De la providence - De la constance du sage - De la tranquillité de l

De la providence - De la constance du sage - De la tranquillité de l'âme - Du loisir

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Livres
228 pages

Description

« La plupart des hommes au moment de s'embarquer ne songent pas à la tempête. » Introduction agréable à la pensée stoïcienne, l’œuvre philosophique de Sénèque se veut aussi une médecine de l'âme. Les quatre traités ici rassemblés composent à leur façon un manuel de vie à l'usage d'une humanité en quête de sagesse. Sous la forme de dialogues qui sont autant d'invites à nous détacher des tourments qui quotidiennement nous affligent, Sénèque guide ainsi son interlocuteur sur le chemin de la vertu.

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Date de parution 13 juin 2018
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EAN13 9782081431867
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Sénèque
De la providence De la constance du sage De la tranquillité de l'âme Du loisir
GF Flammarion
Présentation, traduction, notes et bibliographie pa r Pierre Miscevic © Éditions Flammarion, 2003.
www.centrenationaldulivre.fr
ISBN Epub : 9782081431867
ISBN PDF Web : 9782081431881
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782080710895
Ouvrage numérisé et converti parPixellence(59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur « La plupart des hommes au moment de s’embarquer ne songent pas à la tempête. » Introduction agréable à la pensée stoïcienne, l’œuv re philosophique de Sénèque se veut aussi une médecine de l’âme. Les quatre traité s ici rassemblés composent à leur façon un manuel de vie à l’usage d’une humanité en quête de sagesse. Sous la forme de dialogues qui sont autant d’invites à nous détac her des tourments qui quotidiennement nous affligent, Sénèque guide ainsi son interlocuteur sur le chemin de la vertu.
De la providence De la constance du sage De la tranquillité de l'âme Du loisir
INTRODUCTION Ledialogue sénéquien : une pédagogieruséedu stoïcisme
Ledialogue philosophique
1 En composant sesdialogues philosoSénèque s'inscphiques , ritdans une longue tradition,dont les chefs-d'œuvrede Platon sont pournous les exemples à la fois les plus anciens et les plus achevés. Mais ne nous y trompons pas : ledisciplede Socrate ne fut pas l'inventeurdu genre, issud'une forme d'enseignement habituellement pratiquée pars les ophistes – l'inventeurdudialogue socratique ne serait-il pas Protagoras lui-même, selon Diogène Laërce ? L'auteurduPhédon luidonna son caractèredramatique, faisantde la maïeutique le moteurde l'approfondissement philosophique et la sourced'un plaisir théâtral. Cettedimension ne seretrouve certes pas au mêmedegré chez son confrère Xénophon, qui metdans la bouchede son maîtrede longs prêches assez éloignésdu tonde 2 la conversation… . Ledialoguedevient ainsi l'instrumentde laréflexion ; l'échange entre les interlocuteurs, entre le philosophe et son contradicteur,reproduit le mouvement, leprogrès même d'une pensée à larecherchede la vérité, transpose surune scène extérieure ledrame qui se joue surla scène intérieure. C'est bien le même processus,d'ailleurs, quedonnera à voir Diderotdans ses Dialoguesplus théât (bien raux que ses œuvres proprement théâtrales) : unMoidébattant avec lui-même, avec un « Lui » aux masquesdivers. Si bien qu'entredialogue etdialectique s'établit un lien essentiel, celle-ci prodant nécessairementde celui-là. Un siècle avant Sénèque, Cicéron, quirevendique pourun Romain, face aux grands maîtres grecs, ledroitde composerdesouvrages philosophiques, a lui aussirecours à la formedialoguée. Ainsi le 3 De finibusest-il censéreproduire trois conversations auxquelles participe l'auteur, chacune à une époque etdans un cadredifférents : la premièredans la villade Cicéron à Cumes en 50 avecManlius Torquatus ; ladeuxième avec Catond'Utique (mort en 46)dans la villade Lucullus prèsde Tusculum en 52 ; la troisième à Athènes en 79 avec le futur consul Piso Calpurnianus. Les 4 Tusculanesdu même Cicéron,dont le titre complet estTusculunaedisputationes(« Discussions à Tusculum »), se présentent quant à elles sous la formed'undialogue entredeux personnages désignés parles lettresM. et A. Dialogues aussi leDe senectute, censé prendre place en 150 av. J.-C., leDe amicitia, conversation entre Laelius et ses gendres ayant eu lieu quelques jours après la mort 5 de son ami Scipio,n Émilien ou enfin leDedivinatione,dans lequel Cicéron s'entretient avec son frère Quintus. Quant à l'école stoïcienne, elle n'est pas enreste etrécupère ce genre pour l'inscriredans une œuvrede propagande : la formedialoguéedevient alors instrumentrhétoriques'insc et ritdans une 6 stratégiede persuasion. Selon Fronton , Chrysippe « ne se contentait pasde parler,d'exposer une question,d'en montrerles points essentiels. Cela ne lui suffisait pas ; il se livrait àdes amplifications, desréfutations préalables,desreprises etdesrépétitions,desretours en arrre,des apostrophes,des descriptions etdesdistinctions. Ilimaginaitdes personnages et adaptait sondiscours à l'esprit 7 d'autrui ».Mais s'agit-il encore,dans ces conditions,d'undialoguede type socratique ? Certes non, dans la mesureoù le maître n'est plus celui qui ne sait plus qu'une chose, à savoirqu'il ne saitrien, et qui manie subtilement l'ironie (c'est-à-dire la feinte innocence) ; au contraire, le philosophe stoïcien est un professeursens le plus st au rictdu terme. La situationd'énonciation n'est plus cellede l'échange entredeux interlocuteurs, mais celled'un face-à-face entre un locuteur possesseurde la rité etd'unallocutairequi nedevient interlocuteurque pourles besoinsde la cause. On consent à luidonner la parole pour mieux leréfuter, le plaquer au sol et lui faire entendreraison. La 8 dialectique s'efface ainsi au profitdu protrtaneptique , dis que larhétorique gagne toujours plusde 9 terrain. Comme lerappelled'ailleurs Grimai , lesrhéteurs s'emparent à leur tourde cette forme,
pour l'adapterl'un à de leurs principaux exercices : lasuasoria. Celle-ci,donton constatera le caractère très artificiel,d'ailleurs vivement critiqué parlesdéfenseursd'un artoratoire au servicede 10 causesréelles etd, ce la Cité onsiste en undiscoursde typedélibératif adressé fictivement à un personnage historiqueou mythologique, etdestiné à lui faire prendre telou tel parti : Juvénal se souvientd'avoirc ainsi onseillé à Syllade quittervie p la olitique… Le professeurderhétorique Quintilien,dans un chapitre consacré aux « figuresde pensée », accorde une place à la formedu dialogue fictif qu'il intègre à la prosopopée (figure sur laquelle nous aurons l'occasionderevenir nous-même) : « Il y a quelquesrhéteurs quirestreignent le termede prosopopée aux casoù nous inventons à la fois les personnes et les mots ;dans le casde conversations imaginaires, ils préfèrent 11 parlerde “dialogues” (διαλόγους), ce que certainsont traduit en latin parsermonicatio. » Les stoïciens et les cyniques utilisent ce modèle, mais en substituant auxrois et aux hérosdes 12 représentantsde l'humanité commune, pourleurs «diatribes » : il s'agitdediscussions morales, recourant à un arsenaldelieux communs, pratiquées, parexemple, parTélès le Cynique au IIIe siècle av. J.-C. et plus tardparÉpictète, mais aussi parles prédicateurs populaires qui haranguaient la foule à Rome. Commede nombreux commentateurs l'ontremarqué, lesdialoguesde Sénèque ne sont pas sans parenté avec ladiatribe ; cependant, il faut ajouterque celle-ci ne fait appel à la formedialoguée que comme à un prodé parmid'autres, et que son caractère populaire ladifférencie nettementdes ouvragesdu philosophe.
Ledialogue sénéquien : undialogue ?
Comment celui-cireprend-ildonc à son compte un genredont nous venonsde voiravata les rs successifs ? Certes, si l'on s'attendt à rouverdans ses «dialogues » un échange serréderépliques entre le maître et sondisciple,on sera surpris. Cependant, il ne s'agit pas plusd'un simple traité que 13 d'unediatribe, maisd'un « genre mixte, à mi-chemin entre ladialectique et larhétorique ». Sénèque n'offre pas au public la mise en scènederencontres fictives entrede grands hommes appartenant à un passé plusou moins éloigné,dans un cadredéterminédont le charme est propice à la conversation, comme l'avait fait Cicéron, mais intègre sondestinataire mêmedans le texte à fonction protreptique, enfaisantde lui,de façon sporadique, son interlocuteur. Il ne s'agit plus ritablementdedialogue maisdedialogisme, c'est-à-dired'undialogue affichant son caractère fictif, alors que Cicéron, comme Platon, avait toujoursreprésentéune conversation,dont il pouvait êtreou non l'undes participants. Ledialogisme, qui estdéfini par Quintilien,on l'a vu plus haut, comme un «dialogue imaginaire », est une simulationdedialogue au seind'undiscoursoud'un monologue. Il introduit une polyphonie quidonne au texte un « supplémentde vie » etdonc une plus grande forcede persuasion. Nousretrouvons bien là l'enseignementdesrhéteurs ;or il n'est pas indifférentderappelerque le pèrede Sénèque,dit Sénèque le Rhéteur, a laissé (à lademandede ses enfants, comme il leditdans le prologuede sonouvrage) un précieuxrecueilde controverses etde suasoires,dont tous les exemples sont empruntés àdesorateurs que l'auteurlui-même avait entendus. Sénèque le fils se souvientdes leçons qu'ilreçut sansdoutede son père, puis, très jeune,de maîtresromains, et qui firentde lui un jeuneorateurrecherché ! Ainsi Sérénus et Lucilius s'expriment-ils selon le bon vouloirde l'écrivain qui est leurmaître, et quide temps en tempsdaigne leur attribuer uneobjection, uneremarque plusou moins pertinente, justede quoi lui permettrederebondiret leurprouverqu'ilsont tort. Le plus souvent, larépliquede 14 l'interlocuteuramenée pa est rincise mettant en évi une dence son caractèr: « Il este fictif profitable, vas-tu medire,d'être envoyé en exil ? » (De providentia,III, 2) ; « Si Socrate,dis-tu, a été injustement condamné, il a subi une injustice ! » (De constantia sapientis,VII, 3) ; « Tu vas me dire : “Que fais-tu, Sénèque ? Tu lâches ton parti ?” » (Deotio,I, 4). On voit que chacunede ces interventions, choisies parmid'autres, met en évidence la naïvetéde l'interlocuteur(quirappelle celle de biendes interlocuteursde Socrate), tout en permettant à Sénèquede clarifier sa pensée etde démontrer le bien-fondéde la position stoïcienne. Le professeur va se faire un plaisirderésoudre bien vite le paradoxe apparent, qu'il s'agissedu Sage profitantde l'infortuneourestant inaccessible
auxoutrages,ou biende lui-même,restant fidèle au stoïcisme lors même qu'il semble le trahir… La fonction protreptique est ainsi accomplie grâce au jeurhétorique. On ne peut s'empêcherde penserque Sénèque se simplifie ainsi la tâche et sedonne le beaurôle. Maisondevrareconnaître qu'il permet aussi, par ce prodé quelque peu artificiel, à l'autre, son élève, son protégé même,d'entrerdans l'ouvrage qu'il luidestine et qui sans cela pourraitresterun traité certes admirable, mais moins attrayant poursage en he le rbe. N'y a-t-il pas, aussi (risquons à notre tour un paradoxe), une formede générosité pédagogiquedans cette pratiquerhétorique ? Lucilius et Sérénus (lui surtout, jeune encore) se voient eux-mêmesdans le livredestiné à parfaire leur apprentissage, écho peut-êtrede conversationsréelles mais finalement miroirde leurs interrogations,de leurs angoisses parfois,de leurprogrès toujours ! Sénèque en effet, en pédagogue averti, sait encourager son élève : le meilleuren est le exemple débutde laréponse qu'iloffre à rénus venantde lui exposer son malaise (De tranquillitate animi,II). Bien plus, chacunedes réflexions menéesdans cesouvrages naîtd'une question posée par l'interlocuteur: lui-même pourquoi, s'il existe une Providence, l'hommede bien est-il soumis au malheur? Comment accepter de voirCaton soumis à l'injustice ? Quelremède trouverau malaise existentiel ? La naïveté est aussi le moteurde larecherche philosophique, qui ne seréduit pas à assenerles vérités stoïciennes… Ainsi ledialogue sénéquien pourrait-il serapprocherdes Lettres, cesLettres à Luciliusqui sont un 15 modèled'enseignement parcorrespondance, passant parledialoguedet'amitié , dontMarie-Ange 16 Jourdan-Gueyerdit justement qu'elles sont une « correspondance pédagogique ». Dans cerecueil – la lettre étant,on le sait, un substitutde la conversationrendue impossible pouruneraisonou pour une autre – commedans nosdialogues, le philosophe aime àconvoquersondestinataire face à lui 17 pourengagerun échange, mettant ainsi en œuvre la figure inversede la prosopopée, l'allocution. Paradoxalement,on pourrait trouvercet échange plus authentiquedans la correspondance quedans lesdialogues. Et pourtant, ne sent-on pasdans ceux-ci un êtreréel,dont lesréactionsdévoilent un caractère conforme à ce que nous pouvons imaginerdans l'un et l'autre cas ? Bref, Sénèque ne cherche certes pas àoffrirun « enregistrement »d'une conversation avec Luciliusou Sérénus, mais à «reconstruire » chacund'euxdans le cadred'une fiction instructive,obéissant au précepte aristotélicienduvraisemblable.
Lesdeux « interlocuteurs »
Commençons parle plus connu, qui est aussi ledédicataire et « interlocuteur»du premierde nos dialogues : Gaïus Lucilius,dédicatairedeLa Constancedu sage,desQuestions naturelles, et bien rdes Lettres, quiont fait passerson nom à la postérité, ne nous est connu que parcesouvrages. Il
18 était né en Campanie, probablement à Pompéi , audébutde l'ère chrétienne, quelques années seulement après Sénèque, comme nous l'apprennentdeux lettres : « Je me parle à moi-même en disant cela, mais considère que c'est à toi que je parle. Tu es plus jeune ? Qu'importe ? Le nombre des années ne compte pas » (XXVI) ; « Nous avons suffisamment gaspilléde temps : surnos vieux
19 jours, commençons àrassemblernos bagages » (XIX). D'origineobscuril pae , rvint, grâce à son rite, à l'ordre équestre et suivit le parcours habitueld'un chevalier, en étant successivement préfet de cohorte (à la têtede 600 hommes), tribun militaire (commandant une légion) et préfetde cavalerie auxiliaire (commandant un contingentde 500 à 1 000 hommes). Enfin, ildevint procurateurimpérial en Sicile (charde ladirectiondes Domaines etdes Douanesde cette province), peut-être grâce à l'appuide Sénèque, en 62, annéeoùdébute la fameuse correspondance. Le personnage étaitdignede l'intérêtdu philosophe, comme nous le montre la prosopopée contenuedans la préfacedesQuestions naturelles,donnant la parole à Lucilius lui-même. Il est amoureuxde l'étude :
« Je me suis consacré aux études libérales. Quoique ma modeste condition m'engageât à suivre une autre voieoù mon talent eût pu s'appliqueràdes tâchesdont larétribution est immédiate, je me suis tourné vers la poésie, qui nerapporterien, et vers l'étude salutairede la philosophie. J'ai montré que la vertu peut se logerdans le cœurde tout homme, et,renversant lesobstaclesdus à ma naissance
obscure, j'ai pris ma mesure nond'après le sort maisd'après mon âme, et je me suis hissé au niveau des plus grands. » Il fait aussi preuved'une qualité essentielle aux yeuxde Sénèque, la fidélité, au péril mêmede sa vie : 20 « Caligula n'a pu me faire trahirl'amitié que je por[…]. Plus gtais à Gétulicus randque lesdangers que je courais, prêt à allerau supplicedonton me menaçait, j'airendu grâce à la Fortuned'avoirvoulu rifierle prix que j'attachais à la fidélité. » Ne perçoit-on pasdans cesderniers mots laréalisationde la thèse mêmedéveloppée parSénèque 21 dans leDe providentia ? Le philosophedutreconnaître en Lucilius un être prédestiné àdevenir sondisciple et àrejoindre le campdes stoïciens, quittant celuides épicuriens auquel il appartint d'abord! Telle est l'âme vertueuse quidans notredialogue s'indignedu sortréservé parla Fortune à l'hommede bien, et qui inspirera à son mentor, à mesure qu'il progressera lui-même surle cheminde la Vertu, ses pages les plus sublimes : une âmed'élite apte à suivre le maître surles pentes les plus escarpées. 22 Le casde Sérénus, sansdoute lui aussid'abordintéressé parladoctrine épicurienne , est quelque peudifférent. Il était beaucoup plus jeune que son maître, comme nous l'apprend la Lettre LXIII : 23 « Sérénus est mon cadet . » Peut-être était-il son parent. En tout cas, il lui fut très cher, au point 24 queMartial le cite comme son meilleur; mais la ami différenced'âge soumet évidemment le jeune homme à l'autoritéde son aîné,dont il fut également le protégé. On peut en effet penserqu'il dut sa charge (acquise à unedate incertaine, entre 52 et 62)de préfetdes vigilesde Néron à la faveur dont le philosophe jouissait auprèsd'Agrippine.Mais c'est pourune autre fonction, moinsofficielle, 25 que Tacite le mentionne , en précisant, non sans perfidie, qu'il s'agitd'un amide Sénèque : cellede « couverture ». L'empereurl'utilisa en effet pourvoileraux yeuxde sa mère possessive ses amours adultères avec l'affranchie Acté ; le jeune homme « prêta son nom pourque le public prît pourdes largessesde sa part ce que le princedonnait en cachette à sa maîtresse ». Cependant, l'infidèle amant passa en 58d'Acté à Poppée, et le malheureux Sérénus mourut peu après, en même temps que la plupartdes autres vigiles, au coursd'un festin, empoisonné parun platde champignons… Son ami rappelle,dans la Lettre citée plus haut, combien il pleura sa mort : « J'ai naguère pleuré mon très cher ami Annéus Sérénus avec si peudediscrétion que, à mon grandregret,on pourrait me citercomme un exemplede ceux que le chagrin a terrassés. » Sans vouloir, encore une fois, yretrouver le ritable Sérénus,on pourraremarquerces que dialogues,où la questionde l'activité politique est centrale, sont particulièrement adaptés à un jeune homme commençant sa carrre à la cour impériale, etd'une façon aussidélicate : comment faire face aux avanies ? quelle position adopterdevant lesobstaclesrencontrésdans la Cité ? laretraite 26 est-elle légitime ? La trilogie qui lui estdédiéedonne à voirca un ractère impétueux, trahissant son jeune âge : ainsi audébutdu premierdialogue,où l'auteur, qui connaît bien son ami,déclare, amusé : « Je t'imaginedéjà brûlant, bouillantd'indignation !… » (De constantia sapientis,III, 1). Le jeune homme se cabre,résiste. Il ne sera pas (mais la mort l'en aura peut-être empêché) un véritable 27 stoïcien : il est, écrit Grimal , « moins philosophe que Lucilius », et son maître se propose moins de fairede lui un Sage quede luidonnerles moyensde trouverla paix intérieure. Pourarriverà ce résultat, Sénèque met en œuvre, avec lui comme avec Lucilius, une pédagogiedont les «ruses » sont empruntées au théâtre.
Le théâtrede la Sagesse
Non seulement il faitde sondestinataire le personnaged'undialogue (même si, comme nous l'avons vu, il ne s'agit pasdes «drames » platoniciens), mais à l'intérieurmêmede cedialogue il lui donne à « voir», parde multiples moyens, le spectaclede la Sagesse, prodant ainsi à une mise en
abymedu jeu théâtral. Ces moyens sont ceux que luioffre larhétorique ; l'artde l'orateur, fondé sur 28 l'inventio, ladispositio, et l'elocutioaussi bien que surl'actio, n'est-il pas comparable à celuide l'acteur? Pourinstruiresondisciple, sondiscoursdoit luiplaireet letoucher:onreconnaîtra là les trois principesde larhétorique –docere,delectare,movere. Orle filsdu grandrhéteuraussi un fut 29 hommede théâtre, contrairement à ce qu'on a longtemps pensé, et comme Florence Dupont l'a récemment montréde façon lumineuse, suivie parplusieurs metteurs en scène audacieux. Sidans ses pièces, qui n'ont sansdoute pas étéreprésentées scéniquement à son époque, le théâtre estdans le texte,dans un langaged'une force inouïe, il en vade même, toutes proportions gardées,dans ses «dialogues ». Sénèque, comme nous le montreronsdans l'introductionde chacundesdialogues, construit ceux-ci comme unorateursesdiscours, mettant en œuvre les mêmes prodés – les mêmes «ruses » (la première,on l'a vu, étant ledialogisme lui-même). Parmi ceux que lesrhéteurs appellent les « preuves », il ne manque pas, sansdoute,d'utiliserp la reuvelogique, et singulièrement le syllogisme, présent tout au longde la première partieduDe constantia, quidoit faire appel à l'intelligencede son élève.Mais, beaucoup plus souvent, c'est à la sensibilitéde chacunde sesdeux amis qu'il s'adressera, enorganisant ce que l'on peut appelermise en scène une de l'écriture et un spectacle compode multiples saynètes plusou moins importantes. Un tel spectacle se fonde tout d'abordsurles images,omniprésentes, etdont certaines sontrécurrentesd'un texte à l'autre. Celledu combat est sansdoute la plus fréquente : combatdu gladiateurqui, comme la Fortune,doit affronter un adversairedu même niveau que lui (De providentia,III, 4), et quiréapparaît au chapitreXVIdu De constantia, pour montrer son courage face à ladouleur; c physique ombat impitoyable mené entredeux armées ennemies,dont l'évocation peut aussi bien permettrede montrer à rénus la fermetéd'âmedu Sage au milieud'un champderuines (De constantia,VI) – Sage par ailleurs assimilé au guerrier fidèle à son poste (De tranquillitate animi,III, 5) – qu'au jeune homme lui-mêmedereprésenterp sa roprepsyché(De tranquillitate animi,I). Celle-ci estd'ailleurs mise, à la findu même chapitre, sous la lumièrede la métaphore marine,récurrente elle aussi – ainsi le parcoursdu Sage peut-ildevenirnavigati une on (Deotio,VI, 4). C'est enfin la métaphorede la maladie, qui permetdevisualiserle mal moral : elle est bien sûrau cœurduDe tranquillitate,où le decin Sénèquediagnostique lesdifférents symptômesd'un même mal (II, 6),où les passions sont assimilées parthé le rapeute stoïcien àdes ulcères (II, 11),où les mauvais amisdeviennentdes malades contagieux (VII, 2). Voilà quelques exemplesde ce théâtre allégorique, parmi beaucoup d'autres, qui confirment un trait spécifiquede l'écriture philosophiquede Sénèque, son ancrage profonddans laréalité concrète,rendant l'idée immédiatement sensible à celui qui n'est pas,ou pas encore, un Sage. Et pour accédermême but, Sénèque n'hésite pas à émaille au r son proposd'anecdotesdont certaines acquièrent les proportionsde «dramaticules » : ainside l'histoirede Chéréa, vengeurde Valérius Asiaticus, qui clôt l'argumentationduDe constantia, et surtout cellede Canus (unSocrate romain), victimede cette même bête féroce que fut Caligula (De tranquillitate animi,XIV, 4-9). Elle est à classerparmi lesexempla, qui constituent pourlerhéteurun typede preuve. Ces exemples sont plus souventofferts parles grands hommes que le philosophe met littéralement sous les yeuxde sondestinataire :Mucius Scévola, Fabricius, Régulus, issusdurépertoire classique (De providentia, III, 4sq.) ; Socrate aussi, bien sûr.Mais plus que tout autre, c'est Caton qui est le héros personnelde Sénèque, et le protagonistede cette « scène » (on a enviededire : cette troupe !) philosophique : 30 Catond'Utique, l'exempledu Sage (etdoncdu stoïcien) . Un autre typede personnage, plus impressionnant encore,revêtud'une autorité plus grave encore, peut apparaître, et faire entendre sa voix, sous la forme éminemmentrhétoriquede la prosopopée, dont nous avons plus hautrappelé ladéfinitiondonnée parQuintilien : il s'agitd'abstractions telles la Divinité, surlediscours impérieuxde laquelle se clôt notre premierdialogue (De providentia,VI, 3-9)ou la Fortune (ibid.,III, 3;De tranquillitate animi,XI, 5). Parfois, le moraliste sait aussi adopterleregarddu satiriste : Sénèque nerépugne pas à prendre, le 31 tempsde quelques lignes, le styled'Horace –ou mieux, à annoncerceluid! Oe Juvénal ron sait que la satire, comme la codie latine, trouve sonoriginedans une formedereprésentation dramatique : genre mixte (le termesaturadésigne à l'origine une sortede macédoine), il intègre celui