Chaîne brisée

Chaîne brisée

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Français
323 pages

Description

Un matin du mois de novembre 1883, vers dix heures, deux jeunes gens sortaient du plus connu des cercles parisiens. Fatigués d’une nuit blanche, les yeux encore habitués à la lumière des salons, ils s’arrêtèrent, éblouis par le jour. Une nappe de soleil couvrait le sommet des maisons et descendait ses franges d’or jusque dans la rue, où elles léchaient les devantures. L’air était vif, le ciel bleu, malgré la saison avancée. Sur le boulevard, les voitures se croisaient, les passants circulaient en nombre continuellement accru.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 15 décembre 2015
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EAN13 9782346024957
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
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Édouard Delpit
Chaîne brisée
A M. CHARLES GRIMBERT
AFFECTUEUX SOUVENIR
ÉDOUARD DELPIT.
I
Un matin du mois de novembre 1883, vers dix heures, deux jeunes gens sortaient du plus connu des cercles parisiens. Fatigués d’une nuit blanche, les yeux encore habitués à la lumière des salons, ils s’arrêtèrent, éblouis par le jour. Une nappe de soleil couvrait le sommet des maisons et descendait ses franges d’o r jusque dans la rue, où elles léchaient les devantures. L’air était vif, le ciel bleu, malgré la saison avancée. Sur le boulevard, les voitures se croisaient, les passants circulaient en nombre continuellement accru. La grande vie intense, déjà commencée, si ta nt est qu’elle s’arrête jamais, allait bientôt battre son plein.  — Scandaleux ! voilà mon avis, grommela le command ant de Sainte-Avène, en relevant le col de son paletot. Nous sommes scandal eux. Qu’en dites-vous, Andéric ? J’ai bien de la chance de n’être pas mon fils, je me flanquerais un conseil judiciaire. Au lieu de répondre, son compagnon fit signe à un c ocher de fiacre, qui vint stopper devant eux. Vous me lâchez ? dit l’autre. Ah ! mais non, nous déjeunons ensemble. — Impossible. J’ai affaire. — Vous ? l’homme le moins occupé de France !... — Sainte-Avène paraissait mécontent du refus. Il hocha la tête. — Après tout, reprit-il, je serais désolé d’être indiscret. Puisque vous avez affaire !... — Oui. Mais demain... — Vous oubliez que je pars cet après-midi. — Au fait !... raison de plus, alors ; je vous quitte. A bientôt, Sainte-Avène. — A tantôt, mon cher Andéric. Ils échangèrent une poignée de main. Andéric jeta u ne adresse au cocher et sauta dans la voiture. Quelques instants après, il sonnait au premier étage d’une des plus jolies maisons de l’avenue Friedland, près de l’Arc de Triomphe. On l’introduisit dans une pièce dont le luxe considérable avait le bon goût de se faire discret, d’où l’or était banni comme une vaniteuse superfluité. Le maître du logis ne ta rda point à paraître. La mine affable, les bras ouverts : -- Quelle heureuse fortune, mon cher comte ? demanda-t-il. Loin de tomber dans les bras tendus, Andéric répliqua d’un ton passablement hautain : — Une bonne fortune m’amenant chez vous, Keissmann ? Ce serait donc la première fois. — Ah ! ah !... Voyons, alors, monsieur de Nivron. Le jeune homme écarta les fourrures sous lesquelles se cachait sa tenue de soirée, pass a les doigts sur sa cravate blanche dont les émotions du jeu n’avaient pas dérangé un p li, et, malgré l’hésitation du regard, dit d’une voix assez dégagée : — Il me faut tout de suite cent quarante mille francs. Keissmann indiqua un fauteuil près du feu et s’assit en face de M. de Nivron. Quel que fût le métier de Nathan Keissmann, il l’exerçait engentleman. Trop de grandes familles avaient abordé — et sombré — chez lui, dans la pers onne de leurs aimables rejetons, pour que la demeure d’abord et peu à peu l’habitant ne se fussent pas imprégnés par endosmose d’un vernis élégant. Ainsi le caméléon emprunte leur couleur aux plantes où s’agrippent ses doigts. — J’ai le regret, dit-il, de n’avoir pas de fonds disponibles. — A d’autres ! — Je fais assurément une différence essentielle entre les autres et vous, monsieur le comte, quoique je n’en dusse faire aucune eu bonne logique, car vous êtes aujourd’hui
totalement ruiné. — De là votre manque de fonds ? Keissmann eut un intraduisible balancement du corps et murmura : — J’ai une fille. — Moi un créancier. Votre fille peut attendre, mon créancier part. Vous vous trompez, e Keissmann, je ne suis pas totalement ruiné. M Gaulier, mon notaire, a reçu de moi l’autorisation de vendre Vieillefort. Je la lui ai envoyée hier soir. — Et Vieillefort est vendu depuis trois mois. — Depuis ?... Que ne le disiez-vous !... Je cours chez Gaulier. — Courez. L’oiseau de proie n’abandonne pas sa victime, tant qu’elle a du sang et de la chair. La tranquillité de Keissmann surprit Andéric : elle ne présageait rien de bon. Il voulut s’édifier.  — Puisque Vieillefort est vendu, à quel propos me refusez-vous cent quarante mille francs ?  — C’est qu’à peine toucherez-vous une obole du pri x versé. Feu M. le comte de Nivron, votre oncle, avait mis sur le bien une hypo thèque de deux cent mille francs au profit de son homme d’affaires, le nommé Prat. — Je me rappelle.  — Votre mémoire vous a moins heureusement servi po ur le paiement des intérêts. Ceux-ci, en se capitalisant, vous ont valu d’être exproprié. Votre autorisation d’hier était en retard de trois mois, je le répète. Voilà le danger des voyages avec de jolies créatures. Le plaisir, qui, au dire des sauvages eux-mêmes, casse le jarret, parfois casse aussi les reins. Keissmann aurait pu continuer longtemps ses aphorismes, Andéric ne l’écoutait plus. La ruine se dressait contre ces murs où suait un or invisible, l’or apporté dans l’antre par lui et ses pareils. Ici, comme en un creuset, sa fortune s’était fondue. Mais ce n’était point ce dont il se préoccupait, en ce moment de désastre suprême. Un nom bruissait à ses oreilles, celui de Sainte-Avène ; une figure le hantait, celle du commandant, avec son air caustique, renfrogné, mécontent. Il fallait payer S ainte-Avène, coûte que coûte, tout de suite, puisqu’il repartait pour l’Afrique. — Voyons, Keissmann, voyons !  — Il y a Gaulier, le notaire de votre grand-père, de votre père et de votre oncle, le vôtre, que diable ! Andéric avait le tort d’être peu endurant, de sa na ture. Ce visage imperturbable, correct, presque d’un grand soigneur, masque d’une âme qu’il savait mercantile et basse, lui crispait les nerfs. Il jeta cette insulte, si la vérité en est une : e — Mon vénérable ami M Gaulier ne fait pas l’usure. — Il a raison, dit le flegmatique Keissmann ; on y court trop de risques. — Enfin, votre dernier mot ? — Vous me le demandez sérieusement ? — Sérieusement. — Eh bien, écoutez, monsieur de Nivron : vous m’êtes très sympathique... — Merci. — D’honneur ! Et je vais tâcher de vous le prouver. Il y a longtemps que j’ai les yeux sur vous. Voilà qui me flatte. — Malgré vos écarts de jeunesse... — Hein ?
 — Vous m’apparaissez comme le type du gentilhomme. Loyal. sûr et brave, par excellence. Si je devais confier à quelqu’un le plu s précieux de mes biens, je vous en ferais l’unique dépositaire. Vous êtes ruiné, cela est positif, mais dans des conditions particulièrement douces, puisqu’il vous suffirait d e vouloir pour avoir des millions. Le testament de votre oncle vous constitue l’héritier de son immense fortune, avec cette seule réserve que vous vous marierez. N’hésitez plus. — Je n’hésite pas. Ruiné, soit ; marié, non. J’aime mieux le régiment.  — En serez-vous moins affiché demain au club ? Une sueur froide glaça les tempes d’Andéric. Keissmann épiait le jeu de sa physionomie contractée.  — Un bon mouvement, dit-il, et, séance tenante. je vous compte vos cent quarante mille francs. — Vous avez donc une fiancée pour moi dans votre coffre-fort ? — Peut-être bien. — Diable !  — Le jour où il vous plaira d’obéir à votre oncle, vous entrerez en possession de sa fortune immobilière, qu’il a rendue inaliénable, et à laquelle il convient d’ajouter votre domaine de Vieillefort. — Exproprié, vous me l’avez appris tout à l’heure, Keissmann, exproprié ! e  — Mais racheté sous main par M Gaulier, dont l’intendant Prat n’a été que l’instrument. Vieillefort grossit la succession. Il y a, de plus, un million liquide à verser entre vos mains le jour du contrat de mariage, un m illion dont vous aurez la libre disposition, le reste devant revenir à vos enfants — à moins que vous ne préfériez voir le tout servir à des fondations pieuses. Vous êtes don c un parti superbe : deux cent mille francs de rente, un million d’argent de poche... — Et le ferme propos de mourir célibataire.  — Même si je vous présente une jeune fille aussi r iche en perspective, belle, spirituelle, pure, accomplie enfin ? — Combien de courtage ? Keissmann se leva, l’air solennel, salua Andéric qu e ce préambule de gestes commençait de mettre, sur ses gardes, et d’une voix où perçait un attendrissement mitigé de fierté : — L’honneur de vous avoir pour gendre, mon cher comte. En un clin d’œil, les sourcils froncés, les narines palpitantes, Nivron s’était trouvé debout. Son regard croisa celui de Keissmann. Il souffleta le présomptueux financier de ces simples mots : « Trop cher. Bonjour ! » et laissa son interlocuteur tout ébahi de cette révolte d’orgueil, au surplus fort penaud d’avoir coûté à sa fille un outrage parfaitement caractérisé. Charles-Maximilien-Andéric de Nivron, issu d’une de s plus nobles familles de Bourgogne, orphelin au berceau, avait été élevé par un oncle, frère aîné de son père, d’une manière qui leur agréa beaucoup à tous deux, en ce sens que l’enfant y eut la satisfaction continuelle de ses caprices, le vieill ard la douceur d’une tendresse sans partage. De la vie, Andéric s’habitua promptement à voir le seul côté lumineux, laissant aux autres le froid de l’ombre. Une liberté complèt e risquait d’altérer le fonds et de déraciner certaines vertus natives ; elle ne fit qu’étendre sur cette jeune âme une couche d’égoïsme, d’ailleurs grosse de périls. Charmant, d istingué, très beau, une fine moustache soyeuse plaquée à des lèvres où voltigeait toujours un sourire railleur, portant ses cheveux blonds en brosse, ce qui en lança la mode, d’une taille svelte et souple, bon cavalier, tireur hors ligne, il était surtout dange reux par la grâce, un peu morbide et féminine, qui se dégageait de toute sa personne. C’était un ensorceleur, au demeurant
plus occupé de se laisser ensorceler que d’user de son propre pouvoir. On l’avait lancé de bonne heure à travers le monde, puis livré dans Paris à ses seules forces. Il y fit un remarquable étalage de faiblesses. Sa fortune fut c hargée de les payer. Bientôt il put apprécier la justesse de cette opération d’arithmétique où, le diviseur l’emportant sur le dividende, le quotient donne zéro. Mais les sciences exactes l’importunaient. Considérez aussi que l’oncle représentait une mine inépuisable . Andéric continua d’éblouir ses contemporains. Ce fut son tour d’être ébloui lorsqu e, mandé au château de Nivron, il s’entendit mettre en demeure, sous peine d’imminent s désastres, de se marier fin courant. Quelque alléchante que soit une forme de suicide, elle déplaît à qui ne veut du suicide sous aucune forme. Il ne fit qu’un bond du château à la gare. L’oncle fut navré. Car, s’il approuvaitin pettos sur sadégoûts de son neveu, il n’en tablait pas moin  les situation financière pour l’amener aux justes noces , et sur les justes noces pour sauvegarder leur nom. C’était là l’objectif. Il ne fallait point qu’un pur caprice laissât sécher l’arbre généalogique d’une famille où le soin de la descendance s’observait avec scrupule depuis une demi-douzaine de siècles. Pour sa part, il s’était remis de cette tâche à son frère puîné, lequel payait leur dette commune en la personne du récalcitrant et délicieux Andéric. Celui-ci ne pouvait se dérobe r à une servitude, quasiment d’apanage. Son haut-le-corps et sa fuite montrèrent l’enthousiasme qu’il en éprouvait. Touchées de son chagrin, des douairières amies réso lurent de consoler le comte de Nivron. Elles lui rappelèrent qu’il existait, à qua tre ou cinq portées de fusil du château, une fort belle personne, âgée, de trente-six ans, p arfaitement honorable, douée d’un assez joli nombre de vertus, mademoiselle Johanna d e Rochemaure, capable de faire chez lui très bonne figure et, s’il plaisait à Dieu , souche d’héritier. Il connaissait son histoire. Le père, veuf, déjà pourvu d’un grand gaillard de fils, capitaine aux spahis, s’était imaginé de l’avoir, elle, — le plus légitimement du monde, — d’une Allemande du Nord, protestante, sentimentale et jalouse. Trois défauts dont un vice. L’Allemande s’empressa de quitter la France sitôt le mari enterré, peu de temps après la naissance de Johanna, mena grand train à Spandau, s’y ruina, devint infir me et n’eut que sa fille pour garde-malade. Mademoiselle de Rochemaure s’était noblement consacrée à son devoir, si bien que, sa mère morte, à peine lui resta-t-il pour dot de beaux yeux, usés aux longues veilles. Sans ressources, tenue en chartre privée p ar ses proches d’Allemagne, elle se réfugia chez un frère très riche de sa mère et paya d’un rude prix l’apprentissage des hospitalités gratuites. Ce fut un enfer, d’où elle pria par lettre une de ses cousines, mariée à un peintre parisien, de la sortir. Madame de Mac- Oney envoya la lettre à M. de Rochemaure et celui-ci, qui, depuis trente ans, oub liait totalement sa sœur, partit d’un trait pour l’aller prendre et l’amener au foyer fraternel. Ce foyer manquait de gaieté. M. de Rochemaure idolâtrait sa femme, brusquement emporté e à la tombe, et, sa démission donnée sous le coup du désespoir, l’ancien officier de spahis s’était retiré dans ses terres, uniquement occupé de l’éducation de sa fill e Édith et d’un beau garçon en quelque sorte adopté par lui. Il eut l’air de deman der à Johanna un service, quand il la supplia de venir habiter avec eux. Elle ne fut point dupe de cette délicatesse et voua un culte véritable à ce frère, jusque-là ignoré, qui lui ouvrait sa maison et son cœur. Le culte grandit, à mesure qu’elle l’apprécia mieux, s’étendit à la jeune Edith, dont elle raffola du premier jour, prit des proportions d’apothéose, et la brave créature — un peu romanesque — lâcha la bride à tous ses besoins de t endresse et de dévouement. Le comte de Nivron connaissait les différentes phases de cette existence irréprochable. Leur netteté, jointe à son ressentiment contre Andéric, facilita les opérations des douairières, ses amies. Il se crut responsable de l’avenir devant les aïeux et pensa que, si ses forces le trahissaient à leur service, ils lui sauraient g ré du moins de son bon vouloir. Il donna
licence d’assiéger le château de Fresnois. Mais, au premier feu, la garnison, représentée par Johanna, poussa les hauts cris. En vain M. de Rochemaure parla-t-il de capitulation, elle n’aurait rien que de fort honorable, M. de Niv ron était un intime de leur père, et malgré son âge... — Je m’occupe bien de son âge ! interrompait Johan na, bien que, à te dire e vrai, je trouve notre voisin indécent. Mais est-ce que je suis faite pour me marier, moi ? — Comme tout le monde. — C’est sans doute pourquoi personne ne m’a demandée. — Tu vois bien que si. — Non, non, non ! Et puis, tu insistes ! Voyons, est-ce que je te gêne ? Dis-le, si je te gêne. — Mauvaise ! — Alors ?  — Mais songe donc, ma chère... il y a des choses q u’il faut prévoir... La vie est si bizarre ! surtout, elle est si courte ! Qui peut ré pondre du lendemain ? J’ai peut-être tort de te parler ainsi... Je ne voudrais pas te faire de peine ; seulement, je me sens faiblir de jour en jour. Moi parti, vous serez trop seules, Édith et toi.  — Tu es absurde. D’ailleurs, nous ne serons jamais seules, puisque nous serons deux. Elle avait de ces raisonnements. Tandis qu’on batai llait de part et d’autre, Andéric, confus d’avoir si lestement tourné le dos à son oncle, vint lui faire une visite d’excuses. Il savait bien qu’il trouverait à Nivron des bras gran ds ouverts et se contenta de sourire lorsqu’il apprit, en y tombant, les hostilités pendantes. Pas une minute il ne songea que, le jour où se signerait le traité de paix, ses droi ts à l’héritage seraient perdus. Le désintéressement l’armait contre de mesquins regrets. Sa tranquillité désormais assurée, si mademoiselle de Rochemaure baissait enfin pavillon, fut l’inestimable avantage dont il se vit tout de suite pourvu. L’oncle cesserait de l ui mettre leur nom sur la gorge, la branche aînée de la famille ne gourmanderait plus la cadette, tout rentrerait dans l’ordre. Pour hâter les événements, il se fit l’hôte assidu de Fresnois, se mit à plaider ce qu’il appelait sa cause, exalta les qualités du vieillard et ne prit pas garde que cette cour au nom d’un tiers ressemblait fort à une cour en son propre nom. Tant de zèle tourna contre lui. Johanna, émerveillée, l’écouta moins qu’elle ne l’entendit, l’entendit moins qu’elle ne le regarda. Les beaux yeux et la fière allure ! Des épaules d’hercule sur une taille de guêpe, le front du penseur, avec un rayon de poésie... Ce que l’oncle avait d’admirable, c’était le neveu. Certes, moins que jamais elle acc epterait d’épouser l’un, quoiqu’elle comprit bien l’impossibilité d’épouser l’autre. Un enfant, mais adorable avec ses fougues de la vingt-deuxième année, ce clair regard loyal, ses renoncements... Le côté romanesque de l’excellente fille prenait le dessus. Au fond de son cœur, Édith et M. de Rochemaure cessaient d’habiter seuls ; Andéric s’y logeait près d’eux. — Étrange sentiment, moins vif que l’amour, moins calme que l’amitié, plus d’une sœur que d’une mère, où pourtant la mère l’emportait sur la sœur. Johanna maintenant avait de véritables accès d’indignation contre le projet don t on continuait de l’entretenir. Il ne l’irritait pas seulement pour son propre compte, il lui semblait un vol machiavélique, un impardonnable guet-apens. Elle entendait que l’héri tage du vieux restât au jeune, et, puisqu’il fallait que ce dernier subît les tyrannie s matrimoniales de l’oncle, elle ferait l’impossible pour les lui rendre acceptables, dût-elle aller chercher elle-même au bout de la terre la femme miraculeuse qui le guérirait de s es préventions anticonjugales. Et toujours, dans ses conversations, à tort et à trave rs, Andéric revenait, grandissait, irradiait, beaucoup devant M. de Rochemaure, trop d evant la petite Édith qui, très
sauvage, se tenait à l’écart durant les visites du héros, l’examinait de loin, avec une attention surexcitée. Un jour, elle dit à sa tante : « Tu l’aimes mieux que moi. » Toutes les pourpres d’un beau soleil couchant éclairèrent le visage de Johanna. Ses deux plus profondes tendresses, Édith et Andéric inconsciemme nt elle les fondait en une seule. Dès lors, sa route était trouvée. Laissant là les s crupules, sans songer une minute à la bizarrerie d’une démarche que les circonstances n’autorisaient guère, elle fit demander à M. de Nivron un entretien secret, d’où ils sortirent enchantés l’un de l’autre. Après avoir exprimé sa gratitude d’une recherche particulièrement flatteuse, elle motiva son refus par le besoin qu’on avait d’elle à Fresnois et par son intérêt pour Andéric. Elle montra qu’il n’y aurait point péril en la demeure, si l’on permettait au jeune homme de devenir tout à fait un homme, tandis qu’Édith, avec le temps, devi endrait une fiancée accomplie. On leur mettrait alors la main dans la main, et la longue série des aïeux de M. de Nivron ne risquerait pas de s’interrompre. Le pacte conclu, J ohanna eut un empire souverain sur les deux châteaux de Nivron et de Fresnois — celui de Vieillefort, qui constituait à peu près tout le reste des propres d’Andéric, ne compta nt qu’au bureau des hypothèques. L’incorrigible neveu qu’on ne troublait plus dans ses plaisirs obtint de son oncle un prêt de deux cent mille francs, garantis sur ce domaine. Trois ans passèrent sans rien changer aux apparences, sinon que M. de Rochemaure mourut et que, vers la même époque, le parent chez qui jadis s’était réfugiée Johanna, après l’avoir faite sa légataire universelle, rendit à Dieu sa vilaine âme. Périodiq uement, la saison des chasses ramenait Andéric en Bourgogne, et régulièrement, au bout de six semaines, Andéric disparaissait, brillant mais fugitif comme un météore. — Cela ne marche pas, chère amie, disait M. de Nivron. — Cela marchera, je vous assure ; laissez-moi faire, répondait Johanna. Elle voulut trop bien faire. Nous nous perdons ains i par nos meilleures intentions, ce qui dégoûterait d’en avoir. Son zèle intempestif mit les choses à vau-l’eau. Surmené par sa vie à outrance, Andéric était venu prendre haleine au bercail. Le cheval, la table et le lit, chaque jour un bout de visite à Fresnois, un t emps de causerie avec l’oncle, cahin-caha les heures passaient. Ce n’était point palpita nt, c’était supportable. Mais une imagination de mademoiselle de Rochemaure, dont il s’était égayé d’abord, commença bientôt de lui porter sur les nerfs. Ne s’avisait-elle pas de lui faire admirer la petite Édith, un être informe, aux grosses mains rouges, l’air sa uvage, les cheveux embroussaillés, saluant mal — quand elle saluait — parlant d’une voix rauque ? Lui, aux premiers temps, voyait sous ces jupes courtes une gamine sans conséquence, qu’il aurait au besoin fait sauter sur ses genoux. Lorsque Johanna entama l’élo ge, il acquiesça par politesse ; lorsqu’elle passa aux louanges, il crut qu’elle se moquait de lui ; mais lorsqu’elle aborda le dithyrambe, tout à coup il comprit : on lui dressait là, d’une façon sournoise, un piège, d’ailleurs peu attirant. Il s’en ouvrit à son oncle, qui confessa la vérité. Deux heures plus tard, Andéric quittait le château. Le lendemain, so us l’inspiration de Johanna, M. de Nivron rédigea son testament. Puis, afin de donner plus de poids à ses volontés dernières, comme pour marquer qu’il n’y reviendrait jamais, il alla dans un monde meilleur retrouver ses ancêtres. Andéric paya un large tribut de regrets à sa mémoire. Son insouciance décrut même. Quoique mauvais calculateur, il lui était loisible de pronostiquer les embarras prochains que lui créeraient ses goûts et surtout ses habitud es. Vieillefort, déjà considérablement amputé, ne tiendrait pas longtemps. Aussi s’occupa- t-il d’ordonner son désordre. Incapable d’enrayer tout à fait, il s’observa pourtant, diminua son écurie, se laissa moins aimer et fut au club d’une réserve exemplaire. Son avant-dernière folie était cette pointe de quelques semaines aux bords de la Néva en compag nie d’une charmeuse très