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Chez les Hindous

De
281 pages

Trois cités lacustres ont bravé l’outrage du temps : Venise, l’ancienne reine de l’Adriatique ; Bankok, la capitale du Siam, et Srinagar ou Cachemire, chantée par Thomas Moore.

Les hommes de l’époque glacière construisaient leurs habitations sur des pilotis dans les lacs, près des embouchures des fleuves, au bord de la mer. Leurs descendants les ont imités.

Lors de sa campagne des Gaules, César a rencontré des cités lacustres.

A cette époque reculée, on employait l’eau comme moyen de défense contre les bêtes féroces.

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Carla-Maria
Chez les Hindous
er CHAPITRE I
UNE IDYLLE
Trois cités lacustres ont bravé l’outrage du temps : Venise, l’ancienne reine de l’Adriatique ; Bankok, la capitale du Siam, et Srin agar ou Cachemire, chantée par Thomas Moore. Les hommes de l’époque glacière construisaient leurs habitations sur des pilotis dans les lacs, près des embouchures des fleuves, au bord de la mer. Leurs descendants les ont imités. Lors de sa campagne des Gaules, César a rencontré des cités lacustres. A cette époque reculée, on employait l’eau comme moyen de défense contre les bêtes féroces. Aujourd’hui encore les sauvages du centre de l’Afrique et ceux des îles Polynésiennes, pour se soustraire à leurs ennemis, élèvent de la même manière leurs frêles demeures. Quelle est la pensée primordiale qui a présidé à la fondation de Srinagar ? Peut-être un prince aryen, lors de la conquête du b assin de l’Indus, par les aïeux de notre race, a-t-il conçu l’idée hardie de construire une ville sur pilotis, moitié sur le bord d’un fleuve, moitié sur les bords d’un lac ? Il devait, en tout cas, avoir une nature d’artiste et rechercher partout les effets pittoresques, car bien que l’ancienne Sri-Nagara, la cité de Lakchmi, la Vénus indienne, porte aujourd’hui toutes les traces de la décadence et de
la vétusté, l’aspect en est encore des plus poétique. Les anciens temples hindous sont tombés en ruines ; les mosquées ont perdu leur brillant revêtement d’émail ; des maisons caduques supportent des toits plats chargés d’ivraie et de plantes grimpantes, les marches en pierre qui conduisent aux canaux sont délabrées, on dirait que le temps y a imprimé son pied puissant. Quant aux passages en bois jetés sur le Djelum, ils ne se maintiennent qu e par un prodige d’équilibre ; ils semblent regarder avec respect la carcasse d’un vieux pont en pierre qui, sans tablier et crevassé de toutes parts, se dresse au milieu de la verte surface du lac. Srinagar a l’air d’une ville saccagée. Jamais l’oriental dans sa stu pide indolence n’essaye d’opposer la main de l’homme à l’action destructive du temps. D’après les chroniques des anciens rois du Cachemir e, Srinagar était autrefois une grande et superbe ville. Elle était encore brillant e du temps des conquérants Mogols, quand la charmante impératrice Nour-Mahal, femme de l’empereur Chah-Jehan, attachait de ses propres mains des anneaux d’or aux ouïes des poissons de l’étang d’un de ses palais d’été, afin que les générations futures restassent éblouies de sa magnificence. Des luttes intestines, la conquête des Afghans et d es Siks changèrent la ville en un amas de décombres fumants. Le temps a éteint le feu, il a respecté les ruines, et, malgré son œuvre lente et sûre, le voyageur devine encore quelles splendeurs ont disparu. Mais ce que ni les guerres civiles, ni les invasions de barbares, ni l’action du feu, ni les tremblements de terre, ni même la main puissante du temps n’ont pu entamer, c’est la nature superbe du Cachemire, qui, chaque année, au printemps, se plaît à parer cette antique cité de ses plus gracieux charmes. Un immense tapis vert-émeraude couvre les flancs de s montagnes aux cimes neigeuses, le lotus, le nénuphar, la noisette lacustre croissent sur le lac, avec une telle exubérance que l’eau disparaît sous les feuilles et les fleurs ; les toits des maisons, bruns et poussiéreux en hiver, se transforment alors en r iants parterres et les crevasses mêmes des vieilles marches sont autant de bouquets de verdure. Quel spectacle brillant et plein de vie, quand les rayons éclatants du soleil animent cette nature splendide. Les oiseaux chantent dans l’aubépine et sur les branches délicates de l’amandier ; de timides poissons montrent à la surface du lac leurs petites têtes plates, aujourd’hui sans anneaux d’or. La poule d’eau fait entendre son cri plaintif et des nuées de canards viennent s’abattre dans les roseaux du rivage. L’air frais e t doux est saturé de mille parfums printaniers. Par une de ces délicieuses matinées, au mois d’avri l de l’année 1864, un jeune homme, des instruments de pêche sous le bras, se pr omenait dès six heures du matin entre le premier et le second pont, sur les rives m omentanément désertes du Djelum. Il cherchait un endroit propice pour son délassement, favori. Grand, élancé, il paraissait avoir une vingtaine d’années. Sa figure pâle et sou ffrante était éclairée par des yeux bleus, son front haut et noble était surmonté de boucles blondes ; ses traits respiraient la douceur, son maintien une distinction suprême, et, sans l’extrême maigreur de ses mains et de ses jambes, on aurait pu regarder ce jeune An glais comme le plus parfait type de sa race. En rapprochant cette maigreur des petites taches rouges qui couvraient les pommettes de ses joues, on en aurait facilement conclu que Re ginald Mac-Duff souffrait d’un mal chronique, peut-être héréditaire. Il était vêtu d’un costume complet en patou blanc, étoffe fabriquée au Cachemire de la laine grossière de la chèvre. Sa tête était coiffée d’un casque indien. Le jeune Anglais, s’approchant d’un des nombreux escaliers en ruines qui descendent vers la rivière, s’assit sur la première marche, tira sa ligne d’un étui et ses hameçons d’un
autre. En ce moment de légers pas se firent entendr e derrière lui ; le jeune homme se retourna, déposa ses instruments de pêche sur le so l et se leva vivement. Une belle jeune fille d’environ seize ans à la figure mutine, encadrée de superbes cheveux châtains, aux yeux vert de mer s’avançait dans la b rume du matin, suivie d’une femme âgée d’à peu près quarante ans dont les traits accentués et le teint foncé indiquaient une origine tropicale. La jeune fille était revêtue d’une ample robe en toile bleue retenue aux hanches par une ceinture de soie rouge, son pied dé licat et bronzé était chaussé de petites sandales, des larges manches de sa robe sortaient ses jolis bras.
 — Bonjour, Goulab-Mahal, dit le jeune homme en all ant au-devant d’elle, à peine l’astre du jour est-il monté au firmament qu’une de ses plus belles filles a quitté son char pour descendre auprès d’un humble mortel. — Reginald, dit la jeune fille dans le plus pur an glais, tu m’avais dit que tu profiterais de la première belle matinée pour jeter ta ligne no n loin de la maison de mon oncle. Le temps est splendide, aussi suis-je accourue en toute hâte. — Quelle heureuse pêche j’ai faite ! s’écria le jeune homme, et un regard de bonheur éclaira ses yeux bleus. Personne n’a-t-il remarqué ton absence ? demanda-t-il avec inquiétude. — Mon oncle est parti hier au soir pour Muzafarabad, mes cousines dorment encore ; elles se soucient fort peu d’ailleurs de moi qui ne suis pas musulmane, ajouta-t-elle avec un accent d’indicible tristesse.  — Bientôt elles seront heureuses d’épousseter tes sandales, reprit vivement le jeune Anglais ; aujourd’hui même, ma mère doit arriver à Srinagar et je lui demanderai la permission de t’épouser.  — Jamais elle ne voudra de moi pour bru, s’écria l a jeune fille dont les traits s’assombrirent. Je n’ai ni père ni mère ; je suis l a fille d’un musulman ; on m’a faite chrétienne, et toi, le fils d’un lord anglais, tu v oudrais faire ta femme d’un pauvre être comme moi. Jamais ta famille n’y consentira. J’en m ourrai, soupira-t-elle d’une voix
sourde. — Tu vivras et tu m’aimeras, répondit le jeune homme, avec la belle confiance de ses vingt ans, et, regardant en face Goulab-Mahal, il reprit : Tu ne connais pas ma mère, elle est aussi bonne qu’elle est belle, jamais elle n’a rien refusé à son fils, elle sait qu’un mal terrible brûle dans ma poitrine ; elle ne voudrait pas, par un refus, briser mon cœur. La jeune fille voulut répondre, quand soudain, on e ntendit le bruit rythmé des rames d’une barque qui, filant le long des bords du fleuv e, s’approchait de l’endroit où se tenaient les trois personnages. Un bouquet de saule s l’avait cachée à leurs regards. Goulab-Mahal se rapprocha vivement de sa compagne, et bondissant comme une gazelle, elle disparut derrière un rideau de verdure suivie d’Aïda. Un instant après la barque atteignait l’escalier. R eginald reprit sa ligne, mais il fut interrompu de nouveau. — Bonjour, sir Reginald Mac-Duff dit une voix grasseyante, et un Hindou en costume blanc, coiffé d’un turban de même couleur, quitta l’embarcation et monta l’escalier.  — Salut, Babou Amer-Nath, répondit le jeune Anglais en tendant sa main au nouvel arrivant. C’était un homme grand et bien nourri. Sa large face avec de gros yeux ronds à fleur de tête, malgré un air de bienveillance, resp irait la prudence et l’astuce, il posa la main droite sur son cœur et s’inclinant profondément devant Reginald :  — J’espère, seigneur, dit-il d’une voix hésitante que vous ne vouliez point pêcher en cet endroit ? — Et pourquoi pas ? demanda l’Anglais avec calme. — Vous oubliez que l’âme de mon défunt souverain G oulab-Singh est entrée dans le corps d’un poisson, qui se tient toujours entre le premier et le second pont de la ville. Mon auguste maître, Sa Hautesse le Maharadjah Rambir-Singh a défendu sous les peines les plus sévères, la pêche en cet endroit. Naturellement, dit-il en s’inclinant de nouveau, ces peines ne pourraient s’appliquer aux Anglais ; mais le résident Mister Wey a promis à Sa Hautesse, qu’il informerait ses compatriotes des appréhensions royales. Veuillez donc m’excuser si je vous en ai parlé, et le Babou s’inclina une troisième fois.  — Reginald qui connaissait les usages des Indes ne fut nullement étonné de cette obséquiosité.  — C’est bien, dit-il en remettant ses lignes en pl ace. Pourvu, pensa-t-il, que cet homme maudit n’ait pas vu Goulab-Mahal ! Je me soucie fort peu du reste ; et tout haut : Avez-vous fait préparer le bateau de parade du résident, afin que je puisse me rendre au-devant de ma mère ?  — Oui, seigneur, et, si j’osais, je vous proposera is mon canot que voici, il vous conduira au lac Dal, dans un endroit poissonneux où vous pourrez pêcher à votre aise. D’ici à huit heures je vais prendre les dernières dispositions et vous me trouverez avec le bateau d’apparat au coin du premier pont.  — Votre proposition m’agrée. En disant ces mots, R eginald sauta lestement dans la barque qui s’éloigna aussitôt sous l’impulsion vigoureuse de deux rameurs. — Il se trompe joliment s’il croit m’avoir donné le change, grommela l’Hindou entre ses dents. Je vais de ce pas chez le babou Nil-Ombre, qui s’intéressera vivement au récit de ma découverte. Et le gros homme s’engagea sur la route qui côtoyait le fleuve. Le jeune Anglais s’étendit dans la barque, sous une espèce de marquise de roseaux qui le protégeait contre les rayons du soleil levan t. Malgré leur rusticité, les barques du Cachemire ressemblent aux élégantes caïques du Bosphore. Ce sont des canots longs et étroits de peu de tirant d’eau, recouverts d’un toit de chaume, montés par un nombre de rameurs en rapport avec leur importance. Les bat eaux qui sillonnent les voies
fluviales du Cachemire sont nombreux et diffèrent de forme et de grandeur. Les plus ordinaires sont divisés en deux compartime nts, l’un sert de demeure au voyageur, l’autre est réservé au batelier et à sa f amille, qui y fait sa cuisine. Les marchands et les maraîchers possèdent de grandes ba rques pour y transporter leurs marchandises, les riches et les princes s’en font c onstruire de spacieuses, appelées pendra,de baldaquins en étoffe rouge ; parfois ell  ornées es sont montées par plus de trente rameurs. Dans une ville lacustre, où toutes les communications, se font au moyen de barques, les bateliers, comme à Venise, doivent jouer un rôle important. Le batelier du Cachemire naît, vit et meurt sur sa frêle embarcation, navigu ant tantôt sur le Djelum, tantôt sur les lacs Dal, Manisbal ou Voular, sur lesquels les tempêtes peuvent lui devenir fatales ; c’est un vrai marin d’eau douce. Gai, bruyant et bataille ur, à l’encontre de presque tous les musulmans, il n’a rien des manières compassées de s es coreligionnaires. Le jour, les bords du fleuve et ceux des lacs retentissent du bruit de ses disputes ; le soir Srinagar est égayé par ses chansons, tandis que dans les autres villes d’Orient on n’entend plus que l’aboiement des chiens errants et le cri plaintif du chacal. La barque dans laquelle était Reginald remontait le fleuve, mollement balancée par les eaux. Un batelier longeait la rive et remorquait l’ embarcation au moyen d’une corde attachée à la poupe ; son compagnon fredonnait une chanson. Reginald. rêvait. Reginald Mac-Duff était le fils cadet d’un lord. Son père l’avait eu d’un second mariage avec Jane Seymour, descendante d’une des plus illustres familles d’Angleterre. Grâce à la fortune de sa deuxième femme, lord Mac-Duff put constituer un fidéi-commis au profit de son fils. Reginald n’était donc pas précisément ce qu’on appelle un cadet de famille. Sans posséder une aussi grande fortune que celle de son frère aîné, il était riche et pouvait même aspirer à la pairie. Au moment de l’avénement de M. Gladstone, son père, libéral endurci, avait accepté le gouvernement de Madras, poste des plus importants aux Indes. Il laissa à Londres son fils aîné chargé des intérêts de la famille. Reginald, né en Angleterre, arriva fort jeune aux Indes, il y fut c hoyé et gâté comme tous les enfants anglais, élevés dans les colonies britanniques. Une nombreuse valetaille absolument à la dévotion de ces jeunes êtres en fait généralement d ’insupportables petits tyrans. La noble nature de l’enfant résista à cette éducation et quoiqu’il n’eût jamais fait que ses volontés, Reginald devint un gentleman accompli. Il arriva à lord Mac-Duff ce qu’il advient généralement aux hommes habitués au climat européen lorsque, à un certain âge, ils vont habiter les pays chauds. Après avoir gouverné pendant cinq ans la présidence de Madras, il fut enlevé par une maladie de foie, d’autant plus foudroyante que sa r obuste nature lui avait permis d’en dissimuler les premiers symptômes. Sa veuve ne retourna point en Angleterre. Elle s’était habituée à la vie large et facile qu’on mène aux Indes, existence commode, qui exerce un charme particulier sur certaines natures. Lady Jane préféra s’installer à Calcutta auprès de sa cousine, femme du vice-roi, plutôt que de revoir les brumeuses mon tagnes de l’Écosse. Elle passait les hivers dans un somptueux palais au bord du Gange, les étés dans un des sanatoriums que les Anglais ont fondés dans l’Himalaya. Mais le terrible climat de Calcutta ne convint point à la nature frêle et délicate de Reginald. Ma lgré les séjours estivals à Dalahousie, Simla et Marri, le jeune homme fut atteint dès l’âg e de dix-sept ans, d’une sorte de consomption, maladie dont souffrent fréquemment les enfants européens grandis aux Indes, et dont l’issue est généralement fatale. Lady Mac-Duff, femme séduisante, aimant le monde et ses distractions, chérissait cependant par-dessus tout son fils unique. Elle voulut rentrer en Europe ; mais le célèbre
praticien anglais de Calcutta qui avait traité Regi nald depuis son enfance lui conseilla pour son fils un séjour prolongé au Cachemire. Le j eune homme s’y rendit donc trois années de suite, avec son ami d’enfance, Dane, atta ché en qualité de secrétaire à la personne du gouverneur général du Pendjab. Ce jeune fonctionnaire avait obtenu un congé pour accompagner Reginald. Tous deux séjournaient au Cachemire depuis le mois d’avril jusqu’à l’automne. Lady Mac-Duff, craignant pour elle les fatigues d’un voyage au Cachemire, s’était installée deux étés de suite à M arri. Elle y recevait des nouvelles régulières et fréquentes de son fils. Cependant, sur la prière de Reginald, elle s’était enfin décidée à venir passer une saison auprès de lui. Un séjour prolongé dans ce paradis terrestre avait fait beaucoup de bien à Reginald. Échappé au climat brûlant des plaines, il voyait sa santé se raffermir. Le résident anglais avait installé les deux jeunes gens dans un bungalow, non loin du sien. Le Maharadjah y avait fait porter des tapis et des meubles de son propre palais, ce qui rendait l’habitation assez confortable. Reginal d allait beaucoup à la pêche, délassement inoffensif, tandis que son ami Dane chassait dans la vallée du Sindh le cerf musqué et les grands capricornes. Si Oreste avait pu prévoir les rencontres que ferait son Pylade au bord du lac Dal, il est probable qu’il n’aurait point inquiété le gibier de la vallée du Sindh. Un jour, en pêchant dans une baie écartée de l’île des Platanes, située presque au milieu du lac Dal, le jeune Anglais s’était attardé plus longtemps que d’habitude. De gaies chansons retentirent alors à ses oreilles ; elles v enaient d’une barque qui portait trois jeunes filles et approchait du bord à larges coups de rames. Les voyageuses sautèrent à terre, sans s’apercevoir de la présence du jeune homme, qu’un bouquet de tamaris leur avait caché. Pensant qu’elles voulaient se baigner dans les roseaux élevés qui entouraient l’île, Reginald se leva, pour se retire r par discrétion. A sa vue, elles s’enfuirent effarouchées, comme une nuée d’oiseaux. En regagnant précipitamment la barque, l’une des jeunes filles la fit chavirer et tomba à l’eau. Reginald s’approcha aussitôt pour lui porter secours, mais, avant qu’il eût pu l’atteindre, ses compagnes l’avaient aidée à remonter.  — Merci de votre intention, dit l’une d’elles, sve lte jeune fille à la figure douce et espiègle, Celma est en sûreté et nous nous retirons pour ne point vous déranger davantage. Reginald fut d’autant plus frappé du pur accent ang lais qui s’échappait de cette jolie bouche, que les trois jeunes filles, à en juger par leur costume, semblaient être des indigènes de Srinagar. L’Anglais s’inclina sans mot dire, puis, s’avançant, il lui tendit la main afin de l’aider à rejoindre ses compagnes ; la jeune fille s’y appuya légèrement et sauta dans là barque qui disparut aussitôt après, derrière un rideau de roseaux. Pendant quelques instants Reginald resta sous le charme de cette apparition. L’accent anglais de la jeune Cachemirienne l’avait fortement intrigué. Il conçut aussitôt la pensée de la revoir, chose bien naturelle, mais peu aisée ; car Srinagar est une ville de près de 100 000 âmes, et les femmes n’y apparaissen t que rarement aux regards des Européens. Mais à vingt ans tout paraît facile. A c et âge bienheureux, l’imagination aidant, on forme les projets les plus invraisemblab les. La jeunesse, comme la foi, soulève des montagnes, et le hasard ne se fait-il pas souvent son complice ? — Nature délicate et renfermée, Reginald ne se confiait à personne. Il lui fallut un long temps d’infructueuses recherches pour réussir à retrouver sa belle inconnue. Il apprit qu’elle était la nièce de Samed -Chah, un des plus riches marchands de châles de la capitale ; qu’elle avait reçu une é ducation des plus soignées, que son oncle lui avait fait apprendre l’anglais, et, ô com ble de la surprise, qu’elle était