en voit pourtant encore surgir par hasard, dans l’ombre, à la porte des restaurants nocturnes. A la vue de cette lourde machine disloquée, aux panneaux disjoints, sans vitres, bardée de ferrures, sinistre comme ses chevaux fantômes, on s’étonne qu’elle ait résisté pendant un demi-siècle au temps, à la destruction, comme ces vieux soldats légendaires chevronnés qui comptent leurs années par les dates de leurs campagnes, et qui ont survécu à la vie des camps, aux hasards de la guerre.

En passant devant l’église de la Madeleine, le conducteur de l’américaine jeta un regard sardonique sur la façade écorchée, puis il donna un sourire chargé d’ironie aux maisons brûlées de la rue Royale.

Le fiacre allait le croiser, comme un mastodonte qui frôle une gazette. Le monstre numéroté roulait sur le pavé avec un bruit de ferraille, péniblement traîné par deux haridelles. On n’aurait pu dire qu’elles marchaient au pas, mais il était impossible d’affirmer qu’elles trottaient.

Le cocher était le digne automédon de ce singulier équipage. C’était un colosse au buste massif enseveli sous un carrick à triple collet. On devinait un front de taureau bas et plat, aux poils drus et courts, caché par le chapeau de cuir, déformé par l’action combinée d’averses sans nombre et des soleils d’été. Ses mains énormes pendaient abandonnées, la gauche tenant les guides, la droite armée d’un fouet sans mèche, qui se levait et retombait machinalement sur le dolent attelage. Le masque, d’un rouge de brique, était encadré par un collier de barbe roussâtre ; deux gros yeux à fleur de tête, d’un bleu de faïence, aux lourdes paupières, avaient une fixité bestiale ; la bouche épaisse, les maxillaires puissants révélaient des appétits de fauve, une férocité native, inconsciente.

Le jeune gentleman avait la grâce élégante d’un athlète grec, l’autre l’encolure et l’obésité brutale d’un hercule forain.

 

 

Avec cette habileté merveilleuse des pilotes parisiens, le cocher du fiacre, qui paraissait sommeiller sur son siège, les rènes flottantes, accrocha la roue de l’américaine dont le cheval s’arrêta court.

Voyant la réussite de son manége, il grommela vaguement quelques malédictions inintelligibles. Le conducteur de l’américaine, sans mot dire, dégagea sa roue, et avant de s’éloigner, cingla un coup de fouet magistral qui enveloppa les oreilles des deux haridelles.

« De quoi, de quoi, dit le cocher d’un ton goguenard, c’est pas la peine de s’être levé à quatre heures du matin le jour de la distribution des carrioles, pour chagriner mes bêtes à bon Dieu.

  •  — Si tu n’es pas content, tu auras ta part.
  •  — Des fadeurs, muscadin.
  •  — Descends donc un peu, qu’on te corrige.
  •  — Sauf votre respect, je n’ai pas envie de casser comme une allumette un beau jeune homme tout neuf qui veut faire de la peine à papa. Bien des choses à madame.
  •  — Allons, dit le gentleman d’un ton sec et impératif en jetant les guides à son groom, tu mérites une leçon, descends.
  •  — Minute — et son collègue, notaires à Paris, permettez que je remise mes hannetons... Là. »

Le jeune homme ôta méthodiquement ses gants, releva ses manchettes, et attendit.

Les passants s’étaient amassés et faisaient cercle sur la place de la Madeleine, comme aux beaux jours du bâtonniste exécutant ses omelettes de cannes, et de Mangin, coiffé d’un casque d’or, taillant des crayons à coups de sabre.

« A qui le tour ? demanda le cocher herculéen, d’aplomb sur ses jambes comme un pont sur ses piles.

  •  — A toi. »

Le gentleman fit un pas en avant, dessina une pirouette avec la grâce d’un danseur et, décrivant un angle de quarante-cinq degrés, leva une jambe en écart comme s’il exécutait le pas de la Monaco. Le jarret se détendit, et le colosse roula comme une masse lancée par une catapulte.

« C’est un faux pas, mon bonhomme, dit-il en se relevant, si je te pince une patte... »

Il n’acheva pas sa phrase.

A peine debout, ce fut une pluie, une grêle, un roulement cadencé.

En moins d’une minute, il était abattu comme un taureau, et roulé comme une boule sous la caisse de sa voiture.

Des applaudissements éclatèrent dans la foule qui avait suivi les péripéties du combat.

« C’est peut-être bien un clown du Cirque, » dit le vaincu en se dégageant à quatre pattes.

Il se remit sur pied, la face tuméfiée, sanguinolente, les yeux hors des orbites, chancelant comme un homme ivre.

« En as-tu assez ?

  •  — Oui, pour aujourd’hui, je vous remercie.
  •  — Ah ! tu deviens poli.
  •  — C’est donc que je suis malade.
  •  — Eh bien, va te coucher.
  •  — Jamais de la vie. Je suis cocher, faut que je marche pour apporter la paye à la mère Rabat-joie, qui ne rit pas le dimanche, et la becquée aux geais qui piaulent toute la semaine... Et combien le cachet ?
  •  — Je ne fais pas payer la première leçon.
  •  — Alors, voilà mon numéro. Si vous avez besoin de la peau d’un lapin, Gaspard, dit l’Écrasé, n° 1503.
  •  — Allons, tu as un caractère charmant. Jo t’offre un verre de champagne. »

Pendant ce dialogue, les spectateurs s’étaient dispersés. La farce était finie. Le cocher réparait le désordre de ses vêtements souillés.

Le gentilhomme avait remis ses gants et rabattu ses manchettes. Rien dans son costume ne témoignait qu’il venait de se livrer à un exercice violent. La chemise n’avait pas un pli, la cravate n’avait pas bougé.

Ils entrèrent ensemble dans une buvette peinte en rouge, à l’angle de la place, où se débitaient des boissons anglaises et américaines. Le vainqueur demanda une bouteille de champagne frappé, remplit doux coupes, et trinqua avec son adversaire.

« Ça va mieux, dit Gaspard.

  •  — Maintenant te rappelleras-tu plus tard ce que tu as promis ?
  •  — Je suis de parole et bonne paye. Gaspard, dit l’Écrasé, n° 1503.
  •  — Eh bien, si quelqu’un t’aborde de ma part avec ce numéro, tu lui obéiras.
  •  — Compris.
  •  — Adieu, ou au diable.
  •  — A reboire. »

Le gentleman jeta un louis sur le comptoir, sortit de la buvette, remonta sur le siége de son américaine, saisit les guides, laissa échapper un claquement familier de la langue, et le trotteur russe fila avec rapidité dans la direction des Champs-Élysées.

II

La voiture suivit l’avenue de l’Impératrice.

A l’entrée de la Porte-Maillot, les grilles de fer étaient tordues, le rempart éventré, les talus labourés par les obus. Le bois était désert. Les arbres, coupés sur pied, se dressaient comme des chevaux de frise, et ressemblaient de loin aux croix d’un cimetière. Ce parc élégant, ce salon en plein air où se rassemblaient toutes les aristocraties, n’était plus qu’un champ de désolation. Bagatelle, Saint-James, toutes ces jolies villas enfouies dans leurs nids do verdure et de fleurs, étaient abandonnées, après avoir servi de casernes aux défenseurs de Paris.

Le singulier gentleman considéra de loin, avec indifférence, ces témoins muets d’un siége et d’une guerre civile. Comme le passage était intercepté, il rejoignit l’avenue de la Grande-Armée. Au bout d’une demi heure, l’américaine s’arrêtait aux environs de la Malmaison.

Le groom sauta à bas de son strapontin et sonna à la grille d’une habitation de plaisance, dont on apercevait la façade blanche au sommet d’une ondulation de terrain dessinée en jardin anglais. Deux avenues d’arbres séculaires conduisaient au perron à double rampe d’une terrasse à balustrade de pierre.

Cette riante demeure avait échappé à la dévastation générale. Des stores de soie bleue et rose donnaient un air de fête à ses fenêtres closes. La double rangée des vases qui bordaient les larges degrés des escaliers était garnie de fleurs épanouies.

La porte du vestibule était ouverte, laissant apercevoir ses murs vernis, son dallage en mosaïque et son plafond bleu comme le ciel. Au milieu de cette salle à l’italienne, un jet d’eau s’élançait comme un tube de cristal couronné d’écume neigeuse, qui retombait dans une vasque de porphyre. Au fond, dans le vert encadrement d’arbustes et de fleurs exotiques, se profilait la silhouette d’une statue de marbre représentant Minerve armée.

 

Au coup de cloche, une jeune femme, enveloppée dans un peignoir de cachemire rouge, accourut comme une folle à la rencontre du visiteur et se jeta dans ses bras.

« Bonjour, Sylvanie, dit-il en cherchant à se débarrasser de son étreinte.

  •  — C’est toi, Mortimer ! Je t’adore... Dieu ! que je suis heureuse de te voir. Tu m’annonces ton arrivée pour hier, dimanche, par l’express du Havre. Je vais au chemin de fer. On me permet de rester sur le quai d’arrivée. Le train s’arrête. Tu n’y étais pas, comprends-tu ? Je t’ai cru mort. Sans Tibère, j’y serais encore.
  •  — J’y étais, moi.
  •  — O Dieu, dit Sylvanie, cela n’est pas possible, cela n’est pas vrai.
  •  — Il est inutile de discuter cette question. Je suis arrivé hier dimanche, à quatre heures du soir, par l’express du Havre. Tu m’as vu.
  •  — Je t’ai vu !... Mais est-ce que j’aurais eu besoin de te voir si tu avais été là ? Voyons, Mortimer, dis-moi la vérité.
  •  — Soit : descendu à la station de Maisons-Laffitte, dîné chez un ami, rentré à Paris dans ma voiture, comme un simple bourgeois qui vient voir si sa maison est encore à sa place. Je savais que tu m’attendrais à la gare avec Tibère, et j’y suis allé.
  •  — J’ai vu Tibère causer dans la salle d’attente avec un étranger. C’était un officier en dolman gris d’acier et coiffé d’un képi rouge.
  •  — C’était moi.
  •  — Mais je ne t’aime donc pas ? murmura Sylvanie avec un accent si vrai, si sincère, que Mortimer ne put retenir ce rictus sardonique qui était le trait caractéristique de sa physionomie.
  •  — Si, tu m’aimes trop.
  •  — Non, non, si je t’aimais, je t’aurais reconnu.
  •  — Eh bien tu as raison, ce n’était pas moi.
  •  — Ah !... méchant... A quelle heure es-tu arrivé à Paris ? Pourquoi n’es- tu pas venu directement ici ?
  •  — Sylvanie, il me semble que tu m’interroges.
  •  — Pardonne-moi.
  •  — Non, en deux mots, voici la cause de mon retard.
  •  — C’est une femme.
  •  — Hein ?
  •  — Oui, c’est une femme.
  •  — Comme tu voudras.
  •  — Mortimer, ne mens pas, ce serait inutile. Quand tu me parles, je ne comprends pas le sens des mots que tu prononces, mais ta pensée passe dans mon âme.
  •  — Alors, pourquoi m’interroges-tu ?
  •  — Le son de ta voix m’aide à deviner, comme ton regard... Si tu as un caprice pour une autre, il faudra que je la cherche, que je la trouve, que je me venge. Alors tu me prendras en haine... Le jour où tu ne m’aimeras plus, tue-moi. Je n’ai pas peur de la mort ; je sais qu’elle n’a jamais trahi. »

Mortimer reprit après un silence :

« Franchement, Sylvanie, je ne puis te faire un crime d’un accès de jalousie, mais je ne m’attendais pas à te retrouver ainsi après cette séparation.

  •  — Je n’ai pas la ressource de mentir ; tu n’as qu’à fixer un instant tes yeux sur les miens pour anéantir mon corps et lire dans mon âme. Et puis, quel mensonge pourrais-je inventer ? Je t’aime, tu ne m’aimes plus. Ordonne, j’obéirai.
  •  — Sylvanie, il ne faut pas demander à la créature plus qu’elle ne peut donner : au chat plus que patte do velours, au chien plus que sa vie, à l’homme plus que de l’amour, à la femme plus d’une année de constance... Et il n’y a pas encore une année que nous nous sommes rencontrés.
  •  — Je ne compte que les heures où tu es près de moi. Je t’aime, je ne sais pas autre chose.
  •  — Aimer, c’est du soleil, et haïr, c’est de l’ombre.
  •  — Qui a dit cela ?

 — Longfellow, dans son poëme d’amour : Évangéline.

  •  — Évangéline ?... Mortimer, ajouta-t-elle froidement, tu aimes une femme, et c’est son nom.
  •  — Décidément, tu es folle, Sylvanie. J’ai déjeuné de bonne heure, et je ferais volontiers une collation avant le dîner. »

Elle sonna, puis, ses ordres donnés, elle garda le silence.

Mortimer paraissait d’humeur aussi gaie que Titus après une journée bien remplie.

« Allons, dit-il, j’ai assez de choses dans la tête sans les embrouiller avec tes hallucinations.

  •  — J’ai dit la vérité.
  •  — La vérité, c’est qu’hier soir j’ai trouvé une corbeille de lettres arrivées en mon absence. Elles m’informaient d’une nouvelle que Tibère m’avait déjà apprise, c’est qu’il fallait trouver un million dans les vingt-quatre heures.
  •  — C’est pour cela que tu n’es pas venu hier ?
  •  — A quoi bon l’affirmer, puisque tu es convaincue que je suis amoureux de l’héroïne de Longfellow ?
  •  — Tu vois, tu n’oses plus prononcer son nom : Évangéline.
  •  — Je serais désolé de te contrarier, Sylvanie. A partir de ce moment, il est convenu que je l’adore, que j’ai sollicité la faveur d’obtenir sa main, et je te fais part du prochain mariage de M Évangéline, fille idéale du poëte américain Longfellow, avec le marquis Mortimer de Sermione.lle
  •  — Comte de Brest, duc de Toulon, prince de Cayenne et autres lieux de plaisance, ambassadeur de la Nouvelle-Calédonie, grand-croix des deux larrons de Golgotha, gouverneur des succursales occultes de la Banque de France, conservateur du musée des planches à billets, banquier ordinaire des filous internationaux, général en chef des Casquettes de velours... Bonjour, Carmagnol, comment vas-tu ? »

Le personnage qui récita cette phrase d’une haleine apparut à l’entrée du salon d’été, où on venait de servir une collation. Seul, il avait le privilège de se présenter, sans être mandé ou annoncé, devant le dignitaire dont il avait énuméré les titres.

Bonjour, Tibère.

  •  — As-tu le million ?
  •  — Oui. Donne-moi des nouvelles de notre trésorier central des finances.
  •  — Loup-Cervier est ici, prêt à rendre ses comptes à Dieu ou au diable. Cet animal-là assignerait Méphistophélès en référé, et il établirait une balance au milieu des éclairs du mont Sinaï.
  •  — Qu’il vienne. Nous règlerons aussi bien nos affaires à table.
  •  — Mieux. »

Mortimer donna un coup de timbre,

« Sylvanie, dit-il, laisse-nous seuls. Je te rappellerai.

Elle lui baisa la main avec la soumission d’une esclave, et se retira dans son appartement en murmurant le nom qui lui était entré au cœur comme une flèche empoisonnée : Évangéline !

III

Celui qu’on appelait Loup-Cervier était un homme d’une cinquantaine d’années. Il suffisait de le regarder de profil pour saisir l’affinité de l’homme avec l’animal dont il portait le nom de guerre.

Il entra.

« Loup, dit Mortimer avec un signe amical de bienvenue, avant la reprise de nos opérations interrompues, il s’agit d’établir le bilan de la société, car j’aime à voir clair dans mes affaires... A quelle date sommes-nous ?

  •  — Lundi, 5 juin 1871, Saint-Boniface.
  •  — Pas mal, ça, Loup.
  •  — 5 juin 1568 : Exécution des comtes d’Egmont et de Horn. — 1581. Exécution du comte James Morton, impliqué dans le meurtre de Darnley, époux de Marie Stuart.
  •  — Ah ! ah ! tu continues à apprendre par cœur les éphémérides de l’Abbaye de Monte-à-Regret. C’est fort original. Et maintenant, à tout de suite les affaires sérieuses. »

Loup-Cervier ouvrit un carnet à fiches alphabétiques qu’il tenait à la main :

« ACTIF. Encaisse métallique : or, 800,000 fr. Portefeuille : traites acceptées, lettres de change, valeurs à ordre, 1,400,000 fr. Ensemble : 2,200,000 fr. PASSIF : A répartir au 10 juin prochain : 600,000 fr. espèces sonnantes. Les associés qui ont un compte débiteur seront payés avec leur papier.

  •  — Les échéances sont suspendues de fait, en attendant une loi. D’ailleurs, les associés sont à sec, objecta Tibère.
  •  — Soit, répondit Mortimer. On payera moitié en espèces, moitié en valeurs. »

Loup-Cervier continua :

« Balance au 5 juin 1871. Actif net : 1,600,000 fr.

  •  — Passons au personnel.
  •  — Au mois d’août 1870, le nombre des associés était de quarante.
  •  — L’Académie, dit Tibère.
  •  — Aujourd’hui, il y a vingt-deux absents, dont huit n’ont pas encore donné de leurs nouvelles.
  •  — L’état-major est au complet, ajouta Tibère.
  •  — Oui, reprit Loup-Cervier, j’ai vu Clair-de-Lune, Soleil, Coriolan, Saphir et Lindor.
  •  — Bien. Ordre du jour :

« Convocation par dépêches télégraphiques chiffrées. Ceux qui n’auront pas répondu le 10 juin, à 4 heures, seront considérés comme démissionnaires jusqu’à nouvel ordre. »

  •  — Voici la liste des noms. J’ai consigné, sur le registre des comptes courants, tous les renseignements qui me sont parvenus en votre absence.
  •  — Il suffit. Je donnerai plus tard des instructions détaillées. »

Après avoir parcouru la liste qui venait de lui être remise, Mortimer la communiqua à Tibère, et dit d’un ton sec en la serrant dans son portefeuille :

« Laissez-nous. »

Loup-Cervier s’inclina et sortit.

 

 

Une fois seuls, Tibère et Mortimer échangèrent un regard comme deux augures en présence.

« Ami, dit Tibère avec un sourire, une minute do confiance. Que fais-tu depuis quelque temps ?

  •  — Rien.
  •  — C’est le plus difficile de tous les métiers.
  •  — Je suis amoureux.
  •  — Toi ? Voyons, Mortimer, un mot sérieux.
  •  — Je parle très-sérieusement. Je suis las d’adorer les femmes et j’aime un ange.
  •  — Tu as vu les ailes ? Alors je suppose qu’elles sont rognées d’assez près pour l’empêcher de s’envoler, et que c’est un ange du Paradis perdu. En effet, tu es pâle, allangui, fiévreux. Sans doute, il y a dans les serres de l’aigle des plumes et du sang de colombe.
  •  — Non, ce n’est ni une proie ni une victime. C’est une jeune fille, belle comme une madone du Corrége. Près d’elle, ma voix hésite, mon œil se trouble, mon cœur bat. Je l’aime comme si elle était ma fille, ma sœur, mon amie, ma femme, ma maîtresse. Près d’elle, je me sens jeune, fort, bon, honnête. Elle m’a fait pleurer. Pour elle, je suis capable d’être un héros ou un criminel.
  •  — C’est la même chose. Le même sentiment pousse l’homme qui incendie une ville et celui qui se précipite dans les flammes pour la sauver.
  •  — Oui.
  •  — Si tu en es là, il faut employer le remède souverain, Ton amour idéal ne résistera pas à la pierre de touche de la possession, et ton roman finira par où il aurait dû commencer.
  •  — Je ne désire pas un cadavre, c’est son amour que je veux.
  •  — Une chaumière et son cœur. Allons, c’est complet. Tout est bien perdu, mon fils, voilà que tu me fais des phrases.
  •  — C’est vrai.
  •  — Je ne vois qu’un inconvénient à cette situation. Tu es heureux et le ciel est ouvert ; mais je prévois que nous allons prodigieusement nous ennuyer. Où est le million ?
  •  — A Londres.
  •  — Et Mlle Évangéline ?
  •  — C’est mon secret, et je le garde.
  •  — Bah ! A moins que tu ne la perdes. Alors tu viendras pleurer comme un enfant auprès de ton ami Tibère, qui aura la candeur de retrouver l’Oiseau bleu. Est-ce le vrai nom de l’ange, de la colombe mystique, Évangéline ?
  •  — Oui.
  •  — Évangéline, je vois ça d’ici : des cheveux blonds comme le lin, des yeux bleus comme les pervenches, une grisette séraphique, ornée d’une sainte femme de mère... Pas vrai ?
  •  — A peu près.
  •  — C’est l’éternelle histoire de Marguerite et de Faust au seuil d’une église. Et Méphisto, c’est moi, bête comme un confident de tragédie. Verse-moi de l’eau-de-vie. c’est du vin concentré. Elle donne l’éclair aux yeux, la force au bras, le soleil au cœur. A ta santé, Mortimer.
  •  — A ta santé, Tibère.
  •  — Ainsi, tu passes ta vie dans une adoration aussi perpétuelle que platonique ?
  •  — Oui.
  •  — Et l’ange ? Quelle est sa destinée sur cette terre ?
  •  — Elle vit seule avec son grand-père et sa gouvernante.
  •  — Je suppose que Mlle Évangéline habite un petit pavillon, caché dans les arbres, derrière l’allée de l’Observatoire. Le matin elle va à la messe de huit heures.
  •  — Tibère !
  •  — Ne t’emporte pas, que diable.
  •  — Sur ma vie, comment sais-tu cela ?
  •  — D’une façon bien simple. Sylvanie a des hallucinations. C’est elle qui, dans son sommeil, m’a fait ces confidences ; mais j’ai d’autres renseignements d’une parfaite exactitude. Mlle Évangéline est fiancée à un jeune homme, étudiant en médecine, carabinus, carabin, qui s’appelle Maurice Dalbret.
  •  — Tibère, tu n’as pas le pouvoir de commander à la pensée de Sylvanie. Ce n’est pas elle qui t’a révélé mon secret.
  •  — Peu importe, si je le connais.
  •  — Il m’importe, à moi, et je ne reconnais à personne le droit d’intervenir dans mes affaires, sous peine de mort.
  •  — Cher ami, permets-moi de te faire respectueusement observer que c’est un droit qui appartient à tous ceux qu’elles intéressent, et le grand-père de Mlle Évangéline serait absolument dans son rôle en voulant éloigner le loup ravisseur qui rôde autour de sa bergerie.
  •  — Il ignore que j’ai retrouvé Évangéline.
  •  — Et si la brebis blanche lui a montré le loup errant dans la pépinière du Luxembourg ?
  •  — Non.
  •  — Si elle en a peur ?
  •  — J’ai peut-être ce malheur de lui inspirer la crainte, et pourtant, Dieu sait qu’elle n’a rien à redouter de moi.
  •  — Voilà la question. As-tu jamais trouvé sur ton chemin Évangéline avec son fiancé ?
  •  — Une seule fois.
  •  — T’a-t-il vu ?
  •  — Oui.
  •  — Vos regards se sont-ils rencontrés comme celui de deux indifférents au passage, ou croisés comme deux épées ?
  •  — Plutôt ainsi, mais par une sorte d’animosité instinctive. Il ne me connaît pas.
  •  — Pourquoi n’interroges-tu pas Sylvanie, chez qui l’amour se manifeste par une divination si merveilleuse et une lucidité si extraordinaire ?
  •  — Les impressions qu’elle traduit sous l’influence du sommeil magnétique s’effacent au réveil ; mais elles laissent une trace légère dans sa pensée, comme le vague souvenir d’un rêve.
  •  — Eh bien ?
  •  — Sylvanie en sait déjà trop. Elle est sous l’empire d’une passion absolue qui trouble la limpidité de son âme, et lui fait apparaître la réalité sous de sombres couleurs.
  •  — Qu’importe qu’elle voie noir, si elle voit juste ?
  •  — Comment le savoir ? Il est impossible d’asseoir des hypothèses sur le résultat d’une semblable expérience.
  •  — Essaye.
  •  — Non.
  •  — Mortimer, tu manques do confiance en moi, ou tu recules devant la vérité.,. Tu sais que je ne suis pas sentimental ; mais je ne puis être indifférent en voyant ta forte volonté courbée sous la main d’une enfant. C’est une prière d’ami que je t’adresse. Interroge Sylvanie.
  •  — Soit... »

IV

Sylvanie apparut au premier appel. Son cœur était plein d’amertume, mais elle sut dominer cette faiblesse, et son visage s’illumina de l’adorable sourire d’une belle esclave qui veut plaire au maître.

Tous trois entrèrent dans une salle voisine, où la lumière, tamisée par dos stores bleus et roses, éclairait les visages des reflets de la nacre et de l’opale. Un parfum exquis et capiteux flottait comme une vapeur légère et transparente, embaumant l’atmosphère. Tibère s’était installé dans un angle obscur. Mortimer prit la main de Sylvanie dans l’une des siennes, posa l’autre sur son front, interrogea ses yeux d’un regard caressant et lui dit :

« Dormez. Sylvanie. »

Au bout de quelques instants, elle s’assit sur un divan dans une pose abandonnée.

« Sylvanie, dit Mortimer d’une voix douce, comme s’il parlait à un enfant, suivez-vous ma pensée ?

  •  — Oui, répondit-elle d’une voix gutturale et sans intonations.
  •  — Où vous ai-je conduite ?
  •  — Dans la grande avenue de l’Observatoire.
  •  — Voyez-vous une femme vêtue de noir avec une jeune fille ?
  •  — Non.