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Contes comtadins

De
306 pages

A MONSIEUR PAUL JAMOT

Germain fut en son temps, sans contredit, le plus rude coureur de filles de tout le Comtat-Venaissin. Dès quinze ans il avait fait parler de lui dans les familles ; à vingt ans il était la terreur des maris de tout âge, et son nom seul donnait le frisson à quiconque avait, chez soi une jeunesse à garder.

Ce Germain n’était pourtant point ce que l’on a accoutumé d’appeler un joli garçon, et loin de là. Petit de taille et presque grêle, il avait le nez très-fort et la barbe mal plantée, la bouche grande et les lèvres épaisses : de plus, son front était si étroit, que ses noirs cheveux lui poussaient presque sur les yeux.

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Henry de La Madelène

Contes comtadins

AVANT-PROPOS

C’est en agglomérant côte à côte le comté d’Avignon, le Comtat-Venaissin, la principauté d’Orange et une portion de l’ancienne sénéchaussée de Sistéron en Provence, que s’est formé, à la fin du siècle dernier, le département actuel de Vaucluse. A vrai dire, l’assimilation de ces pièces et morceaux n’a pas présenté de trop grandes difficultés : bien avant le décret de l’Assemblée Nationale, langue, mœurs, habitudes, modes, tout se ressentait singulièrement du voisinage de cette France dans laquelle ces embryons d’États faisaient enclave. Si, nominalement, le Comté et le Comtat se qualifiaient toujours de terre d’Église et la Principauté de terre d’Empire, en fait, sous mille rapports, et depuis de longues années, on pouvait les considérer comme réellement terres de France. De l’autre côté des frontières comtadines, les habitants étaient partout traités en sujets du Roi, servaient dans les armées du Roi, allaient à la cour et sollicitaient les charges et offices du Roi, au même titre que des Français véritables. Et, pour sa part, si peu qu’elles le gênassent dans sa politique, le Roi tenait un compte aussi mince de la souveraineté du Saint-Siége que de celle de la maison de Nassau : témoins les protestants dragonnés sans façon à Orange, ni plus ni moins qu’en terre royale, et Avignon occupé militairement sans crier gare, à chaque fois que besoin s’en faisait sentir.

Séparé au sud des Bouches-du-Rhône par la Durance, à l’ouest du Gard et de l’Ardèche par le Rhône, adossé à l’est aux Basses-Alpes et borné au nord par la Drôme, le département de Vaucluse est un des plus riches départements de France, et peut le disputer aux plus pittoresques. C’est le Midi, sans doute, mais un Midi particulier, sans rien d’aveuglant, de blanchâtre, de poussiéreux, de calciné, comme le Midi qui l’entoure. Partout, au contraire, une végétation luxuriante, la verdeur des prés, la fraîcheur et l’ombre, au bord des eaux vives. Rien de gai à l’œil comme ces plaines fécondes, cultivées comme des jardins et émaillées à perte de vue de maisonnettes blanches à volets verts ; on pourrait se croire en Touraine.

Les habitants de cet heureux coin de terre se distinguent d’une façon frappante de leurs voisins provençaux : très-vifs d’esprit, très-portés à l’ironie, beaux parleurs, passionnés de spectacles, de danse, de poésie, de musique ; aussi jaloux que des Espagnols, aussi indolents que des Italiens, les Comtadins ont conservé malgré tout leur saveur propre et comme un inaltérable goût de terroir. En général, gens d’épargne, de sobriété, de petite vie, ils vous étonneront à l’occasion par leur magnificence et leur prodigalité, et tel qui soupe habituellement chez lui d’un sou de salade, d’un anchois écrasé, d’une poignée d’olives ou de figues sèches, est parfaitement homme à vous retenir à table pendant cinq heures et à risquer de très-grosses sommes sur une carte de Pharaon. Ajoutez que ce pays est, par excellence, un pays de bombance et de gueulardise ; que le gibier du mont Ventoux est, sans conteste, un des premiers gibiers du monde ; que les truites, écrevisses et anguilles de la fontaine de Vaucluse attendent encore des rivales ; que les’ fruits sont délicieux, les légumes incomparables, l’huile d’olive exquise et la truffe abondante et savoureuse comme en Périgord, et vous comprendrez pourquoi certaines tables d’hôte du pays sont si célèbres à vingt lieues à la ronde.

C’est la physionomie de ce petit peuple, tel que l’avaient façonné cinq siècles de domination ecclésiastique, longtemps endormi dans un bien-être de cocagne, réveillé en sursaut par le coup de tonnerre de la Révolution et jeté, sans transition, dans la grande activité moderne, que l’auteur de ces Contes a essayé de peindre au vif. Dans Germain Barbe-bleue on retrouvera plus particulièrement lei gen de la baïsso (les gens de la plaine), ces riches ménagers, mi bourgeois, mi-manants, vivant sur leur bien d’une si bonne vie plantureuse.

Les fonds perdus visent plus spécialement les gens de la ville, et essayent de faire revivre quelques débris de la vieille société comtadine. Enfin, avec Jean des Baumes, on se transporte sur le mont Ventoux, dernier et majestueux contre-fort des grandes Alpes, cadre grandiose d’une vie plus dure et de mœurs plus rudes.

Ces trois Contes d’allures si différentes forment, dans la pensée de l’auteur, un ensemble à peu près complet. Au lecteur de décider si ce livre tient ses promesses.

Paris, ce 24 février 1874.

GERMAIN BARBE-BLEUE

A MONSIEUR PAUL JAMOT

I

Germain fut en son temps, sans contredit, le plus rude coureur de filles de tout le Comtat-Venaissin. Dès quinze ans il avait fait parler de lui dans les familles ; à vingt ans il était la terreur des maris de tout âge, et son nom seul donnait le frisson à quiconque avait, chez soi une jeunesse à garder.

Ce Germain n’était pourtant point ce que l’on a accoutumé d’appeler un joli garçon, et loin de là. Petit de taille et presque grêle, il avait le nez très-fort et la barbe mal plantée, la bouche grande et les lèvres épaisses : de plus, son front était si étroit, que ses noirs cheveux lui poussaient presque sur les yeux. Mais, par contre, ses yeux étaient superbes, bien fendus, humides, veloutés et ardents ; ses dents blanches et fines, ses lèvres rouges comme une fleur de grenadier, et ses mains petites et effilées comme les plus mignonnes mains de femme. Ajoutez qu’il était merveilleusement souple et alerte, que ses moindres mouvements avaient une aisance, une élégance réelles ; qu’il était bon compagnon à table et au jeu, et, pour les choses d’amour, d’une témérité qu’aucun obstacle n’arrêtait.

Les mères avaient tant parlé de lui à leurs filles, comme d’un garçon abominable et maudit, que pas une ne manquait à le regarder curieusement aux promenades, dans les rues ou à l’église quand il y venait dans quelque damnable intention, car il n’y venait guère pour prier Dieu, comme on pense. D’habitude, les plus hardies payaient cher leur hardiesse ; on aurait dit que Germain avait un charme, tant les têtes des petites filles se tournaient vite à son endroit ; et plus d’une s’en vint se promener aux Platanes, insoucieuse et indifférente, qui s’en retourna toute pensive et le cœur à l’envers.

Germain tirait bravement son profit des précautions des mères et de l’imprudence des filles ; très-friand de sa nature, il laissait aux autres les morceaux entamés et mordait sans scrupule aux plus belles pêches du verger. Raconter en détail le mal qu’il fit serait trop grosse affaire, d’autant que, vu sa bonne réputation, il a probablement endossé les peccadilles de plusieurs. Toujours est-il qu’il fit verser bien des larmes et qu’il devint un véritable fléau pour le pays. Rien n’y faisait de faire contre lui bonne garde ; il arrivait aussi bien par la cheminée que par la cave, et n’avait jamais regardé à franchir un mur de vingt pieds.

Du reste, il était d’une discrétion admirable : nul n’apprit de lui ses bonnes fortunes ; on reconnaissait son passage aux ravages qu’il avait faits, mais personne ne le prit une seule fois la main dans le sac, comme l’exigeait le Code ; cette discrétion et cette adresse lui valurent de pouvoir vivre ainsi quinze ans entiers sans malencontre.

A ceux qui se hasardaient à lui faire des remontrances sur sa vie abominable, Germain haussait les épaules et répondait en railleries. Il ne comprenait rien aux désolations des bonnes gens et se croyait bien réellement le droit de vivre ainsi qu’il lui plaisait. D’aucuns ont prétendu qu’il trompait traîtreusement les pauvres filles dont il se faisait aimer, et qu’il était parjure autant que menteur ; ces gens ont mal connu Germain. Rien n’égalait sa sincérité et sa franchise, si ce n’est peut-être son inconstance. Tout moyen lui était bon pour séduire, mais aucune de ses victimes n’a osé dire qu’il eût promis le mariage ; il faisait l’amour pour faire l’amour ; rien de plus, rien de moins ; ce qui fait qu’il était à la fois, dans ces choses, d’une naïveté charmante et d’une corruption accomplie.

Et puis, il en avait tant vu se consoler !

Dans les commencements, son père, qui était vieux et jovial, n’avait pas attaché grande importance à ses premières fredaines : il avait accoutumé de répondre aux voisins qui venaient se plaindre : « J’ai lâché mon coq, gardez vos poules ! » Son vieux sang retrouvait quelque chaleur aux récits des exploits amoureux de son fils, et, à part soi, il était ravi de lui voir cette ardente nature.

Mais bientôt le vieillard lui-même avait été épouvanté. Les plaintes devenaient chaque jour plus nombreuses ; au lieu de se ranger à demi, comme font généralement les jeunes gens qui ont jeté leur gourme, Germain n’allait que de plus belle à mesure qu’il prenait de l’âge. On renonça à tenir le compte de ses victimes, et, sa mauvaise réputation allant toujours croissant, il fit comme de raison plus de mal que jamais.

Par une de ces contradictions que rien n’explique, Germain avait pour unique ami le jeune homme le plus doux, le plus timide et le plus rangé de sa petite ville. Il recherchait sa compagnie et se promenait avec lui de longues heures au grand ébahissement des commères, qui ne comprenaient rien à ce commerce. Germain avait d’abord voulu l’associer à ses plaisirs, mais tous ses efforts s’étaient brisés devant la volonté ferme de l’honnête Sébastien, et il y avait cordialement renoncé. C’était une nature simple et presque sauvage que ce Sébastien : studieux et réservé, il ignorait l’ivresse que donne le vin et l’ivresse qui vient de la femme. Sa vie se passait entre quelques livres familiers et un herbier merveilleux, fruit de dix années de patience, que Germain se plaisait à enrichir des plus rares fleurs du Comtat. Élevé par son oncle, un vieux prêtre presque centenaire, Sébastien était resté pieux, priait Dieu soir et matin, gardait sa dévotion aux saints du pays, et, le dimanche, n’eût pas manqué la messe pour un royaume.

Bien qu’il fût d’un an moins âgé que Germain, il avait l’air d’être de beaucoup son aîné. Son front s’était précocement ridé, et son corps s’était alourdi. Il avait, dans les mouvements, cette gaucherie particulière que l’on remarque chez les séminaristes. Pour un rien il se sentait rougir, et la moindre chose l’intimidait. Il avait l’âme ardente, mais jamais il n’avait osé, même une heure, la laisser s’épanouir librement, et son cœur se consumait sur lui-même.

Sébastien s’était fortement attaché à Germain, par cette sorte d’attraction maladive qu’éprouvent souvent les âmes pures pour les âmes tourmentées. Lorsque Germain venait lui raconter une nouvelle folie, il sentait parfois un frémissement parcourir tous ses membres, ses yeux éteints se ranimaient tout d’un coup et brillaient d’un éclat singulier. Puis, c’étaient des pâleurs soudaines ; le sang lui revenait au cœur avec violence, et il se sentait chanceler devant la révolte de désirs si longtemps vaincus. Par bonheur, ces sortes d’enivrements étaient rares et de courte durée ; sa forte nature dominait bientôt les tentations renaissantes, et, dans la paix de son cœur, il reprochait doucement à son ami ses nouveaux désordres.

 — Mon pauvre Germain, lui disait-il souvent, j’ai grand’peur qu’il ne te vienne un jour une terrible expiation de tout ceci ! Dieu est lent, mais c’est qu’il a l’éternité pour lui !

 — Bah ! répondait Germain, — pourquoi veux-tu que Dieu me punisse ? Il a bien autre chose à faire qu’à s’occuper de mes peccadilles. N’est-ce pas lui d’ailleurs qui m’a mis dans l’âme cette fureur de désirs ? Crois-tu donc que quelque chose soit donné en vain par lui ?

 — Et toi, reprenait Sébastien avec véhémence, — crois-tu donc que là soit le but de la vie ? Penses-tu que je n’ai pas, comme toi, des désirs, des convoitises ? Pourquoi donc lutterais-je contre ma chair, s’il est indifférent d’être vaincu par elle ? L’ardeur de ton âme ne doit pas être une cause de souillure pour toi, mais une cause de glorification pour Lui !

 — Oui, oui, dit Germain en riant, ad majorem Dei gloriam, n’est-ce pas ? Je connais cette morale. Adieu, cher abbé ! ton sermon vaudra deux baisers de plus à la Mariette, dont un à ton intention, et voilà Dieu bien embarrassé !

La Mariette était une jolie petite fille qui venait de prendre seize ans, mais qui en paraissait quatorze à peine. Comme elle a tenu dans la vie de Germain une place importante et qu’elle se rattache à l’épisode de cette vie que je connais le mieux, je vais, sans autre préambule, lui faire faire connaissance avec le lecteur.

Celte Mariette sortait d’une famille originaire du pays d’Arles : elle tenait de sa mère un teint ambré et chaud, une chevelure admirable, noire comme du jais et longue d’une belle aune, un pied petit à merveille et des dents blanches, fines et aiguës, comme de vraies dents de souris. Ses grands yeux bleus, toujours humides, brillaient comme des escarboucles ou se voilaient languissamment sous ses longs cils noirs et soyeux. Fort bien prise dans sa petite taille, elle était souple comme un jonc, alerte, vive et joyeuse comme un oiseau. Sensible à l’excès, pour un rien elle éclatait de rire et pour un rien il lui venait des larmes, et d’une émotion à une autre elle passait sans transition avec une mobilité d’impression incroyable. Quand une fois elle avait mis une chose dans sa petite tète, le diable lui-même ne l’en eût pas fait sortir. Elle avait le caprice et l’entêtement d’une jeune chèvre, et faisait en même temps la joie et le tourment de son vieux père.

Ce dernier, brave homme de quelque soixante ans, encore vert, bon compère, aimant à rire, à l’occasion aimant à boire, avait été trente-cinq ans durant, maître d’école du village et secrétaire de la commune. Depuis la mort de sa femme, il vivait retiré dans un petit bien qu’il possédait au bord de la Sorgue, près d’Entraigues, et était fort considéré de chacun. Il s’appelait Denis Cendrié, ou plutôt le père Cendrié, et avait vu tant de choses dans sa vie, que la jeunesse du canton venait souvent passer la veillée à sa grange, pour l’entendre parler de l’ancien temps. Le père Cendrié faisait des récits superbes sur les consuls municipaux, les recteurs du Comtat, le vice-légat du pape, les évêques de Carpentras, de Valréas et de Vaison, et mille autres choses aujourd’hui disparues dans l’unité française. Il était l’arbitre des petits différends, et le juge de paix de Monteux disait habituellement que le père Cendrié lui épargnait une bonne moitié de sa besogne. Il savait par cœur toutes les vieilles chansons, tous les noëls joyeux, et avait la bouche pleine de proverbes qu’il appliquait avec un rare à-propos. Bref, le père Cendrié était un homme considérable et l’un des gros bonnets de son endroit.

Un vendredi soir, qu’il revenait de la Ville1. avec Mariette, enchanté du bon prix des cocons, qui, cette année, se vendaient comme beurre, il rencontra Germain à là descente de Monteux. Germain revenait de maraude et salua le père Cendrié fort civilement.

Le père Cendrié aurait volontiers donné quelque chose pour n’avoir pas à rendre sa politesse à notre drôle, mais ce n’était guère possible, à moins de se montrer grossier et malappris. D’ailleurs le père de Germain était un de ses vieux camarades, et, ce jour même, ils avaient vidé ensemble une ou deux bouteilles de vin du pays. Il salua donc Germain sans rien lui dire et avec l’air d’un homme fort pressé, afin qu’il ne songeât pas à les arrêter. Mariette lui fit une belle révérence.

 — Oui-da ! se dit Germain en la fixant de son œil ardent et clair, — elle s’est joliment formée depuis six mois, cette petite ! elle est grasse comme une caille !

 — Ne regarde donc pas comme ça derrière toi, disait le père Cendrié à Mariette en pressant le pas, — ce mauvais Germain croirait que tu fais attention à lui.

 — Je me soucie bien de votre Germain ! répondit Mariette avec un geste plein de mutinerie.  — Avez-vous pas déjà peur qu’il me mange ?

Je ne sais trop ce que répondit le père Cendrié ; mais, tout en marchant, la Mariette se retournait à chaque instant, avec de petites mines fières qui semblaient dire à l’ennemi :

 — Va, je ne te crains pas, moi !

Germain s’était arrêté en haut de la montée et ne la perdait pas des yeux.

 — Ainsi, dit-elle tout d’un coup après un court silence, — il est seul contre vous tous, et vous avez peur de lui !

 — Le diable aussi est seul contre le pauvre monde, répondit le père Cendrié ; on a peur de ce Germain comme on a peur du diable. Pour moi, je ne serais pas éloigné de croire qu’il a vendu sa part du paradis pour mener à mal toutes les jolies filles du pays ; car toutes celles qui lui ont parlé ont eu des malheurs et de la déconsidération.

Mariette ne répondit rien, et resta songeuse tout le long de la route.

Germain, pour sa part, n’avait rien perdu du manége du père Cendrié et de sa fille. Avec sa finesse accoutumée, il avait bien vite deviné qu’on parlait de lui. A chaque fois que la Mariette se retournait de son côté, il lui lançait un coup d’œil rapide et brillant comme l’éclair. Un sourire singulier courait sur ses lèvres.

 — Va donc, mon brave homme ! murmurait-il tout bas avec contentement, — va toujours ! dis-lui bien du mal de moi, conte-lui toutes mes fredaines ! tu ne sais pas combien je te suis obligé, digne vieillard !

Arrivée au détour de la route, Mariette se retourna une dernière fois.

 — A merveille ! s’écria Germain, en voilà encore une qui ne dormira guère cette nuit... va-t-elle faire de beaux rêves !

Et il reprit en sifflant le chemin de la ville.

II

Ce madré de Germain avait deviné juste.

Une fois seule dans sa petite chambre, Mariette, qui avait été maussade toute la soirée, se prit à rêver à sa fenêtre en écoutant les bruits de la nuit. L’air était plein de tièdes senteurs, et des milliers d’étoiles brillaient au ciel ; la Sorgue, qui coulait tout auprès de la grange, lui envoyait son murmure doux et monotone, et les grillons, dans les blés jaunissants, mêlaient leur cri-cri joyeux aux coassements mélancoliques des rainettes dans les jonquiers. A ces calmes heures des nuits sereines, l’esprit se met aisément en vagabondage. Bientôt on s’isole, on oublie le monde, et l’imagination vous entraîne par des sentiers inconnus et charmants.

Ainsi faisait Mariette. Sans savoir pourquoi, elle rêvait, silencieuse et émue, oubliant le sommeil, oubliant le temps, se laissant aller au gré de ses rêveries et se berçant au chant de ces harmonies confuses. A quoi songeait-elle ainsi ? A Germain ? Qui pourrait le dire, quand elle-même n’en savait rien ? Toujours est-il qu’elle était dans un état nouveau. Jamais, jusqu’à ce jour, elle n’avait éprouvé cette vague inquiétude, ces ardeurs indécises. Elle s’étonnait de trouver tant de charmes à des choses qui ne l’avaient jamais attendrie jusque-là. Pour la première fais elle comprenait, sans pouvoir se l’expliquer encore, une vie nouvelle à côté de sa vie de chaque jour. Il lui semblait avoir des sens nouveaux, une intelligence plus vive, et elle s’émerveillait des révélations soudaines qui lui venaient.

 — Mon Dieu, que vous êtes bon ! murmurait-elle.

Petit à petit cependant sa tête se calma, et ses pensées prirent une teinte grave. Germain en faisait les frais cette fois. Quoi qu’elle pût faire pour chasser ce souvenir, il revenait à chaque instant et la fatiguait réellement.

 — C’est un monstre que ce garçon, répétait-elle ; comment le bon Dieu permet-il qu’il vive pour faire le mal ?

Elle reprenait alors, l’une après l’autre, toutes les histoires que son père lui avait contées en chemin. Elle énumérait les filles délaissées, les femmes trompées, les veuves perdues par ce redoutable Germain, et son âme était pleine de trouble. L’éclat singulier des yeux du jeune homme lui brûlait toujours les paupières, et involontairement elle fermait les yeux, comme s’il eût été là, devant elle, et la regardant. Elle essaya de prier, pour se dérober à cette vision fatigante, mais ses lèvres seules murmuraient les Ave de son chapelet. Sans cesse elle revoyait Germain, immobile à l’angle du chemin, la suivant dans ses moindres mouvements, beau et fier, quoi qu’on en pût dire.

Bref, il était trois heures du matin, et l’aube se levait, que Mariette songeait encore.

Le diable était au logis.

Vers huit heures, Mariette descendit, comme de coutume, pour préparer le déjeuner de la famille. Elle avait les yeux battus et les joues pâlies par l’ardente insomnie de la nuit. Elle mangea à peine, en se forçant, et ne prononça pas dix paroles. Le père Cendrié rie parut se douter de rien et partit pour les champs avec les garçons de ferme.

Mariette mit tout en ordre dans la maison avec une activité merveilleuse, donna à manger aux poules et aux cochons, fit un petit savonnage de linge fin, et, passant une corde au cou de sa chèvre favorite, alla s’asseoir à côté d’elle, à l’écart, sous les saules du bord de l’eau. Elle avait pris son tricot pour travailler pendant que la chèvre brouterait les branches basses des oseraies, car la fête de son parrain était proche et il ne fallait pas perdre de temps pour que les six paires de bas en bourre de soie qu’elle lui destinait fussent tricotées et marquées ; mais le travail qu’elle fit ce jour-là n’avança guère la besogne. Immobile, les bras pendants, elle regardait fixement couler l’eau bleue et transparente, écoutant, dans son cœur troublé, des cris inconnus, frémissante, inquiète et charmée tour à tour.

Un assez long temps se passa ainsi.

Quand elle releva la tête, comme pour chasser les pensées tumultueuses qui l’obsédaient, un cri étouffé s’échappa de ses lèvres, et tout son corps se prit à trembler.

En face d’elle, de l’autre côté de la Sorgue, adossé à un grand peuplier, Germain la regardait avec ses yeux brillants. Depuis combien de temps était-il là ? Avait-il deviné ses secrètes inquiétudes ? Avait-il pu compter une à une les émotions diverses qui l’avaient agitée ? A cette pensée, qui lui vint tout de suite, Mariette se sentit encore plus troublée, et une vive rougeur monta à es joues.

 — Bonjour, Misé2 ; dit Germain en la saluant. — Il fait bon prendre le frais, à cette heure, n’est-ce pas ?

Quand même elle l’eût voulu, Mariette n’eût pu lui répondre. Elle se leva précipitamment et ramassa son ouvrage, qui s’était éparpillé autour d’elle.

 — Oh ! oh ! fit Germain en riant d’un bon rire franc et joyeux, — il paraît que je vous fais peur, Misé ? Si cela est ainsi, ne vous dérangez pas pour moi, je quitte la place !

Mariette n’eut pas l’air de l’entendre, et, toute confuse, se mit à dévider ses pelotons emmêlés, qui tremblaient dans ses doigts.

Germain reprit, sans se décourager, avec une légère ironie :

 — Me prenez-vous pour un loup-garou ? Avez-vous peur, d’aventure, que je ne franchisse d’un saut les vingt pieds de rivière qui nous séparent ? Soyez tranquille, Misé ; je ne suis venu ici que pour mon plaisir. Il y a tout en haut de ce peuplier un nid de pies que je guigne depuis quelque temps, les petits doivent avoir la plume belle ; je monte le dénicher et m’en vais tout aussitôt ; ça ne sera pas long !

Ce disant, Germain jetait bas sa veste et ôtait ses souliers. En vrai singe qu’il était, il eut bientôt escaladé l’arbre et disparu dans l’épais feuillage.

Un peu remise de son trouble, Mariette se hasarda à regarder à la dérobée. Germain montait avec une agilité surprenante, s’aidant des tiges flexibles, faisant craquer les branches mortes, au risque de se casser le cou mille fois.

Le nid se balançait tout à fait en haut de l’arbre, et la mère pie, effrayée, poussait des cris aigus envoyant avancer l’ennemi.

Une terreur réelle saisit Mariette quand elle vit le hardi garçon, à cheval sur une des dernières branches, que son poids faisait horriblement plier, se défendant d’une main contre la pie furieuse et plongeant l’autre dans le nid.

Tout d’un coup un craquement terrible se fit entendre, et Mariette jeta un cri en mettant ses mains sur ses yeux.

Germain dégringolait de branche en branche.

 — Seigneur, mon Dieu ! murmura-t-elle.

Le péril était grand, mais Germain n’était pas homme à perdre la tête. Tout en tombant avec une rapidité effrayante, il étendait les mains et saisissait les branches au passage. Malgré leur souplesse naturelle, les tiges cassaient comme verre sous le poids du corps accru par la vitesse ; c’en était fait du téméraire, s’il n’eût rencontré une branche plus forte, à laquelle il put se balancer quelques secondes, à la force du poignet, et qui craqua bientôt comme les autres. Germain tomba avec elle de quelque vingt pieds.

 — Brrr ! fit-il en se relevant, je viens de l’échapper belle !

 — Quel bonheur ! s’écria Mariette, toute pâle et singulièrement émue. — Je vous ai cru perdu, monsieur Germain !... Ah ! mon Dieu ! vous voilà tout en sang !

Germain avait en effet les mains et la figure déchirées en vingt endroits.

 — Bah ! dit-il, ce n’est rien !

Et il se mit à se laver avec l’eau vive et fraîche du courant.

 — Jésus ! fit-il tout d’un coup, et mes petits ? Il mit la main dans sa poitrine et en retira trois malheureux oiseaux, froissés, à demi écrasés, bien morts, mais chauds encore.

 — Peccaïre ! dit-il en les considérant tour à tour, quel dommage ! moi qui voulais vous les offrir !... Diable de branche ! Pourvu qu’il en soit resté dans le nid !... Je vais voir....

 — Je ne veux pas ! je ne veux pas ! cria Mariette épouvantée.

Mais Germain était déjà sur l’arbre, et regrimpait de plus belle. Seulement cette fois il mit plus de prudence quand il fut parvenu aux branches élevées, et, cinq minutes après, il descendait avec le dernier petit dans le nid.

La mère pie volait d’un arbre à l’autre en poussant des cris aigus.

 — C’est le cagounis (le dernier-né), dit-il à Mariette, il est moins avancé que les autres et vous donnera plus de mal à élever, — si vous voulez bien l’accepter toutefois.

Et, sans attendre la réponse de Mariette, Germain entra résolûment dans l’eau, dont il eut bientôt jusqu’à la poitrine, et déposa son cadeau sur le bord opposé.

Mariette, bouleversée par tant d’émotions diverses, ne put trouver un mot pour accepter ni pour refuser ; elle tendit silencieusement la main au hardi garçon, qui se tenait devant elle, tout ruisselant d’eau, dans un silence respectueux.

Germain prit la main de Mariette dans les siennes et la serra avec un tremblement nerveux.

 — Adieu, Misé ! dit-il d’une voix lente. — Pardonnez-moi la peur que je vous ai faite et la liberté que j’ai prise !

Et il se rejeta brusquement à l’eau.

Mariette, tremblante comme une feuille, détacha la chèvre, prit le nid dans ses bras, et s’enfuit vers la grange sans oser regarder derrière elle.

 — Allons, se dit Germain, qui la suivait des yeux, voilà une bonne journée ! Cette petite vaut bien une égratignure, et jamais branche ne m a cassé sous le pied plus à propos !

III

Le soir de ce même jour, le père Cendrié, prenant le frais sous la tonnelle qui faisait le tour de la grange, avisa le cadeau de Germain.

 — Qui diantre a apporté cette méchante bête ? demanda-t-il à Mariette ; voilà-t-il pas un bel oiseau à mettre en cage ?