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Contes des bords du Rhin

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380 pages

Tout au bout du village de Dosenheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s’élève une jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée.

Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg ; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne grimpent à la façade el vont s’épanouir jusque sous le toit.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Erckmann-Chatrian
Contes des bords du Rhin
Plusieurs critiques ayant exprimé le désir de savoi r sil’Illustre docteur Mathéus, Maître Daniel Rock, les Contes fantastiques, etc., sont l’œuvre d’un seul ou de deux écrivains, nous croyons devoir déclarer que nous so mmes deux : Emile Erckmann et Alexandre Chatrian. Cela ne nous empêchera pas de signer, comme par le passé, ERCKMANN-CHATRIAN, en considération de l’amitié qui nous uni t depuis quinze ans, et du bon accueil que le public a fait, dès l’origine, à cette signature. ERCKMANN-CHATRIAN. Paris, le 11 juillet 1862.
MYRTILLE
A MADAME CLAIRE - MARGUERITE LARDIN
I
Tout au bout du village de Dosenheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s’élève une jo lie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée. Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, d es poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg ; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne gr impent à la façade el vont s’épanouir jusque sous le toit. Si vous gravissez l’escalier, vous découvrez, au fo nd de la petite allée, la cuisine avec ses plats fleuronnés, ses soupières rebondies ; si vous ouvrez la porte à droite, vous entrez dans la grande salle aux vieux meubles de chêne, au plafond rayé de poutres brunes, à l’antique horloge de Nuremberg qu i bat la cadence. Une femme de trente-cinq ans, la taille serrée dans un long corset de taffetas noir, la tête surmontée de la toque de velours aux grands ru bans tremblotants, file et rêve. Un homme en habit de peluche et culotte de drap mar ron, le front large, osseux, le regard calme et réfléchi, fait sauter sur ses genou x un gros garçon joufflu en sifflant le boute-selle. Le village s’aperçoit, au fond de la vallée, comme encadré dans les petites fenêtres de la maisonnette : la rivière saute par-dessus l’é cluse du moulin et traverse la grande rue tortueuse ; les vieilles maisons, avec leurs éc hoppes sombres, leurs hangars, leurs lucarnes, leurs filets étendus au soleil ; le s jeunes filles qui lavent agenouillées sur la pierre de la rive ; les bœufs qui s’abreuven t et mugissent gravement au milieu des grands saules ; les jeunes pâtres qui font claq uer leur fouet ; les cimes des montagnes, où se découpe la flèche grêle des sapins , tout cela se mire dans le flot bleu qui passe, emportant des flottilles de canards , ou quelques vieux arbres déracinés sur la côte. En voyant ces choses, avec l’attendrissement conven able, vous pensez : « Le Seigneur Dieu est bon !... Tout ce qu’il a fait est parfait, excellent... Rendons-lui grâces et célébrons ses louanges dans les siècles des sièc les.Amen !» Eh bien, mes chers amis, telle était la maison de B rêmer, tels étaient Brêmer lui-même, sa femme Catherine et leur fils le petit Fritz, en l’an de grâce 1820. Je me les représente exactement comme je viens de v ous les dépeindre. Christian Brêmer avait servi dans les chasseurs de la garde impériale. Après 1815, il avait épousé Catherine, son ancienne amoureuse, un peu vieille, mais toujours fraîche et pleine de grâces. Avec son propre bien, sa maiso n, ses quatre ou cinq arpents de vigne, et les terres qu’il tenait de Catherine, Brê mer se trouvait être un des meilleurs bourgeois de Dosenheim ; il aurait pu devenir maire , adjoint, conseiller municipal, mais il se souciait peu des honneurs, et son unique plai sir, une fois le travail des champs, terminé, était de décrocher son fusil, de siffler s on chien Friedland, etde faire un tour au bois. Or il advint que le brave homme, rentrant un jour d e la chasse, en rapporta dans sa grande gibecière une petite bohémienne de deux à tr ois ans, vive comme un écureuil et brune comme une groseille noire. Il l’avait trou vée dans le sac d’une malheureuse femmegypsie,morte de fatigue et peut-être de faim au pied d’un arbre. Je vous laisse à penser les cris de Catherine et se s protestations. Mais, comme Brêmer avait l’habitude de commander chez lui, il d éclara simplement à sa femme que la petite serait baptisée sous les noms de Suzanne- Frédérique-Myrtille, et qu’on
l’élèverait avec le petit Fritz. Il va sans dire que toutes les commères du village vinrent contempler tour à tour la petite bohémienne, dont la physionomie grave et rêv euse les étonnait. « Ce n’est pas une enfant comme les autres, disaien t-elles, c’est une païenne !... une vraie païenne !... On voit dans ses yeux noirs qu’elle comprend tout !... Elle nous écoute... Prenez garde, maître Christian, les bohém iens ont les doigts crochus... Quand on élève de petites fouines, un beau matin el les étranglent votre coq et prennent la clef des champs.  — Allez-vous-en au diable ! criait Brêmer ; mêlez- vous de vos affaires. J’ai vu des Russes, j’ai vu des Espagnols, j’ai vu des Italiens , des Allemands et des juifs ; les uns était bruns, les autres noirs, les autres roux ; le s uns avaient le nez crochu, les autres le nez camard, et partout, oui, partout, j’ai renco ntré de braves gens.  — C’est possible, disaient les commères, mais tous ces gens-là vivaient dans des maisons, tandis que les bohémiens vivent en plein a ir. » Alors lui les mettait poliment à la porte par les é paules : « Allez, allez ! faisait-il, je n’ai pas besoin de vos conseils. Il est temps de renouveler l’air de la ferme, de vider les étables et de laver le plancher. » Cependant les commères n’avaient pas tout à fait to rt, comme on s’en aperçut malheureusement une douzaine d’années plus tard. Autant Fritz aimait à donner le fourrage au bétail, à conduire les chevaux à l’abreuvoir, à suivre son père aux champs pour labo urer, semer, faucher, lier les gerbes et les ramener en triomphe au village, autan t Myrtille se souciait peu de traire les vaches, de battre le beurre, d’écosser les pois , de peler les pommes de terre. Quand les jeunes filles de Dosenheim, le matin à la lessive, l’appelaient «la païenne ! » elle se regardait avec complaisance dan s la fontaine, et, voyant ses beaux cheveux noirs, ses lèvres pourpres, ses dents blanc hes, son collier de baies d’églantier, elle souriait et murmurait : « On m’appelle la païenne parce que je suis plus jo lie que les autres. » Et, du bout de son petit pied, elle agitait l’onde en riant aux éclats. Catherine, s’apercevant de ces choses, s’en plaigna it amèrement : « Myrtille, disait-elle, n’est bonne à rien... elle ne, veut rien faire. J’ai beau la prêcher, la conseiller, la reprendre, elle fait tou t de travers. L’autre jour encore, lorsque nous rangions les pommes au fruitier, ne s’avisa-t- elle pas de mordre dans les plus belles, pour voir si elles étaient bien mûres !... Son plus grand talent est de croquer tout ce qu’elle trouve. » Brêmer lui-même ne pouvait s’empêcher de reconnaîtr e que l’esprit des païens était en elle, et, lorsqu’il entendait sa femme crier du matin au soir : « Myrtille ! Myrtille ! où es-tu ?...-Oh ! la malheureuse ! elle s’est encore sauvée cueillir des mûres dans les ronces ! » Il riait en lui-même et pensait : « Pauv re Catherine, te voila comme une poule qui a couvé des œufs de canards ; les petits sont a l’eau, tu voles autour, tu les appelles, et c’est comme si tu chantais. » Tous les ans, après les récoltes, Fritz et Myrtille passaient des journées entières loin de la ferme à faire paître le bétail, chantant, sifflant, cuisant des pommes de terre sous la cendre, et descendant le soir la côte rocailleus e au son de la trompe d’écorce. C’étaient les plus beaux jours de Myrtille. Assise près du feu de chènevottes, sa belle tête br une inclinée sur sa petite main, elle restait immobile des heures entières, comme pe rdue dans d’immenses rêveries. Les bandes d’oies et de canards sauvages qui traver sent alors le ciel désert, d’une montagne à l’autre par-dessus les grands bois, semb laient l’attrister jusqu’au fond de
l’âme. Elle les suivait d’un long... long regard da ns les profondeurs sans bornes de l’infini ; et, tout à coup, elle se levait, étendait les bras et s’écriait : « Il faut partir... Il faut partir... Ah ! je m’en vais ! » Puis elle pleurait la tête entre les genoux, et Fri tz, debout près d’elle, pleurait aussi, disant : « Pourquoi pleures-tu, Myrtille ? Qui est-ce qui t’ a fait de la peine ? Est-ce un garçon du village ?... Kasper, Wilhelm, Heinrich ? Dis... Je tombe dessus... Dis seulement ! — Non ! — Mais pourquoi pleures-tu donc ? — Je ne sais pas. — Veux-tu courir au Falberg ? — Non... ce n’est pas assez loin, — Mais où veux-tu donc aller, Myrtille ?  — Là-bas !... là-bas !... faisait-elle, montrant b ien loin au delà des montagnes ; où vont les oiseaux !... » Fritz alors levait les yeux et restait bouche béante. Un jour donc qu’ils se trouvaient ainsi sur la lisi ère des bois, vers midi, la chaleur était si grande, l’air si calme, que la fumée de le ur petit feu, au lieu de monter en colonne grisâtre, se répandait comme de l’eau sous les ronces desséchées. La cigale avait suspendu son chant monotone ; pas un insecte ne bourdonnait, pas une feuille ne murmurait, pas un oiseau ne gazouillait. Les bœu fs et les vaches, la paupière clause, les genoux ployés sous le ventre, se reposa ient à l’ombre d’un grand chêne au milieu de la prairie, et parfois l’un d’eux mugissa it d’une voix sourde et lente comme pour se plaindre. Frilz avait d’abord voulu tresser la corde de son f ouet, puis il s’était étendu dans l’herbe, le chapeau sur les yeux, et Friedland vena it de se coucher près de lui, bâillant jusqu’aux oreilles. Myrtille seule ne se ressentait pas de cette chaleu r accablante. Accroupie près du feu, les bras noués autour des genoux, en plein sol eil, elle restait immobile, et ses grands yeux noirs parcouraient les sombres colonnad es de la forêt. Le temps s’écoulait lentement. — La cloche loin-lai ne du village avait tinté midi, puis une heure, puis deux heures, et la jeune bohémienne ne bougeait pas. Ces bois, ces crêtes arides, ces rochers, ces lignes de sapins de scendant au revers de la côte, semblaient revêtir pour elle un sens profond, mysté rieux.. « Oui, se disait-elle en elle-même, j’ai vu cela... il y a longtemps... longtemps ! » Tout à coup, regardant Fritz qui dormait alors de t oute son âme, elle se leva doucement et se prit à fuir. Ses pieds légers effle uraient à peine le gazon ; elle courait, courait, remontant la côte. Friedland retourna la t ête nonchalamment et fit mine de la suivre, puis il s’étendit de nouveau comme accablé de lassitude. Myrtille venait de disparaître au milieu des ronces qui bordent la forêt. Elle franchit d’un élan le fossé bourbeux, où grasseyait dans les joncs une grenouille solitaire. Vingt minutes après, elle atteignit la crête de la Roche-Creuse, qui domine le pays d’Alsace et les cimes bleuâtres des Vosges. Alors elle se retourna pour voir si personne ne la suivait : Fritz, son chapeau sur les yeux, dormait toujours au milieu de la grande prair ie verdoyante, Friedland aussi, et les bœufs sous leur arbre. Elle regarda plus loin le village, la rivière, le t oit de la ferme, où tourbillonnaient les pigeons, que la distance faisait paraître petits co mme des hirondelles ; la grande rue tortueuse où se promenaient quelques paysannes en j upe rouge ; la petite église
moussue où le bon curé Niclausse l’avait baptisée, puis confirmée dans la foi chrétienne. Et quand elle eut vu tout cela, se tournant vers la montagne, elle contempla les flèches innombrables des sapins pressés sur la pent e des abîmes comme l’herbe des champs. En présence de ce spectacle grandiose, la jeune boh émienne sentit sa poitrine se dilater, son cœur battre avec une force inconnue, e t, reprenant sa course, elle s’élança dans une crevasse tapissée de mousse et de fougères , pour gagner le sentier des pâtres à travers les bois. Toute son âme, toute sa nature sauvage éclatait alo rs dans son regard avec une puissance inouïe ; elle était comme transfigurée : ses petites mains s’accrochaient au lierre, ses pieds nus aux fissures du rocher. Elle repartit bientôt sur l’autre pente de la monta gne, courant, bondissant, s’arrêtant aussi parfois brusquement et regardant les objets d ’alentour, — un arbre, un ravin, une mare isolée, un paquis aux grandes herbes odorantes , — comme frappée de stupeur. Quoiqu’elle ne se rappelât pas avoir jamais vu ces halliers, ces taillis, ces bruyères, à chaque détour du sentier elle se disait : « Je le s avais !... L’arbre était ici... le rocher là... le torrent au-dessous ! » Quoique mille souvenirs étranges, pareils à des vis ions, reparussent à son esprit avec la vivacité de l’éclair, elle n’y comprenait rien et ne s’en rendait pas compte... Elle ne s’était pas encore dit : « Ce qu’il faut à Fritz et aux autres pour être heureux, c’est le village, c’est la prairie, c’est le toit de la ferme, les arbres à fruits du verger, la vache qui donne le lait, la poule qui pond l’œuf ; ce son t les provisions de la cave et du grenier, et la chambre chaude en hiver ! Mais moi, je n’ai pas besoin de tout cela car je suis païenne, vraiment païenne ! Je suis née dan s ces bois, comme l’écureuil sur le chêne, l’épervier sur le roc, la grive sur le sapin . » Non, elle n’avait jamais réfléchi à ces choses, mai s l’instinct la guidait, et c’est ainsi que, poussée par cette force étrange, elle atteigni t, au coucher du soleil, le plateau déboisé de la Kohle-Platz, où les bohémiens qui von t d’Alsace en Lorraine s’arrêtent d’habitude pour passer la nuit et suspendent leur m armite au milieu des bruyères. Là, Myrtille, fatiguée, les pieds meurtris, sa peti te jupe rouge déchirée par les ronces, s’assit au pied d’un chêne. Longtemps elle resta immobile, le regard perdu dans l’espace, écoutant le vent bruire dans les hautes sapinières, heureuse de se s entir seule dans cette solitude. La nuit vint. Les étoiles apparurent par milliers d ans les sombres profondeurs du ciel, puis, la lune s’étant levée, ses rayons limpi des argentèrent doucement les bouleaux épars aux flancs de la côte. Le sommeil commençait à gagner la jeune bohémienne, sa tête s’inclinait, quand, au loin, dans les bois, des clameurs l’éveillèrent. Elle prêta l’oreille ; les mêmes voix traversèrent la nuit : Brêmer, Fritz, tous les gens de la ferme étaient à sa recherche. Alors, sans hésiter, Myrtille s’élança plus avant d ans la forêt, ne s’arrêtant que de loin en loin, pour écouter encore. Les cris s’affaiblissaient. Bientôt elle n’entendit plus que les battements pré cipités de son cœur, et poursuivit sa marche d’un pas moins rapide. Enfin, bien tard, lorsque la lune retire ses dernie rs rayons du feuillage, n’en pouvant plus, elle s’affaissa dans les bruyères et s’endorm it profondément. Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel ; les
recherches de Brêmer ne pouvaient s’étendre jusque-là.