Purgatoire : La Divine Comédie (édition bilingue)

Purgatoire : La Divine Comédie (édition bilingue)

-

Français
537 pages

Description

Avec la publication de Purgatoire, deuxième volet de cette traduction novatrice de la Divine Comédie par Danièle Robert, Actes Sud se donne pour mission de contribuer à faire rayonner cette œuvre unique, véritable monument du patrimoine mondial.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 octobre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782330111571
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
DU MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS ACTES SUD ENFER. LA DIVINE COMÉDIE, 2016.
Écrivain (Les Chants de l’aube de Lady Day,Le Foulard d’Orphéeaux éditions Le Temps qu’il fait), critique et traductrice, Danièle Robert a traduit pour Actes Sud l’ensemble des œuvres poétiques de Paul Auster,onCatulle et Ovide. Elle a reçu le prix Laure-Bataill classique et le prix de traduction de l’Académie fr ançaise pour ses traductions d’Ovide, ainsi que le prix Nelly-Sachs pourRime, l’œuvre poétique de Guido Cavalcanti (éditions v a g a b o n d e ) .Purgatoirede la réédition de sa traduction des s’accompagne Métamorphosesdans la collection “Babel”. Illustration de couverture : © Santiago Caruso © ACTES SUD, 2018 pour la présente édition ISBN 978-2-330-11159-5
DANTE ALIGHIERI
PURGATOIRE
LA DIVINE COMÉDIE
Traduit de l’italien, préfacé et annoté par Danièle Robert Édition bilingue
àla mémoire d’Yves Bonnefoy
Sauf mention contraire et hormis pour les textes issus des Écritures, toutes les traductions du latin et de l’italien sont de ma main (DR).
ÉPIPHANIE DE L’ATTENTE
Mystérieuse est la lumière et non l’obscurité du livre.
Edmond Jabès Le terme “purgatoire”, d’abord utilisé par le chris tianisme comme adjectif dans des locutions latines telles queignis purgatorius, poena purgatoria, n’est apparu comme substantif qu’entre 1150 et 1200 et n’a été défini comme lieu intermédiaire entre l’enfer et le paradis qu’en 1274 par le second concile de Lyon . Ce passage d’un qualificatif associé à la notion de peine, d’expiation, de purgation par le feu à un nom qui désigne l’espace transitoire où sont mises en attente les âmes de ce ux qui sont non pas damnés mais non encore élus constitue, ainsi que l’analyse Jacques Le Goff, un moment très important de l’histoire des idées et des mentalités : “Organiser l’espace de son au-delà a été une opération de grande portée pour la société chrétien ne. Quand on attend la résurrection 1 des morts, la géographie de l’autre monde n’est pas une affaire secondaire .” Cet espace aux contours encore vagues et variables d’un théolo gien à l’autre, le génie de Dante le dessine dans laCommedia et peuplesle fixe pour des siècles dans l’imaginaire des d’Occident. Contrairement aux diverses descriptions qui situaie nt le purgatoire au centre de la terre, près de l’enfer, Dante le place à l’air libr e – une île aux antipodes de Jérusalem, donc dans l’hémisphère sud – et lui donne la forme d’une montagne autour de laquelle il faut tourner pour accéder au sommet où se trouve le paradis terrestre. On retrouve dans cette organisation, mais selon une image renversée, la même structure et le même mouvement circulaire que dans l’Enfer, la même avancée laborieuse – dans le sens de la montée, cette fois, et de gauche à droite alors que la descente en enfer se faisait de droite à gauche –, ponctuée de haltes, de rencontre s, de dialogues et d’explications ; on retrouve aussi les cercles où les âmes se purifient des sept péchés capitaux, une condition nécessaire pour l’entrée au paradis, laqu elle s’accompagne de l’intercession des vivants qui, par leurs prières, peuvent réduire le temps du châtiment. Ainsi, comme le souligne Carlo Ossola : “À travers lePurgatoire, Dante libère l’humanité de sa solitude terrestre. Si la damnation prescrite en enfer et la gloire contemplée au paradis sont bien au-delà de toute volonté humaine, le purgatoire est le lieu de l’amitié et de la solidarité entre les générations, les familles, les arts : le ciel se peuple de voix humaines, et Dante est chargé – par les âmes qu’il rencontre – de miss ions, de souvenirs, de suppliques, 2 d’admonitions pour son retour sur terre .” Cet élément de foi – ébauché dans lesConfessionssaint Augustin et relié par les de
Pères de l’Église à la notion de purification après la mort et avant le Jugement dernier – est donc développé sous forme allégorique par Dante , qui présente un purgatoire dont l’atmosphère est radicalement différente de celle d e l’enfer : les peines, tant physiques que morales, ont beau y être douloureuses, elles so nt acceptées et vécues dans une sorte de sérénité qui peut aller jusqu’à la joie ; les âmes qui partagent un même sort ne sont pas hostiles ni agressives entre elles, en dép it de ce qui a pu les opposer durant leur vie ; elles se soutiennent, se pardonnent, s’e ntraident au sein même de la souffrance car elles ont la certitude d’être sauvées et ne con naissent pas le désespoir des damnés puisque, contrairement à eux, elles ont été touchée s par le repentir. C’est pourquoi Carlo 3 Ossola qualifie ce second règne d’“épiphanie la plu s majestueuse de l’Attente ”. Le climat de douceur et de quiétude qui en découle (Dolce color d’orïental zaffiro, I, v. 13) et entoure toute lacanticaest dû, en grande partie, à la profusion de chants , hymnes, psaumes et prières qui ponctuent chaque étape de la marche vers l’Éden. Dante s’exclame : Ah ! que sont différentes ces entrées des infernales ! Car ici c’est par chants que l’on entre, là-bas par cris éraillés. (XII, v. 112-114)
L ePurgatoire est le règne des voix qui accompagnent ou précèden t les rencontres : voix des âmes croisées à chaque arrivée sur une nou velle corniche, psalmodiant en chœur ou se répondant ; voix des anges placés à cha que entrée d’un nouveau cercle. Aucun instrument de musique conçu par la main des h ommes dans ce lieu où les êtres sont dépourvus de leur corps mortel mais non de leu r souffle : l’art du “répons” qui s’y déploie est directement lié à l’organum, découlé du chant grégorien. Destiné à mettre en exergue un moment du plain-chant, ce procédé d’écri ture musicale fondé sur l’adjonction d’une ou plusieurs voix à la voix principale a donn é naissance au contre-chant puis, à e partir du XI siècle, au “déchant”, c’est-à-dire aux prémices du contrepoint. Il a connu son e apogée au XII siècle avec l’école de Notre-Dame et s’est enrichi de nouveaux apports e4 tout au long du XIII siècle . Dante y fait une allusion précise à la fin du cha nt IX, établissant un parallèle subtil pour faire comprend re au lecteur de son temps l’impression qu’il a ressentie au seuil de cet espace inconnu de s vivants qu’est le purgatoire : Et ce que j’entendais me renvoyait l’image même de ce qui prévaut quand à chanter l’organum on s’essaie,
et que s’entendent alors, ou non, les mots.
(IX, v. 142-145)
Or, la création et le développement de l’organumécrit Guillaume Gross, témoignent, d’une “nouvelle logique du discours qui engendre un e nouvelle intelligence de la représentation et de la perception du monde : dans cette perspective, et au-delà du rapprochement entre musique et rhétorique, les stru ctures de l’organum pourraient refléter certaines caractéristiques fondamentales d e l’esthétique « gothique » comme, par exemple, le goût pour les effets de corresponda nce et d’écho qui se manifeste dans 5 l’architecture sacrée, ou la calligraphie ”. On peut y ajouter l’écriture poétique, et notamment celle de Dante dans laCommedia; on observe en effet que le chant IX, par sa relation étroite avec ses homologues de l’Enfer et duParadise aussi,, établit un pont entre les trois règnes et illustr structurellement si l’on peut dire, cet art du “rép ons” : ouvrant la porte du purgatoire proprement dit, ce chant – multiple de trois, bien entendu – vient en contrepoint de l’arrivée devant la porte de Dis au chant IX de l’Enfercomme le fera, par rapport à lui, le chant IX duParadis avec l’ultime étape de l’ascension vers le ciel de Vénus. Il s’agit là d’une composition véritablement “organale”.
*
On peut citer bien d’autres exemples de corresponda nce entre les chants des trois règnes, de même qu’entre les trois rêves prophétiqu es qui donnent respectivement accès à trois étapes importantes du cheminement – à la porte du purgatoire proprement dit (IX), aux trois dernières corniches (XIX) et à l’entrée dans le paradis terrestre (XXVII) – auxquels répondent des visions “éveillées” (aux cha nts XV, XVII, et surtout XXIX) qui annoncent l’extase finale et la béatitude. Il en va de même avec la voix de Virgile, à laquelle se substituera celle de Béatrice auprès de Dante, à l’arrivée dans l’Éden, pour le guider vers le paradis. Et la contemplation de Béat rice, dans tout l’éclat de sa beauté, à la fin du chant XXXI, est l’exacte préfiguration de celle du chant XXXIII duParadis. Enfin, c’est une troisième voix, celle de saint Bernard, q ui fera franchir à Dante la dernière étape du voyage vers lasumma luce. Les voix, les diverses correspondances à l’intérieu r de lacanticacomme entre les trois règnes rythment donc le poème dans ce temps très pa rticulier qu’est celui duPurgatoire: posé entre deux éternités – l’une infernale, l’autr e céleste –, ce lieu de transition s’inscrit dans la conscience du temps humain, auquel Dante fa it de constantes références en précisant l’heure, le moment de la journée, la duré e d’une étape : l’aube, la tombée du jour, la lumière éclatante de midi sont très souven t évoquées par la position des astres dans le ciel et la situation inversée des deux hémi sphères ; évocations donnant lieu, souvent en début de chant, à des tableaux d’une som ptueuse beauté qui sont autant de pauses, d’invites à admirer, à méditer, et ajoutent à l’impression de joie sereine. Ainsi le début du chant XXVIII où Dante, après avoir traversé le mur de feu et s’ être endormi avec Virgile et Stace au sommet de la montagne, fait ses premiers pas dans le paradis terrestre : Impatient d’explorer dans tous ses détours l’épaisse, vive et divine futaie
qui tamisait aux yeux le nouveau jour,
sans plus attendre du bord je m’éloignai, arpentant la campagne à pas lents, lents, sur un sol qui de toutes parts embaumait.
Un léger souffle, qu’aucun ondoiement ne modifiait, me balayait le front sans plus de vigueur qu’un vent caressant
sous lequel, frémissantes, les frondaisons penchaient toutes, dociles, vers cette part où jette sa première ombre le saint mont,
mais sans, dans leur élan, faire un écart si grand que les petits oiseaux sur les cimes ne pussent, chacun, exercer leur art.
Trois jours et trois nuits constituent le temps de la montée jusqu’à l’arrivée dans l’Éden, à l’aube du quatrième jour : là, durant les six der niers chants (XXVIII à XXXIII), la scansion des heures semble comme effacée et l’on as siste à la lente éclosion d’une matinée qui s’épanouit, telle la Rose mystique, dan s la splendeur du soleil de midi : avant-goût du temps immuable de la contemplation, c elui duParadis. Le temps de la purification, quant à lui, varie sel on la nature des péchés à expier, leur gravité, le moment où a eu lieu le repentir, d’une part ; et, d’autre part, l’intercession sur terre par les vivants qui veulent bien se souvenir des défunts et les aider de leurs prières. C’est pourquoi les âmes rencontrées, qui semblent t oujours pressées, s’arrêtent soudain devant cet être qu’elles devinent, à l’ombre que pr ojette son corps en fonction de la position du soleil, comme étranger au lieu ; et, pa ssée leur stupeur de voir pour la première fois un vivant dans le monde des morts, l’ espoir de pouvoir hâter un peu plus leur sortie du purgatoire les dynamise. Leurs remar ques sur cette ombre et l’étonnement qu’elle suscite reviennent tout au long de lacanticacomme un leitmotiv.
*
Mais il est une autre approche du temps durant cett e ascension et au fil du dialogue que Dante amorce avec ces ombres qu’il a connues, pour la plupart, durant leur vie sur terre : c’est celle qui concerne l’art. La rencontre avec O derisi da Gubbio, au chant XI, par le parallèle que celui-ci introduit tout d’abord entre lui et Franco Bolognese – tous deux ayant travaillé dans le domaine de l’enluminure – p uis entre Cimabue et Giotto pour la peinture et enfin entre Guinizzelli et Cavalcanti p our la poésie, pose la question du rapport de l’artiste à son œuvre, à la valeur de ce lle-ci, de l’époque dans laquelle elle s’inscrit et de la durée de la renommée que son aut eur peut en espérer. Réflexion complexe, mettant le doigt à la fois sur la caducit é des entreprises humaines les plus nobles – la gloire éphémère que l’artiste en retire – et le fait que l’art résiste envers et