Du langage au silence

Du langage au silence

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Français
246 pages

Description

Face à la confiance aveugle dans le langage, le silence, son double, est-il devenu l'alternative unique ? A la fin du XXème siècle, les concepts du silence tels qu'ils ont déjà été évoqués ailleurs, nous laissent entrevoir les chemins nouveaux qu'emprunteront les critiques de demain.

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Date de parution 01 février 2011
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EAN13 9782296457515
Langue Français

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Du langage au silence e L’évolution de la critique littéraire au XX siècle
Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions V. BRAGARD & S. RAVI (Sous la direction de),Ecritures mauriciennes au féminin : penser l’altérité,2011. José Watunda KANGANDIO,Les Ressources du discours polémique dans le roman de Pius Ngandu Nkashama, 2011.Claude HERZFELD,Thomas Mann.Krull, Félix roman picaresque, 2010. Claude HERZFELD,Thomas Mann. Déclin et épanouissement dansLes Buddenbrook, 2010. Pierre WOLFCARIUS,Jacques Borel. S’écrire, s’écrier : les mots, à l’image immédiate de l’émotion, 2010. Myriam BENDHIF-SYLLAS,Genet, Proust, Chemins croisés, 2010. Aude MICHARD,Claude Simon, La question du lieu, 2010. Amel Fenniche-Fakhfakh,Fawzia Zouari, l'écriture de l'exil, 2010. Maha BADR,Georges Schehadé ou la poésie du réel, 2010. Robert SMADJA,De la littérature à la philosophie du sujet, 2010. Anna-Marie NAHLOVSKY,La femme au livre. Itinéraire d'une reconstruction de soi dans les relais d'écriture romanesque (Les écrivaines algériennes de la langue française), 2010. Marie-Rose ABOMO-MAURIN,Tchicaya ou l'éternelle quête de l'humanité de l'homme, 2010. Emmanuelle ROUSSELOT, Ostinato, Louis-René des Forêts. L'écriture comme lutte, 2010. ConstantinFROSIN,L'autre Cioran, 2010. Jacques VOISINE,Au tournant des Lumières (1760-1820) et autres études, 2010. Karine BENAC-GIROUX,L’Inconstance dans la comédie du XVIIIe siècle, 2010.
Connie Ho-yee Kwong Du langage au silence
e L’évolution de la critique littéraire au XX siècleL’HARMATTAN
Trois chapitres de ce livre ont déjà été re-rédigés et publiés dans des journaux académiques à Taiwan,Tamkang Journal of Humanities and Social Sciences, vol. 26, 30 et 36, sous les titres de « L’Esthétique du silence dans la littérature e du XX siècle », de « Le Silence expressif : la rhétorique du corps dans les trois dernières décennies » et de « L’Auto-réflexivité du langage dans l’écriture littéraire aux temps contemporains ». * © L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54482-6 EAN : 9782296544826
I Introduction
Les hommes qui sont en quête du Dao croient le trouver dans les écrits. Mais les écrits ne valent pas plus que la parole. Certes, la parole a une valeur, mais celle-ci réside dans le sens. Or, le sens se réfère à quelque chose, mais ce quelque chose ne peut se communiquer par les mots. Pourtant, c’est pour ce quelque chose que les hommes accordent de la valeur aux mots et transmettent les livres. Tout cela, le monde a beau lui donner du prix, moi je trouve que cela ne le mérite pas car ce à quoi on donne du prix n’est pas ce qu’il y a de plus précieux.
Zhuangzi XIII, La voie du ciel
Au XXème siècle, la critique littéraire comme l’ensemble des sciences humaines, est apparemment marquée par une évolution radicale de la linguistique. Celle-ci en tant que science autonome, telle qu’elle a été créée par Ferdinand de Saussure, influence profondément au cours de ce siècle des domaines très variés. Le philosophe Paul Ricœur n’hésite pas à dire de cette irruption de la linguistique dans les disciplines voisines : « Un domaine sur lequel se recoupent aujourd’hui toutes les recherches philosophiques, [c’est] celui du langage. C’est là que se croisent les investigations de Wittgenstein, la philosophie linguistique des Anglais, la phénoménologie issue de Husserl, les recherches de Heidegger, les travaux de l’école bultmannienne et des autres écoles d’exégèse néo-testamentaire, les travaux d’histoire comparée des religions et d’anthropologie portant sur le mythe, le rite et la croyance,
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1 – enfin la psychanalyse . » La liste des recherches qui ont des rapports étroits avec la science du langage, pourrait en fait être beaucoup plus longue. Le langage, qui était au cœur de la définition de l’homme dans la culture hellénistique, reprend à notre époque son ancienne position dominante. La linguistique qui apparaissait comme simplement la science du langage, tend à devenir la discipline centrale des « sciences de l’homme ». Cette réévaluation du langage révèle d’un côté une réflexion culturelle sur la construction de notre histoire ainsi que sur notre civilisation et, de l’autre côté, elle oblige la critique littéraire à renouveler son instrument d’analyse, ou mieux encore, à redéfinir la littérature. L’œuvre littéraire est par excellence une construction du langage. Pour la critique formaliste, comme plus tard pour la critique structuraliste, cette caractéristique suffit à justifier le recours aux méthodes qu’offre la linguistique, afin de reconstituer une « science de la littérature ». Tout cela évoque la question que George Steiner nous a proposée : « Allons-nous passer de l’ère historique de la primauté du verbe – la période classique de la création littéraire – à une phase de dépérissement du langage, de forme ‘post-linguistique’, et peut-être à un 2 silence, au moins partiel ? » Face à la confiance aveugle de tous dans le langage, le silence peut-il devenir une réponse ? Ce n’est pas un hasard si nous nous posons aujourd’hui cette question. Le silence comme une réponseÀ l’époque où Bernard Lamy, dans son ouvrage intitulé L’Art de Parler, montre « une analyse précise du 1  Paul Ricœur,De l’interprétation, Essai sur Freud, Paris, Ed. du Seuil, ère coll. « Points Essais », 2001 (1 éd. 1965), p. 13. 2  George Steiner,Langage et Silence : essais 1958-1966, trad. Lucienne Lotringer, Paris, Ed. du Seuil, 1969, p. 7. 8
fonctionnement normé de la parole » représentant le degré 1 zéro de toute subtilité rhétorique ou narrative , l’Abbé 2 Dinouart, de son côté, proposeL’Art de se taire. Du point de vue de Dinouart, le langage est, de loin, en deçà de ce que nous voulons exprimer. Nos mots nous échappent. Ce que nous voulons dire se déforme. Le danger d’une dépossession de soi se trouve toujours dans le langage : « Jamais l’homme ne se possède plus que dans le silence : hors de là, il semble se répandre, pour ainsi dire, hors de lui-même et se dissiper par le discours ; de sorte qu’il est moins à soi qu’aux 3 autres . » Dinouart nous propose ensuite un projet dans lequel le silence devant Dieu – le moment où l’on pense, médite et réfléchit devant Dieu –, est remplacé par le silence comme une stratégie sociale contre l’« épidémie » des paroles et des écrits sur la religion et sur le gouvernement. Suivant en cela les rhétoriciens classiques qui cataloguent les différentes espèces de paroles, Dinouart distingue différentes espèces de silence : prudent, artificieux, complaisant, 4 moqueur, spirituel, stupide, approbatif ainsi que méprisant . Cette catégorisation du silence correspond à une typologie d’ordre psychologique, et opère des distinctions sémiologiques dans une théorie des tempéraments et des passions. Le concept du silence est considéré ici comme étant dorénavant expressif et performatif, le silence est vu comme le fond même de la sagesse.
1 Bernard Lamy,La Rhétorique ou L’Art de parler, éd. Christine Noille-Clauzade, Paris, Honoré Champion Editeur, 1998, p. 15. 2 Au Père Bernard Lamy qui lui remettait sonArt de Parler, le Cardinal Le Camus aurait posé, en guise de remerciement, la question suivante : « Voilà sans doute un excellent art, mais qui nous donnera l’art de se taire ? » C’est ici l’origine de l’idée qui a conduit l’Abbé Dinouart à publier en 1771 sonArt de se taire, principalement en matière de religion. Abbé Dinouart,L’Art de se taire, Grenoble, Editions Jérome Millon, 1996, p. 5. 3 Ibid., p. 40. 4 Ibid., p. 45-46.
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Par ailleurs, certaines métaphysiques orientales mettent l’accent sur la valeur de cette négation du langage qu’est le silence. Dans le bouddhisme, l’âme est représentée comme s’élevant à travers des domaines subtils qui pourraient être exprimés par un langage subtil en direction d’un silence de plus en plus total. Ce n’est qu’en dépassant la frontière du langage que la contemplation peut pénétrer le monde de la connaissance. Pour sa part, le taoïsme représenté par Laozi (۔՗) et Zhuangzi (๗՗) prend le langage comme un outil négatif pour signifier la Voie qui est la réalité ultime dans son tout, de son principe à son origine, réalité qui est « in-nommable ». Dès les deux premiers versets duLivre de la Voie et de sa Vertu (Daodejingሐ ᐚ ᆖ), Laozi évoque la question de l’indicible du Dao : « Le Dao qui peut se dire n’est pas le Dao constant. Le nom qui peut le nommer n’est 1 pas le nom constant . » Laozi est toujours à la recherche d’une forme de paradoxe afin de pointer cette réalité indicible qui se trouve dans l’espace au-delà du langage. Il est à remarquer que dans la pensée chinoise antique, les oppositions et les distinctions ne sont jamais de nature exclusive, mais au contraire sont complémentaires. Le rien pourrait avoir plus de valeur que le quelque chose, le vide 2 plus de valeur que le plein . Le langage (parler) et le silence (se taire) s’opposent, se correspondent, et se fabriquent mutuellement. Le silence ne cesse jamais d’impliquer son contraire, et seul le langage autour de nous – ou pour le moins le fond sonore –, nous permettent de sentir sa présence, de le reconnaître. Au sens philosophique et esthétique, pourrions-nous trouver une autre
1  Selon Anne Cheng, la phrase « le Dao qui peut se dire » peut aussi se comprendre comme « le Dao dont on peut parler », ou « le Dao qui peut être désigné comme Dao ». Anne Cheng,Histoire de la pensée chinoise, ère Paris, Ed. du Seuil, coll. « Points Essais », 2002 (1 éd. 1997), p. 203, 211. 2 Ibid., p. 189-190, 194-195.
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