Lettres à Louise Colet

Lettres à Louise Colet

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368 pages

Description

Cette correspondance colorée, enflammée, profonde, relate ce qui fut pendant près de dix ans, entre 1846 et 1855, non point le grand amour de Flaubert, mais l’amour tapageur, intense, infernal, de Louise Colet pour l’écrivain. Une passion amoureuse dans la langue la plus savoureuse qui soit.


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Date de parution 22 novembre 2017
Nombre de visites sur la page 3
EAN13 9782743641757
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Présentation
Cette correspondance enflammée relate, à travers les lettres du génial épistolier qu’est Flaubert, ce que fut l’amour passionné, infernal parfois, de Louise Colet pour l’écrivain. Un amour qui durera le temps que ce dernier mettra à s’en défaire, interrompu qu’il fut pendant deux ans par le voyage en Orient de l’ermite normand. Très tôt s’installe entre les deux amoureux un peu plus qu’une distance géographique. Louise Colet ne cessera jamais de le lui reprocher. Elle frappe, elle crie, elle menace, rien n’y fait. Il prévient, il anticipe : « Merci de ta bonne lettre. Mais ne m’aime pas tant, ne m’aime pas tant. Tu me fais mal ! Laisse-moi t’aimer, moi. »
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES payot-rivages.fr
Collection dirigée par Lidia Breda
Couverture : Herbert James Draper © The Maas Gallery/Bridgeman
© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2017 pour la préface et la présente édition
ISBN : 978-2-7436-4175-7
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
Préface
I
Cette correspondance colorée, enflammée, profonde, relate en creux, et au travers des lettres du génial épistolier qu’est Flaubert, ce que fut pendant près de dix ans, entre 1846 et 1855, l’amour tapageur, intense, infernal parfois, de Louise Colet pour l’écrivain. Un amour qui durera en fait le temps que ce dernier mettra à s’en défaire. Une liaison qui connaîtra deux phases pour être très exact, séparées par le voyage en Orient de l’ermite normand, et dont nous ne publions ici que la première partie, la plus intense, la seconde étant presque exclusivement consacrée à la conception de Madame Bovary. Louise Revoil naquit le 15 août 1810 à Aix-en-Provence à 8 heures du soir. Le père de Louise, Antoine Revoil, était directeur des postes et sa mère se serait appelée Henriette de Servanes, à en croire sa farouche démocrate de fille. À près de vingt-cinq ans elle se maria, et l’on s’étonnerait que son mariage n’eût pas reçu, lui aussi, quelque embellissement romantique de la part de celle qui s’est vécue très tôt comme une femme de lettres. Louise serait donc venue à Paris toute jeune, étant encore Mlle Revoil. Elle était d’une beauté extrême, de l’avis général. On se l’arracha. Mme Récamier, soutenue par Chateaubriand et Mathieu de Montmorency, l’intronisa chez elle, la monta en épingle, la désigna presque comme devant lui succéder dans l’empire des beaux esprits. Un jour, elle fit entendre à la jeune fille les quatuors d’un jeune artiste, pâle jusqu’à en être olivâtre, nommé Hippolyte Colet. Coup de foudre. Et cet Hippolyte, sur le point d’épouser une héritière millionnaire, se maria avec la déesse sans le sou. En vérité Louise avait rencontré Colet, à Nîmes en 1832, bien avant Paris et Mme Récamier. Leurs fiançailles durèrent presque trois ans. Les rudiments de notice qu’on lui consacre dans les biographies de sa femme insinuent qu’il lui apporta, en ronflant cadeau de noces, le titre de professeur au Conservatoire de Paris. En réalité, tout ce qu’il obtint et pouvait alors obtenir fut une modeste place de répétiteur dans l’ombre de son maître Reicha. Lorsqu’elle se sépara d’Hippolyte, après avoir eu une fille de lui, elle partit vivre rue de Sèvres dans une maison qui jouxte encore le Lutetia. Mais rapidement, sa passion des voyages la fit renoncer aux résidences principales. Quand elle revenait de ses pérégrinations elle logeait dans des hôtels, notamment l’hôtel du Palais-Royal, ou l’hôtel d’Angleterre, rue Jacob, ou encore chez sa fille.
II
La vie de Louise Colet est une chasse aux honneurs, aux privilèges et aux amants connus. La chasse commença par le plus gros des gibiers : notre muse sollicita Chateaubriand pour patronner son premier recueil de vers,Fleurs du Midi. Il refusa, en deux lettres flatteuses dont elle allait user quand même en guise de préface ; et les Fleurs du Midi parurent en 1836. Elle alla ensuite droit au roi et le harcela par l’intermédiaire de la princesse Marie d’Orléans, sa fille, à qui elle avait envoyé son recueil. Mais par quel biais avait-elle atteint la princesse Marie ? On ne sait. On distingue néanmoins, dans un coin du tableau, un député méridional, déjà, qui faisait campagne pour sa compatriote, un certain M. de Chastellier. Louis-Philippe daigna souscrire à plusieurs exemplaires desFleurs du Midipour ses bibliothèques particulières. Et la jeune poétesse d’argumenter ainsi auprès du ministre de l’Instruction publique, Pelet de la Lozère, à la date du 2 juillet 1836 : « Puisque Sa Majesté a daigné souscrire, […] vous pouvez m’accorder la même faveur pour les bibliothèques publiques. » Le culot ne fut pas précisément ce qui manqua à Louise.
III
Elle démarche et intrigue pour obtenir toutes sortes de pensions. Et elle a le chic pour décrocher les plus substantielles. Enrichie des relations les plus flatteuses, elle voit Victor Cousin entrer en scène. Tout va s’épanouir, éclater, bondir ; toutes les grâces vont pleuvoir. Elle a beau jurer qu’elle ne lui doit rien, il ne faut pas la croire, bien qu’il ait eu la délicatesse pour elle et la prudence pour lui de ne pas engager sa signature. Il fit agir les autres sans d’ailleurs tromper personne. En plus de ses largesses, des avantages divers qu’il lui a permis d’obtenir, il lui fait cadeau de ses œuvres avec des dédicaces d’une philosophie passionnée. Il lui fit également cadeau d’un surnom magnifique et profond : Pensierosa, par où il l’apparente au mélancoliquePensierosode Michel-Ange qui médite à Florence sur le tombeau de Laurent de Médicis. Lorsqu’elle tombe enceinte de lui, au bout d’une relation de cinq années, Alphonse Karr lance le mauvais trait que son embonpoint est dû à une « piqûre de Cousin ». Elle attendit l’insulteur près de sa porte pour le poignarder. Elle manqua son coup. L’assailli recueillit son couteau et le fixa en manière de trophée à ses murs avec cette inscription : « Offert par Mme Louise Colet, dans le dos. »
IV
C’est au printemps 1846 que le jeune Flaubert rencontre Louise chez le sculpteur Pradier. Il a vingt-quatre ans, elle en a trente-six. Lui parfait inconnu et elle à l’apogée de sa fausse gloire. Lui provincial déjà replié sur sa propre immensité et elle parisienne jusqu’au bout de ses causeries. Il devient son amant et elle commence à lui écrire les lettres passionnées qui disparaîtront, un jour, bien plus tard, entre les mains de sa nièce. Elle s’est jetée avec une sorte de furie dans ses bras, sentant le génie dont elle pourrait un jour se prévaloir. Lui hésite, incrédule, ébloui. Il prévient de ses insuffisances, de toutes ses insuffisances, avec un instinct de survie et une tactique de retrait fort avisés. Jusque-là sa vie amoureuse, si différente de celle de Louise, se partageait entre les femmes faciles à qui il ne demandait qu’une félicité passagère et un culte inaltérable pour la madoneÉlisa Foucault. Il avait épuisé tout son inaccessible,
« possible » dans cet amour illimité. Leurs échanges commencent dès le lendemain des premiers ébats charnels. Flaubert est rentré chez lui et a emporté les « petites pantoufles » de sa dame, un mouchoir taché de sang ; plus tard, des lettres d’elle et son portrait rejoindront ce butin en manière de chapelle ardente. Et s’installe entre eux un peu plus qu’une distance géographique : des objets la représentent, qui se substituent à elle. D’emblée grandit cette distance problématique pour l’une et salvatrice pour l’autre. Il prévient, il anticipe. « Merci de ta bonne lettre. Mais ne m’aime pas tant, ne m’aime pas tant. Tu me fais mal ! L aisse-moi t’aimer, moi » ; « Il faut que je t’aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains et marche dessus pour effacer l’empreinte que j’y ai laissée. » Déjà le verbe est au passé. Louise, elle, de son côté, ne cesse d’intriguer, de vendre les lettres de Benjamin Constant à Mme Récamier, que celle-ci lui a léguées pour continuer de mener grand train ou plutôt, sans doute, pour se donner le prix qu’elle sait ne pas valoir à ses propres yeux. Deux années plus difficiles passent avant qu’elle retrouve Flaubert. Littérairement elle piétine au lieu de galoper. Il faut recourir à des expédients, faire des articles de mode, être payée en chapeaux qui encombrent ses armoires. Flaubert est tenu par elle de susciter en Angleterre un acquéreur d’un mirifique album d’autographes : qui connaît Louise est mis à contribution pour lui faciliter sa carrière de femme de lettres. Aucun lord n’est pourtant sensible au recueil de la muse professionnelle. De temps à autre l’ermite normand lui envoie quelque argent, et elle ne lui en sait aucun gré. « On rancit », comme il dit. À nouveau la rupture menace.
V
Leurs amours durèrent huit ans, ou plutôt quatre et demi si l’on en excepte le long entracte et l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons de leur intimité physique lors de la seconde période. Elles connurent une lune de miel très brève : un croissant de lune de miel. Un mois après leur début idyllique, F laubert avait déjà reçu tant de cris dans sa boîte aux lettres qu’il lui répond : « De la colère, grand Dieu ! de l’aigreur, et de la verte, de la salée ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que tu aimes les disputes, les récriminations, et tous ces amers tiraillements qui finissent par faire de la vie un enfer réel ? » Pluie de reproches de la femme frustrée qui en a autant contre celui qui la néglige que contre l’artiste qui s’adonne à son art comme elle en est incapable. Très belle décantation en creux du venin de l’abandonnisme et de l’impuissance mêlés. C’est contre l’amour que Louise Colet ne cesse de se cogner. Elle frappe, elle vitupère, elle menace, rien n’y fait. Elle n’ira jamais à Croisset, elle n’approchera jamais Mme Flaubert mère. « Je la prierai de faire que vous vous voyiez. Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde, je n’y peux rien. […] La bonne femme est peu liante. » Mais de son côté, les visites de Flaubert manquent d’empressement, elles sont intenses certes, mais trop peu fréquentes pour Louise. « Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je te répondre ? » Elle lui parle de gloire, il l’espère mais la croit inatteignable. « Est-ce moi que tu aimes dans moi ou un autre homme que tu as cru y trouver et qui ne s’y rencontre pas… ? » Lorsqu’ils se voient, la tendresse, l’élan et l’amour physique sont toujours présents. Mais sur fond de disputes. « Aimant avant tout la paix et le repos, je n’ai jamais trouvé en toi que troubles, orages, larmes ou colère. » « J’étouffais, j’étais à bout. » Puis les causes s’étendent et les querelles
s’intensifient, Louise lui reproche d’être sous l’influence de son ami Du Camp. « C’est lamentable pourtant, écrit-il, car j’aime ton visage et tout ton être m’est doux ! Mais je suis si las ! si ennuyé, si radicalement impuissant à faire le bonheur de qui que ce soit ! » Quatre mois plus tard, en mars 1848, il passe du « tu » au « vous », la distance est de mise. Entre-temps, Louise se pense enceinte d’un amant de passage. Flaubert lui signifie qu’il sera toujours là, « un lien qui ne s’effacera pas… », malgré « ma monstrueuse personnalité comme vous le dites ».
VI
On a plaidé qu’un amant passionné aurait tout planté là, son travail auquel la solitude de Croisset était indispensable, sa mère accablée de deuils et de soucis, sa nièce qui devenait sa fille adoptive, pour venir vivre à Paris au pied de sa maîtresse, ou tout au moins qu’il aurait dû passer sa vie en chemin de fer dans une navette incessante. Mais pourquoi donc aurait-il dû se renoncer ? En six mois plus remplis d’orages qu’un ciel normand, Flaubert se lasse. On continue de correspondre en 1847, mais ce ne sont que soubresauts, et la rupture, la première, est consommée avant la Révolution de février. Ils se retrouvent en 1851, peu après le voyage en Orient de Flaubert. La rencontre a lieu à Rouen où Louise est de passage. Il la rejoint, désirant renouer en ami, tout malentendu dissipé croyait-il. Dans les lettres, on se dit « vous ». Mais à l’automne ils redeviennent amants, et cette fois pour une durée plus longue ponctuée des mêmes querelles entre celui qui en a vite assez et celle qui n’en a jamais assez. « Il y a aujourd’hui huit jours à cette heure, je m’en allais de toi gluant d’amour. » Mais Flaubert est plus assuré dans le clivage qu’il veut maintenir entre le désir et l’amitié : sa modalité d’amour à lui, qu’elle ne supporte pas. « Ô Femme ! femme, sois-le donc moins ! Ne le sois qu’au lit ! » Flaubert est alors fort de son écriture avant tout, il est tout entier à son roman, sa Bovary règle son temps et sa vie. C’est à l’amie qu’il fait le récit de son cheminement, et cela lui est nécessaire. Les visites sont rythmées par le travail, tandis que les reproches de Louise sont invariables et constants. « Quelle étrange créature tu fais, chère Louise, pour m’envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharmacien ! » Elle lui envoie les pièces de théâtre qu’elle écrit en vers. C’est là que se produit tout à coup quelque chose qui s’apparente au couac catastrophique. Si elle écrit de bons vers, cela ne fait pas d’elle un auteur, et il le lui dit sans ménagement : « Les bons vers ne font pas les bonnes pièces. »
VII
Pendant leur brouille, la muse en chef avait eu le temps de vivre une aventure, tumultueuse, forcément, avec Musset. On sait les deux épisodes les plus vifs qui illustrèrent cette liaison. D’abord celui du lion rugissant, au Jardin des Plantes. Ce fauve voulut, à travers ses barreaux, et avec accompagnement de son effroyable orchestre, donner un puissant coup de patte à Louise. Musset arracha au lion sa proie, qu’il fit sienne, et l’emporta. L’autre épisode est celui du fiacre nocturne où s’agitèrent des choses obscures. Musset, au retour du théâtre, aurait voulu violer la Muse dans l’embarcation cahotante. Eut-elle préféré un lieu où sa robe de soirée n’eût pas souffert, et sa révolte concerna-t-elle la circonstance que le principe. Qui sait si ce fiacre parisien
n’aura pas été un peu le père du fiacre rouennais où Emma Bovary et Léon Dupuis communieront ultérieurement sous la plume de Flaubert. Louise crut qu’elle devait se faire pardonner cet écart de Flaubert, il n’en était rien mais avant que la litanie des scènes ne reprît, elle observa un certain temps la trêve des récriminations. Puis revinrent les reproches concernant toujours le fait qu’il lui interdisait sa demeure de Croisset. Étrange, en effet, qu’un peintre refuse à un typhon d’entrer dans son atelier… Bien sûr, vint le jour où L ouise força l’entrée. On ignore la date de cette équipée calamiteuse mais elle marque les débuts de la fin. Flaubert lui enverra en mars 1855 les quelques mots qui se logent d’un trait dans le mille du fatal : « Madame, J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois chez moi. Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais. J’ai l’honneur de vous saluer. G.F. »
VIII
Cette fin de non-recevoir ne restera pas lettre morte. Pendant des années Louise Colet ruminera et distillera sa vengeance de petit ogre éconduit. Dès 1856, elle publie Une histoire de soldatoù elle vise Flaubert, mais qui passe inaperçu. Flaubert ne répond pas. Ou plutôt si.Madame Bovaryparaît. Tonnerre dans le ciel de la littérature. Quelle rage pour elle que d’être exclue de son triomphe public. Et se rappelant qu’un sonnet sans défaut vaut seul un long poème, la Muse en chef clama en quatorze vers implacables queMadame Bovaryétait écrite dans un « style de commis voyageur ». En 1859 elle fait paraîtreLuiqui fera plus de bruit. Deux objectifs à ce fiel qui coule d’elle comme de source. D’abord rabaisser Flaubert et se venger de lui, en étalant, tartufiant même, l’aventure de 1852 avec Musset, ensuite envoyer un pavé de consœur à George Sand – amoureuse de Musset – d’où il résulterait pour elle un profit de scandale. Concédons que L ouise aima Flaubert profondément, bien plus que lui, qui s’en tint à maintenir ses distances avant de les prendre définitivement, grâce à des lettres où il concentre ce qu’il a de meilleur : son esprit et son style. Elle fut victime, mais le fut de façon volontaire et quasi forcenée, se mettant à la seule place où elle pouvait tyranniser de suppliques et de plaintes celui qu’elle instituait bourreau. Flaubert restera avant tout occupé à la tâche qu’il était seul à pouvoir accomplir : répondre de son génie.
Mathieu TERENCE
Lettres à Louise Colet