Cigarettes littéraires

Cigarettes littéraires

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Français
174 pages

Description

"Cigarettes littéraires" a été écrit pour permettre à une élève de 1ère de préparer son bac de Français... Préparation non sans humour, on connaît Daniel... Ce livre est une source de connaissances exceptionnelle. Même ceux qui ont passé leur bac il y a longtemps retrouvent des plaisirs oubliés dans l'apprentissage de la lecture des grands classiques...

Dans cet ouvrage, Daniel DESTARAC nous propose de suivre les cours impossibles d’un impossible Martial, Professeur de lettres impossibles.

La didactique, la rhétorique appâtent l’attention, puis l’idée est de nous abreuver, nous nourrir, nous amuser même, pour mieux nous abuser, nous perdre, repus et abasourdis. Les leçons de Martial et le contenu de l’œuvre répondent aux plus grandes traditions du double discours inventé par les sophistes auxquels Daniel DESTARAC se joint avec virtuosité, les égalant avec humour.

Une culture sans failles, un vrai talent, une mauvaise foi incontestable ou inversement.

Un mauvais esprit, des esquives, des ruses, des attaques au service de la fiction, du raisonnement, de l’intelligence et de la littérature.

Daniel peut enlever sa fausse barbe, son faux nez, son masque, on a reconnu DESTARAC, l’auteur, le malicieux, l’impossible auteur.


« ...On ne saurait être plus clair. Lacus est infâme et ce qu’il dit est ignoble mais (à deux ou trois vers près peut-être) cela est dit dans un langage aussi beau que celui des héros. Un auteur ne doit pas, parce que tel personnage est ignoble, salir le langage qu’il lui prête. Une langue, dans l’usage, ne tend hélas qu’à s’abaisser ; elle ne résiste que chez les grands écrivains [nouveau regard de biais vers Nemours, mouvement de tête approbatif de Cottin, bâillements provocateurs au dernier rang]. Est-ce que vous sentez ce qu’il y a de rare à dire des choses si basses dans des vers si beaux ? » Il ne lui parut pas qu’ils le sentissent...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 août 2013
Nombre de lectures 30
EAN13 9782366820379
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Daniel DESTARAC
Cigarettes littéraires
© GUNTEN, 2013
I.S.B.N. : 978-2-36682-037-9
Pour Louise et à cause de Roberta.
– I –
Le Froid et le Chaud
« Pour finir, voici son portrait littéraire par le prince de Ligne: “M. de Chateaubriand, trop brillant, amuse quand il n’est que voyageur, t ouche quand il n’est que chrétien, est profond quand il réfléchit, éblouit quand il est pe intre, fatigue quand il est poète, ennuie quand il est géographe, est insupportable par son é rudition, ses citations, et son mélange de dieux et de saints qui confondent à la f ois la mythologie et la Bible.” »Pour finir n’avait trompé personne. Avant d’aller plus loin, le professeur leur fit remarquer combien cela était bien écrit, beaucoup plus brilla nt que ce que lui-même avait pu leur dire (protestations) et directement contraire non s eulement à ce qu’il avait essayé de leur apprendre sur Chateaubriand mais, si peu que c e fût, à tout son enseignement (vive émotion au dernier rang parmi les redoublants ). « Croyez-vous que Chateaubriand plaise quand il est ceci et qu’il déplaise quand il est cela ? Croyez-vous vraiment que Chateaubriand plaise quand iln’est que? Non, non. Il plaît quand il est Chateaubriand, comme Balzac plaît quand il est Balzac, comme Stend hal plaît, à certains, quand il est Stendhal, etc... Je poursuis tout de même parce que j’aime bien le prince de Ligne [murmures désapprobateurs], non vraiment je l’aime bien : “Il enchanterait s’il ne chantait pas toujours. Il ferait mieux de vouloir é difier que plaire sans cesse.” Cela continue ainsi, de sottise en ineptie (“mais il est sublime quand il est simple”), jusqu’à une formule très courte, très juste et très belle : “Il serait trop riche s’il n’avait pas trop de luxe.” Apparemment Sainte-Beuve n’était pas de c et avis. Il écrivit à propos de laVie de Rancééritable bric-à-brac; l’auteur, le dernier ouvrage du vieux Chateaubriand : “un v jette tout, brouille tout, et vide toutes ses armoi res”. C’est ignoble, n’est-ce pas, tellement ignoble qu’en conscience je ne peux pas v ous laisser sur cela [lamentations au fond de la salle]. Allez, Destrées et Gouyon, pa ge 258, la description du Lido de Venise, c’est très court. »
Cela aurait été très court sans les digressions. Ma is la comparaison des dunes du Lido auxbuttes aréneuses du désert de Sabbahle professeur sur d’autres transporta rivages. Desherbes coriaceset deschardons à feuilles gladiées et bleuâtresdes bords de l’Adriatique [« Vous n’aimez pasfeuilles gladiées, Prax ? Vous êtes comme Stendhal »], il passa aux arbustes des plages de la mer Morte,dont les feuilles sont couvertes du sel qui les a nourries, et leur écorce a le goût et l’odeur de la fumée. Il ne revint aux herbes coriaces du Lido,quelquefois séparées en touffes, elles sortent du sable chauve, comme une mèche de cheveux restée au crâne d’un mort, que pour s’égarer dans une autre digression, macabre : au sa ccage de Saint-Denis,Louis XIV, tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands trai ts, attendait sa dernière destructionet (« une épitaphe pour le cardinal de Retz ») :En l’exhumant de ses Mémoires, on a trouvé un mort enterré vivant qui s’était dévoré da ns son cercueil. Quelqu’un ouvrit une fenêtre. Il reprit le fil aux feuilles gladiées et bleuâtres (« Remontons à la surface ») : ces chardons épineux, glauques et épais rappellent les nopals…les nopals lui Mais rappelèrent le bétel. Il cita la phrase célèbre qui commence par:Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, les, avec le mastic de Chio, les larmes de liquidambar racines de libanis, et les Floridiennes (il en avai t longuement parlé, mais il revenait
volontiers aux Floridiennes) qui vivaientdans une atmosphère de parfums émanés d’elles, comme des orangers et des fleurs dans les pures effluences de leur feuille et de leur caliceers son souffre-douleur), «. Il justifia l’emploi de mots rares (se tournant v comme cet adjectifgladiéque vous n’approuvez pas [sourire modeste et poli de Prax : faites comme si je n’étais pas là]. Ces mots concen trent les sonorités, les orientent, les conduisent. C’est pourquoi, s’il y en a un dans une phrase, il y en a toujours plusieurs: “il serait trop riche s’il n’avait pas trop de luxe ”. D’autres fois au contraire, la beauté ou l’effet tient à un seul mot, non pas un mot rare, m ais un mot simplement fonctionnel, une particule grammaticale : “Un vent faible rasant le sol [on était revenu au Lido], sifflait dans ces plantes rigides.” La prépositiondans, plutôt qu’à travers ousur, rigidifie la phrase et contribue à la sensation. On trouve ai lleurs : “le Tibre qui coule presque inconnu dans ses rives abandonnées”.Entre ses rives, la phrase était nulle. Quand il écrit, en Grèce, “on n’entendait dans le silence du midi que les insectes qui bourdonnaient dans la cabane”, plutôt que dans le s ilencede midi, si Destrées et Gouyon vous demandent quel est l’effet obtenu, vous direz que le soleil est plus à plomb que dans l’autre tournure. Destrées et Gouyon , d’ailleurs en général si prompts à signaler les parfums de Chateaubriand, “la fragranc e de l’angélique, du cédrat et de la vanille”, “une odeur fine et suave d’héliotrope s’e xhalait d’un petit carré de fèves en fleurs”, “la brise alanguie de la Syrie nous apport e indolemment la senteur des tubéreuses sauvages”, ne soufflent mot, dans notre extrait, d’une odeur pourtant remarquable : “Un troupeau de vaches parfumées de l eur lait, et dont le taureau mêlait son sourd mugissement à celui de Neptune, me suivai t comme si j’eusse été son berger.” »
La brise alanguie de la Syrie avait bercé certains, le parfum des Floridiennes avait anesthésié les autres : il y avait longtemps que pl us personne dans la classe ne suivait le berger. Il est vrai que M. Martial avait à desse in largement dépassé l’horaire. Le proviseur offrait le champagne en l’honneur de Mme Loscure, l’autre professeur de lettres des grandes classes, qui prenait sa retrait e, et pour présenter sa remplaçante aux enseignants.
M. Martial voulait éviter toute familiarité avec ce lle-ci et comptait passer inaperçu en arrivant en retard. Véra Diamanti, ex plus-jeune-ag régée-de-France et encore très jeune auteur deStendhal aujourd’hui, n’avait rien qui la recommandât à lui : il détest ait Stendhal et n’était pas l’homme d’aujourd’hui. La c uriosité que cette personne avait suscitée non seulement parmi les professeurs mais j usque dans sa classe avait achevé de l’exaspérer. Et quand Nemours, un de ses bons él èves, lui demanda siVéra Diamantiétait un nom de plume, il répondit, glacial : « Non , c’est un nom de guerre. »
Quand ils virent ses yeux taillés en amande avec de petits plis aux coins, son teint de blonde avec le souvenir des taches de rousseur de l ’enfance, ses cheveux châtains et courts, ses jambes longues et bottées et sa démarch e de défilé de mode (qui la fit surnommer par le professeur de latinVera incessu patuit dea), les plus perspicaces jugèrent que la glace ne tarderait pas à fondre. Le s plus optimistes prédirent que Martial tomberait en enfance. Le matin il venait tô t pour ouvrir les fenêtres et aérer la salle dans laquelle elle ferait son cours, à l’heur e de la pause on le croisait dans le couloir, une timbale de café dans une main et deux morceaux de sucre dans l’autre, à
midi il lui procurait des biscuits pour ses chiens (véritable Diane Chasseresse, elle nourrissait deux molosses), et le soir il l’aidait à rapporter ses livres dans son casier de la salle des maîtres.
« Je ne vous conseille pas de laisser vos sujets de devoirs dans votre casier, dit Martial. Ils ont un double de toutes les clefs. » N emours et Cottin n’avaient eu que le temps de sortir par la fenêtre. Ces deux-là n’avaie nt pourtant pas besoin de connaître le sujet à l’avance. Cottin était l’éternel premier et Nemours, qui avait beaucoup de facilité, préférait être troisième ou quatrième, jugeant peut -être de mauvais goût d’être premier, et second déshonorant. Dans le casier de Martial il s n’avaient jamais trouvé qu’un chapeau ou une paire de gants et, dernièrement, de grandes quantités de biscuits.
« Je ne sais d’ailleurs pas quel sujet leur donner à traiter, poursuivit-il, ce que je dis les ennuie, ils ne prennent plus de notes et feuill ettent le Destrées et Gouyon pendant que je parle. Tenez, proposez le sujet, vous.
– Non.
– Pourquoi pas ?
– C’est votre classe. Enfin, si vous voulez, mais s eulement si vous voulez :Stendhal et Chateaubriand en voyage.»
Le sujet, bien sûr, plut beaucoup à Martial. Voyage urs ou écrivains, tout opposait l’homme desbords ignorés et desclimats lointains et celui dela perfection de la campagne à une heure trois quarts de l’Opéra. Stendhalienne, elle pensait peut-être que Chateaubriand n’était pas un voyageur ? Ou que ce n’était pas un écrivain ?
« Ce n’était certainement pas un voyageur, dit-elle avec vivacité.
– Non ? demanda suavement Martial.
– Son Amérique est fabriquée. Il n’a pas quitté les sentiers battus de la Nouvelle Angleterre et n’est jamais allé en Floride. Il a tr aversé la Grèce en deux semaines et visité Athènes en trois jours. À Rome, à Venise, il se couchait à neuf heures, quand Stendhal sortait.
– “J’enrageais : sortir à neuf heures du soir, à l’ heure où je me couche quand je me couche tard !” récita Martial. Et Stendhal ? »
Véra dit que Stendhal, le soir, allait à la Scala, au théâtre Argentina, à la Fenice ou à San Carlo, puis dans un salon, ou bien s’attardait à bavarder ou à jouer aux cartes dans une loge; quand on fermait le théâtre, la conversat ion continuait chez le traiteur; lorsqu’il regagnait sa chambre c’était pour lire, p uis il se mettait à son Journal et quand il avait écrit « Je suis accablé de sommeil » ou bi en « Je suis mort », il tombait en effet inanimé sur son lit. « Pendant tout ce temps Chatea ubriand dormait.
– Exactement, dit Véra, ce n’est pas naturel, il do rt trop bien. Je me méfie de quelqu’un qui s’endort à neuf heures tous les soirs quoi qu’il arrive, un véritable écrivain n’a pas le sommeil aussi régulier.
– Je ne sais pas, dit Martial, mais il est certain que Chateaubriand, dans un salon ou dans une loge à l’opéra, ne devait pas charmer par l’aisance et la simplicité de ses manières. Il se décrit à Venise, dans le salon de M me Benzoni, “exposé comme un Saint-Sacrement au milieu des regards fixés sur mes rayons” et, le même soir, “fasciné et tremblant sous les regards d’une dame noire, aux yeux de serpent à demi endormi.” Le Saint-Sacrement vous fait rire ? Si ce n’était q ue dans les salons, mais c’est ainsi qu’il descend le Mississipi (si toutefois il l’a de scendu) : “Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que l es peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage.” »
Cessant de rire, Véra remarqua:
« Vous savez votre Chateaubriand par cœur.
– Oh non, mais...
– Vous venez de faire votre cours, interrompit-elle .
– Oui, deux cours.
– Deux ?
– Écoutez, il est au programme, il faut bien en par ler. Et je leur ai fait part des jugements des contemporains.
– Celui de Stendhal ?
– Peut-être pas, non, excusez-moi, j’aurais dû, bie n sûr. Il lui reproche tant de choses : affectation, complaisance, obscurité, vanité, égo tisme. Il frappe juste et fort, et ne varie jamais dans son opinion que Chateaubriand, av ec son ambition de mots et sa faiblesse d’idées, ne serait plus lu dans cent ans. Stendhal méritait de ne pas se tromper car aujourd’hui, n’est-ce pas, l’affectatio n de cet auteur décourage la sympathie et son galimatias choque la raison.
– Vous êtes quand même un peu sévère, dit Véra.
– Oui, peut-être, pauvre Chateaubriand ! »
Il ne fut pas sévère pour Stendhal, de qui il avoua aimer jusqu’à l’Histoire de la Peinture en Italieet laVie de Rossini.
« Ce que je préfère quand même, dit-il, c’est ce qu ’il a inventé dans ses romans, la doublure du dialogue et de l’action par le discours intérieur des personnages, lesse dit-
elleetpensait-il, souvent si crus, surtout dans la deuxième partie deLe Rouge et le Noir“Ce vase, lui dit-il, est à, comme quand Julien brise le vase de vieux Japon : jamais détruit, ainsi en est-il d’un sentiment qui fut autrefois, etc...”, et ensuite : “Que n’ai-je dit vrai, pensait Julien, pourquoi l’amour que j’avais pour cette folle me tourmente-t-il encore?”
– Je ne suis pas étonnée que vous aimiez cela, dit Véra en souriant. Et la fin du chapitre : “Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Japon, Julien était décidément l’un des hommes les plus malheureux” ?
– Cela aussi, oui, approuva Martial, cette manière de finir les chapitres : “Jamais la musique ne l’avait exalté à ce point. Il était un d ieu”, ou “Ah ! Mille fois plutôt soyons dupe ! Cette soirée fut affreuse.”
– C’est ainsi que finit le chapitre de la main reti rée par Mme de Rênal sous le tilleul : “L’idée d’un devoir à accomplir, etc..., éloigna su r le champ tout plaisir de son cœur.” Tout ce passage doit vous plaire, non ? dit Véra, J ulien s’en allant chaque fois qu’il le peut lire à l’écart sur les rochers de Vergy leMémorial de Sainte-Hélène, qui lui donne accidentellement des idées sur les femmes d’après c e qu’en dit Napoléon; les grandes chaleurs qui amènent les soirées sous le tilleul où accidentellement aussi il touche la main de Mme de Rênal qui la retire, l’idée héroïque qu’il était de son devoir “d’obtenir qu’on ne retirât pas cette main quand il la touchai t”, ce qu’il accomplit le lendemain; la nuit blanche de Mme de Rênal, le sommeil de plomb d e Julien, qui se dit seulement en s’éveillant qu’il avait fait son devoir et un devoi r héroïque: “il s’enferma à clef dans sa chambre...”
– “… et se livra avec un plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros”, acheva Martial. En effet, dit-il, j’aime beaucoup c ela, ce que dans votre beau livre vous avez appelé le côté Don Quichotte de ce roman.
– Amener cette scène de roman sentimental à partir duMémorial de Sainte-Hélèneet y revenir ensuite aussi naturellement, comme si de rien n’était, est admirable comme invention et technique romanesque, n’est-ce pas? Il devait être heureux en écrivant cela.
– C’est ce qu’il répondit à Balzac qui lui conseill ait de supprimer la première partie de La Chartreuse de Parme: qu’il avait eu tant de plaisir à l’écrire...
– Oui, un écrivain heureux, dit Véra. Dans ses livr es à la première personne les paragraphes ou les chapitres se terminent souvent p ar des phrases comme : “Le premier aspect est enivrant. Je suis tout transport é en écrivant ceci”, “une chaleur délicieuse régnait dans l’air; j’étais heureux de v ivre.”
– Alors que dans Chateaubriand c’est plutôt par : “ mais je ne suis pas Virgile et les dieux n’habitent plus l’Olympe” ?
– C’est cela, toujours la pose, le drapé, la statue . »
Fixées à la corniche et encadrant la fenêtre, les s tatues de Nemours et Cottin avaient fini par attirer l’attention du roquet du concierge qui jappait hargneusement dans leur