Le Guépin

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248 pages
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A l'orée du XXème siècle, Noël Cavignac évolue au sein de la bourgeoisie orléanaise. Alors que son avenir est tout tracé à la tête de la manufacture familiale de son père, lui aspire pourtant à un tout autre dessein, plus artistique... Si l'usine est confrontée au choix du progrès industriel, Noël, lui, est tiraillé entre un héritage paternel provincial et des rêves de Beaux Arts à Paris. Au détour d'Orléans, d'Olivet et de la proche Sologne, Noël grandit, découvre, s'amuse. Puis il s'affirme, fait des choix, avant que la vie ne décide pour lui ... Noël est, au tournant de ce siècle, l'incarnation de la délicate transition entre la tradition et la modernité.


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Date de parution 31 octobre 2014
Nombre de visites sur la page 231
EAN13 9782365751834
Langue Français

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Olivier & Yolande Delagrange Le Guépin Une enfance orléanaise et
solognote à la Belle Époque
Roman de terroir
Du même auteur
Léon Delagrange, le Dandy Volantd’Olivier & Yolande DELAGRANGE – Éditions Larivière, 2003 (biographie illustrée). La Mauvaise FortuneDELAGRANGE – La Découvrance d’Olivier Éditions, juin 2007 (roman). Manuscrits & Châtiments, récit d’un écrivain flibustier malouin d’Olivier & Yolande DELAGRANGE – La Découvrance Éditions, mars 2010 (roman).
À mon père, ce parfum solognot de Bordebure. OD
PREMIÈRE PARTIE :
LES FRÈRES ANAGRAMMES
Chapitre 1
Je me nomme Noël Calvignac, mon prénom découlant tout naturellement de ma gémellité de naissance avec le Seigneur. En me faisant naître à Orléans, mes parents m’intronisèrent, de fait, dans la confrérie des Guépins ! Cette appellation locale désigne depuis des temps immémoriaux les e habitants d’Orléans. On prétend qu’elle trouve son origine au V siècle, lorsque la ville était assiégée par les Huns. Après avoir guetté en vain l’arrivée des soldats d’Aetius, l’évêque saint Aignan, en désespoir de cause, jeta une poignée de sable du haut de la muraille, en implorant le ciel de lui porter secours ; miraculeusement, chacun des grains se métamorphosa alors en une guêpe. Et cette troupe bourdonnante aux dards acérés mit en déroute les rudes barbares qui se trouvèrent nez à nez avec les légions, arrivées entre-temps ! De la guêpe comme arme de combat ! D’autres exégètes locaux soutiennent que ce terme illustrerait le caractère piquant des Orléanais. Ce qui n’est pas pour me déplaire. Guépin je suis né ! Guépin je mourrai ! e Le XIX siècle avait soixante-huit ans lors de ma venue sur terre. Je suis né faubourg Madeleine, dans le quartier ouest de la ville, connu à une certaine époque pour abriter des chaufourniers, le voisinage de carrières expliquant la calcination, dans des fours à chaux, des débris calcaires impropres à la construction. Ma mère était le second enfant de Clément Bourillon, descendant d’une lignée de tisserands, qui avait su donner de l’ampleur au savoir-faire familial en fondant une manufacture de laine dont la prospérité fut assurée par des marchés obtenus avec l’armée. De mon oncle dont je n’avais découvert que très récemment l’existence, personne ne parlait jamais ; Arsène étaitpersona non gratadans la galerie familiale et comme s’il n’avait jamais vécu, son existence était tout simplement mise sous l’éteignoir, reléguée dans les oubliettes de notre histoire dont nul ne l’extirpait jamais, ne serait-ce qu’en prononçant son prénom. J’avais simplement appris fortuitement, au détour d’une des rares disputes de mes grands-parents paternels, que naviguant dans des milieux interlopes, il avait été entraîné dans des affaires douteuses, et que mon grand-père qui avait escompté en faire son successeur avait dû y renoncer. Était-
il vivant ou mort ? Atteint d’une maladie honteuse, saltimbanque, clochard, escroc ou nabab entouré d’un essaim de courtisans dans une contrée lointaine ? À chacune des fois où j’avais tenté de percer ce secret de famille, je n’avais obtenu que des bouches closes : et ma mère, bigote patentée, m’avait alors fusillé du regard en signant nerveusement la croix qui pendait sur son corsage, comme si j’avais évoqué le diable en personne. Mon père, Maxime Calvignac, avait ainsi pris la place du « fantôme » en devenant le beau-fils du patriarche.
En même temps que la fille du patron, Maxime Calvignac avait épousé la direction de la manufacture de couvertures de laine Bourillon et Cie qu’il partageait avec son 1 b, vieux renard, après avoieau-père. Le capitaine d’industrie Clément Bourillon r jaugé plusieurs mois les capacités du jeune diplômé tout frais émoulu de l’École Centrale des Arts et Manufactures, avait définitivement levé toutes ses réserves; conquis par l’intelligence pratique du Centralien, l’industriel s’était même arrangé pour l’inviter à sa table et l’intéresser à sa fille unique, le meilleur des contrats à ses yeux. Et le port altier de l’ingénieur, à la moustache conquérante, avait vite séduit le cœur de la jeune femme. Ainsi que le manufacturier l’avait manigancé, un mariage en bonne et due forme avait scellé le destin des deux familles ; noces qui faisaient office d’adoubement pour Maxime dans le monde des affaires ; épousailles qui constituaient pour le patriarche la meilleure assurance de sauvegarde du patrimoine familial. Les deux associés présidaient aux destinées de l’importante fabrique, chacun orchestrant une partition bien définie entre eux : au patron, vieux briscard du négoce, les relations avec les fournisseurs et le volet commercial ; au jeune homme pétri d’idées progressistes, et véritable fils de substitution, la direction technique. L’affaire était d’importance puisque l’usine ne comptait pas moins de quatre cents employés et se targuait de réaliser des produits de qualité, maintes fois couronnés lors d’expositions tant en France qu’à l’étranger. Maxime Calvignac, à l’écoute de son temps et du progrès qui faisait reculer chaque jour les vieilles certitudes et pratiques ancestrales, avait réussi à persuader son beau-père de la nécessité de moderniser l’équipement de production. Conserver le vieux matériel, c’était abandonner des parts de marché à ceux des concurrents, nombreux, qui ne restaient pas insensibles aux sirènes du modernisme.
L’ingénieur, après avoir patrouillé dans tous les recoins de la manufacture, avait convaincu son aîné de l’urgence d’investir dans de nouvelles machines, ou bien de se résoudre – telle une bête rongée par la vieillesse – à voir grignoter son bénéfice avant de fatalement disparaître. Voire pire, d’être contraint – honte suprême – de se laisser reprendre par une firme plus éclairée et ayant sauté à temps dans le train du modernisme !
Clément Bourillon, convaincu à la fois par les idées et la conviction de son gendrepourtant tendre dans le monde des affaires -, avait confié à ce dernier la lourde tâche
de défendre son programme auprès des notables du conseil d’administration ; une sorte d’épreuve du feu ! Méthodiquement, y consacrant un chapelet d’heures, Maxime avait parcouru les moindres recoins de la filature ; puis il avait brûlé ses soirées à user moult chandelles, à aligner des chiffres et à se pencher sur la volumineuse documentation remise par les fournisseurs de nouvelles machines. Le soir, son bureau était toujours le dernier de l’usine à s’éteindre ; le père Jules, concierge et véritable institution de la manufacture, le voyait descendre à point d’heure l’escalier y menant. – Pas encore rentré chez soi, monsieur l’ingénieur ? – Les concurrents nous guettent, mon brave Jules. Les machines sont vieilles. Il faut absolument reprendre de l’avance si on veut rester dans la course ! Point de secret : il faut travailler d’arrache-pied pour repenser tout l’appareil productif. – Mouais, grommela le vieil homme, tout en lissant sa superbe moustache poivre et sel. « Il ferait mieux de mignoter sa jeune femme, pensa-t-il ; elle est gironde ! Plutôt que de s’user les yeux sur des catalogues ! Ah ! Si j’étais à sa place et avais son âge ! … Les études, c’est bien, ça vous fait des ingénieurs… mais point des maris ! » Tout en laissant s’épanouir un sourire fripon sur son visage parcheminé, il hâta le pas pour rejoindre son Angèle dont il avait appris, au fil des années de vie commune, à apprécier d’autres mets que ceux mitonnés avec amour par cet émérite cordon bleu… Le grand jour du conseil arriva. À l’issue d’un exposé durant lequel Maxime avait brillamment énoncé son programme, le banquier Tavanel prit l’initiative de la contre-attaque : – Très bien votre démonstration, jeune homme ! Très avant-gardiste ! Mais pourquoi investir des sommes colossales dans l’usine (vous parliez de cent mille francs, voire plus !), alors que cela fait des années qu’elle nous rapporte des sommes importantes ? Un métier manuel vaut assurément dix fois moins qu’un métier mécanique dont vous vous faites un peu vite l’avocat, aveuglé par toutes ces idées de modernisme dont on vous abreuve dans vos grandes écoles à produire des ingénieurs ! Vous n’êtes pas à Paris, jeune homme, mais bien dans le Loiret. Réputés posés et réfléchis, nous n’accordons notre confiance qu’aux choses et aux hommes qui ont fait leurs preuves ! termina Tavanel, en toisant Maxime d’un air narquois, et l’assemblée de son air supérieur. – Vous avez raison : il est tout à fait possible de continuer ainsi ; par contre, cela revient à tuer la poule aux œufs d’or ! Un tohu-bohu commença à monter. Les vieilles barbes du conseil regardèrent abasourdis ce jeune blanc-bec tout frais émoulu des bancs de son école, qui
s’autorisait à s’ériger en donneur de leçons. – Voyons, du calme, messieurs ! grogna de sa voix grave Clément Bourillon, mettant tout son poids pour imposer son gendre à l’assemblée. – Oui, messieurs, reprit Maxime Calvignac, il devient urgent de renouveler notre outil de production. Les métiers à bras, en bois, que nous utilisons encore sont totalement dépassés. Pour rester dans le train du progrès et continuer à faire la course en tête, il nous faut équiper rapidement l’usine de métiers mécaniques fonctionnantà la vapeur. Le banquier, jugeant plus prudent de ne pas affronter frontalement le patriarche, décida de porter l’estocade à son poulain, jeune freluquet qui avait véritablement le don de l’exaspérer : – Vous lisez trop Jules Verne, mon jeune ami, cette nouvelle coqueluche des bourgeois en mal de sensations, qui aurait mieux fait de rester dans le domaine du droit que de se faire plumitif ! Et pendant que vous y êtes, pourquoi ne nous parlez-vous pas de métiers alimentés par la force électrique ? – Vous avez beau railler, monsieur, j’ai l’intime conviction que dans un avenir pas si éloigné que cela, nous pourrons effectivement utiliser des turbines électriques pour actionner nos machines. Ce sera l’affaire de quelques décennies, pas plus ! Quantà M. Verne, que vous nous dépeignez comme un hurluberlu, vous vous méprenez complètement ! Il s’agit véritablement d’un esprit ouvert qui entrevoit de façon raisonnée et moderniste ce que l’avenir peut nous réserver. – Vous n’allez quand même pas prétendre accorder la moindre parcelle de bon sens à sa dernière trouvaille, le voyage dans la lune ? Et pourquoi ne pas vendre des couvertures à ses habitants, pendant que vous y êtes ?! « Fournisseur exclusif des Martiens et autres créatures d’outre-terre… » Quelle réclame cela ferait à la manufacture ! On pourrait même se payer une campagne de réclames dans toutes les bonnes gazettes ! C’est autre chose que d’être le fournisseur de la Cour royale d’Angleterre et de la bonne Victoria qui réchauffe ses rhumatismes avec les couvertures Bourillon ! Assurément, vous êtes déjà dans la lune, jeune homme ! Mais ne comptez pas sur moi pour vous suivre dans vos divagations sidérales ! Le banquier, sûr de son effet, parcourut la salle du conseil d’un coup d’œil circulaire. Les mines épanouies le ravirent. Il avait su moucher ce jeune godelureau, parachuté à la tête de l’usine, qui voulait tout révolutionner sous le seul argument d’avoir réussi des noces brillantes. – Votre belle humeur fait plaisir à voir, messieurs les rieurs ! dit Maxime. Mais pour revenir à des choses plus terre à terre et au sort de la manufacture qui nous préoccupe aujourd’hui, je pense que vous n’aurez pas l’occasion de plaisanter longtemps. La