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La Métamorphose

De
114 pages
Un beau matin, Gregor Samsa, fils d’une famille de petits-bourgeois à l’existence médiocre, se réveille changé en un coléoptère monstrueux. Face à cette transformation aussi soudaine qu’inexplicable, c’est le comportement de tout son entourage qui se métamorphose…Régi de bout en bout par une implacable logique, La Métamorphose (1915), récit cocasse et terrifiant, est le plus célèbre des textes de Kafka.
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Franz Kafka
La Métamorphose
GF Flammarion
www.centrenationaldulivre.fr
© Flammarion, Paris, 1988 ; 2010, pour cette éditio n ISBN Epub : 9782081398269
ISBN PDF Web : 9782081398276
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782081244887
Ouvrage numérisé et converti par Meta-systems (5910 0 Roubaix)
Présentation de l'éditeur Un beau matin, Gregor Samsa, fils d’une famille de petits-bourgeois à l’existence médiocre, se réveille changé en un coléoptère monst rueux. Face à cette transformation aussi soudaine qu’inexplicable, c’es t le comportement de tout son entourage qui se métamorphose… Régi de bout en bout par une implacable logique, La Métamorphose (1915), récit cocasse et terrifiant, est le plus célèbre des textes de Kafka.
La Métamorphose
INTERVIEW
« Yannick Haenel, pourquoi aimez-vous La Métamorphose? »
Parce que la littérature d'aujourd'hui se nourrit d e celle d'hier, la GF a interrogé des écrivains contemporains sur leur « classique » préf éré. À travers l'évocation intime de leurs souvenirs et de leur expérience de lecture, i ls nous font partager leur amour des lettres, et nous laissent entrevoir ce que la litté rature leur a apporté. Ce qu'elle peut apporter à chacun de nous, au quotidien. Né en 1967, Yannick Haenel est écrivain ; il a cofo ndé la revue littéraireLigne de risqueans, dont, et est l'auteur, chez Gallimard, de plusieurs rom Cercle(2007) etJan Karskil a accepté de nous parler de(2009), pour lequel il a reçu le prix Interallié. I La Métamorphose, et nous l'en remercions.
Quand avez-vous lu ce livre pour la première fois ? Racontez-nous les circonstances de cette lecture. J'ai luLa Métamorphoseau lycée, vers quinze ans. J'étais enfermé dans un établissement militaire, le Prytanée de La Flèche, et je me suis identifié immédiatement à Gregor Samsa. Je vivais alors à l'intérieur d'un cauchemar. Solitude, promiscuité, violence des rapports, punitions : c'était mon quot idien. Comme dans la nouvelle de Kafka, je me sentais exclu – ou plutôt je m'excluai s pour ne pas subir l'exclusion.
Votre coup de foudre a-t-il eu lieu dès le début du livre ou après ? J'ai lu cette histoire dans l'aveuglement et l'hébé tude. Elle me passionnait. Elle me terrifiait. Le charme du récit – ou plutôt cet empr essement de l'angoisse – agit dès l'incipitès des rêves agités, Gregor, qui est parfait : « En se réveillant un matin apr Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. » L'instant du réveil est le moment risqué entre tous : c'est c elui où l'on franchit la frontière. Qui devient-on la nuit ? Que s'est-il passé dans le som meil de Gregor pour qu'il en sorte ainsi changé en monstre ? L eréveilans, c'est toujours l'entrée dans un monde enchanté. D La Métamorphose, c'est le monde à l'envers : on ne se délivre pas du cauchemar en se réveillant ; au contraire le cauchemar commence au réveil. Peut-êtr e même est-ce le réveil qui le suscite. La littérature, c'est ce qui vient de cett e lumière propre au réveil. Quand on lit le récit de Kafka, on est sous l'emprise d'une lumi ère enchaînée. Est-ce un coup de foudre ? Plutôt un envoûtement.
Relisez-vous ce livre parfois ? À quelle occasion ? Je préfèrerais ne pas le lire, mais il me hante. To ut ce qu'écrit Kafka désigne un point de l'existence où l'on fait l'expérience d'être à l a fois vivant et mort. Où l'on se met à vivre absolument – où la faveur du langage est auss i un supplice. Car l'absolu vous met en contact avec une énigme brûlante. Il y a une phrase de Kafka que j'aime particulièrement : « Le buisson d'épines est le vie il obstacle sur ton chemin. Si tu veux avancer, il doit prendre feu. » Est-il possible d'accomplir le buisson ardent par l'écriture? C'est une folie, elle relève du démoniaque, mais pas seulement. Je lis tout le temps leJ o u rn a lde Kafka. C'est le livre le plus profond que je connaisse sur le tourment spirituel et sur la joie secrète qui est au cœur de l'écriture. La Métamorphosee l'ouvre, je leen est une application sous forme de conte. Quand j relis d'une traite. Il y a quelque chose d'un Évang ile détraqué dans ce livre. C'est l'histoire d'une mise à mort, mais la paix familial e qui se dégage du sacrifice de Gregor est obscène, comme si elle nous avertissait crûment que les autres jouissent de notre mort.
Est-ce que cette œuvre a marqué vos livres ou votre vie ? Kafka, oui. Il est pour moi le nom propre de la lit térature : le nom de cette aventure qui consiste à chercher des phrases dans la nuit ; à livrer bataille aux démons pour redonner vie à la parole ; à ouvrir, à l'intérieur de la parole, cette brèche qui, entre solitude et communauté, vous illumine, et rend le temps vivable. Est-ce queLa Métamorphoseuxm'a marqué ? Je ne sais pas – je crois que je ne ve pas le savoir : cette histoire me fait peur. Le sui cide mystique de Gregor, abandonné de tous dans la clarté de l'aube, me bouleverse.
Quelles sont vos scènes préférées ? J'aime beaucoup la scène où Gregor entreprend de to urner la clé dans la serrure avec sa bouche. En la lisant, en jouissant de sa mi nutie, je pense à Kafka notant dans une lettre : « L'existence de l'écrivain dépend rée llement de son bureau, s'il veut échapper à la folie, il ne peut jamais vraiment s'é loigner de son bureau, il doit s'y tenir accroché avec les dents. » Il y a aussi la scène où le père lance des pommes c ontre son fils. C'est une scène stupéfiante. Le père condamne son fils comme s'il s 'agissait du péché originel : « Les petites pommes rouges roulaient par terre en tous s ens ». L'une d'elles atteint Gregor, et le blesse grièvement au dos. C'est une scène don t la clarté mobilise des figures immémoriales : le sacrifice d'Abraham y court en fi ligrane. Mais chez Kafka, Isaac se laisse mourir.
Y a-t-il, selon vous, des passages « ratés » ? Non, aucun. La tension des phrases est maximale. C' est un chef-d'œuvre de composition, commeBartlebyde Melville, etLa Mort d'Ivan Illitchde Tolstoï, qui sont les frères de récit deLa Métamorphose.
Cette œuvre reste-t-elle pour vous, par certains as pects, obscure ou mystérieuse ? Oui, c'est un mystère. D'ailleurs, personne ne sait en quoi Gregor s'est métamorphosé exactement. Le mot allemandUngeziefera été traduit par « cafard », « vermine », « scarabée ». À la fin, la femme de mé nage qui s'occupe de son cadavre le désigne comme une chose : la « chose d'à côté ». Le propre de la métamorphose est d'être sans objet : Gregorn'est pasun insecte ; il est l'étranger absolu : celui qu'on
ne reconnaît plus dans sa propre chambre – celui qu i s'est délivré de l'appartenance. Grâce à la métamorphose, Gregor se soustrait au tra vail, à l'autorité familiale, au grappin ; mais il est repris : on le réintègre à la glu sacrificielle des familles. Le fils, c'est celui qu'on fait mourir pour le bien de la fa mille : « Venez un peu voir ça – dit la femme de chambre –, il est crevé. » Rien d'opaque dans le récit ; mais une lumière crue constante. Tout a lieu à travers une écriture qui touche aux sortilèges fondamentaux , à l'inceste (étrange sœur de Gregor), à la culpabilité, à la gloire d'aimer ceux qui vous condamnent. Existe-t-il une issue ? C'est la seule question. Kafka a dit que l' écrivain était le « bouc émissaire de l'humanité ». C'est lui, c'est Gregor, aux prises a vec le « quartier général du bruit » qu'est l'appartement familial. Comment survivre aux puissances ? Existe-t-il une chance de leur opposer uneautre puissance– une sorcellerie inverse qui les conjure ? L'écriture est cette magie blanche. C'est elle, la « nourriture inconnue » vers laquelle s'avance Gregor lorsqu'il entend sa sœur jouer du v iolon. Le « chemin conduisant à la nourriture inconnue » est le secret deLa Métamorphose.C'est ce que Gregor entrevoit à travers son supplice. Avec lui se révèle le sens occulte du sacrifice ; le sens de sa mort paisible.
Quelle est pour vous la phrase ou la formule « culte » de cette œuvre ? « Au début de la journée, quand toutes les portes é taient fermées à clé, tout le monde voulait entrer, et maintenant qu'il en avait ouvert une et que les autres avaient manifestement été ouvertes au cours de la journée, personne ne venait plus, et d'ailleurs les clés étaient dans les serrures, mais de l'autre côté. » J'aime cette phrase : sa densité psychanalytique me fait penser àBarbe-Bleue, où les clés sont tachées de sang, où les portes donnen t sur des cadavres de femmes. La Métamorphoserment. L'innocent, c'est le livre des portes. Elles s'ouvrent, se fe est celui qu'on bloque sur le seuil. Est-il possibl e un jour de sortir de sa chambre ? D'évoluer en dehors de la surveillance familiale ? Les monstres veillent entre deux portes, mais est-ce vraiment Gregor le monstre ? Da ns son cours surLa Métamorphoseun déguisement, Nabokov note que « Gregor est un être humain sous d'insecte ; sa famille est composée d'insectes dégu isés en hommes ». Ce sont eux les parasites. Nabokov ajoute : « La famille Samsa auto ur de l'insecte fantastique n'est rien d'autre que la médiocrité entourant le génie. »
Si vous deviez présenter ce livre à un adolescent d 'aujourd'hui, que lui diriez-vous ? Ce qui a lieu dans la chambre de Gregor est ce qui s'accomplit à chaque instant dans la vie de chacun : le combat entre l'impasse e t l'issue.
Avez-vous un personnage « fétiche » dans cette œuvr e ? Qu'est-ce qui vous frappe, séduit (ou déplaît) chez lui ? J'aime tous les personnages. Ils sont parfaits. Le père, autoritaire et mesquin, qui s'endort en uniforme. La sœur perverse, celle qui c roit protéger son frère en déplaçant les meubles, et qui prononce la sentence de mort. L es trois locataires barbus, ces « messieurs austères », impassibles comme des bourreaux. Mais bien sûr, c'est Gregor que je préfère. J'admir e sa force antisociale. J'aime qu'il remette en question sa vie d'employé, et qu'il mett e en péril, même s'il en souffre, l'économie familiale. La famille, c'est ce qui prop age la soumission. Si Gregor devient un animal, c'est à cause de sa famille – précisémen t parce qu'il se sacrifie pour elle, parce qu'il la fait vivre. À force de se sacrifier,il devient ce qu'on écrase. La
métamorphose de Gregor ne fait que révéler ce que s a famille fait de lui ; elle révèle la férocité criminelle du familial.
Ce personnage commet-il, selon vous, des erreurs au cours de sa vie de personnage ? L'erreur, c'est de vivre avec son père et sa mère – c'est-à-dire de rester un fils. L'erreur, c'est de vouloir rembourser la dette de s es parents. Cela s'appelle la culpabilité. Une telle dette n'est pas solvable. Croire qu'on peut y mettre fin fait de vous une bête de sacrifice. Ainsi Gregor finit-il par fa ire don de sa vie, au grand bonheur de ses parents, qui sont soulagés.
Quel conseil lui donneriez-vous si vous le rencontriez ? On ne donne pas de conseil au Christ.
Si vous deviez réécrire l'histoire de ce personnage aujourd'hui, que lui arriverait-il ? La même chose. La mise à mort se poursuit à travers les époques. L'isolement du réfractaire s'accroît.
Le mot de la fin ? Une phrase effrayante du fondé de pouvoir, celui qu i vient chercher Gregor au début du livre : « Une saison pour ne pas faire d'affaire s du tout, cela n'existe pas, monsieur Samsa, cela ne doit pas exister. » Au contraire, la saison sans affaires – lasaison vide – existe : c'est la littérature.
PRÉSENTATION
Même si Kafka ne choisit pas le terme international d'origine grecque, mais son synonyme proprement allemand (Die Verwandlung), le titre deLa Métamorphosesitue ce récit dans une longue et riche tradition mytholo gique, littéraire, et quasi universelle. Non seulement Jupiter peut être à son gré homme, ta ureau, cygne ou pluie d'or sans cesser d'être dieu, mais d'innombrables mythes, lég endes, contes et fictions littéraires ont joué, en tous lieux et en tous temps, sur ces m utations de forme cascadant sur la hiérarchie des ordres et des règnes : divin, humain , animal, végétal, minéral… La variation la plus fréquente de ce thème concerne la différence qui est à la fois la moindre et la plus fondamentale : celle qui disting ue l'homme de l'animal. Voulus ou subis, irréversibles ou alternatifs, ces changement s de la forme humaine en forme animale sont la version diachronique de ce que repr ésentent en synchronie (et surtout dans les arts plastiques, tout naturellement) les ê tres hybrides, centaures, sirènes, etc. Point n'est besoin d'être ethnologue pour soupçonne r, derrière ces monstres et ces métamorphoses, quelque souci universel de concevoir la pérennité de la substance sous la variation du mode, de penser la différence en même temps que l'identité, de prendre au piège de l'image ou du récit la dialecti que du même et de l'autre, de cerner peut-être la spécificité humaine, voire – longtemps avant le scientisme, mais conformément à la fonction de tout mythe – son orig ine. Ces graves questions peuvent aussi passer au second plan, et le grand thème de l a métamorphose subir un traitement littéraire plus frivole en apparence : i l recèle d'inépuisables ressources de pittoresque, d'érotisme un tantinet pervers, de qui proquos comiques et de retournements dramatiques. C'est ce qu'on voit dansL'Âne d'ord'Apulée et surtout dans une grande partie desM étam orphosesd'Ovide, sans parler des nombreux modernes qui s'en sont inspirés. Écrivant à son tour une « métamorphose », le grand lecteur qu'était Kafka, féru aussi de culture classique, ne pouvait ignorer cette trad ition des « métamorphoses » légendaires et littéraires, ni manquer de se situer en quelque manière par rapport à elle, fût-ce pour s'en démarquer complètement. Mais en fait le thème a ses lois, que Kafka respecte et exploite plutôt qu'il ne les récu se. Ainsi, comme ses devanciers, le nouvelliste ne nous fait pas le récit de la transformation elle-même. Celle-ci est posée d'embl ée dans la première phrase, et quelques lignes suffisent à indiquer rapidement ses modalités anatomiques.La Métamorphoseces.ne raconte pas une métamorphose, mais ses conséquen Gregor Samsa se réveille insecte un beau matin – to ut comme un beau matin le Joseph K. duProcèsl n'est plusse réveille quasiment « arrêté » et « coupable ». I question de châtiment divin, de malédiction ni de s ortilège, mais la métamorphose elle-même s'effectue bien encore comme au « coup de bagu ette magique » : elle est imprévue, instantanée, inexplicable. Les « rêves ag ités » d'où émerge celui qui en est la victime, loin d'éclaircir le mystère, ne font qu e le souligner. Il y a donc au départ du récit un fait qui enfreint le réalisme et la vraisemblance, et ressortit proprement au fantastique. Mais c'est str ictement le seul. Au contraire, le réalisme le plus minutieux va présider à l'évocatio n de la médiocre vie quotidienne de cette famille de petits-bourgeois, comme il va cara ctériser aussi la description des mœurs de l'insecte, et même encore le récit des pen sées et des sentiments humains qui continuent à l'agiter. Tout l'intérêt de l'œuvr e, toute sa cocasserie et toute sa profondeur, tiennent, comme il est classique sur ce thème de la métamorphose, à la juxtaposition paradoxale du réalisme et du fantasti que. Mais l'innovation géniale de