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Chroniques de l'étonnement

De
220 pages
Le devenir de chacun est tissé de ces explorations, de ces approches furtives qui sont parfois des rencontres miraculeuses... Nous vivons une période de migrations et il est bon que l'intelligence, elle aussi, soit migratrice, capable de s'adapter à de nouvelles situations. Mais qu'est-ce que l'étonnement sinon le stade suprême de la curiosité ? De ce désir insatiable en l'homme depuis Adam de forcer le coffre-fort de l'irrévélé, de soulever le masque du caché, de perquisitionner dans l'inconnu ? Extraits de la préface de Charles Dobzynski
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CHRONIQUES DE L'ÉTONNEMENT De la science au poème

L'Harmattan, 2008 j 75005 5-7, rue de l'Ecole polytechnique

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06952-7 EAN : 9782296069527

Maurice COUQUIAUD

CHRONIQUES DE L'ÉTONNEMENT De la science au poème

Préface de Charles Dobzynski
Avant-propos de Basarab Nicolescu

L'Harmattan

Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions Dahouda KANA TÉ et Sélom K. GBANOU (Sous la direction de), Mémoires et identités dans les littératures francophones, 2008. Sandra GLA TIGNY, Mythe et lyrisme dans l 'œuvre de Gérard de Nerval, 2008. Jean JONAS SAINT, Typo/Topo/Poéthique sur Frankétienne, 2008. Cheikh Mouhamadou DIOP, Fondements et représentations identitaires chez Ahmadou Kourouma, Tahar Ben Jelloun et Abdourahman Waberi, 2008. René HÉNANE, Les armes miraculeuses d'Aimé CÉSAIRE. Une étude critique, 2008. Christine DUPOUY, L'art du peu, 2008. Mariana NET, Alexandre Dumas, écrivain du xx! siècle, 2008. Enrico CASTRONOVO, Jean Cocteau, le seuil et l'intervalle. Hantise de la mort et assimilation dufantastique, 2008. Rachid BAZZI, Au-delà de l'oral et en deçà de l'écrit: les Mille et une nuits, 2008. B. V ASILE, Dany Laferrière : l'autodidacte et le processus de création, 2008. Karine CHEVALIER, La Mémoire et l'Absent. Nabile Farès et Juan Rulfo de la Trace au Palimpseste, 2008. Mariska KOOPMAN-THURLINGS (dir.), Sylvie Germain. Regards croisés sur « Immensités» (avec la participation de Sylvie Germain), 2008. Carole HARDOUIN-THOUARD, L'Enfant dans la littérature russe et soviétique de 1914 à 1953. « Père ou fils de l'homme », 2008. Anna-Marie JÉZÉQUEL, Louise Dupré: le Québec auféminin, 2008. Jeanne-Marie CLERC, Liliane NZE, Le roman gabonais et la symbolique du silence et du bruit, 2008. Irena KRISTEV A, Pascal Quignard. La fascination du fragmentaire, 2008.

DU MÊME AUTEUR RECUEILS
QUE L'URGENCE DEMEURE Éditions Grassin (Prix Poésie Jeunesse 1972) L'ASCENSEUR D'IMAGES Éditions Saint-Germain-des-Prés (1976) UN PROFIL DE BUÉE Éditions Arcaro (1980) UN PLAISIR D'ÉTINCELLE Éditions du Groupe de Recherches Polypoétiques (Prix Roberge 1985 de l'Académie française) LE DERNIER RIRE POUR LES ÉTOILES Éditions du Groupe de Recherches Polypoétiques (Prix Louis Montalte 1991 de la Société des Gens de Lettres) CHANTS DE GRAVITÉ Éditions de l'Harmattan (1996) LA DESCENDANCE DE L'IMPARFAIT Éditions du Groupe de Recherches Polypoétiques (Collection phréatique, 2002) L'ÉVEIL DES EAUX DORMANTES Éditions Le Nouvel Athanor (2006)

ESSAIS
L'ÉTONNEMENT POÉTIQUE Un regard foudroyé Éditions de l'Harmattan (1998) L'HORIZON POÉTIQUE DE LA CONNAISSANCE Éditions de l'Harmattan (2003)

Préface de Charles Dobzynski
Poète, écrivain, traducteur, journaliste.

Son œuvre poétique comporte une quarantaine de titres. Les plus récents: Corps à réinventer, La scène primitive (Édit. de la Différence). L'académie Goncourt lui a décerné son prix de poésie en 2006. Rédacteur en chef de la revue Europe, il est membre de l'académie Mallarmé et préside le jury du prix Apollinaire.

Préface

LEPARCOURSDEMAmuCECOUQU~UD
Maurice Couquiaud, nous propose dans ces pages un parcours, non pas tellement biographique, mais intellectuel, sensible, accru par l'expérience humaine. Ce parcours représente la mise en pratique d'une direction de l'esprit qui inspire une conduite de vie et la nourrit d'un sens multiple. Elle acquiert par là une manière de transcendance que symbolise la poursuite obstinée d'une traversée des apparences. Transcender, c'est aller au-delà de l'immuable, de ce que l'on perçoit, de ce que l'on croit, et même au-delà de ce que l'on imagine. Le devenir de chacun est tissé de ces explorations, de ces extensions feutrées, de ces tâtonnements à l'aveuglette, de ces approches furtives qui sont parfois des rencontres miraculeuses. Comme moteur de sa vie de créateur, Maurice Couquiaud, depuis longtemps a choisi la voie de la transdisciplinarité. Le mot peut paraître pédant ou barbare, mais ce n'est pas simplement une formule, c'est une manière de rejoindre, de conjuguer, de trouver résonance en transitant par l'un et l'autre des territoires qui constituent la sphère de la pensée moderne, celle qui englobe les sciences, les technologies, la philosophie et les arts. Nous vivons une époque de migrations et il est bon que l'intelligence, elle aussi, soit migratrice, capable de s'adapter à de nouvelles situations, à des domaines encore en fuche. Parmi les arts, on peut situer celui de l'écriture par lequel se manifeste la poésie. On peut arguer que la poésie n'est nullement

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une discipline, rebelle qu'elle est par nature à tout embrigadement dogmatique ou mission de prosélytisme. Pourtant, elle ne serait rien si elle n'était une respiration des profondeurs dans l'air du temps. L'air du temps gonfle les poumons de ses mots et infuse en son sang un nécessaire oxygène. Il comporte des allées et venues sur tous les sentiers qui conduisent l'être à se mieux connaître et du même coup à se remettre en cause en fonction précisément de l'essor des connaissances. Les échanges interactifs entre la science et la poésie, (c'est-àdire entre deux formes d'énergie créatrice qui exigent l'une comme l'autre toute la puissance et le déploiement de l'imagination), appartiennent à une histoire déjà ancienne que le poète et chirurgien Lorand Gaspar a su parfaitement résumer, comme nous le rappelle Maurice Couquiaud: « Il semble qu'il y ait dans le fond commun des activités d'imagination, de combinaison, de recherche, un courant identique qui circule librement entre poésie et sciences ». Nous voici au cœur d'un sujet qui paraît inépuisable. Maurice Couquiaud, s'il est en premier lieu un écrivain et un poète, a participé à de nombreuses manifestations, colloques et tables rondes touchant des questions scientifiques majeures, au côté des plus éminents spécialistes. La théorie des quanta ou celle de l'incomplétude du mathématicien Godel, s'inscrivent dans son horizon avec la même force persuasive que la poésie de Baudelaire, de Francis Ponge, de Roberto Juarroz ou de Saint-John Perse auquel il emprunte une idée propre à illustrer sa démarche: « La poésie est la vraie fille de l'étonnement, précédant la philosophie ». Couquiaud ajoute: et précédant la science... Mais qu'est-ce que l'étonnement sinon le stade suprême de la curiosité? De ce désir insatiable en l'homme depuis Adam de forcer le cofITe-fort de l'irrévélé, de soulever le masque du caché, de perquisitionner dans l'inconnu? Caboteur privilégié de l'intime, le poète se porte avec passion vers l'extime, ce lieu où le je par symbiose devient un autre. Car toute quête est une enquête, et chaque indice que l'on recueille, chaque empreinte génétique que l'on prélève sur les ongles du mystère est un facteur de surprise.

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La découverte est un étonnement qui nous incite à toujours aller plus loin, et en avant. «La poésie ne rythmera plus l'action, elle sera en avant» disait déjà Rimbaud. Il est illusoire en vérité de se satisfaire de preuves qui jamais ne sont absolues. Du coup, le moindre progrès dans l'exploration de cet infmi continent du dérobé a pour effet de nous émerveiller et de nous étonner. Aussi, face à cet immense défi que doit affronter l'homme d'aujourd'hui le poète Maurice Couquiaud se proclame-t-il comme un des «aventuriers de l'étonnement ». Or, l'étonnement, c'est en quelque sorte le tonneau des Danaïdes. L'auteur en accuse la prégnance: «s'appuyant les uns sur les autres, ils se succèdent et s'entassent fermement sur ce qu'ils dévoilent, selon une forme pyramidale, grandissant peu à peu.. .». Parmi les stimulations de l'étonnement, on ne saurait exclure le mysticisme, une des briques élémentaires de l'homo sapiens. Maurice Couquiaud est de ceux qui n'en minimisent pas la portée en assumant la présence de cette bouche d'ombre par laquelle l'énigme se révèle et nous signifie notre disproportion en regard de l'immensité. L'honneur du chercheur est d'accepter l'emprise et la contrepartie du doute, d'être voué parfois à ne jamais atteindre le bout de ce qu'il cherche. Car la réalité, de l'infiniment grand à l'infinitésimal, depuis les galaxies les plus éloignées (et fuyantes) jusqu'à ses plus ultimes particules, est un ensemble de poupées gigognes dont les éléments s'emboîtent, tout en ayant tendance à nous échapper. Avec la théorie de la relativité et celle des quanta, les notions d'indétermination et d'incertitude ont pratiquement acquis force de loi. Il est sans doute difficile d'admettre cet état d'oscillation perpétuelle de la réalité matérieJle qu'induit la nature interchangeable des particules et des ondes. Mais c'est au contraire un prodigieux ressort pour la pensée agissante. L'étonnement nous porte à la limite, au seuil de l'indicible, de l'indescriptible. Et le goût de l'énigme, loin de nous désarmer, est synonyme d'une perpétueJle ivresse dans la faculté du rebondissement. Maurice Couquiaud en tire la leçon: « De tout mon être je refuse le

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désespoir pour m'attacher à l'énigme ». Affirmation qu'illégitime et complète par cette autre: «l'arbre humain me semble bien croître à long terme en direction de la lumière». Ce en quoi il rejoint le romantisme et l'utopisme généreux du Victor Hugo de « Plein ciel». L'attachement à la transdisciplinarité ne revient pas pour le poète à la transmission d'une explication pédagogique, d'un message, d'une table des commandements. Si la poésie est à ses yeux une «gymnastique de l'âme» elle exige pour s'accomplir dans son intégrité de savoir opérer des passages, des croisements, des interconnexions durables entre les formes de pensée et la formalisation de l'écriture. C'est au Portugal, en 1994, que fut rédigée au cours d'un premier congrès une «Charte de la transdisciplinarité» adoptée par Maurice Couquiaud avec tous les autres participants et dont il rappelle quelques principes: «La vision transdisciplinaire est résolument ouverte dans la mesure où elle dépasse le domaine des sciences exactes par leur dialogue et leur réconciliation non seulement avec les sciences humaines mais aussi avec l'art, la littérature, la poésie et l'expérience intérieure ». Il n'est pas facile de rester fidèle à pareil programme. Toutes ces références, toutes ces pistes de réflexion, sont-elles conciliables, modulables, propices au mouvement et à la transformation d'une pensée qui vise à franchir continuellement les obstacles, à s'aftTanchir des conventions dominantes, à braver les interrogations, à se surpasser et s'enrichir comme s'enrichit l'uranium pour accéder au point de fission? C'est ce que tente cet ouvrage, en procédant à la synthèse des différents éléments du savoir et de la philosophie susceptible de les combiner et de les éclairer. Il se situe ainsi avec sérénité dans la tradition fondatrice des Lumières. Une laïcité ferme et bien comprise est indispensable pour se révéler garante de la liberté de conscience. Elle s'avère un nécessaire contre-feu aux ravages d'une irrationalité particulièrement résistante qui n'hésite pas à nier certaines données fondamentales, notamment celles de l'évolution.

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On remarquera que la plupart des textes réunis dans ce volume, sont des chroniques. Leur originalité réside dans l'association constante d'une thématique, touchant un sujet scientifique contemporain, et d'un arsenal de citations poétiques, puisées soit dans le patrimoine soit dans les plus récentes publications. Ces chroniques furent initialement publiées par le journal mensuel Aujourd'hui poème. J'ai été heureux d'y proposer au début du nouveau siècle la collaboration et d'y accueillir Maurice Couquiaud dont j'appréciais non seulement le talent de poète, mais la qualité de sa pensée et de ses options scientifiques. Il a longtemps mis ses talents au service de cette magnifique entreprise éditoriale, la revue phréatique, dont il fut le rédacteur en chef pendant dix sept ans. Celle-ci a disparu, subissant le sort de trop nombreuses publications vouées à la littérature et à l'invention créative. C'est aussi le cas d'Aujourd'hui poème qui a dû cesser impromptu son activité après dix années de navigation dans les périls, les intempéries et les audaces de la recherche, de l'actualité et de la critique menée par une équipe d'une douzaine de poètes. Sa témérité et sa ténacité lui ont valu un indéniable prestige en tant qu'unique journal, en France, ayant vocation d'être une plateforme de poésie sans barrière esthétique et tentation de chapelle. Au départ, avec la mise en place d'une association «Le rendez-vous des poètes », l'objectif était d'ouvrir à la poésie un nouveau chantier, de la porter plus loin que son audience habituelle (notamment par la publication d'affiches et d'affichettes que l'on trouva dans les gares et les rames du métro). Peu à peu, sous la direction d'André Parinaud qui le dirigea jusqu'à sa mort en 2006, la formule du journal se modifia, s'améliora et prit de l'extension jusqu'à intégrer cette «Chronique de l'étonnement» de Maurice Couquiaud, grâce à laquelle au cœur même d'un foyer multiforme de poésie, l'idée même de transdisciplinarité put trouver place et briller de son éclat propre. Certes l'histoire nous conuonte à bien des déconvenues. Les revues vivent puis s'évanouissent. Mais elles ne sont pas aussi

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éphémères qu'on pourrait le croire puisque le plus souvent elles nous laissent un héritage qui va poursuivre dans la pensée future son cheminement. Le livre de Maurice Couquiaud pour sa plus grande part appartient à cet héritage, et il ne cessera pendant longtemps de nous concerner et de nous impliquer dans les interrogations fondamentales qu'il suscite.

Charles DOBZYNSKI

Avant-propos de Basarab Nicolescu
Physicien théoricien au Centre National de la Recherche scientifique (France) et Professeur à l'Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca (Roumanie). Membre de l'Académie Roumaine. Président-fondateur du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires (CIRET). Auteur, entre autres, de Nous, la particule et le monde (Édit. Du Rocher, Monaco, 2002), L 'homme et le sens de l'Univers - Essai sur Jakob Boehme (Philippe Lebaud, Paris, 1995), Théorèmes poétiques (Rocher, Monaco, 1994), La transdisciplinarité, manifeste (Rocher, Mbl1aco, 1996), Les racines de la liberté (Accarias - L'Originel, Paris, 2001, en collaboration avec Michel Camus).

Avant-propos

L'ÉTONNEMENT ET LE MYSTÈRE DU MONDE
Je suis avec admiration, depuis de nombreuses années, le cheminement atypique de Maurice Couquiaud, poète qui s'aventure dans le domaine réservé de la science. J'ai connu celui-ci grâce à la revue "phréatique", haut lieu transdisciplinaire de la rencontre entre science et poésie. La communication entre nous a été immédiate, malgré mes réticences concernant tout mélange de genres, tout nomadisme de concepts transférés abusivement d'un domaine de connaissance à un autre. J'ai senti tout de suite qu'il s'agissait d'une vraie alchimie de l'imaginaire, dont "phréatique", sous la houlette de Gérard Murail et Maurice Couquiaud, était devenue un laboratoire. À son tour, Maurice Couquiaud a souhaité adhérer sans conditions et sans discussions à l'idéal transdisciplinaire de l'unité de la connaissance en joignant le Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires (CIRET). Il n'est pas accidentel que, à part Maurice Couquiaud, le CIRET a compté et compte encore parmi ses membres un nombre impressionnant de poètes et écrivains de première importance: Kathleen Raine, Roberto Juarroz, Adonis, Michel Camus, André Chouraqui, JeanClaude Carrière, Philippe de Saint-Robert, Michel Random, JeanYves Leloup, Sanda Stolojan, Michel Cazenave, Laura Cerrato, Horia Badescu, Magda Carneci, Manuel Rainoird, Sylvaine Arabo ou Jean Biès. Je me souviens, tout particulièrement, de la

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participation active de Maurice Couquiaud, à côté de Michel Camus et Michel Random, à la séance pour l'élaboration de la forme finale de la Charte de la transdisciplinarité, adoptée le 6 novembre 1994 au Premier Congrès Mondial de la Transdisciplinarité (Convento da Amibida, Portugal), séance mémorable présidée par Roberto Juarroz. Pourquoi Maurice Couquiaud est-il fasciné par la science? Ces "Chroniques de l'étonnement", que le lecteur a le bonheur de découvrir, nous fournissent une réponse à la fois simple et vertigineuse. À un premier niveau de lecture, il s'agit de textes de vulgarisation scientifique écrits par un non-scientifique. Mais, au fil des pages, un autre enjeu se désigne dans l'entre-dit des mots. La référence à René Daumal et o. V. de L. Milosz, dans le voisinage de la physique quantique, des supercordes et des accélérateurs de particules, est importante dans ce contexte. Comme Daumal, Maurice Couquiaud s'est mis, à sa manière, à tenter l'aventure de l'ascension du Mont Analogue. L'étonnement, si constant dans son œuvre, est la clef de voûte de l'approche du mystère intangible du monde. La science est, à ses yeux, la voie privilégiée de l'approfondissement du mystère par l'étude rationnelle de la Nature. Entre le monde et nous il y a un tiers, un tiers caché pour toujours mais vivant et présent, plus proche que nos propres lèvres. C'est en voyageur du tiers secrètement inclus que Maurice Couquiaud entreprend l'ascension du Mont Analogue, tout en contemplant la supernova qui "meurt en couches". L'étonnement est l'élixir de la perpétuelle jeunesse dont fait preuve l'auteur qui invoque "Ève, cette inconnue", tout en écrivant la "lettre d'amour de Chaos vieillissant à la jeune Complexité"... "Ta peau frémit sous le mystère, la mienne sous tes
métamorphoses. "

Le lecteur trouvera aussi quelques pages étonnantes sur le théorème de Gôdel et ses prolongements dans la théorie de la connaissance. "L'incomplétude assure un ressourcement perpétuel de l'inspiration que la certitude pourrait ensabler ou dériver" nous dit Maurice Couquiaud. On peut ainsi débusquer son

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ambition: au-delà des notions scientifiques, ce qui l'intéresse est d'aller à la source de l'inspiration poétique, pour respirer l'air du Mont Analogue et aller ainsi à la rencontre du mystère du monde: "Spécialistes des profondeurs humaines, terrestres ou célestes, les scientifiques et les poètes ont en commun de combattre aux frontières de l'illimité et de l'avenir. Les premiers s'efforcent de les explorer, les seconds de les pacifier. Leur entente est
indispensable. "

Ne nous trompons pas sur Maurice Couquiaud. Sous son apparence bonhomme tranquille se cache un révolutionnaire. Je prédis que les jeunes du 22e siècle, qui vont vivre, je l'espère, dans une nouvelle culture - la culture transdisciplinaire, fondée sur l'unité de la connaissance - vont découvrir en Maurice Couquiaud un des précurseurs de cette nouvelle culture, qui va leur permettre d'espérer, de rêver et de bâtir. Basarab NICOLESCU

À Michel Random, In memoriam

UNE PARTICULE DE CONSCIENCE

*

Évidemment je suis avant tout écrivain, avant tout poète et au final je me sens plutôt une particule de conscience parcourant tous les univers qui lui sont accessibles... Sans amour on ne peut rien connaître. (I) Michel Random (La pensée transdisciplinaire et le réel)

Tous les poètes issus d'un milieu populaire sans préoccupations littéraires majeures ont dû éprouver un jour ce sentiment, celui d'être considéré par les siens, non comme un vilain, mais comme un drôle de petit canard peu adapté à son entourage, digne cependant d'être aimé pour ce qu'il était. M'étant habitué sans trop de problèmes à cette appréciation, depuis l'adolescence je participais de mon mieux à une création poétique me paraissant indissociable des remous de la vie quotidienne. Les plus grands poètes m'avaient attiré dans une conception sensible du monde où le pour et le contre, le pur et l'impur s'affiontaient sans cesse. Je devais retrouver l'impression d'être un drôle de petit canard, cette fois parmi mes frères poètes, lorsqu'en 1976, poussé par une curiosité tous azimuts, j'ai diffusé un fort modeste manifeste du poète étonné (2).M'étant intéressé très tôt aux progrès des différentes formes de recherches, j'en étais venu à considérer le scientisme dominant comme une chape de béton posée sur la pensée et la création contemporaine: un positivisme maladif et contagieux freinait les progrès de l'intuition dans les théories, les avancées de l'inspiration dans l'imaginaire.
* Chronique parue dans Aujourd'hui Poème 0°54. Octobre 2004.

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Épris de leurs techniques, les scientifiques pataugeaient pour la plupart dans un rationalisme muré, les intellectuels dans des idéologies sans ouvertures. Tous avaient perdu à mes yeux le sentiment de l'universel, préféraient les relations certaines de l'être avec le néant à ses rapports indéterminés avec les différentes formes de l' Ïnfmi. Pour de nombreux poètes le réel s'inscrivait donc dans le seul rapport des mots avec les choses ou les évènements. Il me paraissait que de superbes poèmes avaient pu naître au sein de cet environnement, au cœur de cet état d'esprit, mais j'espérais pour le poème d'autres espaces de respiration.

Les eaux paradoxales de la perplexité
Devenu rédacteur en chef de la revue phréatique grâce à l'estime amicale de son directeur Gérard Murail et de son comité, avec pendant un bon moment la complicité active de lIke A. Maréchal, j'ai pu découvrir au fil de mes contacts que non seulement je n'étais pas le seul poète à barboter dans les eaux paradoxales et universelles de la perplexité, mais que certains chercheurs nous invitaient à partager leur nouvelle approche du questionnement. Au sein du Centre International de Recherches et

d'Études Transdisciplinaires (3), fondé par le physicien Basarab
Nicolescu, mon amitié première pour Michel Random et Michel Camus ne pouvait que se renforcer à travers un regard que nous nous efforcions de développer ensemble dans une même optique. Invité comme eux au premier congrès mondial de la transdisciplinarité, j'eus l'occasion de retrouver et de mieux connaître le merveilleux poète Roberto Juarroz également porteur d'une vision globale et poétique de l'être et du monde. Je réalisais ainsi que j'appartenais en réalité à un courant, lancé par des scientifiques, mais pointant plus ou moins consciemment le savoir vers l'horizon poétique de la connaissance(4), dans une approche holistique de toutes les disciplines. En face d'une philosophie mécaniste imposée par le rationalisme rampant derrière Auguste Comte, une réflexion évolutive nous amène aujourd'hui à conclure que le Tout représente parfois plus que la somme des parties, que l'homme représente plus que la somme de ses molécules. Nous découvrons

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