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Comment l'esprit vient aux bêtes - Ce que l'on voit en chassant

De
428 pages

De l’intérêt présenté par l’étude de l’histoire naturelle. — Considérations générales sur le rôle joué dans la nature par l’homme et par les animaux.

De toutes les sciences, la plus attrayante est, sans contredit, celle qui traite de la nature et des merveilles que la Providence a répandues à profusion autour de nous.

Est-il, en effet, quelque chose de plus curieux que l’étude approfondie et raisonnée de tous les faits qui s’accomplissent dans l’univers ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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C. d' Amezeuil

Comment l'esprit vient aux bêtes

Ce que l'on voit en chassant

A MONSIEUR L’ABBÉ ROBILLIARD

 

OFFICIER D’ACADÉMIE

 

Chanoine de Rodez et de Nancy, directeur de l’Institution de Notre-Dame de la rue Saint-Jacques, à Paris.

 

 

 

Monsieur l’Abbé et cher Maître,

 

Vous souvient-il alors que, les deux pieds sur les chenêts, en face d’un feu pétillant et clair, nous cherchions à égayer les interminables soirées d’hiver, en causant de omni re scibili et quibusdam aliis, vous souvient-il, dis-je, qu’à plusieurs reprises et sans aucune provocation de ma part vous vous plaisiez à ramener la conversation sur un sujet, d’autant plus délicat que nous étions loin de nous trouver en communion d’idées sur le point en litige.

Il s’agissait, rappelez-le vous, de la chasse, et vous blâmiez les excès sans nom, auxquels se livrent de gaîté de cœur ceux qui s’affublent du titre, —  ce sont vos propres paroles, M. l’abbé, — de disciples de saint Hubert.

 — L’illustre évêque des Ardennes devint après sa conversion le plus doux dès hommes, me disiez-vous, et j’ensuis convaincu, tout le premier il blâmait vertement ceux qu’une folle passion pousse à détruire sans raison de malheureux animaux que leur seule faiblesse devrait mettre à l’abri de nos coups.

Que vous répondais-je ? je ne le sais plus au juste ; mais ce que je n’oublierai jamais, c’est la sainte indignation avec laquelle vous vous éleviez contre l’abus que journellement il est fait du nom du saint évêque, et, emporté par votre éloquence même, vous continuiez, brodant sur le thème, à me dépeindre avec une verve et un entrain merveilleux et sous les couleurs les plus sombres les résultats de cet amour immodéré de destruction, qui donne aux hommes le goût du sang et les amène insensiblement, et sans qu’ils s’en doutent, à ressembler à de véritables cannibales.

De tous temps la chasse passa pour l’image de la guerre, je dois en convenir, mais, si avide que l’homme puisse être du sang du gibier, je doute fort qu’il en arrive à souhaiter voir couler, sans rime ni raison, celui de ses semblables.

Je chasse pour ma part depuis plus de vingt-cinq ans, et si j’assiste froidement à la mort, du gibier s’entend, j’en fais le serment, j’éprouve la plus vive répugnance à la vue du sang qui n’est pas celui des lièvres, des perdreaux, voire même des sangliers.

En remontant à travers les âges, ne manquais-je pas d’ajouter, nous le voyons, la chasse fut en honneur chez tous les peuples ; la Bible elle-même ne nous l’apprend-elle pas, les premiers hommes vivaient de ses produits et se couvraient de la peau des bêtes qu’ils avaient tuées ?

Avant d’être un plaisir, la chasse fut donc une nécessité.

Cette raison fort péremptoire, vous l’avouerez, devait me dispenser d’en chercher d’autres, et cependant les arguments ne me faisaient pas défaut pour prouver, jusqu’à l’évidence, la bonté de la cause dont je m’étais fait l’avocat.

A tout autre qu’à vous, M. l’abbé, j’aurais pu vanter la valeur intrinsèque du gibier, en faisant ressortir ainsi qu’il convient ses mérites culinaires et gastronomiques ; peut-être alors, en flattant habilement un péché mignon, — oh ! ne rougissez pas, mon cher maître, la gourmandise est un péché de bonne compagnie, et il n’est pas donné à tout le monde de savoir en user galamment, — peut-être alors, en flattant un péché mignon, m’eût-il été permis de vous amener à résipiscence.

Mais hélas ! trois fois hélas ! vous n’avez même pas ce joli petit défaut, et mon argumentation n’eût abouti qu’à vous fournir de nouvelles armes contre moi.

Et cependant, la chasse en dehors des jouissances qu’elle procure à ceux qui la pratiquent réellement peut devenir une source inépuisable d’observations dont les résultats, tout en élevant l’âme, donnent à la pensée un cours tout nouveau et la portent à admirer le Créateur dans la moindre de ses œuvres.

Que de fois, en effet, m’est-il arrivé, soit en parcourant la plaine, soit en battant les buissons, soit encore en suivant la voie du gibier sous le couvert des grands bois, de m’arrêter soudain, et perdu au milieu de l’immense solitude qui m’enveloppait de toute part, en quelque sorte enivré d’un silence à peine rompu par le gazouillement des oiseaux, le chant du cri-cri ou le frôlement d’ailes des insectes aux élytres d’or, de déposer mon fusil s’il s’agissait d’une chasse à tir, ou, si je suivais un courre, de descendre de cheval, d’aller m’asseoir au pied d’un arbre, sur le revers d’un fossé, et d’écouter la grande voix de la nature, tout en promenant autour de moi un regard distrait.

Bien souvent alors, un oiseau voletant de branche en branche, un insecte trottinant menu sur la terre sèche, attirait mon attention, je les suivais les uns ou les autres dans leurs marches et contre-marches, et je cherchais à me rendre un compte, aussi exact que possible, du rôle attribué à chacun d’eux dans la grande œuvre de la création.

Peu à peu, et au fur et à mesure qu’il m’était donné de lire plus couramment dans cet admirable livre de la Nature, je reniais pour ainsi dire les divinités aux pieds desquelles, la veille encore, je me prosternais humblement, et je saluais avec enthousiasme l’ère nouvelle qui semblait luire pour moi.

La chasse que j’aimais tant et que j’aime toujours en dépit de tout, la chasse pour moi n’était plus qu’un prétexte pour aller plus librement surprendre la Nature dans ses plus impénétrables mystères ; un moment même, si grande était l’aberration de mon esprit, — saint Hubert nous pardonnera-t-il ce blasphème ! — n’eût été la pensée de déchoir aux yeux de mes amis, je crois, Dieu me pardonne ! que j’eusse à peu près complétement abandonné Gaston Phœbus et du Fouilloux pour courir sur les brisées de Buffon, de Daubenton, de Cuvier, de tous ces grands génies qui ont fait faire à l’histoire naturelle un pas de géant.

L’homme qui n’a pas étudié la Nature chez elle ne pourra jamais exactement connaître les sensations que fait éprouver la découverte du plus petit fait nouveau ou jusqu’alors resté inexpliqué.

C’est avec une sorte d’âpre passion que l’on étudie sans cesse et toujours, et le jour où l’on parvient à trouver la solution d’un problème longtemps cherché, l’on se figure être l’homme le plus heureux de la terre et je ne vois certes pas ce qui empêcherait de l’être !

Tout en m’efforçant de me rendre compte de la corrélation qui existe entre les êtres créés, j’ai tout particulièrement été frappé d’une chose, c’est qu’en général, qu’il s’agisse de quadrupèdes, d’oiseaux ou d’insectes, les animaux les plus calomniés sont précisément ceux qui rendent à l’homme de plus éminents services.

Dès lors, appliquant toutes mes facultés à reconnaître et à étudier de plus près ces déshérités de la Nature, j’en suis arrivé à envisager, sous des aspects tout nouveaux, le rôle qu’ils sont appelés à jouer et j’ai dû constater, en outre, que ces parias voués à la mort par d’absurdes préjugés s’ingénient par tous les moyens en leur pouvoir, à nous prouver chaque jour leur incontestable utilité.

Toussenel, notre maître à tous, a décrit avec une verve inimitable l’Esprit des bêtes, et son livre est un chef-d’œuvre d’esprit et d’humour ; M. le marquis de Cherville, dans l’Histoire naturelle en, actions, nous a initiés, avec cette habileté et ce brio qui caractérisent son talent, aux mœurs et aux usages des petits animaux, et il s’est principalement appliqué à montrer combien est puissant l’instinct qui les guide ; voulant aujourd’hui développer cette thèse, je vais raconter comment l’esprit vient aux bêtes, c’est-à-dire tenter de prouver par quels moyens l’animal, si infime qu’il soit, parvient, en dépit du rôle passif auquel il semble condamné par la Providence, à acquérir des qualités, une finesse, un tact merveilleux, qui nous amèneraient à supposer que, en maintes circonstances, la bête a plus d’esprit que bien des gens !

Ce rôle d’avocat des bêtes est séduisant, j’en conviens, et toujours il m’a tenté, tant et si bien que, sans aucunement réfléchir aux conséquences, je me suis laissé aller à l’accepter à priori.

Mais, après mûres réflexions, je me suis demandé quel serait, en présence des préjugés sans nombre si profondément enracinés dans les esprits, quel serait, dis-je, le sort de mon plaidoyer, et, faut-il vous l’avouer, je me suis senti trembler, et j’ai hésité à donner suite à mon idée.

Puis, prenant bravement mon parti, j’ai reconnu que j’avais d’autant moins le droit de persister dans mes hésitations, qu’il m’était facile de rendre mon idée féconde en la plaçant sous votre patronage, et en sollicitant de votre bienveillance l’honneur d’inscrire en tête de ce volume votre nom si respecté en même temps-que si aimé de tous ceux qui vous connaissent.

D’avance, convaincu que vous ne me refuserez pas cette faveur, je vous prie, monsieur l’Abbé et cher Maître, d’agréer, avec mes remerciements anticipés, l’assurance du profond respect et de la sincère affection

 

De votre bien dévoué élève et ami,

 

C. D’AMEZEUIL.

 

 

 

Dijon, ce 1er septembre 1876.

 

 

 

Mon cher d’Amezeuil,

 

J’ai été bien sensible, mais plus surpris encore de votre gracieuse attention et de votre aimable souvenir.

Pas plus aujourd’hui qu’autrefois je ne crois la chasse appelée à adoucir le caractère, mais pas plus aujourd’hui qu’autrefois je n’en méconnais l’efficacité pour enhardir, aguerrir les jeunes gens. Je sais qu’elle leur donne le courage, le sang-froid, la prudence et surtout Cette grande vertu du chasseur, une inaltérable patience. C’est pour cela qu’aujourd’hui je suis plus indulgent à son égard. Les circonstances actuelles demandent, en effet, à nos jeunes gens un caractère où dominent la force, l’activité, la pleine possession de soi-même.

Si pourtant votre ouvrage s’était borné à renseigner sur la chasse et à en exciter le goût, il ne m’aurait point causé un plaisir aussi vif ; mais vous lui donnez une portée plus haute.

Vous y suivez dans son admirable développement l’instinct de la conservation dont Dieu a doué tous les animaux, surtout les plus faibles et les plus exposés aux périls. Vous y constatez les effets extraordinaires de ces instincts merveilleux.

Le chasseur et le philosophe y puiseront de précieux renseignements, et ne pourront s’empêcher d’entendre, dans votre œuvre, un écho de la grande voix de la Nature, qui toujours et partout chante l’intelligence infinie de son divin Créateur.

Voilà où je vous ai reconnu mieux encore que dans le charme du récit et la finesse de l’observation, et c’est ce dont je vous remercie de tout cœur, plus encore que de l’honneur que vous me faites en me dédiant votre ouvrage.

Croyez, mon cher d’Amezeuil, à l’inaltérable attachement

De votre vieil ami,

 

ROBILLIARD,
Directeur de l’Institution Notre-Dame

 

 

Paris, ce 10 septembre 1876.

PROLOGUE

Superstitions généralement répandues dans le publie au sujet de certains animaux. — Le coucou. — Les grimpereaux. — Ce qu’il advint à l’auteur pour en avoir chassé. — Le moineau. — La chauve-souris. — L’engoulevent.

Il existe dans le public, relativement à de certains animaux déclarés nuisibles ou dangereux, des préjugés ridicules contre lesquels la science ne saurait trop s’élever, et qui bientôt, nous l’espérons du moins, ne tarderont pas à disparaître complétement.

Dans beaucoup de pays, on fait une guerre acharnée au coucou dont le cri monotone est, dit-on, une menace directe du ciel.

Pourquoi cette croyance ?

Je suis, pour ma part, très-partisan du chant de ce brave habitant de nos bois, car, ainsi que le dit un vieux dicton :

« Heureux celui qui, pour la première fois de l’année, entend le kou-kou, avec des écus sonnants dans sa poche, car il peut, sans crainte de se tromper, dire à tout venant que, jusqu’à la Saint-Sylvestre, l’argent ne fera point défaut à sa bourse. »

Cette légende ne vaut-elle pas mieux que celle qui nous présente le coucou comme un oiseau malfaisant ?

Chaque année au printemps, je me rends dans les bois, et je guette sa venue ; il est bien entendu que, pour l’occasion, je garde quelques pièces en réserve, et dès que j’ai entendu le chant du fameux coucou traditionnel, je m’éloigne heureux et content, sûr d’avance de ne pas encore, cette année-là, mourir de faim.

Au point de vue pratique, le coucou possède une utilité beaucoup plus grande, il fait une destruction énorme de chenilles, de limaces et de hannetons, et pour peu que l’on soit propriétaire, l’on comprend immédiatement quels peuvent être les services qu’il est appelé à rendre.

Le griimpereau, charmant petit oiseau, aux plumes noires, blanches et rouges, que l’on tue sous le prétexte qu’à l’exemple du pivert il pique les arbres et les fait périr, détruit une quantité énorme de guêpes et de cloportes.

Les étourneaux vulgairement appelés sansonnets sont les ennemis acharnés des pucerons, et non contents de détruire ceux qui se grappent sur les arbustes, ils s’attaquent encore à la vermine, qui fait si horriblement souffrir les bestiaux.

Pour peu que l’on ait habité la campagne, n’a-t-on pas souvent aperçu, dans les prés, picorant fort tranquillement au milieu des bœufs et des moutons, une multitude de ces charmants passereaux dont les plumes, d’un noir métallique, reflètent, sous les ardents baisers du soleil, mille teintes cuivrées, n’est-il pas arrivé de les voir se percher sur le dos de ces animaux, et les épucer sans que ceux-ci fassent le moindre mouvement pour tenter de les repousser ; c’est que, plus fins et plus habiles que nous, ils comprennent toute la portée du service que leur rend le sansonnet.

Pourquoi, d’ailleurs, les chasser ? leur chair est sèche et nauséabonde au goût, et à moins de vouloir les prendre pour les apprivoiser, je ne comprends en aucune façon la guerre qu’on leur fait.

Hélas ! moi aussi, j’ai donné dans le travers, moi aussi, j’ai couru sus aux étourneaux, je les ai guettés, le soir, alors qu’au soleil couchant ils se réunissaient sur la cime dépouillée des chênes et des châtaigniers, pour jacasser à leur aise sur les affaires importantes du jour.

J’en ai tué, j’en ai blessé, j’en ai pris au piège,

Quelques-uns se sont laissé apprivoiser.

Mais, qu’en est-il résulté pour moi ?

Ah ! je puis avec autant d’à-propos certainement que Madame de Sévigné, vous dire : Je vous le donne en dix, en cent, en mille, et pas un de vous peut-être ne le devinera.

Eh bien ! pour ne pas vous faire plus longtemps languir, je vous l’avouerai, le seul bénéfice que j’ai tiré de mes prouesses, c’est un profond dégoût pour le foie de veau.

Vous riez ! Hélas ! c’est pourtant la vérité vraie. Obligé de nourrir mes bêtes avec du foie cru, j’en ai tellement manipulé, qu’aujourd’hui la vue seule me donne des nausées.

Que cet exemple, ô chasseurs de sansonnets, vous serve de leçon !

Le moineau, que, sans vergogne, l’on traite de voleur ou de pillard, est l’un des plus fermes auxiliaires du cultivateur. Il déteste par principe et par état, tout ce qui rappelle les insectes, et il les poursuit avec un acharnement tel qu’il en détruit quelques millions par an.

Au lieu de le pourchasser comme vous le faites, nourrissez-le donc plutôt, quand approche la saison d’hiver, lorsque les larves et les insectes se sont réfugiés dans les profondeurs de la terre, et ne regrettez pas les quelques grains de blé que vous lui aurez jetés ; ne vous les rendra-t-il pas au centuple en s’instituant, de son autorité privée, votre garde champêtre, et certes vous aurez rarement été mieux servi que par ce serviteur désintéressé, qui, lui du moins, n’a nul besoin d’être assermenté.

La mésange est encore une amie en faveur de laquelle je tiens essentiellement à plaider.

Elle est mignonne, gracieuse de formes, vive, légère, agréable à voir, pourquoi la tuer ?

Elle est en outre ennemie jurée des vers et des insectes, et il résulte de statistiques que, pendant la couvée, un seul couple de mésanges détruit de 120 à 130,000de ceux-ci. Or, les mésanges font jusqu’à trois nichées par an ; c’est donc une moyenne de plus de 375,000 vers ou insectes qui sont détruits par chaque couple. Si maintenant on ajoute à ce chiffre celui produit par le nombre d’insectes dévorés par les petits parvenus à leur majorité, l’on arrive à une somme énorme, qui peut, beaucoup plus que mes paroles, démontrer toute l’utilité de mes jolies petites amies.

La chauve-souris est, j’en conviens, peu agréable à voir ; mais le rôle qu’elle joue dans la création n’en est pas moins important. Elle est l’adversaire le plus terrible des hannetons et de tous les papillons de nuit.

L’on ne se rend pas assez compte de tous les dégâts causés par ces affreux rôdeurs, qui n’ont pas besoin de passer par la porte pour pénétrer dans les maisons ; tout chemin leur est bon : ils. entrent aussi bien par la fenêtre que par la cheminée, et ils s’empressent tout aussitôt de déposer leurs oeufs dans le premier endroit venu. Ces œufs éclosent au printemps, et il en sort autant de petites chenilles qui dévorent tout ce qu’elles rencontrent, et contre les ravages desquelles vos efforts restent la plupart du temps impuissants.

Profitez donc du secours que vous envoie la Providence et laissez vivre en paix mesdames les chauves-souris.

Je crois inutile de faire ici le panégyrique du crapaud ; assez d’autres avant moi ont fait son éloge et vanté ses qualités hors ligne pour la chasse aux vers blancs, aux limaces, aux chenilles et aux vermisseaux.

N’éprouvez, si bon vous semble, aucune sympathie pour cet infortuné batracien, mais, par grâce, laissez-le vivre à sa guise.

J’en arrive tout naturellement à parler de l’engoulevent, qu’on appelle plus communément crapaud volant ou tète-chèvre.

Signalement : taille moyenne, plumage gris. roussâtre, bec crochu et déprimé, jambes empennées. Genre passereaux, fissirostres, tribu des nocturnes.

Signes particuliers : bec démesurément ouvert, cri désagréable. Fréquente le plus souvent les parcs à bestiaux, non pas, comme on le dit, pour traire les chèvres, mais tout simplement pour se repaître des insectes qui y abondent.

L’engoulevent est en outre destructeur patenté des cousins, engeance fort désagréable, et je le crois, à ce titre seul il mériterait tout autre chose que des coups de fusil.

En parcourant un jour les immenses cavernes du Rumfoe, nous fîmes la capture de deux engoulevents, que nous emportâmes avec nous.

L’un d’eux, fier comme un vrai Celte, préféra la mort à la captivité ; l’autre, plus philosophe sans doute, consentit à vivre et à prêter serment de fidélité entre nos mains.

Nous étions alors en guerre avec les cousins et Dieu sait avec quel acharnement les deux partis s’occupaient de lutter ensemble.

Tous les soirs, une fois les portes closes, nous nous armions d’une bougie, et nous commencions une inspection générale de toutes les murailles. C’était alors une affreuse boucherie, car on ne faisait point de quartier ; aussi, de tous côtés, les morts jonchaient — ils le parquet.

Un soir, dans ma seule chambre à coucher, j’en ai massacré trente-sept douzaines plus trois, ce qui donne un total de quatre cent quarante-sept cousins qui certes ne se seraient fait aucun scrupule de souper de ma personne.

Je n’ai, du reste, jamais pu me rendre exactement compte de la manière dont ils pénétraient chez moi une fois tout fermé ; mais ce que je sais bien c’est qu’après une grande heure de Chasse, j’avais à peine soufflé ma bougie, que j’entendais autour de moi les bourdonnements menaçants de mes farouches ennemis, et qu’en me réveillant le matin j’avais le corps tuméfié du haut en bas.

Les fortes lotions auxquelles nous nous livrions auraient certainement fini par amener une hausse énorme sur les vinaigres, si soudain, grâce à notre engoulevent, les cousins n’eussent disparu comme par enchantement.

Aussi en reconnaissance de ce bienfait, mon oiseau ayant été mortellement atteint par la griffe d’un chat, je l’ai fait empailler.

La couleuvre et l’orvet, dont à tort l’on s’effraie, sont non-seulement très-inoffensifs, mais encore d’une utilité notoire, en poursuivant jusque dans les entrailles de la terre les mulots, les souris et en dévorant une innombrable quantité de sauterelles.

L’araignée elle-même mérite-t-elle la réprobation qui la poursuit partout, ne nous délivre-t-elle pas de la mouche, l’une de nos plus terribles incommodités ?

La musaraigne, que trop souvent l’on confond avec le mulot, rivalise d’ardeur avec le vanneau pour détruire les vers de terre.

La taupe fait une très-grande consommation de vers, d’insectes, et s’attaque aux petites limaces qui rongent la racine des plantes potagères.

Il n’est pas jusqu’aux insectes qui ne jouent dans la nature un rôle dont il ressort pour nous une utilité quelconque.

Les scarabées, par exemple, dont nous admirons dans nos jardins les riches et brillante couleurs, ont été créés pour autre chose que pour briller, une épingle au milieu du corps dans ces cadres que les entomologistes sont si fiers de montrer à tout venant. Dieu leur a commandé de débarrasser les arbres et les plantes des chenilles et des insectes qui le font du tort, et fidèles à leur mandat, ils poursuivent depuis le commencement du monde tâche qui leur a été prescrite.

Les animaux savent en général discerner la insectes utiles de ceux qui sont nuisibles, aus ne les voit-on jamais toucher aux premier tandis qu’ils s’acharnent après les seconds.

L’homme serait-il donc le seul à ne pas vouloir entendre la voix de la raison, et à toujours admettre, sans essayer de les commenter, certains faits qui n’ont d’autre origine que l’ignorance ?

Espérons-le, peu à peu ces préjugés ridicules finiront par s’amoindrir, et bientôt nous les verrons même complétement disparaître, si le paysan, toutefois, veut enfin consentir à se rendre à l’évidence.

CHAPITRE PREMIER

De l’intérêt présenté par l’étude de l’histoire naturelle. — Considérations générales sur le rôle joué dans la nature par l’homme et par les animaux.

De toutes les sciences, la plus attrayante est, sans contredit, celle qui traite de la nature et des merveilles que la Providence a répandues à profusion autour de nous.

Est-il, en effet, quelque chose de plus curieux que l’étude approfondie et raisonnée de tous les faits qui s’accomplissent dans l’univers ? La lassitude peut-elle un seul instant venir pour celui qui cherche à comprendre le grand œuvre de la création ? Je le répète, celte science est en elle-même tellement attachante, que, malgré soi, l’on se passionne pour elle, et que plus on sait, plus aussi l’on tient à savoir.

Tout intéresse, en effet, dans cette belle et grande nature ; tout, depuis l’insecte qu’on n’aperçoit qu’avec l’aide de puissants microscopes, jusqu’à ces monstrueux animaux que recèlent les épaisses forêts de l’Inde et du Nouveau-Monde.

Et puis n’est-il pas réellement curieux de juger par soi-même de l’empire si extraordinaire de l’homme sur tous les autres êtres de la création, « empire légitime, nous dit Buffon, qu’aucune révolution ne peut détruire ; empire de l’esprit sur la matière, qui non-seulement est un droit de nature, un pouvoir fondé sur des lois inaltérables, mais encore un don de Dieu, au moyen duquel l’homme peut, à tout instant, reconnaître l’excellence de son être ; car ce n’est pas parce qu’il est le plus parfait, le plus fort, ou le plus adroit, qu’il leur commande : s’il n’était que le premier du même ordre, les les seconds se réuniraient pour lui disputer l’empire ; mais c’est par supériorité de nature que l’homme règne et commande ; il pense, et par ce seul fait il est le maître des êtres qui ne pensent pas.

« Il est le maître des corps bruts, qui ne peuvent opposer à sa volonté qu’une lourde résistance ou qu’une inflexible dureté, que sa main sait toujours surmonter en les faisant agir les uns contre les autres ; il est le maître des végétaux, que par son industrie il peut augmenter, diminuer ou renouveler, dénaturer, détruire ou multiplier à l’infini ; il est le maître des animaux parce que non-seulement il a comme eux du mouvement et du sentiment, mais parce qu’il a de plus la lumière de la pensée, qu’il connaît les fins et les moyens, qu’il sait diriger ses actions, concerter ses mouvements, vaincre la force par l’esprit, et la vitesse pas l’emploi du temps.

Cependant, parmi les animaux, les uns paraissent plus ou moins familiers, plus ou moins sauvages, plus ou moins doux, plus ou moins féroces ; que l’on compare la docilité et la soumission du chien à la fierté et à la férocité du tigre, l’un paraît être l’ami de l’homme, l’autre son ennemi ; son empire sur les animaux n’est donc pas absolu ; combien d’espèces savent se soustraire à sa puissance, par la rapidité de leur vol, par la légèreté de leur course, par l’obscurité de leurs retraites, par la distance que met entre eux et l’homme l’élément qu’ils habitent ! Combien d’autres espèces lui échappent par leur seule petitesse ! et enfin, combien y en a-t-il qui, bien loin de reconnaître leur souverain, l’attaquent à force ouverte, sans parler de ces insectes qui semblent l’insulter par leurs piqûres, de ces serpents dont la morsure porte le poison et la mort, et de tant d’autres bêtes immondes, incommodes, inutiles, qui semblent n’exister que pour former la nuance entre le mal et le bien et faire sentir à l’homme, combien, depuis sa chute, il est peu respecté !

C’est qu’il faut distinguer l’empire de Dieu, du domaine de l’homme : Dieu créateur des êtres est le seul maître de la nature ; l’homme ne peut rien sur le produit de la création ; il ne peut rien sur les mouvements des corps célestes, sur les révolutions du globe qu’il habite ; il ne peut rien sur les animaux, les végétaux, les minéraux en général, tout ici-bas se meut, se passe, se suit, se succède par une puissance irrésistible ; l’homme, entraîné lui-même par le torrent des temps, ne peut rien pour sa propre durée, lié par son corps à la matière, emporté dans le tourbillon des êtres, il est forcé de subir la loi commune ; il obéit à la même puissance, et comme tout le reste, naît, croît et périt.

Mais le rayon divin dont l’homme est animé l’ennoblit et l’élève au-dessus de tous les êtres matériels ; cette substance spirituelle, loin d’être soumise à la matière, a le droit de la faire obéir, et bien qu’elle ne puisse commander à la nature entière, elle domine sur les êtres particuliers ; Dieu, source unique de toute lumière et de toute intelligence, régit l’univers et les espèces entières avec une puissance infinie ; l’homme, qui n’a qu’un rayon de cette intelligence, n’a de même qu’une puissance limitée à de petites portions de matière, et n’est maître que des individus.

C’est donc par les talents de l’esprit, et non par la force et par les autres qualités de la matière, que l’homme a su subjuguer tous les. animaux et c’est grâce à ces talents qu’il règne et gouverne en quelque sorte la nature. »

L’homme n’exerce donc qu’une autorité relative, sur tous les êtres organisés ou non organisés qui l’entourent, mais si minime qu’elle soit elle n’en est pas moins sensible, et rien au monde ne me semble plus curieux que d’étudier la corrélation qui existe entre ce roi de l’univers et tous les autres êtres de la création.

Au point de vue moral, la suprématie ou plutôt la souveraineté de l’homme s’affirme d’une manière plus absolue ; les animaux, les plantes, les minéraux, ne semblent-ils pas uniquement avoir été créés pour lui ? tous, dans la mesure de leurs moyens, ne sont-ils pas appelés à lui rendre service ? l’homme ne les emploie-t-il pas et ne les manie-t-il pas à sa guise ?

Cette question, si complexe en elle-même, mériterait d’être très-sérieusement approfondie, mais outre qu’elle sortirait de notre cadre, elle s’éloignerait également du but que nous nous proposons d’atteindre.

Ce que nous voulons, ce n’est pas étudier les différents règnes de la nature, mais tout uniment faire ressortir au point de vue de l’utilité pratique et commune les services journellement rendus par certains animaux regardés, bien à tort, par l’homme comme ses mortels ennemis, alors qu’au contraire ils sont les plus utiles, je pourrais même ajouter les indispensables auxiliaires, sur lesquels il puisse compter pour arrêter les ravages de ces infiniment petits, dont ici-bas la mission est purement dévastatrice.

Seul, en face de ces ennemis dont la plus grande force consiste dans ce mot « LÉGION », que pourrait faire l’homme, réduit à ses propres forces ?

Rien ou presque rien.