Une vie différente

Une vie différente

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280 pages

Description

La Haute-Loire, début du XXe siècle. La vie rude et rangée des paysans du Velay est marquée par les croyances et la religion. Les interdits et les coutumes sont tout-puissants, l’homosexualité est taboue.


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Date de parution 13 juillet 2018
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EAN13 9782754741279
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Maryse Mezard
Une vie différente
2018
Les Éditions du Panthéon 12, rue Antoine Bourdelle – 75015 Paris Tél. 01 43 71 14 72 www.editions-pantheon.fr Facebook – Twitter – Linkedin
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Une vie si différente
1914-1918 Ils eurent une bouche mais elle ne parle plus, Des yeux mais ils ne voient plus, Des oreilles mais elles n’entendent plus, Des narines mais elles ne sentent plus, Des mains mais elles ne touchent plus, Des pieds mais ils ne marchent plus…
André Chardon : 1882-1932 Né à Vergonzac Commune de Sainte-Marie-des-Chazes Haute-Loire Le 3 novembre 1882 Décédé au Puy-en-Velay Le 8 novembre 1932
Chapitre I : André !
Difficile de naître et de survivre en cet hiver 1892 ! Difficile d’être un enfant dans ce petit coin de Haute-Loire ! Difficile de devenir un homme, un soldat, un père et plus…
Un cri, en cette fin de nuit, dans une maisonnette cachée au centre de ce petit village. Un enfant vient de naître… Oh ! Ce n’est pas un petit Jésus, non, bien loin de cela, un bébé, un de plus dans cette famille paysanne qui en compte déjà quatre, rien qu’un de plus ! Une bouche supplémentaire à nourrir…
Il faut dire que chez les Chardon, on ne roule pas sur l’or, on survit, voilà ! Un jour bien, un jour mal, il faut faire avec, pas le choix…
Marie, comme on l’appelle ici, dans ce village de Vergonzac, vient d’accoucher. Autour d’elle 1 s’affaire l’accoucheuse du coin. On devine, derrière lefenestroude la cuisine, la petite lumière vacillante d’une bougie, avec des ombres qui vont, qui viennent et l’on entend ce cri qui vient du fond d’un petit être clamant son arrivée à la vie, rien que ce cri, pas de paroles, le silence… et le bruit des sabots qui tapent sur le plancher grossier du salon. Il faut dire que le paysan, ici, est aussi rude que le climat. On ne parle pas pour ne rien dire.
Virginie, la sage-femme, qui n’a rien d’une sage-femme, n’est en fait qu’une paysanne comme les autres, mais l’on dit dans la commune qu’elle a undon, elle serait un peu sorcière. En tout cas, là, elle s’octroie cette fonction de faire naître les enfants. Elle est arrivée chez les Chardon il y a environ deux heures, quand Marcel, l’époux de Marie, est allé la chercher. Après s’être réchauffé les mains sur les braises mourantes de cette fin de nuit, elle a activé le feu en ajoutant quelques bûches dans l’âtre de la cheminée.
C’est alors que la maîtresse du logis, la Julie, mère de Marcel et belle-mère de Marie, s’est levée pour assister sa bru. Elle avait bien compris, hier soir, que Marie n’irait pas loin… Elle avait bien saisi, à son visage grimaçant et à son peu d’entrain pour avaler la soupe, que ce serait pour cette nuit, mais on ne se confie pas ici. En entendant la grosse voix de Virginie, elle s’est jetée dans ses sabots et elle a gagné rapidement la cuisine pour aider si besoin… Les voilà donc toutes les deux auprès de Marie, les naissances sont une affaire de femmes… Marcel est sorti finir sa nuit à l’écurie, sur le tas de paille, avec ses deux chiens, bercé par la chaleur et l’odeur des bêtes. Il n’en sortira que quand on l’appellera ; mais pour l’instant, l’enfant est là qui hurle pour ou contre la vie, on ne sait pas. Virginie le pose sur le tas de linge propre préparé, légèrement réchauffé par la Julie : en deux temps, il est emmailloté, bras et jambes sont prisonniers, on pose sur sa tête un bonnet en grosse toile bien ficelé sous le menton et on le dépose ou plutôt on s’en débarrasse en le mettant dans les bras de sa mère. À ce moment-là, Virginie, d’une voix rude, lui dit, en patois :
C’est un autre garçon, ma brave petiote !
Et une autre voix, plus fluette, qui vient du fin fond de la cheminée, réplique :
Eh bien, on l’appellera André, comme son oncle de Limagne !
Marie ne dit rien, elle n’a rien à répondre, tout est dit !
Elle retient ses larmes, des larmes de désarroi. Depuis des mois, elle avait tant espéré une fille, une toute petite fille, comme celle qu’elle avait mise au monde il y a trois ans, qui n’avait survécu que quelques heures, tant elle était petite et frêle, certainement née avant l’heure. Le Bon Dieu en avait décidé ainsi… Et pourtant, elle en avait récité des chapelets en espérant que 2 son souhait soit exaucé, mais pas le choix, il faudra accepter ce quatrièmegarania!
De l’autre côté de la cloison en bois, qui sépare sommairement la cuisine du salon, la conversation va bon train, Virginie a commencé une journée de bien bonne heure, elle a bien
mérité un petit quelque chose, une petite goutte par exemple… Elle en est friande… Virginie… de la goutte !
Cela, tout le monde le sait dans le village, que Virginie aime bien lever le bras et le verre et on ne lui propose jamais un verre d’eau, ça la vexerait, la belle !
Virginie, si on la vexe, c’est pour toujours, en tout cas pour longtemps !
Marcel, que sa mère a rappelé, rentre se réchauffer. Il se met à discuter avec la matrone de Virginie. Il verse un autre verre à l’accoucheuse, paysanne, sorcière, rebouteuse, qui ne refuse jamais… Mais l’heure avance, le jour pointe son nez, Virginie va descendre rejoindre sa maison 3 aucoudert d’en bas pour s’occuper de ses chèvres et de sa vache. Elle enfile sa pelisse sur ses larges épaules, remet sa coiffe droite, récupère son bâton posé dans un coin, achève son ultime verre, ouvre la porte de bois et, après un au revoir retentissant, s’engouffre dans la froidure de l’hiver.
Ouf ! Marie n’en peut plus de cette femme, n’en peut plus de fatigue, n’en peut plus de tout… Son petit grogne et cherche déjà sur sa poitrine le sein qui le nourrira. Un petit nez rose sort de 4 ce tas depetasdans lequel il est prisonnier. Il va bien falloir le faire téter, car le boulot n’attend pas à la campagne et elle va devoir se lever, comme un matin ordinaire, faire chauffer la soupe pour les aînés, ensuite se mettre au travail de la ferme.
Mais elle n’a pas la tête à tout ça, oh non ! Son cœur est gros, elle voulait tant une fille ! De plus, ici, elle n’est que la bru, elle n’a rien à dire, qu’à supporter. Marcel n’est pas facile, la belle-mère régente la maison et enfin le beau-père, le père ou levieux,comme on le nomme en famille, reste le patriarche en chef : tout le monde lui doit le respect. On obéit à ses ordres, même le voisinage s’en méfie. Il est aussi roublard à ses heures, n’hésitant pas à se lever la nuit pour faire de menus larcins : voler quelques œufs dans des nids de poule, prendre une gerbe de blé qui lui tend les bras, déterrer un ou deux plants de pommes de terre, s’emparer de quelques bûches sous un hangar, s’approprier quelques outils non remisés. Tout lui fait profit au bougre ; de plus, ses sous, il les aime plus que tout : il les cache précieusement. Il paraît qu’ils sont derrière une pierre dans l’âtre de la cheminée, il évite de les sortir… Cela lui brise le cœur de donner un écu. Il se fait souvent tirer l’oreille pour payer ses quelques dettes.
Les relations avec sa belle-fille ne sont pas simples, elle est son souffre-douleur, il est toujours derrière elle à lui donner des ordres. Elle ne répond jamais mais exécute. Elle se sent si redevable à cet homme de l’avoir acceptée comme belle-fille… Sa dot n’était pas importante, quelques draps, quatre moutons, un peu d’argent, peu de choses.
Mais elle était réputée travailleuse, la petiote, non regardante, alors quand Marcel est arrivé à la trentaine sans avoir trouvé chaussure à son pied, levieuxrendu chez la Maria, au s’est coudertd’en haut, pour arranger un mariage avec sa fille aînée : Marie !
La chose fut vite réglée, la Maria était seule à élever sa famille de quatre filles, son mari avait déserté le domicile conjugal il y avait bien trois ans, après une noce où il avait trouvé une jeunette bien dotée, du côté de Siaugues. Marie, malgré ses seize ans, était bonne à marier maintenant, surtout avec un Chardon, un bon parti, paraît-il : celle-là au moins serait enfin casée. Alors l’affaire fut vite conclue. Après un semblant de noce vite expédié à la nouvelle mairie de Sainte-Marie-des-Chazes, suivi d’un repas préparé au four du village, Marie avait pris son paquetage pour aller vivre chez les Chardon, dans le centre de Vergonzac, et se plier aux règles de ce nouveau clan.
Très vite, elle fut mise au parfum de sa nouvelle vie, elle serait plus ou moins la bonne de sa nouvelle famille. Malgré ses grossesses rapides et rapprochées, elle devait faire toutes les tâches qu’on lui demandait d’exécuter : traire les vaches, les brebis, les faire pacager, s’occuper des cochons, des poules, aider au foin, préparer les repas, s’occuper des enfants qui lui arrivaient.
Par contre, la Julie y trouva son compte ! Elle consacrait son temps devenu libre à cultiver son petit potager et surtout à faire de la dentelle, cela lui rapportait toujours quelque argent qui rejoignait vite la boîte dans la cheminée. Mais de sa bru elle ne se souciait que peu, ne lui parlait pas si ce n’était pour lui ordonner de faire telle ou telle chose. Elle n’hésitait pas à la houspiller
pour un rien, à la regarder de travers quand elle se rendait compte que celle-ci s’arrondissait à nouveau.
Quant à Marcel, il avait trouvé une femme pour d’abord assouvir ses plaisirs bestiaux, il n’y mettait pas de forme pour faire son devoir conjugal, le Marcel : vite fait, bien fait, comme les animaux qui lui servaient d’exemple. Il avait aussi trouvé une domestique qui le secondait dans toutes les tâches sans râler, en lui pondant de temps en temps un enfant. Cela lui permettait de se libérer pour descendre à La Fontaine où son copain Antoine, appelé communément « Fourien », avait ouvert un café. Cela faisait quatre bistrots dans le village d’environ deux cents âmes !
Donc il y avait de quoi boire pour l’homme et ses copains, ainsi que pour ceux des autres villages, qui, en passant, s’arrêtaient pour partager un verre. En parlant, ils se rinçaient vivement le gosier d’un vin âpre et rugueux qui montait de Langeac ou de Brioude. Ils n’hésitaient pas à faire la grande tournée des cafés, il faut bien contenter chaque cabaretier. Durant ce temps, c’étaient les épouses, les ancêtres, quand ils le pouvaient encore, mais aussi les jeunes qui s’occupaient du bétail et des travaux des champs.
Ainsi, nos hommes en pleine force de l’âge refaisaient, devant un verre toujours plein, le monde ou plutôt la commune, car sortis de Vergonzac, de Sainte-Marie-des-Chazes et des petits villages aux alentours, ils n’étaient pas allés loin, nos paysans !
Quelquefois au Puy pour la foire de la Toussaint, plus souvent à Langeac pour celle de la Sainte-Catherine, quelques-uns avaient fait leur régiment… au Puy ! Marcel, lui, était parti une seule fois au chef-lieu, pour la foire de la Saint-André. Il en était revenu avec une paire de bœufs et une bonne cuite. Il descendait aussi chaque hiver à Prades ou à Saint-Julien-des-Chazes pour se refaire une réserve d’eau-de-vie, cette fameusegnioleque tous les villageois aiment tant dans le coin, ainsi qu’une certaine villageoise d’ailleurs !
Il en remontait aussi du vin, une bonne petite piquette, bien âcre, dont les raisins sont cueillis 5 dans les vignes que les Pradirots cultivent sur les contreforts de l’Allier. De son périple dans la vallée, il rentrait souvent tard le soir, ou même la nuit, saoul comme un cochon, après avoir fait plusieurs haltes dans de la famille plus ou moins éloignée, du côté de Vergues, de Rilhac ou de 6 Saint-Bérain, tout en s’arrêtant chez « la Chatte », à Sainte-Marie, pour un petit dernier verre avant de prendre le chemin escarpé et rude qui le ramenait tant bien que mal à Vergonzac.
Dans ces cas-là, Marcel ne se sentait plus, il avait pris de la voix chemin faisant et canon buvant : ses ardeurs bestiales le taquinaient. Non content d’être grossier, il devenait méchant, alors tout le monde dans la maison se faisait petit, même levieuxprenait peur quand il le voyait jeter des éclairs de haine à quiconque croisait son regard. Il était capable de tout, le Marcel, dans ces moments-là !
Ces beuveries extérieures ne lui suffisaient pas, il lui arrivait fréquemment d’abuser du sang de la vigne dans son village, surtout l’hiver, quand le travail était moins prenant, que le froid était cinglant : il faut bien se réchauffer dans ce pays, au pied de la Durande, où le climat est rude…
Là, l’homme devenait méchant. Certains disaient dans le village qu’un soir, en rentrant ivre, il avait frappé la Julie, Marie, les petiots et que si levieuxn’avait pas levé la canne pour calmer la brute, il aurait fait un malheur !
De toute façon, il avait la réputation d’être méchant, haineux et sournois. Aussi, la pauvre Marie filait droit et avait une peur bleue de ce mari imposé.
Ainsi, à la naissance du petit André, elle est désespérée. Elle a tant pensé que la venue d’une petite fille lui adoucirait un peu sa triste vie de pauvre bougre : humiliée sans cesse, travailleuse, courageuse, parfois frappée. Elle se sent rejetée de tous, même du Bon Dieu !
Et elle y avait cru, en lui, pourtant !
Depuis toute petite, elle avait appris à prier. Elle avait suivi son catéchisme chez la béate avec ferveur, elle avait fait ses communions, suivi ses mois de Marie ; elle avait égrené des kilomètres de chapelet, dès qu’elle en avait trouvé le temps. Elle descendait à l’église à Sainte-7 Marie tous les dimanches, pour la messe, sauf si laburlele froid l’en empêchaient. Elle et
regardait souvent avec l’espérance d’un monde meilleur cette image pieuse du Saint-Esprit que le curé lui avait donnée.
Mais maintenant, elle doute de ce Bon Dieu, non pas que le petit André ne soit pas beau, oh non !
De toute façon, elle n’en voit que son tout petit visage, mais c’est un garçon, un de plus !
Puis, elle n’a pas le temps de traîner ni de s’apitoyer, elle entend déjà levieuxrâle, la qui soupe n’est pas chaude. Alors, malgré sa tristesse et les douleurs de l’accouchement, elle se lève de sa paillasse douillette en enlevant tendrement l’enfant de son sein et le dépose dans cette caisse en bois qui servira de berceau.
Elle le recouvre d’une peau de mouton pour bien le protéger du froid qui hante la maison, puis s’en va dans la cuisine tout en traînant ses sabots bien trop lourds pour elle, tout au moins ce matin.
8 Elle se met à préparer les restes de soupe de la veille, va à lasouillarde ,ramène un en morceau de lard rance. Tout en le posant sur la table, elle entend arriver ses quatre aînés qui descendent de la chambre en faisant un tapage monstrueux.
La veille, levieuxferré leurs sabots pour qu’ils tiennent le coup tout l’hiver. Ils ne lui disent a pas un mot, s’installent sur les bancs de chaque côté de la lourde table de bois, se disputent en tendant leurs écuelles à qui sera servi le premier. Aucun ne porte attention à leur mère, ils baissent la tête comme s’ils étaient honteux. Pourtant ils savent, ils ont entendu les bruits cette nuit : les gémissements discrets de Marie, la voix masculine de Virginie et les petits cris de leur nouveau frère, mais silence ! Ces choses-là, on n’en cause surtout pas à la maison, ce n’est pas d’usage à la campagne ! Devant cette attitude, Marie ne peut retenir ses larmes qui coulent en silence, sans bruit, en abondance, sans que personne ne veuille s’en rendre compte, la vie est ainsi…
1 Fenestrou : petite fenêtre. 2Garania: garçon. 3Coudert: lieu communal. 4Petas: vieux tissus. 5 Pradirots : les gens de Prades. 6 Sobriquet d’un débit de boisson. 7 Laburle: la tourmente. 8 Souillarde : pièce servant de garde-manger.
9 Chapitre II :La béate
Déjà le mois de mars à Vergonzac, la neige se fait rare, les températures remontent, la vie reprend. On voit de-ci de-là les gens et les animaux qui ressortent de leurs tanières ; la vie a survécu à l’hiver !
Oh, il y a bien quelques vieillards qui sont descendus les pieds en premier dans le petit cimetière de Sainte-Marie ainsi qu’une dizaine de petits qui n’ont pas survécu à l’épidémie de rougeole, mais on s’en sort pas mal, cette année, de la mauvaise saison, même si elle fut froide et surtout neigeuse ! Ainsi va l’hiver à la campagne, la vie, la mort, rien n’émeut les gens, même le décès des petiots. Ils sont rapidement remplacés par un nouveau-né de toute façon !
Chez les Chardon, levieuxtraîne de plus en plus les pieds, la grippe l’a bien secoué… La Julie a beaucoup travaillé, ses fuseaux ont dansé tout l’hiver et de la dentelle, elle en a bien quelques 10 belles aunes à vendre. Il faut dire qu’elle n’a pas bougé du coin du feu, elle n’a guère levé la tête de son ouvrage. Elle attend avec impatience que le père Fabre de Pouzols passe pour lui ramasser le fruit de son labeur. Il portera ensuite cette dentelle, ainsi que celle de ses voisines, au Puy, pour la revendre à des grossistes. En retour, il viendra lui payer son travail tout en lui 11 fournissant du fil et quelques cartons pour qu’elle réalise de nouveaux modèles.
Marcel, quant à lui, a pris bonne mine, il a descendu quelques bons canons. Il n’a loupé aucun enterrement dans la commune, cela lui donnant une bonne occasion d’arroser les morts. Il a levé la main, mais aussi le bâton, plusieurs fois sur sa pauvre femme, qui tout l’hiver a traîné comme une bête tout en s’occupant des petits. Elle, elle n’est pas restée au coin de la cheminée à faire du carreau, ce n’est pourtant pas l’envie qui lui en a manqué, mais elle n’en a eu que l’envie ! Elle aurait bien aimé aller faire une petite veillée chez la béate, la nouvelle béate qui est venue en remplacement de sœur Madeleine, partie à la retraite au Puy, mais elle n’en a pas eu le temps ni le droit. Chez les Chardon, on ne fréquente pas les autres du village, surtout pas trop ces gens qui vont chez la béate pour parler et ne rien dire. Seuls les enfants y vont, pour l’école mais aussi parce que ce sont des garçons et que l’hiver, ils ne peuvent s’occuper dehors. Alors on les enlève de la maison, des fois qu’ils apprendraient à lire ou bien à écrire !
Pourtant, on dit dans Vergonzac que cette nouvelle béate est une brave fille, pas comme 12 l’autre vielleroubiaque qui semait la terreur chez les petits et les grands. Elle avait la corpulence, de même qu’une autorité à toute épreuve. Rien ne pouvait l’émouvoir, ni la mort, ni la vie. Elle avait donné son âme à Dieu : elle se pliait à la lettre à sa bonne ou à sa moins bonne parole. On la craignait comme le feu à Vergonzac, petits et grands lui obéissaient à tort ou à raison. Elle était un peu lareine mèredu village et on se signait en baissant la tête quand on la trouvait sur son chemin.
Seule Virginie lui tenait tête, elles n’échangeaient ni parole, ni signe entre elles. Chacune son Dieu, si Virginie en avait encore un autre que son Dieu Alcool !
La jeune béate est donc originaire des Granges de Saint-Jean-de-Nay ; elle est une nièce de Baptiste Francis. Elle en est venue à se consacrer à la religion suite à un accident de cheval qui l’a laissée boiteuse et donc sans prétendant suite à son handicap. Elle se fait appeler Mademoiselle Jeanne et non « sœur », comme l’autre. Elle a reçu une instruction plus moderne chez les sœurs d’Anne-Marie Martel, au Puy. Elle sait faire les piqûres, soigner les malades, même accoucher les femmes ; ce sera Virginie qui va y perdre, en liqueur surtout !
On dit aussi qu’elle est instruite, qu’elle accepte les filles dans sa maison, qu’elle va les initier à la couture, au crochet, à de nouvelles façons de vivre, tout en leur apprenant à lire, à écrire et bien sûr à prier. Aussi, sans la connaître, et peut-être également parce qu’elles sont du même âge, Marie se sent bien de la rencontrer, cette nouvelle venue au village, peut-être s’en faire une confidente ! Mais il ne faut pas rêver, c’est interdit dans cette famille. De toute façon, le labeur l’attend ainsi que le petit André qui se fait entendre !