La Tentation de saint Antoine

La Tentation de saint Antoine

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Livres
258 pages

Description

Paul Valéry avouait un faible pour la Tentation ; nous reconnaissons après lui que ce livre étrange et unique nous éblouit et nous séduit par l’évocation de tout ce qui nous manque, de tout ce qui peut solliciter ou surexciter nos facultés, nous faire enfin mieux comprendre, non pas seulement le rêve de saint Antoine, mais le rêve tragique et délicieux de la vie.

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Date de parution 14 juin 2018
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EAN13 9782081431942
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Gustave Flaubert
La Tentation de saint Antoine
GF-Flammarion
Édition établie par Jacques Suffel © 1967, Garnier-Flammarion, Paris.
www.centrenationaldulivre.fr
ISBN Epub : 9782081431942
ISBN PDF Web : 9782081431966
Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 9782080701312
Ouvrage numérisé et converti parPixellence(59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur Paul Valéry avouait un faible pour la Tentation ; n ous reconnaissons après lui que ce livre étrange et unique nous éblouit et nous séduit par l’évocation de tout ce qui nous manque, de tout ce qui peut solliciter ou surexcite r nos facultés, nous faire enfin mieux comprendre, non pas seulement le rêve de saint Anto ine, mais le rêve tragique et délicieux de la vie.
La Tentation de saint Antoine
PRÉFACE
L'originedela Tentationde saint Antoine est bien connue : en 1845, au coursd'un voyage, entrepris avec sa familledans l'Italiedu Nord, Flaubertremarque à Gênes, au Palais Balbi, un tableau de Breugheldont il est extrêmement frappé. Il ledécrit aussitôtdans unde ses carnets : « Palais Balbi, à Gênes. –La Tentationde saint Antoinede Breughel. – Au fond,desdeux côtés, sur chacunedes collines,deux têtes monstrueusesdediables, moitié vivants, moitié montagne. Au bas, à gauche, saint Antoine entre trois femmes, etdétournant la tête pour éviter leurs caresses ; elles sont nues, blanches, elles sourient et vont l'envelopperde leurs bras. En facedu spectateur, tout à fait au basdu tableau, la Gourmandise, nue jusqu'à la ceinture, maigre, la tête ornéed'ornementsrouges et verts, figure triste, coudémesurément long et tendu comme celuid'une grue, faisant une courbe vers la nuque, clavicules saillantes, lui présente un plat charde mets coloriés. « Homme à cheval,dans un tonneau : têtes sortantdu ventredes animaux ; grenouilles à bras et sautant surles terrains ; homme à nezrouge surun chevaldifforme, entourédediables :dragon ailé qui plane, tout semble surmême plan. Ensemble fou le rmillant, grouillant etricanantd'une façon grotesque et emportée, sous la bonhomiede chaquedétail. Ce tableau paraîtd'abordconfus, puis ildevient étrange pourplupa la rt,drôle pourquelque chose quelques-uns, de plus pourd'autres : il a effacé pour moi toute la galerie où il est, je ne me souviensdéjà plusdureste. » Flaubert faitde nouveau allusion au tableaudans une lettre à son ami AlfredLe Poittevin : « J'ai vu un tableaude Breughelreprésentantla Tentationde saint Antoine, qui m'a fait penser à arranger pour le théâtrela Tentationde saint Antoinemais cela ; demanderait un autre gaillard que moi. Jedonnerais bien toute la collectionduMoniteur, si je l'avais, et 100 000 francs avec, pour achetertableau-là que la plupa ce rtdes personnes qui l'examinentregardent assurément comme mauvais. » Dès lors, l'idéede consacrerœuv une re au moinede la Thébaïde ne le quittera plus. Dans sa pensée, le sujet se combinaitd'ailleurs avec un essaide sa prime jeunesse. Àdix-huit ans, influencé parlectu la rede Goethe, il avait composé undrame symbolique qu'il appelait lui-même un « mystère » :Smarhmettait en scène une sortede Faust controversant avec Satan. Une bonne partde la philosophieromantico-goethéennedeSmarh, Flaubert laréutiliseradansla Tentation. Il s'entretiendra fréquemmentde son plan avec ses amis, mais ne se lanceradans la composition que vers l'étéde 1848. Le Poittevin, qui l'avait beaucoup encouragé à mettre son projet à exécution, venaitde mourir. Il fallut à Flaubert environ quinze moisde travail pouracheverle livre qu'ondésigne aujourd'hui sous le titrede « première version »dela Tentationde saint Antoine. Aussitôt qu'il eut tracé le mot fin, l'auteur fit venir à Croisset ses confidents, Louis Bouilhet et Maxime Du Camp, afinde leurlire son manuscrit etde prendre leuravis. À sa grandedéception, les deux auditeursdéclarèrent l'œuvre mal venue et endéconseillèrent la publication (septembre 1849). Après ce « coup affreux », Flaubert partit pour l'Orient, en compagniedeMaxime Du Camp. À sonretour, il écrivitMadame Bovaryetdevint célèbre. Plusieurs années s'étaient écoulées. En 1856, ilreprit le manuscritdela Tentation, leremania et leréduisitde moitié.
« J'aidans saint Antoine, écrit-il à Bouilhet le 1erjuin 1856, élagué tout ce qui me semble intempestif, travail qui n'était pas mince… Je biffe les mouvements extra-lyriques. J'efface beaucoupd'inversions et je persécute les tournures, lesquelles vousdéroutentde l'idée principale. Enfin j'espèrerendre cela lisible et pas trop embêtant. »
Six mois plus tard, l'ouvrage étant entièrementrefait, l'écrivaindut serésignerà leremettredans le carton. Il ydécelait une «déclamation » persistantedont il était agacé. Pourtant,de cette « seconde version », il avait publié quelques fragmentsdansl'Artiste,revue quedirigeait alors Théophile Gautier: «Il est bon,disait cedernier,de faire écroulerd'énormes platras surla têtedes bourgeois 1 stupides… » Endépitde ces encouragements, la publication en volume fut ajournée . Flaubert s'occupad'autres projets, composaSalammbô, puisl'Éducation sentimentale. C'est seulement en 1869 qu'ildécida, pourla troisième fois,de se mesureravec le moinedudésert. Cette
ultime version futrédigée au coursd'unedes périodes les plus tristesde sa vie. Il perdit alors son meilleur ami, Louis Bouilhet.L'Éducation sentimentale ne fut pas accueillie favorablement. Des embarrasdomestiques assaillaient constamment leromancier, et la guerre franco-allemande mit le comble à sondésarroi. C'est au milieude nosdésastres etde la conflagrationde la Commune qu'il peignit, sous leur formedéfinitive, les grandes hallucinationsde saint Antoine. Il ne termina son travail qu'en 1872,dans l'accablement où l'avait jeté la mortde sa mère. Mais, cette fois, il eut le sentiment qu'il avaitréussi. La viede saint Antoine a été popularisée parla biographiede saint Athanase qui connut le cénobite et fut,dans une certaine mesure, sondisciple. Antoine était né en Égypte, vers 250, en un temps où l'Empireromain était en proie à l'anarchie militaire, menacéde tous côtés par les Barbares. Le christianisme s'étendait largement et le monachisme avait fait son apparitiondans le moyen Orient. Les moines errants se multipliaient. L'ascétismedérivedu christianisme primitif. Jésus lui-même est un voyageur,détachédes biens terrestres, quirecommande larupture avec les liens familiaux. Les hommes qui s'en vont audésert sontdesréfractairesde la société, ils enréprouvent l'organisation et les lois ; « Le mot mêmed'άναχώρησιςétait le termedont ondésignait,dans l'Égyptedu Haut-Empire, la grève des paysans quittant leurvillage pouréchapperà l'impôt. Cette formede grève n'est possible quedans les pays où le climat permet à l'homme isoléde vivrede peu. Si nous considérons le milieu social d'où proviennent les moines que peignent Palladius ou Rufin, nous voyons que ce sont, pourt la rès grande majorité,de pauvres gens ignares, oudes esclaves, ou bien encorede mauvaises têtes. » (André Piganiol). Tel ne fut pas tout à fait Antoine, qui possédait une terrede quatre-vingts hectares qu'il abandonna ; néanmoins, il paraît certain qu'il n'avait jamais voulu travailler et qu'il était complètement illettré. Les épîtres qu'on possèdede lui ontdû êtredictées. Après avoir confié sa jeune sœurà la charité publique, il seretirad'abordà proximitéd'un village, puis (vers 285) à Pispis, non loindu Nil, entre Babylone et Hérakléopolis. Enfin il pénétra plus avantdans ledésert (305) où il vécut une cinquantained'années, se permettant toutefoisd'assez nombreuxdéplacements. Il tressait des cordagesdont la vente lui permettaitde subsister. Il mourut à l'âgede cent cinq ans,recherchant toujours l'isolement, sansréussirà l'obtenird'une façon permanente, card'infatigables visiteurs, les possédés, les malheureux, lesdisciples, les curieux affluaient vers lui. Ils se logeaient comme ils pouvaient, à quelquedistancede sa cabane, l'obligeant à seréfugierau sommetd'unrocher. Dans sa solitude, touterelative qu'elle était, Antoine était constamment en lutte avec le Diable, en proie àdes tentations grandioses et c'est cette particularité qui enthousiasmait Flaubert. L'écrivain voulut, à sa manière,rivaliseravec les peintresduMoyen Âge etde la Renaissance, qui évoquèrent le saint en proie aux attrayants miragesdes péchés capitaux. Breughel, en effet, ne fut pas le seul à être tenté parle sujet :de Jérôme Bosch à Tintoret,de Schongauerà Véronèse, nombreux furent les artistes quireprésentèrent Antoine et ses tentations. Surce thème, Flaubert conçut une suitede scènesdialoguées. Son œuvre s'apparente à la fois aux mystères médiévaux et à certaines grandes fresquesromantiques, parmi lesquelles l'Ahasvérus d'EdgarQuinet (1833) n'est pas la moins curieuse. Dans la version pruxuimitive, qu'animait une imagination puissante, la l riance oratoire était fatigante. Tourà tourvenaientdisputeravec Antoine les vices et les vertus, la. Logique, la Science, Hélènede Sparte et Priscillad'Alexandrie, Zoroastre, Apis, Junon,Minerve, Vénus, Neptune, Hercule, lesMuses, lesdieuxdu Gange, lesdieuxdu Nord, la Terre, le Sphinx, la Chimère, laMort, le Diable, etc. Saint Antoine et ses tentationsreprésentent l'homme et sesdésirs. Il peut même arriverque l'ermite dudésert se confonde avec l'ermitede Croisset. LesMuses se lamententdevantdes faits qui indignaient Flaubert : « Clio violée a servi les politiques, la musedes festins s'engraissede mots vulgaires, on a faitdes livres sans s'inquiéterdes phrases… et l'atelierde l'artiste, comme le lupanarde toutes les prostitutionsde l'esprit, s'est ouvert pourrecevoirla foule… »
Un cochon (ce compagnon que leMoyen Âge attribue à Antoine) tientdes proposd'une gaieté amère et lourde ; « Ah ! ça me feraitdu bien, pourtant, si j'avais là quelque bonne truie aux fesses pointues !… Je m'embête à outrance… » Mais ledialoguede la Chimère etdu Sphinx, qui enchantera Huysmans (voirÀ Rebours), figure déjàdans cette première version, sous une forme presquedéfinitive. Dans l'ouvrage,deux foisremanié, que Flaubert consentit à publier à la finde sa vie, les tirades philosophiques et les chevauchées lyriques sont en grande partie supprimées. Pourtant cette allégorie de la pensée humaine, un peu trop chargéededoctes considérations,ressemble quelquefois, comme ledira Renan, à une mascarade. 11 suffit, pours'en convaincre,d'examinerce que Flaubert appelait le «scénario». Voicid'abord Antoinedevant sa cabane. Il est triste, il a faim, il a soif. La premièrede ses hallucinations le met en présenced'un monceaude nourritures préparées avec un soin exquis. Puis apparaissentde prodigieux trésors (deuxième hallucination). Ensuite c'est le sentimentde la puissance qui envahit l'imaginationdu saint ; il s'identifie à l'empereurà Constantin, Nabuchodonosor (troisième hallucination). Pour sedélivrerdes manœuvresde Satan, Antoine se flagelle etdes sensations voluptueuses ne tardent pas à se manifester… La Reinede Saba surgit avec tous ses sortilèges (quatrième hallucination). À cette visiondes plaisirs charnels succèdent lesdoutes religieux, ledéfilédes hérésies, ledéfilédes idoles etdesdivinités les plusdiverses,depuisMoloch jusqu'à Cybèle et Bouddha (cinquième, sixième, septième hallucinations). Un anciendiscipled'Antoine, le moine Hilarion, est entré en scène et lesdeux cénobites commentent leurs visions. Hilarion peu à peu se métamorphose et Antoine s'aperçoit soudain qu'il est en présencedu Diable : ildécouvre ses cornes, son piedfourchu, ses ailes grandes ouvertes. Ledémon emporte Antoine à travers le firmament, parmi les astres et les planètes. Bientôt la Terre n'est plus à leurs yeux qu'une boule minuscule, perduedans l'infini. Et Satandéclare que l'univers n'a pasde but et que l'étendue est illimitée (huitième hallucination). Antoine,défaillant, jette autourde lui, un suprêmeregardet seretrouve au bordde sa falaise. Il est recrude fatigue, maisdéjàde nouvelles visions prennent corps :deux femmes, l'une très vieille, l'autre jeune et merveilleusement belle,représentant laMort et la Luxure, commentent, celle-ci les joiesde la fornication, celle-là lesdouceursdu néant (neuvième hallucination). Le saint, une foisde plus,devine qu'il est le jouetde manifestationsdiaboliques. Apparaissent alors le Sphinx et la Chimère, puis c'est tout un grouillementde bêtes effroyables, des monstresdede toute espèce qui se mettent en mouvement. Les végétaux et les minéraux se mélangent avec les êtres animésdans une immense ébullitionde la matière, où l'on voit étincelerdes diamants, palpiterdes myriadesd'insectes, fleurirdes plantes, croîtredes polypiers et s'envolerdes papillons. C'est ladixième hallucination, prodigieux spectacle qui jette saint Antoinedans un enthousiasmedélirant. Il comprend qu'il fait partiede la matière universelle, il seréjouitde voir naître la vie,d'être la matière. Tout ce panthéisme n'existait pasdans les premières versionsd'inspiration purementromantique. Flaubert se contentaitde fairedialoguerAntoine avec le Diable et un certain nombrede créations symboliques (la Logique, la Science, etc.) À la fin lericanementdu Démonrésonnaitdans le lointain, tandis que le saint, en prres,répétait le nomde Jésus. Dans sa versiondéfinitive, Flaubert, vieux lecteurde l'Éthique, s'est inspiréde ladoctrinede Spinoza, qu'ilrelisait encore en 1872 : son ermitedécouvre un Dieu qui est Tout, puisqu'il est infini, à la fois pensée et matière. Et, leromanciercomplète ce spinozisme parles théories plusrécentesde Darwin etdu transformisme (Haeckel, que Flaubert lut et admira en 1874, ne semble pas avoir directement inspiré laTentation). Le conteurvoulait point toutefois a ne rrêter son poème philosophique surspectacle le de la matièroe en mouvement. Une ultime hallucination, plus conf rme aux véritables préoccupations d'Antoine,devait fournirla conclusion : « Le jourpa enfin raît : et comme lesrideauxd'un tabernacle qu'onrelève,des nuagesd'or en s'enroulant à larges volutesdécouvrent le ciel. Les trois Vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, s'y trouvent au milieu,debout. Etde leurs pieds partent troisrayons, trois gloires mystiques quidescendent jusqu'au cœurde saint Antoine. Il fait le signede la croix et seremet en prres. »
Le 20 juin 1872, l'auteur considérait le livre comme terminé ; il inscrivit cettedate sur le manuscrit, commencé en juillet 1870. Néanmoins, lorsqu'ilrelut l'ouvragedans la copie qu'il avait fait établir, il fit encorede nombreuses corrections. On en a compté plusdedeux cents. L'uned'elles était importante : il en parlait à George Sanddans une lettredu moisde mai 1873 :
« J'ai enviederemplacerles trois vertus théologales parla facedu Christ qui apparaîtdans le soleil. Qu'endites vous ?… » De fait,dans le texte imprimé, les Vertus théologales ontdisparu. À la placedu passage qui les concerne, on lit la phrase suivante : « Tout au milieu, etdans ledisque mêmedu soleil,rayonne la facede Jésus-Christ. » Ainsi,dans lerécitde Flaubert, les spiritualistes peuvent trouverleurcompte tout autant que les incrédules. Dès 1872, l'écrivain était entré enrelations avec l'éditeur Georges Charpentier, à qui il confia le soinde publierœuv ses res, lorsde l'expirationdes traités qui le liaient àMichel Lévy. C'est seulement au moisdedécembre 1873 qu'ilremit le manuscritdela Tentationde saint Antoineà son nouvel éditeur. Quelques semaines plus tard, il corrigeait les premières épreuves. dié à la mémoired'AlfredLe Poittevin, le volume parut audébutd'avril 1874 (son prix étaitde 7 f. 50, lesdroitsd'auteurétant fixés à 20 %). Lesdeux premiers tirages (1500 et 1000 exemplaires) furent épuisésrapidement. Quel fut l'accueilde la critique ? Reconnaissons qu'il futdéplorable. Les idéesde l'auteur semblèrent confuses, ses intentions obscures. Ondéclara que l'œuvre était manquée et plusd'un compterendu l'estima mêmedétestable. Barbeyd'Aurevilly, qui avait jadis louéMadame Bovary, condamnala Tentation. Son article (Le Constitutionnel, 20 avril 1874)donne le ton général : « Le livre… est tellement incompréhensible qu'on n'en aperçoit ni l'idée première, ni même l'intention… La punitionde tout cela ne tarde pas à arriver… Un ennui implacable, un ennui qui n'est pas français, un ennui allemand, l'ennuiduSecondFaustde Goethe parexemple, auquelLa Tentation de saint Antoineressemble… » Faut-il citer les éreintementsde journalistes moins notoires que le fameux Connétable ? On lit dansla Fronde(19 avril 1874), sous la plumede Georges Pétilleau : « Je cherchais une œuvred'art, je n'ai trouvé quedu bric-à-brac. » Le Correspondant(25 avril 1874)donne une étude trèsdésobligeante, signée P. Douhaire : « Bien naïf serait celui qui chercherait un exposé quelque peu sérieuxdesdoctrinesdu tempsdans ce chœur fantasmagoriquedes philosophes,des mages,des hérésiarques,desdevins, quidéfilent en étalant leurs prestiges et leurs séductions trop souvent obscènesdevant l'imaginationdu pieux ermite… Cettedanse macabre n'en imposera qu'aux lecteursdont l'opinion ne compte pas. » Saint-René Tallandier,dans laRevuedes Deux-Mondes(1ermai 1874), n'est pas moins violent : « … Pourmême qui sont moins touchés que nous ceux-là d'une telle impiété philosophique, que représente cette sotie bizarre intituléeLa Tentationde saint Antoine ? Deux choses également répugnantes ; la caricaturede l'histoire et la falsificationde la poésie. » De très belles lettresd'amis (l'uned'elles émanaitde VictorHugo, le « maîtredes maîtres », à qui le volume avait été offert « avec tremblement ») ne suffirent point à contrebalancerles outragesde la presse. Flaubert, meurtri, supplia son ami Renande venirà son secours, et Renan s'exécuta, bien que l'œuvre lui parût imparfaite : il en loua la poésie et l'érudition (Journaldes Débats, 8 septembre 1874). De nos jours, c'est à Paul Valéry qu'il faut s'adresser pour obtenir surla Tentationde saint Antoine, sursa philosophie et surles pierreriesdont elle est parée, un jugement à la fois perspicace et profond: « De quoi s'agissait-il ? Derien moins quede figurerce qu'on pourrait nommerla physiologiede la tentation… Il est clairque toute « tentation »résultede l'actionde la vue oude l'idéede quelque chose qui éveille en nous la sensation qu'elle nous manquait… Le Diable, hélas ! est la nature même, et la
tentation est la condition la plus évidente, la plus constante, la plus inéluctablede toute vie. Vivre est à chaque instant manquerde quelque chose… Nous vivonsde l'instable, parl'instable,dans l'instable : c'est toute l'affairede la Sensibilité, qui est leressortdiaboliquede la viedes êtres organisés. Quoi de plus extraordinaire à essayerde concevoir, et que peut-il y avoirde plus « poétique » à mettre en œuvre que cette puissance irréductible ?… Je nedoute pas que Flaubert ait eu consciencede la profondeurde son sujet : mais ondirait qu'il a eu peurd'y plongerjusqu'à ce point où tout ce qui peut s'apprendre ne compte plus… Il s'estdonc égarédans tropde livres etde mythes ; il y a perdu la pensée stratégique, je veuxdire l'unitéde sa composition qui ne pouvaitrésiderquedans un Antoine dont Satan eût été l'unedes âmes… Son ouvragedemeure unediversitéde moments etde morceaux : mais il en est qui sont écrits pourtoujours. Tel qu'il est, je leregarde avecrévérence, et je ne l'ouvre jamais que je n'y trouvedesraisonsd'admirerson auteurplus que lui. »
Valéry avouait « un faible pourla Tentation», il la préférait à laBovaryet àSalammbô.Nous ne le suivrons pas jusque-là, mais nousreconnaitrons après lui que ce livre étrange et unique nous éblouit et nous séduit, endépitd'un certain excèsdrudition, par l'évocationde tout ce qui nous manque,de tout ce qui peut solliciterou surexciternos facultés, nous faire enfin mieux comprendre, non pas seulement lerêvede saint Antoine, mais lerêve absurde, tragique etdélicieuxde la vie.
Jacques SUFFEL