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Zaïre - Le Fanatisme ou Mahomet le prophète - Nanine ou L'Homme sans préjugés - Le Café ou L'Écossaise

De
400 pages
Rien n’approche, dans l’histoire du théâtre, le naufrage du répertoire voltairien après un siècle de gloire, qui l’égala à Corneille et Racine, et le fit jouer dans tout le monde occidental, d’Amérique en Russie. Dans notre mémoire, l’ironie a terrassé le pathétique, la prose le vers, sans pour autant sauver les comédies, où le rire se mêle d’ailleurs aux larmes. À elle seule, la curiosité devant des métamorphoses aussi inouïes, un désastre aussi saisissant, devrait suffire à justifier ce choix de quatre pièces pratiquement indisponibles – deux célèbres tragédies, une comédie sentimentale en décasyllabes, une espèce de drame bourgeois en prose.
Mais notre désir va plus loin que le légitime souci de comprendre la chute de la maison Voltaire après tant de splendeur. Nous espérons contribuer à un retour de Voltaire dramaturge dans les lycées et les universités, et pourquoi pas sur les planches. Car en ne voulant retenir du siècle des Lumières que Marivaux et Beaumarchais, c’est un pan tout entier de notre culture et de notre patrimoine théâtral qu’on jette à la voirie, comme autrefois les acteurs non repentis. On supplie Messieurs les directeurs de troupe, Messieurs les metteurs en scène, Messieurs les comédiens, de s’intéresser un peu à la mémoire de leur profession.
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Voltaire
Zaïre Le Fanatisme ou Mahomet le prophète Nanine ou L'Homme sans préjugé Le Café ou L'Écossaise
GF Flammarion
www.centrenationaldulivre.fr
© Éditions Flammarion, 2004.
ISBN Epub : 9782081404915
ISBN PDF Web : 9782081404922
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782080711847
Ouvrage composé et converti parPixellence(59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur Rien n’approche, dans l’histoire du théâtre, le nau frage du répertoire voltairien après un siècle de gloire, qui l’égala à Corneille et Racine , et le fit jouer dans tout le monde occidental, d’Amérique en Russie. Dans notre mémoir e, l’ironie a terrassé le pathétique, la prose le vers, sans pour autant sauv er les comédies, où le rire se mêle d’ailleurs aux larmes. À elle seule, la curiosité d evant des métamorphoses aussi inouïes, un désastre aussi saisissant, devrait suffire à justifier ce ch oix de quatre pièces pratiquement indisponibles – deux célèbres tragédies, une comédi e sentimentale en décasyllabes, une espèce de drame bourgeois en prose. Mais notre désir va plus loin que le légitime souci de comprendre la chute de la maison Voltaire après tant de splendeur. Nous espérons con tribuer à un retour de Voltaire dramaturge dans les lycées et les universités, et p ourquoi pas sur les planches. Car en ne voulant retenir du siècle des Lumières que Mariv aux et Beaumarchais, c’est un pan tout entier de notre culture et de notre patrimoine théâtral qu’on jette à la voirie, comme autrefois les acteurs non repentis. On supplie Mess ieurs les directeurs de troupe, Messieurs les metteurs en scène, Messieurs les comé diens, de s’intéresser un peu à la mémoire de leur profession.
Zaïre Le Fanatisme ou Mahomet le prophète Nanine ou L'Homme sans préjugé Le Café ou L'Écossaise
INTRODUCTION
Ce volume propose quatre pièces de Voltaire, qui en a écrit plus de cinquante. Deux tragédies (sur vin gt-sept), Zaïre etMahomet, et deux comédies,Nanine etL'Écossaise. CommeLe Café ou L'Écossaiseaussi bien peut passer pour un drame bourgeois, et même l'un des pr emiers, on aura compris le principe très simple qui gouverne cette édition, la seule à ce jour en livre de poche . Il s'agit de mettre enfin à la portée d'un large public (enseignants, lycéens et étudiants, gens de théâtre , lecteurs curieux), non pas un panorama, pas même un parcours, mais quelques échantillons d'un théâtre a utrefois glorieux, et maintenant proprement englout i dans les eaux noires de l'oubli, quand ce n'est pas du mépri s. Il convenait par conséquent – à travers quatre œ uvres, trois genres et trois formes – de mêler le sourire et l'e ffroi, l'alexandrin, la prose et ce mètre si rare o ù Voltaire excelle, le décasyllabe, sans viser une érudition en l'occas ion tout à fait déplacée, et en vérité dérisoire. Q uand un homme se noie, il n'est pas certain qu'on l'aide en le re coiffant avant de sortir de l'eau. On veut ici serv ir le théâtre voltairien, plutôt que s'en servir. De quel service s'agit-il ? Non pas d'œuvrer à la gloire de Voltai re – il n'en a nul besoin –, mais à la culture de notre mémoire, à l'e nrichissement de notre patrimoine vivant, si étrang ement, si affreusement rabougri. Pour jouer du Voltaire, ce q ue je ne suis pas seul à désirer, encore faut-il po uvoir le lire dans des éditions commodes, qui font jusqu'ici défa ut. Si l'on se souvient que nul auteur français du XVIIIe siècle n'est aujourd'hui davantage publié que « l'illustre brigand » de Ferney (Diderot), on mesure le désast re qui s'est abattu sur le dramaturge européen le plus joué, le plus loué, le plus traduit et adapté en son temps – le temps des Lumières.
Courbe d'un destin
Triomphes…
Immortalisé par la prose (philosophique, historique , narrative, pamphlétaire, épistolaire), Voltaire s 'est d'abord et toujours rêvé poète. Mieux : grand poète dans les g rands genres (épopée, tragédie, discours en vers). Le tout jeune Arouet, cadet malingre de robin, auteur de pe tits vers, de lettres charmantes, consacre son nouv eau nom de plume, Voltaire, à l'occasion d'une première tragéd ie retentissante,Œdipe (1718). Il court ensuite, de Paris à Versailles, de la Bastille à Londres, de château en logis, pendant près de quinze ans, jusqu'àZaïre (1732), derrière un succès aussi enivrant que son coup d'es sai. À partir deZaïre, malgré les déboires, les demi-réussites, les pièces refusées, retirées ou gardées sous le co ude, et l'envie frénétique d'écrire et de se faire jouer jusqu'au bout en dépit de l'âge et des réticences croissante s du public (Irène, 1778), il domine incontestablement la scène française tragique. Ni Diderot, ni Rousseau, qui ne l'aiment pas d'amour tendre, ni le public, peu por té alors au respect fervent des maîtres et des acteurs, n'hésit ent à le comparer, dans ses meilleures œuvres, à Co rneille et Racine. La liste suivante, empruntée à une thèse en core inédite, dira bien mieux qu'un long récit ce q ue fut ce règne mouvementé, riche en anecdotes et péripéties, en joies et revers, du plus illustre et abondant a uteur tragique de la Comédie-Française au siècle des Lumi ères. (Car, contrairement à Marivaux qui, entre 172 0 et 1740, lui dame le pion en prosaïques brodequins comiques et draine lui aussi un large public, Voltaire n'a j amais daigné écrire la moindre comédie pour la troupe des Italie ns, rappelés en 1716 après un exil de vingt ans.) Si l'on estime avec J.-P. Perchellet (« L'Héritage classique : la tragédie entre 1680 et 1814 », thèse soutenue à l'université Paris III, 1998, t. I, p. 123-124) « q ue 25 représentations données en cinq ans d'exploit ation consacrent un triomphe », 44 titres de tragédies sur 305 créat ions surnagent entre 1680 et 1814. Leur liste a la tristesse moins majestueuse que comique des vanités humaines, et nous rappelle combien l'art, comme l'humanité, compte plus de morts que de vivants. Le théâtre est d'abord une mémoire abolie.
Pradon,Régulus(1688) : 54 Campistron,Alcibiade(1685) : 53 Campistron,Andronic(1685) : 53 Campistron,Tiridate(1691) : 50 La Motte,Inès de Castro(1723) : 48 Voltaire,Œdipe(1718):48 Voltaire,Mérope(1743):48 Voltaire,Zaïre(1732):47 Péchantré,Géta(1687) : 43 Voltaire,Tancrède(1760):43 Voltaire,L'Orphelin de la Chine(1755):40 Maisonneuve,Roxelane et Mustapha(1785) : 39 Raynouard,Les Templiers(1805) : 39 Luce de Lancival,Hector(1809) : 38 Crébillon,Rhadamiste et Zénobie(1711) : 37 Legouvé,La Mort d'Abel(1792) : 37 Chénier,Charles IX(1789) : 36 Delrieu,Artaxerce(1808) : 36 La Touche,Iphigénie en Tauride(1757) : 35
Lemierre,Hypermnestre(1758) : 35 Belloy,Zelmire(1762) : 34 La Chapelle,Cléopâtre(1681) : 33 Voltaire,Hérode et Mariamne(1725):32 Mlle Bernard,Brutus(1690) : 31 Mme de Gomez,Habis(1714) : 31 La Fosse,Polyxène(1696) : 31 Boyer,Agamemnon(1680) : 30 La Fosse,Thésée(1700) : 30 Baour-Lormian,Omasis(1806) : 30 La Grange-Chancel,Oreste et Pylade(1697) : 29 Belloy,Gabrielle deVergy(1777) : 29 Belloy,Le Siège de Calais(1765) : 29 Ducis,Roméo et Juliette(1772) : 28 La Fosse,Manlius(1698) : 28 Crébillon,Électre(1708) : 27 Ducis,Le Roi Lear(1783) : 27 Piron,Gustave Vasa(1733) : 27 Voltaire,Alzire(1736):27 Mlle Bernard,Laodamie, reine d'Égypte(1689) : 26 Crébillon,Pyrrhus(1726) : 26 La Harpe,Philoctète(1783) : 26 Brueys,Gabinie(1699) : 25 Danchet,Nitétis(1723) : 25 Saurin,Beverlei(1768) : 25
Voltaire ne vient donc qu'en sixième place, derrièr e Pradon (immortalisé par son corps à corps avec Ra cine autour dePhèdre) et Campistron, qui doit sa survie à Hugo (« Sur l e Racine mort, le Campistron pullule »), mais il place sept pièces (sur vingt-sept) dans ce pittores que palmarès des grands succès tragiques entre 1680 et 1814. En prenant d'ailleurs comme critère le nombre de sp ectateurs sur les cinq premières années d'exploitat ion (plus de 17 000 selon les calculs de J.-P. Perchellet,op. cit., p. 125-126), sa position s'améliore nettement, pu isque Mérope, 1743,Zaïre, 1732,Tancrède, 1760,L'Orphelin de la Chine, 1755,Œdipe, 1718, occupent respectivement les 1er, 4e, 5e, 6e et 9e rangs (de 46 000 à 34 000 places), et que trois au tres de ses pièces figurent encore parmi les quarante-trois tragédies ayant rassemblé, à ell es toutes, 1 172 000 spectateurs durant les cinq pr emières années de leur vie théâtrale (Hérode et Mariamne, 1725 ;Alzire, 1736 ;Sémiramis, 1748). La primauté de Voltaire, qui n'est en rien une exclusivité sidérante, encore moins un miracle du talent à contre-courant du cou rs des choses, prend place et sens dans la vogue persistan te du genre tragique en son temple parisien : « Ent re 1680 et 1814, les 106 tragédies ayant intégré le répertoire de la Comédie-Française ont attiré 3 321 891 spect ateurs en 5 223 représentations (32 % du total des représenta tions tragiques et 33,8 % du total des spectateurs », J.-P. Perchellet,op. cite plus long terme, embrassant jusqu'à., p. 132). C'est même dans une perspective à encor leur extinction, au XIXe siècle, toute la carrière des tragédies créées apr ès 1680, que la réussite de Voltaire reçoit tout son relief : « Sur les 4 211 876 spectateurs q ui se sont déplacés pour assister à la représentati on d'une des cinquante-sept pièces restées au théâtre, 1 753 462 (41,6 %) sont allés applaudir une de ses treize tr agédies. […] à lui seul, il occupe même la moitié des places rés ervées aux dix-huit tragédies vues par plus de 100 000 spectateurs :
Voltaire,Zaïre: 272 145 Voltaire,Tancrède: 196 846 Voltaire,Alzire: 195 696 Voltaire,Mérope: 185 688 Voltaire,Sémiramis: 183 097 Voltaire,Œdipe: 159 196 Crébillon,Rhadamiste: 151 692 Voltaire,Mahomet: 141 041 La Motte,Inès de Castro :136 675 Voltaire,L'Orphelin de la Chine: 133 777 Longepierre,Médée: 119 810 La Touche,Iphigénie en Tauride: 115 403 Campistron,Andronic: 105 575 Belloy,Gaston et Bayard: 105 294 La Fosse,Manlius: 105 139 Lemierre,Hypermnestre: 103 100 Voltaire,Adélaïde du Guesclin: 100 835 Crébillon,Électre: 100 831 » (J.-P. Perchellet,op. cit., p. 140).
On retiendra aussi de ces quelques chiffres et clas sements éloquents que les grands succès voltairiens , en termes de créations, s'étendent de 1718 à 1760. Mai s peut-on s'étonner de la longévité et de la fécond ité de
Voltaire ? Et douter de sa fureur théâtrale, de son amour inentamé de la scène, lui que, increvable vi eillard édenté et emperruqué tué par son triomphe, on couronna dan s sa loge, puis en buste sur le plateau de la Coméd ie-Française, quelques semaines avant sa mort, lors d' une représentation d'Irènehistorique (1778) ? véritablement Geste inouï et délire public où s'annonce le culte moderne de l'artiste. À traversIrène, piètre tragédie, l'on applaudissait évidemment l'auteur, le philosophe, l e bienfaiteur de l'humanité, bref, le héros des Lum ières auréolé de génie, enfin autorisé à revenir dans la capitale après vingt-cinq ans de caprice monarchique. Il fa udra à peine un siècle pour enterrer non pas l'écrivain, mais le dramaturge, le successeur reconnu de Corneille et de Racine, aujourd'hui disparu avec armes et bagages. Au compt e de tous les exploits petits et grands, comiques e t frappants, qui font la légende voltairienne – la ba stonnade et la Bastille, Mme du Châtelet, Frédéric II, Cirey, Ferney, Calas et tant d'autres –, il faut absolumen t ajouter l'énorme blague, l'incroyable farce de so n destin théâtral, sans guère d'équivalent à ce niveau de ta lent et de renommée. Voltaire gambade et frétille d ans nos mémoires comme s'il n'avait pas été frappé d'hémipl égie sur toute une moitié du corps, la plus précieu se à ses yeux. Mais qui, de nos jours, s'imagine Voltaire en grand poète inspiré, comme le virent ses contempor ains ?
Voltaire exporté
Cette gloire prodigieuse si vite effacée s'explique -t-elle par l'égocentrisme français au siècle des L umières, sincèrement persuadé d'incarner, depuis Corneille, Molière et Racine, le bon goût universel en matière de théâtre ? On a vu plus haut, dans l'étonnant premie r tableau des performances, que Shakespeare n'a pu pénétrer en France qu'à travers les adaptations implacableme nt classicisées, ou francisées, ou policées, d'un D ucis. Goldoni, installé jusqu'à sa mort à Paris, savait q ue ses pièces italiennes, dont il ne doutait pas de la qualité, n'avaient aucune chance de convenir aux goûts de so n nouveau public. Il en ira tout à fait de même qua nd Benjamin Constant, fort bon connaisseur de la litté rature allemande, se proposera, au début du XIXe siècle, d'adapter pour la scène leWallensteinde Schiller. À se contenter d'une telle hypothèse, on se tromperait pourtant lourdement. Voltaire fut lu, joué, traduit, adapté, discuté dans toute l'Europe, en Russie et jusqu'à Boston et New York. Il ne servirait à rien d'entrer ici dans des détails oiseux, pays par pays, et pièce par pièce. C'est l'affaire, au demeurant instructive, des études érudites. Il suff ira d'évoquer l'exemple de l'Angleterre, nation que ses traditions littéraires, sa puissance, son rayonnement intellec tuel, et son patriotisme chatouilleux devaient appa remment dérober à l'emprise de l'idéal tragique voltairien, si résolument français. Brutusnglais, où Voltaire découvrit Shakespeare(1731), sujet romain d'ailleurs ramené du séjour a in vivo, c'est-à-dire sur scène, est adapté à Londres dès 1731, ma is représenté seulement en 1734, non sans débats. A.M. Rousseau (L'Angleterre et Voltairexe amusant, et de fait, Voltaire Foundation, 1976, p. 385) note un parado inhérent au commerce culturel international. Voltai re se veut animé par l'énergie anglaise, liée pour lui aux libertés publiques, en politisant sa tragédie, où s'affronte nt, à coups de fort beaux vers, républicains et mon archistes. Tandis que l'adaptateur londonien, s'adressant à de s spectateurs peu privés de joutes politiques dans leur vie quotidienne, accentue le pathétique qu'ils recherch aient avant tout sur scène ! Et que Voltaire visera sciemment, de son côté, avecZaïre. D'abord froidement reçue, une adaptation deZaïre (1732) Zaraobtient en 1736 un – succès considérable, mais sans suite, avant que, qu inze ans plus tard, le célèbre acteur Garrick ne re lance la pièce en endossant le rôle, cher également à Voltai re, du vieux Lusignan. Pendant sa longue direction du théâtre de Drury Lane (29 ans),Zaraainsi, fait peu croyable et pourtant vrai, a  vient u troisième rang des pièces les plus jouées sur ce théâtre fameux, derrièreHamlet etThe Suspicious Husbandde Hoadly (23 saisons contre 29). Cet énorme succès, confirmé par la province et vingt éd itions, conjugue deux facteurs qu'il serait imprude nt d'oublier : 1. le talent de deux comédiens, Mlle Cibber (que la création du rôle de Zara rendit célèbre) et surtou t Garrick ; 2. le travail d'adaptation, de Hill d'abord, de Gar rick ensuite, en 1766, quand la Cibber se retira. C ar Hill puis Garrick, n'étant pas tenus par l'idéal formel de la tragédie classique – alexandrin rimé, élégance, ha rmonie, décence, volume et hauteur du chant poétique –, ne se privent pas de faire jouer le ciseau (Garrick su pprime 300 vers, découpe les tirades), de tirer l'incantation tragique, dont les draperies enveloppent les rappor ts dramatiques imaginés par Voltaire, vers la prose et ses brutali tés, inconcevables sur la scène française. Même si Voltaire déclare se réjouir, en publiantZaïre, que les Anglais se décident enfin à rejoindre le bon goût français, qui doit lui-même retouver les chemins de l'énergie dramatique, il est certain qu'on ne saurait tout à fait confond reZaïre et Zaraa française, sans lequel l'idéal de la tragédie cla ssique se. Les Anglais bousculent les plis du cérémonial à l défait, pour aller dénuder plus résolument le pathé tique des situations. Alzire (1736), bien qu'adaptée aussi par Hill, ne connut qu'un accueil honorable, tandis qu'il revint encore à Garrick d'assurer avec retard, à partir de 1765, le succès d'abord très compromis deMahomet (24 saisons jusqu'en 1796, 13 éditions).Méropes les atouts dans son jeu en(1743), quant à elle, ne mettait pas au départ tou vue de séduire l'Angleterre, puisque Voltaire, en p leine guerre avec la perfide Albion et devenu poète officiel de la cour de France (Poème sur Fontenoy), déclarait dans la Préface les Anglais décidément ineptes en certaines branches de l'art, qu'il limitait cependant à la tr agédie, à la musique, à la peinture ! La pièce, ada ptée en 1745, fit pourtant une fort belle carrière, au point, selon A .M. Rousseau, d'influencer d'autres drames autochto nes : «Méropeoire classique anglais pendant près d'un siècle », directement ou indirectement, appartint au répert (op. cit.il, p. 414). Si l'on songe que, malgré des campagnes antishakespeariennes de plus en plus violentes au f de l'âge, au nom de Racine et de la raison en art, réfugiée à Ferney, les adaptations deL'Orphelin de la Chine, de Nanine (pièce la plus longtemps jouée au et deXIXe siècle chez nos voisins, dernière édition en 1864) L'Écossaise ont né à cette conclusion aussi déconcertanteégalement rencontré un bon accueil, on est ame qu'imparable : « Nul dramaturge français n'aura eu outre-Manche un succès comparable » ! (ibid., p. 437). Il n'est
évidemment pas question de transposer tel quel l'ét at de chose anglais en Allemagne ou en Italie. Mais il suffit pour mesurer l'ampleur du succès, et son aire tempo relle : le XVIIIe siècle et le début du XIXe. Il faut maintenant rentrer en France. Qu'est-il don c arrivé à Voltaire ? Comment et pourquoi a-t-il si dramatiquement disparu ? Comment, après un tel trio mphe, comprendre un tel naufrage ?
La chute de la maison Voltaire
On fera appel à un tableau, qu'autorisent les stati stiques de la Comédie-Française et l'extrême rareté des représentations de Voltaire hors de son théâtre att itré. Que constate-t-on ? 1. La spécialisation de Voltaire dans le grand genr e tragique, malgré les beaux succès deL'Enfant prodigue (317),Nanine(291),L'Écossaiseplement – que pour lui la tragédie(134). Il est clair – ses lettres le confirment am l'emporte de beaucoup en grandeur esthétique et en ivresse créatrice sur la comédie. Or l'Histoire, qu i aime jouer dans le dos des hommes, a voulu n'élire, du XVIIIe siècle, que des pièces gaies. 2. Pendant un siècle, de 1731 à 1830, le Théâtre-Fr ançais fait jouer au moins dix de ses pièces sur di x ans (par décennie entre 1751 et 1800, respectivement 17, 23, 16, 17, 16 ; entre 1801 et 1850, 13, 12, 10, 9, 7) . 3. En nombre de représentations, il dépasse Corneil le dès la décennie 1730 (177 contre 165, avec 10 pi èces) et l'emporte sur Corneille et Racine entre 1741 et 180 0. Les contemporains n'étaient pas victimes d'un mi rage, mais d'un incontestable triomphe public, qui se prolonge en fait jusqu'en 1830 (314 représentations entre 1 821 et 1830, contre 147 pour Corneille, 306 pour Racine). 4. Le décrochage du théâtre voltairien s'opère à pa rtir de 1831, soit très exactement cent ans après s a prise de pouvoir (314 représentations pour 10 pièces entre 1 821-1830, 93 et 111 les deux décennies suivantes). Après 1850, la chute se fait brutale et apparemment fatal e : 11 et 14 représentations entre 1851 et 1870, po ur 4 puis 2 pièces. 5. SeuleZaïre traverse tout le XIXe, avant de s'effondrer dans son ultime reprise, en 1936, deux siècles après sa création. 6. Voltaire n'aura donc joué dans la cour des grand s classiques que jusqu'en 1850, avant de se faire brutalement expulser. 7. Il paraît dès lors plausible de rapporter le suc cès de Voltaire à celui du genre tragique français, actif sur plus de deux siècles. Le théâtre voltairien survit tant que ce genre vit d'une autre vie que la commémorati on culturelle et les batailles d'interprétation ou de prestige, l iées à l'invention, en fin de XIXe siècle, du metteur en scène. 8. Sa mission historique fut donc d'alimenter, en l a modernisant, en l'actualisant, en la dramatisant, un tenace et très fort besoin public de tragédie, qui se satisfa it depuis bien longtemps, en France, des seules rep rises de Corneille et de Racine. Représentations des pièces de Voltaire à la Comédie-française (1718-1966) 1718- 1721- 1741- 1761- 1781- 1801- 1821- 1841- 1861- 1881- 1901- 1921- 1941- 1961-Totaux 1720 1740 1760 1780 1800 1820 1840 1860 1880 1900 1920 1940 1960 1966 Œdipe (1718- 42 42 51 39 19 71 56 20 340 1852) Artémire 8 8 (1720) Mariamne 1 1 (1724) Hérode et Mariamne 42 13 2 3 60 (1725-1817) L'Indiscret (1725- 10 3 10 23 1780) Brutus (1730- 15 33 33 29 110 1799) Ériphile (1732) 12 12
Zaïre (1732-1936) Adélaïde du Guesclin
52
11
73
46
57
68
44
104
46
50
35
23
5
33
24
6
1
480
198
340
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63
38
8
40
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94
33
67
5
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328
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4
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16
15
18
291
52
263
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4
5
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24
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8
7
9
4
7
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1
4
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6
13
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(1734-Alzire 1850) (1736-1830) L'Enfant prodigue (1736-1819) Zulime (1740-1762) Mahomet (1742-1852) Mérope (1743-1869) La Mort de César (1743-1900) Sémiramis (1748-1834) Nanine (1749-1840) Oreste (1750-1846) Rome sauvée (1752-1800) Amélie (1752) L'Orphelin de la Chine (1755-1966) L'Écossaise (1760-1793) Tancrède (1760-1855) L'Écueil du sage (1762) Olympie (1764-1787) Le Triumvirat (1764) Les Scythes (1767-1770) Sophonisbe (1774) Irène (1778) Agathocle
45
41
56
27
22
31
10