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Citoyens ce roman est le vôtre

De
426 pages

L'auteur prend la plume pour apporter sa contribution au retour du bon sens, du courage et de la considération envers le travail, le mérite et le talent. Il défend l'idée de bien commun d'un peuple devant primer sur les intérêts financiers, idéologiques et corporatistes, et sur sa nécessaire continuité dans le temps. Il dénonce le danger grandissant des totalitarismes d'aujourd'hui étendant leur ombre sur son cher pays de France qu'il ne reconnaît plus. Son intime conviction est spirituelle, et il entraîne le lecteur dans un roman où le vrai et l'imaginaire se mêlent pour retrouver les valeurs ancestrales et avertir, dans les derniers chapitres, de ce qui pourrait arriver si la conscience collective ne se réveillait pas. De souvenirs d'enfance des années cinquante aux réalités de la société contemporaine, de son admiration des femmes à ses fantasmes matériels, de ses craintes à ses rêves, il amène le lecteur à voyager à travers la France afin de se souvenir que notre pays est beau, qu'il a des ressources et que son histoire est celle d'un peuple travailleur et de héros du quotidien.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-69426-3

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

« Afin de détruire un peuple, il faut d’abord détruire ses racines. »

Alexandre Soljenitsyne

Avertissement

« Tout le monde savait que c’était impossible.

Puis un jour est venu un homme qui ne le savait pas.

Et il l’a fait. »

Winston Churchill

Citoyens, ce roman est le vôtre. Il est votre histoire, celle à laquelle vous participez par votre vie personnelle, votre travail et votre action pour le bien commun. Vos idéaux, vos témoignages et vos initiatives publiques ont profondément inspiré le fond de ce roman.

Soyez ici remerciés d’avoir ainsi contribué à la rédaction de ce livre.

Citoyens, vous vous retrouverez dans ce roman qui se réfère au présent et aux années passées dont vous avez la juste nostalgie. Ces temps laborieux et heureux peuvent revenir, pour cela il faut que vous repreniez en main votre destin, sans plus l’abandonner à ceux qui vous trompent depuis le début de la fin des Trente Glorieuses.

Citoyens, ayez le courage de vous engager, de vous investir. Ne soyez pas les tièdes qui ont la faiblesse de ne faire que critiquer ou s’indigner symboliquement, en attendant le bon vouloir des pouvoirs de mauvaise volonté. Redevenez les individus responsables à qui des générations d’ancêtres méritants ont légué ces biens précieux : le travail et la liberté.

Ce qui fait la richesse d’une nation, ce sont ses ressources naturelles et le travail de son peuple. Cette démarche spontanée dans l’intelligence, l’effort et la cohésion apporte naturellement à ce peuple la légitime propriété de son sol. Sa prospérité ne se trouve que dans sa souveraineté.

Ce ne sont pas les artifices de la finance ou les théories intellectuelles qui la lui donnent.

Ce qui fait l’identité collective des individus, c’est leur participation au partage et à l’héritage d’une civilisation. Cette évolution permanente dans la conscience, l’harmonie et la fidélité apporte à ces individus la compétence territoriale de leur société.

Ce ne sont pas les artifices de la politique ou les papiers administratifs qui la leur donnent.

Citoyens, réagissez à l’invasion de l’obscurantisme religieux et de la finance apatride, vous ne les intéressez que dans la mesure où ils peuvent vous soumettre et vous spolier. Seuls le pouvoir temporel et le profit éphémère les motivent. Ces deux poisons attirent toujours vers le bas, le laid, la barbarie, l’indifférence et la perte des valeurs fondamentales que vous avez reçues en héritage.

Citoyens, le temps n’est plus d’être de droite ou de gauche. Rien de cela ne saurait sauver l’essentiel, la civilisation héritée de nos ancêtres qui nous a faits tels que nous sommes, ni nous préserver des nouveaux fascismes : le politiquement correct, le prêt à penser, la mondialisation inhumaine et dévastatrice, le totalitarisme religieux rétrograde, superstitieux, cruel et avilissant.

Citoyens, redonnez-vous le droit de vivre avec vos sentiments et tout ce qui fait la grandeur de l’humain. N’abandonnez pas les affaires de votre pays à des entités supranationales. Ne laissez pas les fanatismes anéantir votre liberté de pensée et d’expression, sinon sa reconquête se fera au prix du sang et des larmes. Levez-vous, il est peut-être déjà bien plus tard que vous ne le pensez.

Avant-propos

« L’homme à l’esprit débile craint toujours le changement.

Pour lui, la pire souffrance est celle d’une idée neuve. »

Martin Luther King, « La Force d’aimer »

Il était une fois un bel et performant paquebot construit par de courageux travailleurs, capables de vivre en collectivité malgré leurs divergences, chacun contribuant de son mieux à l’effort commun et bénéficiant de ses effets. On le vit partir en croisière, dirigé par un prestigieux capitaine. Voici que cet homme arriva à la fin de sa vie. Alors se succédèrent d’autres officiers se prétendant, au moins au début, les héritiers de leur illustre prédécesseur. Mais tous ne servaient que des intérêts étranges et pervers, compromettant le navire dans une flotte incohérente aux ordres d’un amiral sans visage, embarquant de prétendus marins, inutiles et incompétents sauf à piller les réserves et à fomenter des mutineries. Les conditions de vie à bord se dégradèrent et les travailleurs finirent par ne plus reconnaître le bateau qu’ils avaient construit de leurs mains. La croisière se transforma en une pénible épreuve, puis la situation devint dangereusement conflictuelle. Mais le capitaine continua sa route avec obstination, celle-là même que la flotte poursuivait en direction de gros icebergs de plus en plus visibles. Il justifiait cette direction aberrante par le fait qu’elle était celle de la flotte toute entière et prétendait que le paquebot seul ne pourrait que se perdre. On se demandait alors pourquoi il était capitaine. Les travailleurs étaient si perturbés par la promiscuité et les soucis du quotidien qu’ils n’étaient même plus d’accord sur la marche à suivre. Après plusieurs autres grands navires, le paquebot heurta un iceberg et se mit à couler. Certains proposèrent de nommer un autre capitaine, très différent de tous ceux qui avaient amené le bateau à sa perte, mais ils ne furent que peu écoutés. Beaucoup persistaient à croire qu’ils allaient encore pouvoir récupérer leurs affaires personnelles dans des cabines pourtant déjà submergées, en se conformant à ce qu’avaient imposé toutes les autorités néfastes qui avaient précédé. Ils disaient même que le capitaine proposé ne pouvait qu’aggraver la situation, alors que celui en poste refusait obstinément de réparer les avaries, en prétendant que le paquebot allait se redresser sur les flots.

Que devinrent ces infortunés travailleurs ?

L’histoire ne le dit pas.

Il était une fois une grenouille que l’on avait placée dans une casserole d’eau fraîche. Elle s’y trouvait bien et nageait avec amusement dans ce récipient qu’elle découvrait. On plaça la casserole sur un feu où elle se mit à tiédir. La grenouille se plut à en ressentir le confort. Puis sa capacité de réaction diminua d’autant que la température monta. Il arriva un moment où elle pouvait encore effectuer un saut salutaire en dehors de la casserole, mais elle était anesthésiée par la chaleur et sa capacité de réaction pourtant encore vive était annihilée par une torpeur mortelle. Elle cuisait petit à petit, elle s’en rendait compte mais avait le plus grand mal à réagir. Elle ne voulait pas cuire mais sa volonté se perdait en contradictions. La grenouille allait elle mourir, cuite toute vivante, ou allait elle enfin réagir et sauver sa vie ?

L’histoire ne le dit pas.

 

 

Partie 1

Le changement

 

 

« La politique a sa source dans la perversité plus que dans la grandeur de l’esprit humain. »

Voltaire, « Le Sottisier »

Mémoires d’enfance

« On est de son enfance comme on est d’un pays. »

Antoine de Saint-Exupéry

Danylou naquit dans un village champenois que sa famille quitta lorsqu’il avait six ans.

Il en conserva le souvenir d’un monde rural simple et rassurant, rude et pourtant amical, d’un univers de travail rythmé par les saisons, de paysages champêtres modelés par la nature.

Les années cinquante étaient celles de l’après-guerre et de la reconstruction. On appréciait la paix et la liberté retrouvées ainsi que la fin progressive des privations. Pour beaucoup de gens, la moindre chose matérielle était un bien précieux que l’on voulait durable ; au quotidien la nourriture était sacralisée et le petit Danylou ne devait strictement rien laisser dans son assiette. Le souvenir de l’Occupation revenait dans les conversations, on disait encore « les Boches » en parlant des Allemands. Le visage des adultes était souvent empreint de gravité. En ces temps austères et rigoureux, la loi, la morale, l’obéissance, le travail, le respect et les principes réglaient la vie de tous.

Les parents de Danylou décidèrent de partir pour la région parisienne afin que leurs enfants pussent étudier plus facilement, aussi déménagèrent-ils pour s’établir dans une ville de la proche banlieue, Montreuil-sous-Bois. La famille arriva là car il s’y trouvait une tréfilerie où le père pouvait retrouver son métier antérieur.

La tréfilerie Zibert se trouvait rue François Arago. C’était une vilaine usine qui rouillait tout le quartier alentour, même les trottoirs étaient imprégnés de cette couleur brune omniprésente.

Ses bâtiments avaient jadis été ceux d’une fabrique de poupées, dont on retrouvait parfois des morceaux ou ceux de leurs moules parmi tout ce qui avait été laissé là.

Pour accéder au logement familial, on devait traverser une partie de la cour mal pavée de cette usine, puis monter par un escalier extérieur en bois, le bas du bâtiment étant constitué d’un entrepôt aux vitres en partie cassées. Le crépi de cette construction, comme celui de toutes les autres, se défaisait par plaques laissant sur les murs des traces dont l’aspect plus ou moins foncé définissait l’ancienneté. À l’étage se trouvait un couloir accédant à deux appartements, séparés par une cloison de contreplaqué ne laissant que peu d’intimité aux deux familles qui logeaient là. Les voisins étaient des Italiens, la famille Visentini.

Il y avait plusieurs bâtiments dont certains étaient laissés en partie à l’abandon ou servaient occasionnellement de dépôts. Dans la cour étaient entreposées de longues rangées d’empilages de couronnes de fil de fer souvent rouillé que le petit Danylou ne devait pas escalader. Il y avait aussi deux épaves de camions dans l’une desquelles il allait parfois jouer au camionneur.

Dans le bâtiment principal se trouvait un ancien système à moteur central entraînant des machines par l’intermédiaire de courroies non protégées. L’une de ces machines produisait des clous en provoquant un bruit assourdissant et des vibrations faisant trembler les murs. Il y avait des convoyeurs et d’autres appareils, mais le petit Danylou n’avait pas le droit d’entrer dans cet endroit fort mal éclairé, qui lui paraissait quasiment noir et d’où s’échappaient des poussières et des effluves acides, aussi n’en savait-il rien de plus que ce qu’il apercevait depuis la rue. C’était dans cet atelier de production que son père venait gagner durement un maigre salaire.

La tréfilerie Zibert employait peu de Français européens, la plupart des ouvriers étaient des Italiens et des Algériens. À part la famille Visentini, les autre Italiens vivaient seuls, célibataires ou ayant laissé leur famille au pays. Ils logeaient dans un ensemble composé d’un dortoir et d’un réfectoire avec sanitaires. Ils s’y retrouvaient le soir et y jouaient à de longues parties de cartes en chantant fort. Les Algériens, eux, n’utilisaient pas cette disposition et le petit Danylou ignorait où ils habitaient. Ils étaient pourtant là chaque matin, ponctuels pour entrer dans cet univers de labeur d’un autre âge.

La tréfilerie Zibert n’était pas équipée de chariots à fourches, aussi ses ouvriers devaient-ils charger à la main les lourdes couronnes de fil de fer dans les camions. Ceux-ci, appartenant à une société de transports parisienne, étaient de vieux Renault AHN du temps de la guerre, que dans ces années encore difficiles on faisait durer le plus longtemps possible.

Dans le parler populaire de l’époque, on nommait « Algériens » toutes les personnes dont le physique désignait leur origine maghrébine, sans qu’elles soient obligatoirement originaires de l’Algérie. La tragique période commencée en 1954 y était probablement pour beaucoup.

L’univers de la petite enfance de Danylou allait se limiter à ce quartier du Bas-Montreuil : le square de la République et son marché, la paroisse Saint-André, l’école Robespierre, groupés à quelques centaines de mètres de l’usine. Pour y aller, il fallait longer la rue François Arago jusqu’à l’angle de la rue Lebour où se trouvait la boulangerie de monsieur et madame Chériki. Le long de cette rue portant le nom d’un ancien maire de la ville, à droite en allant vers la rue Barbès, il y avait un bazar à la vitrine soigneusement arrangée tenu par madame Fleury, une dame déjà âgée toujours souriante, et un peu plus loin la boucherie de l’aimable monsieur Ramette. Au carrefour de la rue Marceau, une façade d’angle coupé présentait l’enseigne d’un constructeur de machines à bois. Peu avant la rue Barbès, les parfums d’une fabrique de bonbons fins agrémentaient l’air ambiant. En tournant un peu plus loin à gauche et après quelques mètres dans la rue Barbès, on atteignait la place de la République. En son milieu se trouvait un square avec un kiosque à musique. À droite à l’angle suivant commençait la rue Robespierre où se trouvait la façade de l’église Saint-André. Deux petits garages la séparaient de l’école Robespierre qui s’étendait jusqu’à la rue Bara. Plutôt que par la rue Lebour on pouvait aussi passer par la rue Raspail, mais cet itinéraire un peu plus long n’avait pas été adopté.

Danylou rendait souvent visite à son copain Michel, venu du même village. Pour aller le retrouver il suffisait de sortir dans la rue, longer une palissade goudronnée et sonner à la porte dont le numéro était gravé dans la pierre.

Le groupe scolaire Voltaire-Robespierre était un imposant bâtiment moderne en briques rouges à trois niveaux, construit en forme de L. Son nom étant long à prononcer, on disait simplement « école Robespierre ». Une crèche, une école pour les filles et une pour les garçons le composaient, ainsi qu’un logement de fonction. La salle des professeurs aux extrémités arrondies dominait la cour de récréation plantée d’arbres, coupée en deux parties par un mur orné de motifs géométriques. Les deux accès principaux donnant sur la rue Bara étaient agrémentés de fresques et on y montait par quelques marches en marbre blanc. Ils se fermaient par d’imposantes portes en fer forgé. L’accès courant pour les garçons se faisait par le portail donnant sur la rue Robespierre et entrant directement dans leur cour de récréation.

Près de l’entrée de l’école des filles se trouvait un monument rectangulaire portant une plaque en souvenir d’une petite fille de l’école prénommée Denise. Pendant l’Occupation, ses parents avaient cru l’éloigner des effets de la guerre en l’envoyant chez des proches dans un paisible bourg du Limousin. Denise avait onze ans quand les barbares nazis l’ont brûlée vive, parmi trois cent cinquante femmes et enfants, dans l’église d’Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944.

Dans sa nouvelle école, Danylou eut comme première institutrice madame Landais, une personne agréable et bienveillante avec qui l’année de cours préparatoire se passa en douceur. Il s’habitua à cette grande école et commença à s’y faire des copains.

À la rentrée suivante, il se trouva dans la classe de madame Guérinet. Elle était toujours bien mise, élégante sans excès, portant souvent un tailleur strict. Ses cheveux blond-roux bouclés étaient bien coiffés, valorisant son visage souriant et on lisait dans ses yeux l’amour des enfants. Parlant doucement et avec assurance, elle savait toujours comment intéresser ses petits élèves à qui elle avait un plaisir évident à offrir la pleine maîtrise de son art. Être dans sa classe fut pour Danylou un temps d’harmonie scolaire qu’il ne retrouva jamais avec autant de bonheur.

L’année 1958 fut celle d’un référendum. L’école Robespierre fut transformée en bureau de vote, celui où Danylou accompagna ses parents. Il se passait quelque chose dans le monde des grandes personnes restant inaccessible au petit Danylou. Plus tard, il comprit l’importance de ce moment historique : c’était l’avènement de la Ve république, celle qui allait constituer l’une des structures politiques les plus efficaces et les plus durables du pays.

Parmi le personnel même le plus méritant d’un établissement, il se trouve souvent au moins une exception confirmant la règle. À l’école Robespierre, cette particularité était monsieur Piochant.

Homme au regard noir perpétuellement soupçonneux, il était toujours vêtu d’une veste grise contrastant avec la blouse que portaient presque tous ses collègues. Il était beaucoup craint des élèves et c’était souvent à lui que les autres instituteurs confiaient à l’occasion les plus turbulents. Monsieur Piochant était le seul à se présenter à l’école avec son journal sous le bras, pratique pourtant interdite par le règlement de l’Éducation nationale. Ce journal était celui du Parti communiste, que monsieur Piochant ne se gênait pas pour lire à son bureau en fumant une cigarette. Sa classe, peu nombreuse, était celle dite « de perfectionnement », où étaient placés les élèves les moins réceptifs à l’instruction, apparemment sans beaucoup de distinction d’âges.

Elle avait la particularité d’être équipée de toutes sortes de petits appareils, objets et systèmes probablement destinés à éveiller la curiosité des élèves. Si toutefois ils pouvaient éventuellement inciter à une orientation future, il parut évident à Danylou, avec le recul du temps, que monsieur Piochant était dispensé de toute obligation de résultat. Sa classe restait donc un endroit insolite où l’on occupait comme on pouvait les récalcitrants au savoir, qui servait aussi parfois de destination temporaire et redoutée aux élèves indisciplinés.

Les camarades de classe du petit Danylou étaient du même âge, mais il arriva un nouveau que sa plus grande taille désigna comme étant « en retard ». Il se nommait Béla Guttmann.

Il avait un visage allongé où s’agrandissaient des yeux à l’expression toujours craintive. On savait de lui qu’il venait de Hongrie. Il parlait peu le français malgré ses efforts évidents. Il avait du mal à suivre les cours, au désespoir de madame Guérinet qui lui prodiguait les attentions particulières requises par sa situation, sans toutefois perturber la progression générale de la classe.

Souvent, le regard de Béla Guttmann s’enfuyait au loin, comme ailleurs, et il se mettait à pleurer.

On pouvait penser que c’était à cause de ses difficultés scolaires et de langage.

En ce temps-là, on préférait ne plus parler de ce qui venait de se passer en Hongrie. Il ne fallait pas raconter la révolte du peuple hongrois contre la dictature communiste, l’insurrection de Budapest réprimée dans le sang, la barbarie et le désastre dans la capitale hongroise, les centaines de milliers de civils fuyant vers la frontière autrichienne si vite atteinte par les chars soviétiques. On préférait aussi oublier qu’en application des accords de Yalta, aucune aide des pays occidentaux, plus soucieux de l’affaire de Suez, n’était parvenue aux insurgés hongrois malgré leurs appels désespérés. La Hongrie où un gouvernement illégitime poursuivait encore des procès contre des patriotes était la mauvaise conscience des uns et des autres. La presse communiste occidentale avait définitivement classé cette tragédie dans la rubrique des affaires intérieures de la Hongrie, justifiant la répression aidée par les « pays frères » envers quelques « réactionnaires » hostiles au gouvernement des travailleurs.

Qu’avaient donc vu les grands yeux humides de Béla Guttmann ? Pourquoi avait-il quitté son pays ? Quel long chemin, quelle errance l’avaient amené jusqu’à Montreuil-sous-Bois ? Pourquoi pleurait-il si souvent ? Le mystère demeura volontairement pour préserver l’innocence de l’enfance.

Les derniers temps où Danylou le vit, Béla Guttmann fut placé dans la classe de monsieur Piochant, le stalinien désœuvré qui entretenait ses certitudes en lisant un journal communiste pendant ses heures de travail.

Plus d’un demi-siècle plus tard, Danylou chercha sur Internet ce qu’avait pu devenir Béla Guttmann. Mais il ne trouva que les références d’un homonyme, champion de sport.

Après celle de madame Guérinet vint la classe de monsieur Méresse. C’était un homme plutôt grand, toujours revêtu d’une blouse gris foncé à ceinture d’un modèle déjà ancien. Il portait des lunettes et ses cheveux grisonnants étaient coiffés en brosse. Son aspect austère n’était pas l’expression d’une sorte d’indifférence bureaucratique, bien au contraire son regard et même tout son visage exprimaient la plus grande compassion envers les malheurs du monde. Monsieur Méresse donnait une grande importance à la morale, de laquelle il inscrivait régulièrement l’une des règles au tableau noir. Sa belle écriture en pleins et déliés à la craie blanche affichait ainsi chaque matin le principe du jour. Comme tous ses collègues il avait connu la guerre et sans doute cette abomination avait-elle marqué sa sensibilité. Il n’aimait visiblement pas donner des punitions qu’il n’ordonnait vraiment qu’en dernier recours. Le petit Danylou se trouvait bien avec monsieur Méresse. Mais il y avait aussi une réalité en dehors de l’école. Celle-ci continuait à malmener les esprits sensibles et elle présentait un danger immédiat pour tout le monde. Elle mit longtemps à s’appeler par son vrai nom : la guerre d’Algérie.

Dans la tréfilerie Zibert, parmi les nombreux Algériens qui y travaillaient se trouvait un vieil ouvrier que l’on appelait respectueusement monsieur Maza. Il aurait pu être à la retraite.

Monsieur Maza travaillait cependant comme les autres, vêtu pauvrement comme eux. Presque tous les ouvriers de l’usine s’habillaient dans les surplus militaires dont les uniformes étaient moins coûteux que les bleus de travail des magasins ordinaires. Monsieur Maza était un homme mince au visage creusé de rides, au regard profond revenu de bien des prétentions du monde. Il avait toujours pour le petit Danylou un bonbon qu’il sortait de sa poche et lui tendait en se baissant avec un sourire attendri. C’était invariablement un bonbon mou à la menthe, d’une marque connue, enveloppé d’un papier blanc et vert. Un jour des militants du FLN1 algérien vinrent lui demander de cotiser à leur organisation. Monsieur Maza refusa, lui qui n’aurait pas fait de mal à qui que ce soit. Il ne voulait pas qu’une partie de son pauvre salaire serve à acheter des armes pour tirer sur des Français.

Alors, les tueurs du FLN l’attendirent à la sortie de l’usine et l’assassinèrent devant les autres ouvriers, pour l’exemple. Bien sûr, personne ne vit ni n’entendit rien. Tout le monde avait peur.

Le père de Danylou tint à apprendre lui-même la nouvelle à son fils, il n’aurait sans doute surtout pas voulu qu’il la découvre au hasard de quelque maladresse. Ce fut le premier vrai chagrin de sa vie d’enfant.

Tard dans sa vie, Danylou se rendit compte que depuis lors, sans que cela lui soit conscient, il n’avait plus jamais porté à sa bouche de semblables bonbons. Il découvrit aussi, lui qui n’en avait jamais reparlé, qu’il ne pouvait évoquer cette triste histoire sans redevenir l’enfant de dix ans qu’il avait été. Il décida donc de ne plus en parler.

À quelques temps de là, une nuit où toute la famille dormait depuis longtemps, le bruit d’une explosion réveilla tout le quartier et le sommeil d’enfant innocent du petit Danylou.

Le lendemain, on apprit qu’un café algérien de la rue Marceau avait été détruit. De cet attentat, Danylou ne put qu’apercevoir de loin un tas de pierres et de gravats, sans s’arrêter sur le chemin de l’école. Précurseurs de l’OAS2, terroristes du FLN ou Barbouzes3, les auteurs de cet attentat avaient définitivement rappelé aux habitants du Bas-Montreuil qu’ils étaient dans un pays en guerre.

La guerre semblait omniprésente, dans les conversations comme dans le quotidien et même à l’école. La guerre aux multiples lieux et dates. Celle de 14-18 faite par le grand-père maternel de Danylou, celle de 39-45, dite « de quarante » à laquelle on faisait référence pour situer « avant-guerre » et « après-guerre », celle d’Indochine encore si proche et celle d’Algérie qui empoisonnait maintenant même la vie du quartier : l’ambiance entre les différents travailleurs de l’usine s’en ressentit. Le père de Danylou décida de ne plus faire confiance au boulanger algérien du coin de la rue, le trajet par la rue Raspail fut donc préféré en cas de besoin afin de se fournir en pain dans une autre boulangerie. Le journal quotidien fut systématiquement soustrait à la vue de Danylou.

Un ouvrier algérien de l’usine, nommé Teyar, gagna une grosse somme au tiercé. Il s’en vanta tant et si bien que le père de Danylou en fut fort inquiet, personne n’ayant oublié monsieur Maza. Mais il ne se passa rien de particulier et Teyar resta en vie, ce que nul ne put lui reprocher.

Depuis l’attentat, des gendarmes mobiles avec le doigt sur la détente de leur pistolet-mitrailleur et l’étui à revolver ouvert montaient la garde sur le chemin de l’école. L’un d’eux se tenait à l’angle coupé de la rue Marceau, devant la fabrique de machines à bois. La mère de Danylou lui expliqua qu’il fallait passer au plus près de ce gendarme afin d’être en sécurité. Aussi lui faisait-elle traverser la rue Lebour, ce qui était inhabituel sauf pour rêver au passage devant la vitrine de madame Fleury, où se trouvaient des petites voitures bien disposées sur leur boîte en carton.

Par la suite, Danylou se dit que cette manœuvre n’était pas la meilleure, car elle pouvait conduire à se trouver davantage dans la ligne de feu des terroristes du FLN ou à gêner la légitime riposte du gendarme.

Les révisions, les falsifications et les oublis de l’Histoire ayant de plus en plus cours, Danylou précisa à qui critiquerait ses formules que les activistes du FLN étaient bien des terroristes. Quand on pose des bombes dans des cafés, des cinémas, des discothèques et tous autres endroits publics où ne se trouvent que des civils vulnérables, quand on égorge des familles entières y compris les enfants, quand on assassine des vieillards à coups de revolver, on ne partage rien de la vaillance des combattants, même de ceux des plus mauvaises causes, on n’en mérite certes pas le nom. On n’est qu’un terroriste, celui qui n’affronte pas le feu adverse, ne porte pas d’uniforme pour mieux perpétrer ses forfaits criminels contre les populations civiles.

Danylou et ses copains fréquentaient un cinéma situé rue de Paris. Ils s’y retrouvaient à l’occasion de la sortie d’un film à succès ou pour s’occuper durant certaines après-midi hivernales. Ils appréciaient particulièrement les péplums, les westerns et tous les films relatant des épopées, décrivant des aventures, faisant l’éloge du courage individuel au service de nobles causes.

Ils étaient à un âge où l’on a besoin de héros. Ils virent ainsi Ben Hur, Un Taxi pour Tobrouk, Alamo, La Fayette et bien d’autres. La musique d’Alamo, The Green Leaves of Summer se fixa dans la mémoire de Danylou pour y devenir une sorte de référence nostalgique. Lui et ses copains