Contes d'Arménie

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Issus de la tradition orale, transmis de bouche à oreille par les grands-parents à leurs petits-enfants, les contes arméniens ont traversé les siècles et les tumultes de l’Histoire. Les héros de ces contes sont en butte à l’arrogance des puissants, la cupidité des parvenus, la méchanceté des envieux, mais leur sens des valeurs humaines allié à leur malice paysanne les mettent à l’abri de faux pas qui pourraient leur être fatals. Durant près de vingt ans, Reine Cioulachtjian a patiemment recueilli ces contes auprès des vieux Arméniens, leur permettant de secouer la poussière des siècles où ces fables anciennes étaient enfouies pour continuer d’éclairer de leur sagesse les petits et les grands. Petite-fille d’émigrés arméniens à la recherche d’un havre d’espérance, Reine Cioulachtjian est née et vit à Marseille. Elle nous parle, dans ses contes, de justice, de solidarité, de respect de l’autre, de foi en l’homme et en Dieu.

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Date de parution 01 février 2014
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EAN13 9782813815316
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Le mont Aragats.
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LE PèrE prÉVôyàNT
Il y avait jadis, nous n’étions pas encore de ce monde, un veuf fort riche qui n’avait qu’un fils.  Le père était inquiet pour l’avenir de son fils. En effet, le jeune homme avait de nombreux camarades avec lesquels il dilapidait la fortune paternelle. Les jours s’écoulaient en fêtes, réjouissances, ripailles, où le garçon régalait ses amis qui se gobergeaient sur son compte sans scrupules.  Le père tentait chaque jour de le conseiller : il le suppliait de renoncer à cette vie oisive, lui rappelant que les jours de chance engendrent des amis que les premiers mauvais jours font disparaître. Rien n’y faisait. L’argent coulait entre les doigts du garçon et le père se demandait combien de temps encore durerait sa fortune.  Sentant sa fin prochaine, le vieil homme voulut trou ver un moyen pour empêcher qu’après sa mort son fils ne tombât dans la misère. Ses nombreuses nuits d’insomnie lui portèrent conseil : il enleva deux planches du plafond d’une chambre de sa maison, emplit d’or une cruche jusqu’au bord et la cacha dans le plafond.  Puis il remit en place les deux planches, les cloua avec seulement deux petits clous et mit, entre les planches, un anneau auquel il attacha une corde.  Il appela alors son fils et lui dit :
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« Mon enfant chéri, je vais mourir. Je te donne un dernier conseil que je te supplie de suivre. Quand tu auras dépensé tout l’argent que je te laisse, quand tous tes amis t’auront tourné le dos, quand il ne te restera plus rien, quand le désespoir s’emparera de toi, alors, va te pendre à cette corde et pense à ton père qui t’aime tendrement. »  Peu après, le vieillard mourut.  Passé les premiers jours de chagrin et de larmes, le jeune homme persista dans la voie qu’il avait choisie.  En peu de temps, il vendit les biens que son père avait mis des années à épargner et gaspilla sans compter avec ses amis, jusqu’au jour où il se retrouva complètement ruiné ! Hébété, il se demanda comment il allait vivre désormais.  Il se tourna alors vers ses compagnons de plaisir, espérant leur aide. Mais ces faux amis, oublieux des largesses reçues, se moquèrent de lui et l’abandonnèrent pour se mettre en quête d’un nouvel ami plus argenté.  Le jeune homme fut alors obligé de s’engager comme por tefaix pour pouvoir manger un croûton de pain chaque jour.  Mais cette vie de misère dont il n’avait pas l’habitude lui était à chaque instant un peu plus pesante.  Et un jour où le désespoir s’était emparé de lui plus forte ment qu’à l’accoutumée, le garçon se souvint des dernières recommandations de son père :« Quand il ne restera plus rien, quand le désespoir s’emparera de toi, alors, va te pendre à cette corde… »  Accablé, il se dit qu’il n’y avait pas de meilleur jour pour se pendre. Il alla dans la chambre dont son père lui avait parlé, monta sur un tabouret, passa la corde à son cou, repoussa des pieds le tabouret et se pendit.  Mais, avant que la corde ait pu faire son effet, les deux planches, qui ne tenaient que par deux petits clous, cédèrent et le jeune homme tomba à terre… et avec lui, la cruche emplie d’or.
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Il comprit alors la bonté et la prévoyance de son père qui avait placé là, pour lui, ce trésor des jours difficiles.  Il décida de changer de vie et d’être tel que l’aurait tant souhaité son père.  Du ciel tombèrent trois pommes : l’une pour celui qui raconte, l’autre pour celui qui écrit et la troisième pour celui qui lit. 1  Que cela leur soit agréable !
1. Cette formule traditionnelle figure à la fin de tout conte qui se respecte.
QuI PeuT ŚàVOir dE qûOI ŝera fàiT deMàin ?
Il était une fois, un royaume si petit que personne ne le connaissait, si lointain qu’aucun explorateur ne l’avait jamais découvert. Ainsi ignoré de tous, il s’épanouissait, heu reux, administré par son roi, conseillé par ses sages, aimé par son peuple qui lui donnait la prospérité… Jusqu’au jour où le bon roi mourut. Un roi grincheux monta alors sur le trône. Insatisfait de tout et de tous, ne supportant pas la joie des autres, il était toujours mécontent et de méchante humeur.  Au pied des murailles du château, un menuisier avait ouvert son échoppe. Son atelier fleurait bon le bois, la résine et la cire d’abeille. Entre ses mains habiles, la moindre planche prenait forme et c’était merveille de le voir façonner une commode, une armoire ou encore des sabots. Ce qu’il aimait pardessus tout, c’était la réalisation des coffres de mariage, sculptés de rosaces ajourées et d’entrelacs, véritables den telles de noyer ou de chêne. C’est là que la mariée rangerait tous les beaux vêtements de son trousseau, ses bijoux et ses souvenirs de jeune fille, avant d’aller habiter chez son époux. Et notre menuisier vivait heureux dans son échoppe. Il par tageait sa vie entre sa femme, ses enfants et les villageois qui lui fournissaient du travail. Chaque jour apportait son lot de labeur et de salaire, et notre homme rabotait, sciait, ciselait et chantait du matin au soir. Sa bonne humeur faisait plaisir
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à voir mais elle avait le don d’agacer le roi maussade, jaloux de la gaieté de ses sujets.  Lorsqu’il se mettait à la fenêtre de la salle du trône et qu’il entendait monter le chant joyeux du menuisier, une envie irrésistible d’étrangler la mélodie dans la gorge du bon homme l’assaillait.  Un jour, quatre gardes du palais remirent à l’artisan un ordre royal : il devait sans faute livrer au roi, le lendemain dès l’aube, 111 111 111 111 grains de sciure de bois précieux. Pas un grain de plus, pas un grain de moins, sous peine d’avoir la tête tranchée.  La chanson se brisa net dans le gosier du menuisier. « Le roi est fou !se décourageatil.Où vaisje trouver tant de bois précieux en une nuit ? Je ne possède pas une once d’ébène ou de sycomore, de cèdre ou de palissandre. Mais même si je les avais, jamais je ne parviendrais à produire et à compter un à un tous ces grains de sciure. Quand bien même je travaillerais toute la nuit, sans relâche, avec l’aide de ma femme, de mes enfants et de tout le village, je n’y arriverais pas, ce serait impossible ! »  Le pauvre homme, en proie au désespoir le plus poignant, restait prostré dans un coin de son atelier, la tête entre les mains, tandis qu’à la fenêtre de son palais, le roi, pour une fois satisfait, écoutait le silence s’échapper de l’échoppe du menuisier.  Bientôt, tout le village fut au courant de l’invraisemblable exigence du souverain. Chacun se mit à trembler :« Jusqu’où pourrait aller le roi dans son délire ? Rien ne l’empêcherait, demain, d’ordonner n’importe quoi à n’importe qui ! »  Le menuisier, bientôt entouré de sa femme et de ses enfants, envisageait toutes les issues possibles, même les plus extrêmes, pour s’évader de ce cauchemar. Mais aucune solu tion ne lui permettait de satisfaire le caprice inouï du roi et, dans le cas contraire, d’échapper à la sentence décidée par cet être insensé : la décapitation.
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Le mont Ararat.
C’est alors que les vieux sages se réunirent à la demande unanime des habitants du village. Toutes les têtes enneigées tinrent conseil. Les délibérations durèrent de nombreuses heures : tout ce qui y fut proposé, examiné, calculé, rejeté serait trop long à vous exposer et, de toute façon, impossible à divulguer, les discussions du conseil étant tenues secrètes. Sachez seulement que lorsque la séance fut clôturée, le plus âgé des sages se rendit chez le menuisier et lui fit part du résultat de leurs réflexions : – Ecoute ! frère menuisier, dit le doyen des sages, l’ordre du roi est dénué de sens mais il est impossible d’y contrevenir dans les circonstances actuelles. De plus, le roi est tout puissant et toute rébellion ouverte pourrait entraîner de terribles représailles contre toimême mais aussi contre ta famille. Cependant, comme il est infaisable de rassembler et de comptabiliser, grain par grain, 111 111 111 111 pous sières de copeaux, nous te conseillons, mes collègues et moi, de ne pas te livrer à une corvée désespérée autant qu’irréalisable. Réunis ta famille, tes amis et festoyez toute la nuit. Si demain doit être ton dernier jour, au moins aurastu la consolation de quitter la vie après une nuit d’amitié, de bonne chère et d’affection. Mais nul ne peut savoir de quoi sera fait demain. Jusqu’à la dernière seconde, il faut croire en la providence.  Le menuisier suivit le conseil des sages. Chacun, dans le village, eut à cœur de participer à cette veillée exception nelle : l’un apporta les fruits, l’autre les pâtisseries. Certains avaient renoncé à la bonne bouteille, mise de côté en prévi sion des fêtes du Nouvel an, pour l’offrir au menuisier en gage de sympathie. En quelques minutes, il ne se trouva plus un seul centimètre carré d’établi ou de meuble pour accueillir tous les excellents mets que les maîtresses de maison accom plies avaient confectionnés avec émotion en l’honneur de l’artisan. Des musiciens étaient venus spontanément offrir leurs services en cette fête de la solidarité. Jamais notre
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homme ne s’était connu autant d’amis. Toute la nuit, l’ate lier résonna de chansons, de musique et de rires.  Dans sa tour d’ivoire, le roi enrageait. Tous ces éclats joyeux qui montaient vers lui étaient comme autant d’in sultes et de provocations.« Comment ce diable de menuisier peutil faire la fête en un moment pareil ? De qui se moquetil ? Peutil ignorer la menace qui pèse sur sa tête ? »se demandait le monarque, violet de fureur comme un dahlia bleu de Chabin 2 Kara Hissar . Pour un peu, il en aurait bavé de rage !  Pendant ce temps, dans l’atelier de notre ami, la fête bat tait son plein.  Ce que tous les convives mangèrent, ce qu’ils burent et les toasts qu’ils portèrent, les promesses qu’ils se firent… Je vous laisse le soin de les deviner.  Mais, au petit matin, alors que tous dormaient, la tête emplie de vapeurs d’alcool, de rêves et d’étoiles, des coups violents furent frappés à la porte de l’atelier, qui les réveil lèrent tous en sursaut et les ramenèrent à la cruelle réalité : « Ordre du palais, ouvre cette porte ! »des voix hurlaient implacables à l’extérieur.  Le pauvre homme, les larmes aux yeux, prit le temps d’embrasser, une dernière fois, sa femme et ses enfants, de serrer dans ses bras ses amis. Les coups redoublaient contre la porte, violents : « Menuisier, ouvre et vite ! »ordonnaient les voix impatientes.  Le menuisier ouvrit la porte, résigné mais plein d’un cou rage puisé dans le lien fraternel qui l’avait uni cette nuit à ses semblables. Il était prêt !  Devant l’entrée se tenaient quatre gardes, la mine sinistre.
2. Chabin Kara Hissar : ville d’Arménie occidentale, célèbre pour ses jardins et pour l’héroïsme de ses habitants durant le génocide perpétré par les Turcs en 1915.
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– Ordre du palais ! articula le chef des gardes. Menuisier, tu dois exécuter, surlechamp, un cercueil. Le roi est mort cette nuit !  Trois pommes sont tombées du ciel : Une pour toi, ami lecteur, si ce conte t’a plu. Une pour grandpère Anton, qui me l’a raconté. Et une pour ceux qui ne perdent pas espoir, même dans les circonstances difficiles de la vie.