Des contes de Ti Jean...

-

Livres
396 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le conte créole a été véhiculé grâce à de vieux conteurs qui ont su faire vivre, jusqu'à nos jours, l'un des héros les plus populaires : Ti Jean. Cet enfant malin grâce à la ruse, nous entraîne de conte en conte. Dans cette aventure, l'auteure nous fait découvrir les réalités de l'île de la Martinique depuis Christophe Colomb jusqu'à ce siècle, en passant par la colonisation, l'esclavage et son abolition, la départementalisation…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 24
EAN13 9782296503168
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0219€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème






DES CONTES DE TI JEAN…

Aux réalités de la Martinique

Christine COLOMBO






DES CONTES DE TI JEAN…
Aux réalités de la Martinique

Préface d’Eric Navet









L’Harmattan












DU MÊME AUTEUR

Ti Jan é Misié Liwa « Ti Jean et Monsieur le Roi »
Editions L’Harmattan




















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99172-9
EAN : 9782296991729

REMERCIEMENTS



À mon Directeur de thèse Éric Navet qui a bien voulu m’aider à
mener ce travail à terme, par ses conseils, et a fait preuve d’une
grande patience lors des relectures.

À Noël-Jacques Gueunier qui m’a conseillée durant toutes ces
années que j’ai passées à l’Université de Strasbourg et surtout, m’a
fait découvrir les richesses de la littérature orale.

Aux conteurs de la Martinique, en particulier Vincent
Chevignac, André Duguet, Robert Dessart, Richard Ferraty, Élie
Pennont, Théodore Pomier qui m’ont toujours accueillie avec
bienveillance et se sont montrés si généreux à mon égard en me
confiant leurs trésors de contes, avec toute ma reconnaissance.

À mon oncle Léonard Michel Colombo pour sa précieuse
collaboration.

Aux amis et autres connaissances qui ont accepté de répondre à
mes questions, à Marie-France pour son aide précieuse.

À Demba et Mamadou, mes enfants, qui m’ont toujours
encouragée


À la mémoire de ma grand-mère, Mercédès, dite Koutou, qui
m’a donné un si grand balan.



PRÉFACE


Le rêve le plus partagé par l’humanité semble bien celui d’un «paradis
perdu »dont nous aurions été chassés, d’un «Âge d’Or» très loin, à des
années-lumière, désormais hors de portée… Les traditions africaines comme
les traditions amérindiennes et les traditions créoles bien sûr, de part et d’autre
de l’Atlantique, s’accordent à penser que le Créateur a voulu un monde
« beau,ordonné et harmonique» - la formule est empruntée aux
Amérindiens -, mais que, par la faute des hommes, éternels frustrés, ce monde
est devenu terre de conflits et de destructions. Dès lors que la terre cessait
d’être un jardin d’Eden, il fallait, comme une impérieuse nécessité, imaginer
et chercher son paradis dans un ailleurs toujours fuyant…
Malheureusement, les voyages de découverte, si riches de promesses, se
sont rapidement mués en entreprise conquérante. Si les missionnaires
voulaient, à tout prix, «sauver les âmes païennes» conformément au devoir
évangélique, armateurs et commerçants, marins et militaires, politiques,
entretenaient d’autres espoirs: faute de richesse spirituelle, ils partirent en
quête d’eldorados et tous les moyens furent bons pour s’emparer des terres
occupées par les amérindiens pour en extraire, sous prétexte de «mise en
valeur » et de « progrès », les richesses de toute nature. L’alliance du sabre et
du goupillon engendra un véritable génocide physique et culturel, ce que
Robert Jaulin appelle un «ethnocide ».Des milliers, des millions peut-être
d’Amérindiens furent passés au fil de l’épée, dévorés par des chiens, mutilés,
brûlés vifs, torturés dans leur âme et dans leur corps…
Il fallait des bras pour couper la canne à sucre, pour charger les caravelles
et les galions du « bois de Brésil » qui donna son nom à l’un des pays les plus
étendus du monde. Une fois lâchés, les chiens de guerre se déchaînent,
marquent leur territoire… On trouva donc dans laBiblela justification d’une
autre abomination : l’esclavage. Les Noirs dont on questionnait, comme pour
les Amérindiens, l’humanité, furent déclarés coupables, coupables de
descendre de Cham lui-même accusé - et pour cela condamné - d’avoir vu son
père nu alors qu’il était ivre. Ce supposé « péché originel », s’ajoutant à celui
qui est commun à toute l’espèce, justifia donc la déportation violente de
millions d’Africains dans des conditions épouvantables désormais connues
mais tièdement reconnues.
Embarqués pour ne plus revenir, les Africains allaient connaître l’enfer,
tandis que leur paradis, leur pays, leurs racines, s’éloignaient dans les brumes
atlantiques. Car il y a bien là un paradoxe: l’Amérique aurait pu être un


- 9 –

paradis, les colons européens en firent un enfer, pour les premiers habitants,
les Amérindiens d’abord, puis pour les Africains sauvagement déportés.
C’est de ces gens arrachés à leurs familles, à leur villages, à leur terre
natale, enchaînés, entassés dans des cales putrides et puantes, affamés,
humiliés, vendus comme des marchandises, c’est de ces gens qui laissaient
derrière eux un continent exangue, dont nous parle ici Christine Colombo,
descendante de ceux qu’on qualifiait de « bois d’ébène ».
¤¤¤¤¤
Les Antilles françaises, Martinique, Guadeloupe, mais aussi la Guyane
- pour ne parler que des terres américaines - n’échappèrent pas, en effet, à ce
tragique destin: les premiers habitants furent massacrés et pour travailler et
pour servir la colonisation, on importa des hommes et des femmes
d’Afrique…
Si la colonisation et l’esclavage avaient maté les corps, ils n’avaient pas tué
l’esprit, ils n’avaient pas tué le rêve, le terreau et le ferment indéracinables
- mêmela mort n’y peut rien - à partir desquels ils puisèrent la force de se
révolter. Et le conte joue ici un rôle essentiel dans cette préservation de l’esprit
de résistance ; l’objet de ce livre est de nous le prouver.
L’esprit de résistance est incarné par des figures mythiques comme
Toussaint Louverture, Victor Schoelcher, mais aussi, plus récemment, par les
gens de plume que sont Aimé Césaire, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau,
Edouard Glissant et bien d’autres. La plume a plus de force parfois que l’épée
et la poudre à canon, l’encre s’efface moins vite que le sang. Et la parole,
inséparable de la musique, parle directement aux cœurs… C’est alors aux
conteurs dont les noms sonnent comme les glaives de la rébellion: Robert
Dessart, Richard Ferraty, Vincent Chevignac, André Duguet etc., de mettre en
scène, sur les places des villages puis sur les tréteaux, les protagonistes d’un
théâtre d’ombre et de lumière.
Quand on vit dans une case misérable, ne rêve-t-on pas d’habiter un
château ? Quand on est gueux ne rêve-t-on pas d’être prince ? Quand on a les
pieds nus ne rêve-t-on pas d’un carrosse ? Quand on est enchaîné, ne rêve-t-on
pas de liberté? Ti-Jean, héros sans médailles, en bravant les grands de ce
monde, en gagnant le cœur des princesses, entretient ce rêve, même s’il sait
bien que ce n’est pas dans le pouvoir des armes que réside la force, non pas
celle qui impose ses lois, mais celles qui animent l’identité, l’amour-propre et
la solidarité.
¤¤¤¤¤
Ti-Jean est un communard ! un rebelle ! Il n’accepte pas la soumission et si
les moyens qu’il emploie empruntent parfois à la ruse, à la roublardiseet au
mensonge ça n’est qu’un juste retour des choses. Il faut savoir se servir des
armes de l’adversaire !


- 10 –

Mais comment entretenir l’espoir quand l’horizon se bouche ? Dans toutes
les ruescaz nèg, les forçats de la canne se retrouvent, le soir, autour des
flambeaux, et ceux qui connaissent les histoires et savent les raconter, les
conteurs, parlent de révolte contre les puissants, de résistance à l’oppression,
de redressement des torts et des injustices. Ti Jean est l’un des champions, non
des moindres, de ces récits qui réveillent les esprits et raniment la flamme de
la rébellion. Il incarne l’esprit d’un peuple tout entier. C’est pourquoi il était
important de lui redonner cette place qu’il occupe dans ce livre dont il est le
héros. En sa compagnie, Christine Colombo avec une plume allègre nous
emmène, comme sur une vague, d’un château l’autre, jusqu’au bout de la nuit,
jusqu’au réveil.
L’auteure sait de quoi elle parle; elle a connu le préjudice – les
tourmenteurs locaux ont été, hélas, à mauvaise école -, elle a du se battre,
comme Ti-Jean, pour accéder à la reconnaissance, par son seul mérite. Frantz
Fanon, enfant de Martinique, écrivait dansLes damnés de la terre:, en 1961
« Le colon ne s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque
ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs
blanches » (Fanon, 1961 : 14). L’égocide, l’entreprise multiforme de sape des
identités individuelles et culturelles, est la forme la plus aboutie, la plus
perverse de la colonisation et de l’ethnocide.
Mais, devant l’échec patent de ces «valeurs blanches», portées
aujourd’hui par l’idéal de «développement »et une mondialisation qui n’est
que l’héritière masquée de la colonisation, l’esprit de résistance reprend le
dessus. L’école, instrument privilégié de l’assimilation, est aussi celui de
l’émancipation. Les « savants » ont très heureusement reconnu les mérites de
Christine Colombo, des mérites qui la placent parmi les meilleurs
connaisseurs de la tradition orale créole.
Hier, les esclaves faisaient du « coutelas », instrument de leur oppression,
une arme contre les oppresseurs; ils s’enfuyaient, ils «marronnaient »,dans
les mornes, dans la forêt et organisaient la révolte. Aujourd’hui, c’est dans la
rue que leurs descendants dénoncent les injustices. Mais ce monde, où les
préjugés n’ont plus cours, où les pauvres deviennent riches où les riches sont
punis de leur cupidité et de leur méchanceté, reste à bâtir…

Eric Navet
Institut d’Ethnologie, Faculté des Sciences Sociales
Université de Strasbourg


- 11 –











INTRODUCTION

En février 2009, tous les regards se sont tournés vers la Guadeloupe et la
Martinique et les Français ont pris conscience des problèmes sociaux latents
dans ces départements d’Outre-mer depuis des siècles. Pourtant, certaines
composantes de notre culture ont de tout temps dénoncé, de manière plus ou
moins voilée, ces difficultés du peuple antillais; il s’agit du conte et de la
musique créoles. Le conte créole, qui nous intéresse plus particulièrement
ici, représente un des éléments essentiels de la culture traditionnelle
antillaise ; son histoire se confond avec celle de la population de ces îles qui
lui a donné naissance. Aimé Césaire et René Ménil, dans un article publié
dans la revueTropiquesde Janvier 1942 écrit : « … Ces contes sont le fruit
d’une histoire, ils ont été comme l’homme martiniquais, façonnés à coups de
1
fouet. La plupart ne font que dénoncer […] l’aliénation du monde créole » .
En Martinique, pendant des siècles, le conte créole a animé les veillées
2
mortuaires et vivantes, avant de connaître un net déclin, comme dans
d'autres provinces françaises. Les veillées vivantes sont, par opposition aux
veillées mortuaires, des manifestations au cours desquelles les conteurs
3
intervenaient seuls en présence des « tambouyeurs», ou en alternance avec
les danseurs deladja, à la plus grande joie de l’assistance ; le plus souvent,
cela se passait au cours des fêtes patronales.
Dans mon enfance, dans les années 50, le conte était présent, non au
cours de veillées familiales comme c’est le cas dans la tradition française,
mais dans des circonstances diverses ; parfois, il nous arrivait d’entendre des
histoires lors de visites à des familles amies ou encore lorsqu’on en recevait
à la maison. Lors de rares moments privilégiés, nous, les enfants, étions
autorisés à écouter les conversations des grandes personnes et ainsi
pouvions-nous saisir un conte ou une histoire drôle. D’autres fois, j’ai eu
l’occasion de côtoyer le conte lors des veillées mortuaires, quand ma
grandmère acceptait que je l’y accompagne, ou bien encore lors des veillées
vivantes, au moment des fêtes patronales de ma commune et des environs.
Nous avions coutume également d’aller à Sainte-Marie, dans le berceau
familial, pour la fête du 15 août, et là, une fois le soir venu, c’était un
véritable régal, car c’est là que nous entendions les plus beaux contes dits
par les conteurs les plus fameux de l’île. Cette ville est encore, aujourd’hui,
le domaine du conte, car cette manifestation existe encore au moment de la


1
LafcadioHearn, in CORZANI, Jacques.Trois fois bel conte, Fort-de-France, Editions
Désormeaux, 1977, contes bilingues : créole, français.
2
Traditionnellement, les contes étaient dits dans les veillées mortuaires (ditesvèyen créole),
tandis qu’un groupe de femmes priait autour du mort, à l’intérieur du logement, les conteurs
et batteurs distrayaient les autres visiteurs, à l’extérieur. Par opposition, on désigne par
« veillées vivantes », les veillées familiales ou bien celles où les contes sont dits dans le but
d’amuser le public.
3
Tambouyeurs (en créoletanbouyè) : joueurs de tambour.


- 15 –

fête annuelle où les conteurs viennent de toute l’île. Ces contes glanés ici ou
là animaient nos soirées de vacances, en particulier à Saint-Pierre, où nous
avions coutume de séjourner. Nous étions un groupe d’enfants à nous
retrouver le soir; quand nous étions fatigués des parties de cache-cache à
travers les ruines du quartier, nous nous asseyions le long du trottoir,
profitant de la fraîcheur des caniveaux dont l’eau courante atténuait un peu
la chaleur de la ville. Il faut dire que la ville de Saint-Pierre, du fait de sa
situation (blottie au pied du Mont Pelée), est souvent écrasée par une chaleur
caniculaire que le contact de l’océan ne suffit pas à adoucir. Aujourd’hui, par
mesure d’hygiène, il n’y a de l’eau dans ces caniveaux que par temps de
fortes pluies. En effet, une bonne partie de la population utilisait ces cours
d’eau comme latrines et les autorités ont dû dévier cette eau bénéfique,
privant ainsi la ville d’un de ses attributs les plus précieux. Une remarque
cependant : Saint-Pierre n’a pas échappé à la dégradation du climat, car il
arrive aujourd’hui qu’il pleuve pendant plusieurs jours et qu’on y ait froid !
Lors de ces rencontres, nous échangions nos contes, les nouveaux, mais
aussi les anciens. C’étaient des contes à faire rire, à faire peur, ou à faire
rêver que nous pouvons regrouper en deux catégories : les contes d’humains
dontTi Jan étaitnotre héros et les contes d’animaux, dontKonpè Lapen
« Compère Lapin » était celui que nous réclamions ou que nous évoquions le
plus souvent. Ces deux personnages faisaient l’unanimité et visiblement
nous prenions plaisir à écouter ou à raconter les déboires de l’un et de
l’autre, savourant d’avance le moment du dénouement final où ils sortiraient
vainqueurs de leurs péripéties avec toute la gloire qui ne pouvait que faire
honneur aux sympathisants que nous étions.
Ces deux héros ont en commun le fait d’être opprimés ; souvent démunis
et en quête d’un mieux-être, généralement plus petits, donc physiquement
plus faibles que l’adversaire, ils sont incroyablement malins. La faim était
souvent la source du conflit qui les opposait à leurs adversaires, mais la ruse
leur permettait de déjouer tous les tours des méchants et provoquer ainsi un
renversement de situation où leurs adversaires perdaient tout, voire la vie.
C’est alors queTi Janoukonpè Lapenentraient en possession de toutes ces
richesses ou de toute leur puissance. Nous ne nous attardions guère aux
moyens utilisés et encore moins au sort du perdant, mais nous admirions leur
débrouillardise, «débouya pa péché », « débrouillardise n’est pas péché » dit
un adage ; nous adhérions pleinement à cette maxime.
La satisfaction qui nous animait devant la victoire de ces deux héros, est
bien la preuve que nous nous identifiions à l’un et à l’autre. Qu’est-ce qui
nous séduisait tant chez eux, en particulier chezTi Jean quifait l’objet de
notre étude? Sans doute avions-nous une revanche à prendre et
qu’inconsciemment, nous la prenions à travers les prouesses de nos deux
héros.


- 16 –

Nous avons grandi et les habitudes se sont perdues ; entretemps, le déclin
du conte s’était bien affirmé, sans que nous nous en rendions compte.
Devenus lycéens, puis étudiants, dispersés dans l’île, voire exilés en
Métropole, nous nous sommes perdus de vue, nous avons délaissé nos
usages pour devenir des Martiniquais «civilisés ».Nous nous sommes
4
dépouillés de tous cessytem neg « habitudes» qui, pensions-de nègres
nous, nous empêchaient d’avancer, comme nos éducateurs nous en avaient
convaincus.
Le déclin du conte s'est amorcé à partir du moment où les colonies de
Guadeloupe, Martinique sont devenues départements français. La culture
locale a été repoussée pour faire place à une francisation à outrance. Pour en
donner une idée, pendant toutes ces années, le conteur était traité par
beaucoup avec un certain mépris. Il était traité devié neg «vieux nègre» ;
c’est ainsi qu’on qualifie en Martinique, les personnes « peu évoluées ». Est
considéré comme peu évolué, celui dont les habitudes trop imprégnées de la
culture créole, rappellent à l’Antillais noir ses origines, son passé d’esclave
ou encore ses ancêtres africains. Le conteur était de cette catégorie à double
titre ; d’une part, les premières veillées de contes se sont déroulées pendant
l’esclavage, la nuit, au son du tambour, souvent en cachette du Maître. Cette
pratique s’est poursuivie librement pendant une période assez longue que
l’on pourrait considérer comme la belle époquedu conte ; ceci est
particulièrement vrai pour les veillées mortuaires. D’autre part, les contes
sont dits en créole, langue dont l’usage a été refoulé dans les campagnes, en
particulier après la départementalisation; le même phénomène a pu être
observé également dans les campagnes françaises où les langues régionales
ont connu un déclin sensiblement à la même époque. La citation suivante
pourrait s’appliquer à n’importe quelle région française à cette époque:
« Aprèsnos conteurs traditionnels, ce fut donc une manière de silence: la
voie morte. » ; « Ici, ce fut la rupture, le fossé, la ravine profonde entre une
expression écrite qui se voulait universalo-moderne et l’oralité créole
traditionnelle où sommeille une belle part de notre être.» Cette non
intégration de la tradition orale «fut l’une des formes et l’une des
5
dimensions de notre aliénation.»
À trop vouloir s’intégrer à la « Mère patrie », nous étions aliénés. Ne pas
s’exprimer en créole, s’exprimer en français était une preuve non seulement
6
d’éducation, mais également de progrès. Celui qui parlait « un gros créole»
en société était considéré comme non civilisé, voire grossier et s’exposait au

4
System neg :terme méprisant utilisé pour désigner certaines coutumes ou
croyances désuètes.
5
BERNABÉ,Jean, CHAMOISEAU, Patrick, CONFIANT, Raphaël,Éloge de la créolité,
Paris : Gallimard, 1989 et 1993, p. 35.
6
« Gros créole » : créole jugé mal dégrossi, manquant de finesse, créole basilectal.


- 17 –

mépris des plus convaincus de ses compatriotes. Cela a commencé vers
1953, alors que j’entamais ma scolaritéet aurait duré jusqu’à la fin des
années de collège, en 1964, d’après mes souvenirs. Plus tard, au lycée, les
habitudes étaient prises et personne ne songeait plus à parler le créole en
présence des professeurs. Au contraire, nous n’étions pas peu fiers de
montrer aux aînés comme nous manions bien le français, preuve de
civilisation et d’intégration.
Le créole était devenu la langue de libération, la langue de la détente,
celle que nous utilisions quand nous étions entre pairs et que nous pouvions
enfin nous laisser aller, loin des adultes ; à ces moments-là, nous
l’apprécions au même titre qu’un fruit défendu. Nous nous faisions parfois
réprimander par un adulte soucieux de participer à notre bonne éducation,
pour peu qu’il entretenait, de près ou de loin, quelque relation avec nos
parents.
Cette impossibilité d’user du créole s’est perpétuée jusqu’à l’âge adulte ;
nous n’osions pas utiliser le créole en présence d’une personne à qui nous
devions le respect et en premier lieu avec les parents. Pour ma part, pendant
longtemps et même à l’âge adulte, je ne parvenais à utiliser le créole avec les
aînés, que lorsque la conversation prenait le ton de la plaisanterie ;mais
quand il s’agissait de choses sérieuses, c’était très difficile, c’est le français
qui était d’usage. S’adresser en français à son interlocuteur, même si ce
dernier s’exprimait en créole, était une marque de respect. Maintenant, j’ai
rejoint le groupe des aînés et je m’octroie, enfin, la liberté de parler de
choses sérieuses en créole. Il faut dire aussi, qu’en Martinique, aujourd’hui,
parler créole est devenu une marque d’authenticité, voire de snobisme.
Parler créole était interdit dans les cours de récréation, celui qui s'y
risquait avait de fortes chances de recevoir une punition, voire un châtiment
corporel, car le bannissement de nos habitudes de cette «langue de
sauvage »faisait partie de l’éducation. Nos instituteurs disposaient d’une
importante banque de châtiments qui pouvaient aller du simple pensum - par
exemple copier 100 fois ou plus « Je ne dois pas parler le créole en classe »
à la conjugaison à tous les temps du verbe principal de cette phrase. L’élève
pouvait être relégué au coin, parfois à genou ; d’autres fois, il devait assister
au cours, debout sur le banc, les deux mains sur la tête. Administrer des
coups de règles sur le bout des doigts ou mieux encore, sur les articulations
des doigts, la main étant fermée, était également une punition de choix dont
usaient volontiers certains de nos éducateurs. La nature et la sévérité de la
punition dépendaient, bien entendu, de la personnalité de l’instituteur, mais
également de celle de l’élève. La punition pouvait se limiter à un simple
sermon durant lequel, parfois, l’instituteur tirait une des oreilles de l’enfant
voire les deux.


- 18 –

Quelques accidents sont survenus, mais les parents n’osaient guère
prendre à partie l’auteur de la blessure, par crainte que ce dernier ne néglige
leur progéniture, compromettant ainsi son apprentissage. Au contraire, les
parents avaient généralement de l’estime pour les maîtres qui faisaient
preuve de sévérité; c’était un gage de réussite pour leur enfant. Comment
oublier, au collège, cette professeure d’histoire, venue d’Europe et qui, pour
calmer notre mécontentement, lorsqu’elle se laissait aller à nous flanquer
une paire de gifles, ou quelques coups de règle, nous disait : «Si je vous
bats, c’est parce que je vous aime et que je souhaite que vous arriviez».
Arriver à quoi ? À s’éloigner de cette culture qui nous empêche d’être de
bons citoyens, bien français, avec une langue française, un statut
honorable (enseignant, employé de bureau, voire des statuts plus élevés) ; en
somme, sortir de cette ignorance où nous étions et qui n’était pas loin de
faire de nous des petits sauvages. Lors d’une expérience d’enseignement à
Mayotte de 2002 à 2006, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien entre la
Martinique de cette époque là et le Mayotte d’alors. Bien que participant à la
promotion du français -car l’ignorance des subtilités de la langue est un
facteur d’échec important- je me suis efforcée cependant à ne pas tomber
dans l’excès qui consiste à dénigrer la langue de l’autre. L’idéal serait de
pouvoir utiliser la langue vernaculaire pour l’amélioration du français chez
l’élève. Cette méthode fait en effet ses preuves en Alsace pour
l’apprentissage de la langue allemande.
Parallèlement à ce rejet du créole existait également un rejet de tout ce
qui rappelait trop vivement nos origines africaines, en particulier la couleur
de la peau. Il était de coutume de tout faire pour «sauver la peau de sa
progéniture »en mettant tout en œuvre pour que les enfants ne soient pas
noirs de peau afin de leur donner les meilleures chances de réussite et gare à
celui qui ne participait pas à cette volonté collective; il pouvait aller
audevant de bien des échecs.
Durant toute cette période où la chasse au créole constituait, semble-t-il,
l’une des activités favorites de nos maîtres, tout oubli des consignes était
prétexte à punition, ce qui permet de croire que l’institution de l’obligation
scolaire ajoué un rôle fondamental dans le déclin de la langue créole ; la
nécessité pour chaque petit Martiniquais de maîtriser le français, gage de
réussite scolaire, a fait que parents et enseignants se sont appliqués à nous
éloigner de la pratique de notre langue natale. Peu à peu, tout Martiniquais
devint capable de parler le français, même si ses discours étaient parsemés
d’expressions créoles, voire de termes inventés de toutes pièces. Le créole
était devenu une langue minorée par rapport au français, avec la possibilité
d’une grande liberté dont usaient généreusement les conteurs.
Dans les années 80, un groupe d’intellectuels a entrepris de donner à la
langue créole la place qui lui avait été ravie jusque là, grâce au courant dit de


- 19 –

la créolité. Avec la créolité est née une catégorie de romans dits romans
créoles, où les auteurs tels que Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, pour
ne citer que les plus connus, font un usage plus ou moins fréquent du créole.
Cet usage correspond à une volonté de réhabiliter le créole tout en
l’anoblissant. L’association le GEREC-F (Groupe d’Etudes et de Recherche
en Espace Créole et Francophone), créée et présidée par Jean Bernabé en
1976, a fortement participé à la promotion de cette langue et a élaboré une
grammaire en pleine évolution. Cette réhabilitation a été couronnée par
l’institution du Master de Créole à l’université, d’un CAPES et d’un
Doctorat faisant ainsi du créole une langue à part entière et non plus un
idiome.
Ce terme de créolité ne fait pas l’unanimité et rencontre quelques
résistances chez certains intellectuels, par exemple, Maryse Condé en dit lors
d’un entretien avec la journaliste Chantal Guionnet : « La créolité m'apparaît
comme le prolongement de la Négritude [...] La prise de conscience des
limites de la notion de Race, fondement de la Négritude et du
panafricanisme, l'accent mis sur la spécificité des Antillais, éléments qui
fondent la créolité, succèdent à mes yeux au passage obligé qu'était la
Négritude ».Bien au contraire, selon l’auteure: «La créolité n'a pas
vocation à être, [...], une ouverture pour la pensée négro-africaine puisque
précisément elle nie ce dernier concept et met l'accent sur ce qu'elle appelle
la diversalité. D'une certaine manière, ce n'est pas une progression, mais un
7
repli. Inévitable peut-être. »
En dépit des critiques, si ces diplômes universitaires donnent une
légitimité à la langue créole, ce nouveau créole, né des intellectuels, et
pratiqué dans le milieu universitaire, s’avère parfois difficile à comprendre
même pour un créolophone, pour qui le plus souvent, le créole est la langue
de la détente et non de la réflexion, laissant ainsi toute liberté à celui qui le
pratique. L’autre difficulté au niveau de ces diplômes réside dans la diversité
des créoles, même si un créolophone martiniquais est capable de comprendre
le créole haïtien ou sécheyllois. En effet, le créole martiniquais, s’il est assez
proche du créole guadeloupéen, est plus éloigné des exemples cités, du
créole de la Guyane et encore plus de celui de la Réunion.
Dans les conversations ou dans les narrations, y compris les contes,
souvent le créole intervient lorsque l’on parle de choses légères, amusantes,
quand on souhaite ajouter un peu de «piment »à une histoire ou si, tout
simplement, on est entre amis et on se laisse un peu aller. C’est un moyen de
reconnaissance pour les Antillais qui se retrouvent dans un pays étranger à


7
GUIONNET Chantal,La parole à Maryse Condé, site web :
http://web.archive.org/web/20001202140700/http://www.afrique-asie.com/04art9.htm.


- 20 –

leur lieu de vie habituel (qu’il s’agisse de la Martinique ou tout autre lieu) ;
une marque de sympathie aussi pour l’Européen ayant séjourné aux Antilles.
Le créole est plus qu’une langue secondaire, c’est la langue de ralliement
pour les Antillais vivant à l’extérieur et c’est un signe identitaire très fort aux
8
Antilles, comme le traduit cet extrait de l’ouvrageÉloge de la créolité. :
« Le créole, notre langue première à nous Antillais, Guyanais, Mascarins, est
le véhicule originel de notre moi profond, de notre inconscient collectif, de
notre génie populaire, cette langue demeure la rivière de notre créolité
alluviale. Avec elle nous rêvons. Avec elle nous résistons et nous acceptons.
Elle est nos pleurs, nos cris, nos exaltations ».
Cette affirmation de l’existence de la créolité n’a pas pu empêcher la
prédominance de la langue française. Sa reconnaissance en tant que langue
officielle n’est pas récente aux Antilles, puisque dès l’abolition de
l’esclavage, en 1848, avec l’ouverture de l’école publique en Martinique, les
Martiniquais ont massivement adhéré à cette institution, au point que les
écoles élémentaires gratuites sont devenues insuffisantes pour accueillir tous
les demandeurs. Les adultes aussi auraient fréquenté assidûment les cours du
9
soir , provoquant ainsi l’inquiétude des propriétaires, leurs employeurs, car
les affranchis auraient trouvé dans l’école une raison supplémentaire pour
déserter les champs. Aussi, ils ont inventé des solutions pour que les champs
continuent à être travaillés par ceux qui en avaient l’habitude et étaient un
peu considérés comme attachés à la terre, c’est à dire, les anciens esclaves.
Et ce droit à l’instruction des affranchis a vite été conditionné par
l’attachement à la propriété agricole, ce qui limitait considérablement cette
liberté.
Pourtant, au moment où, dans les années 1950, l’usage du créole est
devenu presque un délit pour le mineur, même dans les cours de récréation,
dans les rues et au sein de la famille également, seuls les adultes étaient
autorisés à user de cette langue. Dans les familles modestes également, la
pratique du français était d’autant plus importante que l’école apparaissait
pour les Martiniquais des couches défavorisées comme, à la fois le moyen de
sortir de la pauvreté, et un vecteur d’ascension sociale. Il faut dire que si
l’abolition de l’esclavage en 1848 a donné à tous la liberté tant espérée, les
10
terres, principales sources de revenus, sont restées aux mains des Békéset
les anciens esclaves n’avaient pour toute richesse que leur force de travail et
l’espoir de voir un jour leurs descendants occuper d’autres tâches que celles


8
BERNABÉ, Jean,op. cit.,p. 43.
9
NICOLAS, Armand,Histoire de la Martinique, Tome II, Paris : l’Harmattan, 1996, p. 31.
10
Békés : Nom donné aux descendants des colons, qui sont aujourd’hui des Martiniquais au
même titre que les descendants d’esclaves ou encore les Indiens d’Inde, les Chinois, les
Libano-Syriens venus après l’abolition de l’esclavage.


- 21 –

liées au travail de la terre. Ce vœu a été largement exaucé puisque, petit à
petit, ces descendants sont venus grossir les rangs des fonctionnaires français
et des employés des hôpitaux, comme on peut le constater aujourd’hui.
Devenus des Français à part entière, dès 1946, où les autorités françaises
ont entrepris une véritable politique d’assimilation, les Martiniquais,
jusquelà attachés à la terre du Béké, tout en maudissant cette terre, ont vu dans
l’instruction le moyen de s’approprier une partie de cette propriété à laquelle
ils avaient tant donné. Cette appropriation ne s’est faite que grâce à un
travail long et souvent pénible. Cela explique sans doute le fait que Ti Jean
qui, dans certains contes, faisant fi de cet ordre établi, partant en guerre et
prenant par la force ce qu’il juge lui revenir de droit, attire tant la sympathie
de l’auditoire.
Plus d’un homme de condition modeste caresse l’espoir de voir
s’estomper cette criante inégalité en possédant une part des richesses de l’île.
C’est vraisemblablement l’une des raisons pour lesquelles le Martiniquais
consent à d’énormes sacrifices afin de posséder son lopin de terre, son
propre toit et sa voiture (signes extérieurs de bien-être, à défaut de richesse).
Malheureusement, toute une partie de la population n’a pas accès à ces
satisfactions, ce qui explique, au moment où j’écris ces lignes, la révolte des
travailleurs martiniquais, suivant ainsi les Guadeloupéens et précédant les
Guyanais et Réunionnais dans la même situation. Tous revendiquent, dans
les rues, le minimum qu’ils estiment leur être dû. Il n’est plus question de
sublimer à travers le conte merveilleux; ils passent à l’acte et sont
déterminés à obtenir satisfaction coûte que coûte.
Le conte est né dans la plantation, à un moment où les esclaves n’avaient
pas véritablement les moyens de se révolter contre les maîtres. Les séances
de conte servaient d’exutoire ; chacun pouvait s’identifier au héros et dire, à
travers le conte, ce qu’il ne pouvait dire au grand jour. Les deux héros les
plus célèbres étaient Compère Lapin et Ti Jean, à cause des tours qu’ils
jouaient au puissant. Tolérées ou interdites par le maître, ces séances se
déroulaient sur les plantations une fois la nuit tombée.
Ti Jean, qui nous intéresse plus particulièrement dans cette étude, est
présent dans toutes les Antilles, la Guyane, beaucoup de régions de France
métropolitaine, l’Océan indien, le Canada, la Louisiane ; doit-on penser que
notre héros dérive de son homologue français, voire européen et que sa
venue en Martinique se serait opérée par le biais de la colonisation ? Enfin,
Ti Jean figure dans le répertoire des contes des provinces françaises ; on peut
citer, l’ouvrage de Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze :Le conte populaire


- 22 –

11
françaisqui, reprenant la classification internationale de Aarne et
Thompson pour les seuls contes francophones propose pour chaque conte
une version type, donne le schéma détaillé des éléments de ce conte et
recense et analyse un grand nombre de contes recueillis sur le territoire
français métropolitain et les autres pays de langue française d’Outre-mer. On
peut penser, au vu de cette classification, que le Ti Jean martiniquais est
aussi ancien que la colonisation.
Thérèse Georgel dit des contes antillais qu’ils n’ont pas d’âge ;« ils sont
venus aux isles avec des conquérants d’Europe, avec les esclaves enlevés à
12
leur belle Afrique libre, avec les cooliestransplantés, et même les Chinois
attirés par le gain dans le petit commerce des boutiques. Ils se sont mêlés
aux récits des Caraïbes, qui alors peuplaient les isles et vivaient paisibles
13
auprès des volcans qui dormaient…»
En effet, après les colons venus d’Europe, les Africains faits esclaves, les
Chinois puis les Indiens sont venus compléter le peuplement de la
Martinique.
Dans cette citation, T. Georgel associe la paix des Caraïbes au sommeil
des volcans, faut-il penser que la rupture de cette quiétude soit responsable
du réveil des volcans ? Il est vrai que certains auteurs ont fait le parallèle
entre la terrible catastrophe qu’a représenté l’éruption dela Montagne
14
Pelée en1902 et le massacre des Caraïbes, deux siècles auparavant. Les
contes se seraient ensuite modelés au fil de l’histoire de cette population qui
a subi bien des évolutions au cours des siècles. En effet, depuis les premiers
temps de la colonisation la Martinique a connu une période particulièrement
agitée au cours de laquelle les occupants se sont succédé, jusqu’à la
formation de la population d’aujourd’hui. Et, s’il est vrai que le conte est
parvenu aux Antilles dès la colonisation, cette littérature orale, transmise
d’un auditoire à un autre par des auditeurs ayant apprécié tel conte, devrait
porter les traces de l’histoire de ces îles. Cette population, fortement
africanisée a sans nul doute ajouté des éléments d’Afrique à ces histoires ; la
15
consultation de l’ouvrage de Denise Paulme,La mère dévorante, qui fait


11
DELARUE, Paul, TÉNÈZE Marie-Louise,Le conte populaire français.Catalogue
raisonné des versions de France et des pays de langue française d’outre-mer,Paris : Erasme,
1957.
12
Coolies: (Expression créole : Kouli) Terme utilisé pour désigner les Indiens originaires
d’Inde venus aux Antilles peu après l’abolition de l’esclavage.
13
GEORGEL, Thérèse,Contes et légendes des Antilles, Manchecourt : Editions Pocket, 1994,
p. 5.
14
GORDON, Thomas, WITTTS, Max Morgan,Le volcan arrive! L’éruption de la Montagne
Pelée, Paris : Robert Laffont, 1970, 275 p., Collection « Ce jour-là ».
15
PAULME, Denise,La mère dévorante, Paris : Gallimard, 1976, 321 p.


- 23 –

une étude de la morphologie du conte africain, apportera les éléments
nécessaires à la vérification de cette dernière hypothèse.
En effet, à la lecture des contes dont il est le héros, le profil de Ti Jean
nous apparaît comme celui d’un personnage ni unique ni figé ; on sera
amené à considérer ses différents profils rencontrés à travers les contes et à
se demander, ce qui pousse le conteur à nommer ainsi son personnage
central.
Lors d'une étude précédente (Recherche académique), nous avons pu
constater que la fonction du conte n'était pas seulement ludique, mais
également éducative, véhicule d'éléments culturels ; peut-on attribuer un rôle
aux contes dont Ti Jean est le héros dans ces trois fonctions et qu’en pense la
population qui s'y intéresse, en particulier le conteur qui choisit de l'intégrer
dans son répertoire ?
Ti Jean apparaît parfois comme un éternel révolté, sans scrupules et ses
réactions peuvent parfois choquer ; aussi, pour mieux comprendre cet aspect
de sa personnalité, est-il nécessaire non seulement de tracer l'itinéraire qui l'a
amené jusqu'à la Martinique mais également de définir le contexte dans
lequel il évolue, les influences culturelles qu’a subies le peuple au sein
duquel il évolue et les relations qui existent ou ont existé entre les différents
groupes qui ont fusionné pour constituer le peuple martiniquais
d’aujourd’hui. Pour cela, il nous paraît nécessaire d’évoquer l'histoire des
Antilles et plus particulièrement la Martinique, ce qui nous amènera à
aborder des éléments de l’histoire commune des autres pays où ce héros
occupe encore une place importante dans la littérature orale. La
connaissance de l’histoire des Antilles permettra une meilleure
compréhension des différentes représentations possibles du personnage dans
l’imaginaire de l’Antillais et nous autorisera à nous questionner sur le rôle
que pourrait jouer, s’il est introduit dans l’éducation, ce type de contes sur
l’attitude des Antillais face à des évènements tels que ceux qui ont secoué
les trois départements français d’Amérique en 2009. En effet, la population,
excédée par les inégalités et le coût élevé des produits de première nécessité
est descendue dans la rue dans un formidable élan de solidarité.
Dans cette étude, ce n’est pas seulement la Martinique qui est concernée,
mais l’ensemble des Antilles. En se référant à l'ouvrage de Elsie Clew
16
Parsons ,de même qu’à celui de Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze, on
s'aperçoit que le personnage est très présent dans le folklore martiniquais du
début du siècle dernier, et qu’on le retrouve dans les îles anglophones, en
particulier Sainte-Lucie et la Dominique sous le nom deTit Jonencore ou
James.

16
PARSONS, Elsie Clews,Folklor of the Antilles french and english,New York : American
Folk-lore Society, G. E. Stechert and Co. 1933.


- 24 –

Si Ti Jean est arrivé en Martinique dès le début de la colonisation,
comme on le suppose et s’il est difficile de définir son origine, le nom est
très probablement d’origine française. Ces contes étant sans aucun doute
arrivés avec les premiers colonsou tout au moins, les domestiques, les
engagés, la personnalité du héros a dû se forger au fil du temps et devrait
refléter des traits de caractères empruntés aux différentes époques traversées,
les éléments de culture des différents peuples dont des individus ont
contribué à former cette population. Aussi étudier les événements marquants
de l’évolution du peuple antillais et les différentes périodes qui se sont
succédé dans l’élaboration de cette communauté nous permettra de mieux
comprendre ce héros et sa présence dans les différentes îles. Il ne s’agit pas
là de faire un exposé d’histoire, mais de voir les principaux évènements, les
influences majeures qui ont contribué à façonner ce peuple, cette culture.
Les sources de cette première partie sont essentiellement littéraires,
permettant ainsi d’avoir un aperçu de l’extrême richesse des écrits existant
sur le sujet.


- 25 –











NAISSANCE ET ÉVOLUTION D’UN

PEUPLE, D’UNE NOUVELLE CULTURE

Jamais je n’ai eu l’occasion d’apprendre l’histoire de la Martinique
durant ma scolarité. Il existait bien un ouvrage consacré à ce sujet, destiné
aux élèves des cours supérieur et complémentaire dont l’ambition était, selon
les mots de l’auteur, Directeur d’école au Marin, de «faire connaître aux
jeunes gens qui sont sur le point de quitter l’école, les efforts accomplis par
17
nos ancêtres pour la colonisation de notre petit pays... ». De quels ancêtres
s’agit-il ?Dès les premières lignes, nous devinons que cet ouvrage est
fortement imprégné de parti pris. Á quelle fréquence ce manuel a-t-il été
utilisé ?J. P. Jardel en mentionne l’usage à Rivière Pilote dans les années
soixante. Cet ouvrage datant de 1930 a été récemment réédité et il brosse un
tableau relativement complet de l’histoire de la Martinique, cependant, il
semblerait que son usage était réservé aux seuls élèves quittant le circuit
scolaire à la fin du cycle primaire. Pour les autres, l’histoire des Antilles est
restée obscure; à moins qu’un aîné nous relate quelque récit conté par un
ancêtre, nos questions restaient sans réponse. Cependant, durant toute ma
scolarité, le sujet n’a pas cessé de me préoccuper, dans la mesure où, dans
ma commune et ailleurs, je me faisais souvent traiter d’Africaine, chose qui
me mettait dans une colère sans borne et qui m’a valu quelques
échauffourées. Il faut dire qu’à l’époque, l’Afrique n’était pas bien
considérée par le Martiniquais moyen, car tout avait été fait par le colon pour
empêcher le retour de l’ancien esclave vers sa tribu d’origine, en particulier
par la création d’une image négative de tout ce qui était africain.
La question de l’Afrique, comme de nombreuses autres, est longtemps
restée sans réponse. Pourquoi ce panel de couleurs dans le peuple
martiniquais ?Pourquoi cette stratification dans laquelle la couleur de la
peau semblait avoir un rôle prépondérant? En effet, si les «Café au lait»
semblaient se partager la classe moyenne, les Noirs semblaient occuper
inexorablement le bas de l’échelle et les Blancs, invariablement le haut.
Raymond Relouzat rapporte le mythe fondateur des sociétés antillaises
proposé par le poète haïtien René Delpestre et qui fonctionne comme une
ème
véritable malédiction: «... eut lieu vers le XVsiècle, juste avant le
mouvement de colonisation, et la mise en place de la traite négrière, une
assemblée de sorciers qui en voulait particulièrement au genre humain. Ils
auraient alors eu l’idée d’un maléfice particulièrement redoutable : faire en
sorte que la couleur de la peau, dans les sociétés à venir, soit liée au rang [...]
Du fait de la transmission héréditaire de la pigmentation, c’était imposer à
des lignées entières, jusqu’à la fin des temps, une tragédie particulière;
mais c’était aussi condamner l’humanité entière à se segmenter,
interminablement, génération après génération, en fonction d’apparences

17
LUCRÈCE, Jules,Histoire de la Martinique, Cours Supérieur et Complémentaire des
Écoles Primaires, Paris : Drizan, 2006, p. IX.


- 29 –

18
fatalement inscrites dans le corps ». Il existe à propos de la différenciation
sociale, d’autres mythes transmis par la tradition orale et plus ou moins
connus. Le résumé d’un de ces récits mettant en présence, le Blanc, le
Mulâtre et le Nègre rendant visite à Dieu est rapporté par R. Relouzat dans
l’ouvrage cité précédemment (p. 199) :

« ... À l’origine des temps le Blanc, le Mulâtre et le Nègre décidèrent
de rendre visite à Dieu afin qu’il les pourvut. Le Blanc passa le premier.
Poli mais digne, il obtient le savoir et l’intelligence. Le Mulâtre, avec
arrogance, demanda d’être aussi bien doté que le Blanc. [...] Dieu qui lui
donna la richesse. Quant au nègre, parti mal habillé et craignant d’être
refoulé, il se présenta timidement devant Dieu, qui s’apprêtait à se retirer
et qui consentit à lui donner une grande caisse bien lourde qui se trouvait
là. Fou de joie, le Nègre la descendit sur terre, et l’ouvrit pensant y
trouver des trésors. Hélas! Elle ne contenait que les outils du travail
pénible des plantations : houe, bêche, fourche, etc. ».

Ce mythe apparaît également dans l’ouvrage de Thérèse Georgel, sous le
19
titreNèg né malhéré, « Le Nègre est né malheureux ».

Dieu ayant créé des rouges, des noirs, des blancs, décide de donner à
chacun sa chance ; pour cela, il invite à sa table chez la Sainte Vierge et
20
en présence de Saint-Pierre, un nègre, un Blanc, un mulâtre. Il leur
prépare trois cadeaux: «une énorme caisse fermée, une enveloppe
cachetée, un encrier et un porte-plume ».
21
Sérieux et méthodique, le Blancse lève de bonne heure, prend un
bon bain et soigneusement habillé et coiffé, s’en va sur un cheval sellé,
bridé et arrive assez tôt chez le bon Dieu pour « prendre une bavaroise ».
Il a le temps de discuter cheval avec le bon Dieu et même de jouer aux
cartes.
Le Mulâtre prend le temps de vivre, sans oublier ses obligations. Il
prend un bain de mer, se laisse sécher par le vent, fait très attention à sa
présentation physique (cravate de soie à laquelle il accroche une pépite, et
se rend au rendez-vous sur le mulet non sellé du voisin en ayant soin
d’emporter un bouquet de jasmin pour la Sainte Vierge. Sur la route, il
s’amuse à conter fleurette, donne le bouquet de jasmin à une belle et

18
RELOUZAT, Raymond,Tradition orale et imaginaire créole: Ibis, Condé-sur-Noireau
Rouge, 1998, p. 198.
19
GEORGEL, Thérèse,Contes et légendes des Antilles, Paris : 1994, p. 20.
20
L’auteur met une majuscule à « Blanc » et pas à « noir » et « mulâtre » ; est-ce une manière
de mettre en évidence la suprématie du Blanc ?
21
L’auteur utilise le terme « Béké ».


- 30 –

arrive à l’heure du dessert. Entre temps, le Béké, invité à choisir son
cadeau, avait porté son choix sur l’enveloppe contenant la richesse ; le
Mulâtre a choisi l’encrier et le porte-plume.
Quant au nègre, il ne se lave que le visage et les dents à l’eau de pluie,
allume un feu avec une brindille d’un mur de sa case, prépare son café
22
(tiololosucré) à l’aide d’une casserole ébréchée, fait beaucoup de très
fumée, souffle en faisant du bruit, renifle, insulte, boit dans uncoui
(demi-calebasse), s’enlève une chique. Il endosse un tricot troué, mais
propre, une vieille culotte, des chaussures qu’il ne peut porter à cause de
ses pieds trop larges et ses gros orteils écartés, fait saigner les arbres, vole
un giromon pour la Sainte Vierge, s’arrête à un débit de la Régie pour un
petitsec(Mesure de rhum pur), boit toute l’eau à même le goulot et fume
en oubliant apparemment son invitation.
Arrivé très tard chez le bon Dieu, le repas est terminé, il n’a d’autre
choix que la grosse caisse et très impressionné par la taille du paquet, il
se confond en remerciements, avant de se laisser gagner par le
découragement à la vue du contenu.

Pour chacun, le résultat est à la mesure du sérieux : le Blanc, remarquable
par son attitude raisonnable a la richesse; le Mulâtre, bon vivant, mais
n’oubliant pas ses obligations a l’intelligence. Quant au Noir, il est enclin à
tous les mauvais penchants ; une seule qualité lui est reconnue : la propreté
de son tricot. Il devra travailler toute sa vie dans les champs de canne du
Béké : «nèg en bas canne jusque temps yo mô»; « les Nègres travaillent aux
cannes jusqu’à leur mort ». Dieu a pitié de lui et lui donne en consolation le
tambour (la ghuia) qui l’aidera à pleurer son désespoir.
Ce mythe fondateur est remarquable par l’abondance des stéréotypes qui
constituent le fondement de la classification Blancs, Mulâtres, Noirs aux
Antilles et n’est pas sans rappeler ce chant traditionnel dit par le chansonnier
Alcindor et dont on peut résumer ainsi le contenu : le Blanc mange dans une
assiette, le Mulâtre mange dans un plat (en métal), le Nègre mange dans un
kwi; le Blanc crotte dans un WC, le Mulâtre crotte dans un pot de chambre,
le Nègre crotte dans un trou (creusé dans la terre); le Blanc demande en
mariage, le Mulâtre demande à vivre en concubinage, le Nègre demande à
coucher... Nous pouvons remarquer également le rôle intercesseur de la
vierge Marie qui est l’hôtesse dans ce mythe.
Dans le folklore martiniquais existent de nombreuses variantes de
l’origine de la répartition des tâches. Par exemple, dans une autre version


22
Café très léger (en créoleTjòlòlòc’est traditionnellement le café que l’on donnait aux) ;
enfants. Il était obtenu par une seconde utilisation du marc de café, après la confection du
liquide destiné aux adultes.


- 31 –

connue de mon enfance, Dieu a présenté trois paquets ; c’est le Noir qui est
passé le premier et avide, a choisi le plus gros des paquets, le Mulâtre, en
second a choisi le paquet moyen contenant le matériel d’écriture et le Blanc
a reçu le plus petit paquet contenant la richesse. En dehors de ces mythes
fondateurs, justifiant cette hiérarchie sociale prédestinée, il existe de
nombreuses anecdotes venant compléter ces données.
Plus grave encore est l’interprétation de cet épisode biblique de l’Ancien
Testament qui justifie les malheurs du peuple noir et l’esclavage lui-même,
c’est «la malédiction de Cham» (Genèse20-27). Après le déluge, Noé 9:
sort de l’arche avec ses trois fils Sem, Cham et Japhet. Noé, premier
agriculteur, commençe à travailler la terre et plante la vigne. S’étant énivré,
il se découvre et son fils Cham, père de Canaan, qui voit sa nudité, le
rapporte à ses frères Sem et Japhet. Ses deux autres fils le couvrent de son
manteau en se détournant pour ne pas voir sa nudité. À son réveil, Noé ayant
appris ce que lui avait fait Cham, maudit son fils Canaan : « Maudit soit
Canaan ! Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves... Béni soit Yahvé
le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu mette Japhet au
large, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit leur esclave ! ».
Le peuplement de la terre par la descendance des fils de Noé est l’objet
du chapitre 10 de la Genèse : la Table des peuples ou la Table des Nations
dans la tradition juive. Les trois premiers fils de Cham : Kush, Miçrayim et
Put, peuplent l’Ethiopie, l’Egypte et l’Arabie. Les descendants de Canaan
occupent le pays de Canaan, qui sera plus tard offert par Dieu à Abraham, un
Hébreu, donc descendant de Sem.
D’après certains Egyptologues, Cham (Kam, Kamit) serait l’ancêtre des
Noirs. Cusch (Kush) est un terme hébraïque désignant « noir » et désigne la
Nubie, actuel Soudan, majoritairement habité par des Noirs. Miçrayim
désignerait l’Egypte (Kemet), anciennement habité par des Noirs, selon
Cheikh Anta Diop, en conclusion de ses travaux. Kanaan désigne la
Palestine, devenue Israël aujourd’hui. Ainsi, cette « malédiction » biblique
semble un alibi suffisant à justifier les épisodes esclavagistes des Arabes
puis des Européens à l’égard des Noirs d’Afrique, justification largement
confirmée par certains Africanistes (Voir commentaires de Louis
Sala23
Molins sur le sujet).
Dans la Bible TOB, où l’Ancien et le Nouveau testament sont traduits sur
les textes originaux hébreu et grec, nous avons la traduction suivante de la
malédiction de Noé à l’égard de son petit-fils Canaan :
« Maudit soit Canaan,
qu’il soit le dernier des serviteurs de ses frères ! »

23
SALA-MOLINS, Louis,Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris : PUF, 1987, p.
2025.


- 32 –

Puis, il ajoute « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu de Sem,
que Canaan en soit le serviteur !
Que Dieu séduise Japhet,
qu’il demeure dans les tentes de Sem et que Canaan soit leur
24
serviteur ! ».
Ici, il n’est nullement question d’esclavage. Ottobah Cugoano, Africain
esclave à la Grenade, puis libre en Angleterre, raconte sa propre histoire,
réfute la thèse des esclavagistes et signe un réquisitoire contre les cruautés
25
de l’Europe coloniale.Sala-Molins fait référence au contenu de cet ouvrage
pour expliquer l’impact de cette malédiction liminaire sur l’esclavage des
Africains.
26
Dans l’ouvrageRéflexions sur la traite et l’esclavage des nègres,
Ottobah Cugoano, dénonce les contradictions des justifications de
l’esclavage données par les Européens. Ottobah Cugoano, venu d’Afrique en
Angleterre, a mené une réflexion à partir de sa propre expérience et celle de
ses frères. Il démontre, entre autres, que la thèse selon laquelle le sort cruel
réservé aux Noirs viendrait d’une malédiction divine, suite à la honte de Noé
est totalement fausse. Selon lui, les Noirs ne peuvent descendre de Canaan,
dont Noé a maudit la descendance. Ces descendants ne seraient autres que
les esclavagistes eux-mêmes, car «quelques Cananéens, suivant les
historiens, s’enfuirent de leur pays à l’approche de Josué et se réfugièrent en
Angleterre. »Les descendants de Canaan ont peuplé l’Asie occidentale
(Canaan) et ont « été punis de leur idôlatrie et de leurs crimes ; les uns par
les Hébreux, les Assyriens, les Chaldéens, les Perses et les autres par les
Grecs, les Romains, les Sarrasins, les Turcs.» Quant aux Africains, ils
descendraient de Chus, le fils aîné de Cham, qui s’est « établi au Sud-Ouest
de l’Arabie et dont la postérité a été connue des Hébreux sous le nom de
Chusites ; or seule la descendance de Canaan a été maudite. La couleur noire
de la peau de la descendance de Chus viendrait du fait qu’ils se sont établis
dans les zones intérieures et méridionales de l’Afrique «tout près de
Tropiques » où la chaleur est torride.
Des notes de Sala Molins ( p. 30) semblent confirmer que les Ethiopiens
les africains descendent de Chus, d’après les textes bibliques. En 1561,
Guillaume Postel rapporte l’histoire suivante : «Désobéissant à Noé qui
avait interdit à ses fils d’avoir des rapports sexuels avec leurs femmes dans
l’arche, Cham conçut un enfant durant le déluge : c’est Chus. Dieu le maudit
et le fit naître noir. De lui naquirent les Ethiopiens et tous les Noirs africains.


24
Traduction œcuménique de la Bible, Paris, Editions le Cerf, 1988, p. 31.
25
CUGOANO, Ottobah,Réflexions sur la traite et l’esclavage des nègres: Zones,, Paris
2009, 120 p., Traduction de l’anglais par Antoine Dyanniaire.
26
Ibid.: p. 51-52.


- 33 –

Dans la couleur de Chus Dieu désignait une source constante de corruption
pour toute l’humanité.» Ces explications ont été reprises en 1734 par le P.
Tournemine, jésuite critique littéraire.
L’hypothèse que Chus, premier fils de Cham, est l’ancêtre des Ethiopiens
est reprise par plusieurs sources dont l’ouvrage de De Meideros François :
e e27
L’Occident et l’Afrique :Cette thèse est, bien sûr, trèsXIII -XV .
controversée.

Au cours de mes lectures, j’ai eu l’occasion de lire des histoires où il était
question de colonisation, d’esclavage, mais j’étais loin de me douter que mes
ancêtres avaient participé à cette histoire. Dans la famille, personne n’a
jamais pu ou voulu en parler. Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion
d’aborder le sujet avec ma grand-mère née au début du siècle dernier ;pour
elle, nous n’avions rien à voir avec l’Afrique et encore moins avec les
esclaves. Elle m’a évoqué le souvenir de sa mère (Man Chine) qui
physiquement était de type caraïbe. Mais des grand-père et père, jamais elle
ne parlait ; il est vrai que, dans notre lignée, le père a été absent pendant des
générations. Très récemment, j’ai appris que son père était ce qu’on appelait
unnèg Djinen« Nègrede Guinée», ou encore Nèg Kongo « Nègredu
Congo »c'est-à-dire, dans l’imaginaire du Martiniquais, ce qui existait de
plus noir en matière d’homme. Cette étude est l’occasion, tout en cherchant à
mieux cerner l’environnement de Ti Jean, de trouver des réponses à ces
questions en retraçant les principales étapes de la formation de cette
population.
Plusieurs étapes sont à distinguer dans cette formationdu peuple
martiniquais :
- L’affrontement entre Arawaks et Caraïbes ;
- L’arrivée des premiers colons et leur installation ;
- La cohabitation avec les Amérindiens ;
- La période de l’esclavage ;
- L’arrivée des Indiens et leur influence sur la culture ;
- L’arrivée des Libano-Syriens et leur apport ;
- L’arrivée des Asiatiques et leur apport ;
- Le deuxième courant d’immigration d’Afrique et son incidence.
Le développement de ces différentes parties permettra de mieux
comprendre qui est le Martiniquais d’aujourd’hui.


27 ee
DE MEIDEROS, François, L’Occident et l’Afrique :XIII -XVsiècles, Paris : Karthala,
1985, p. 127.



- 34 –

1. Présentation de l’île


La Martinique fait partie du chapelet d’îles s’étendant entre les deux
Amériques :les Antilles. Située entre les deux îles anglophones (La
Dominique et Sainte Lucie), baignée par l’Océan Atlantique à l’Est et la mer
des Caraïbes à l’Ouest, elle est une île montagneuse d’une superficie de
2
1100 Kmcouverte par la forêt tropicale au Nord (36 %), tandis que la
moitié Sud est couverte par mornes et collines; elle est habitée par une
population très diversifiée, née de la colonisation.
Si le processus de colonisation a touché les pays d’Afrique, d’Amérique
et d’Asie sensiblement à la même époque, sa forme a été très différente d’un
continent à un autre et on observe deux types de situations. La première est
celle de certains pays où la population est restée autochtone avec des
variantes. Certains ont peu subi l’influence de la culture européenne et ont su
garder leur spécificité culturelle, c’est le cas de la Tunisie en Afrique du
Nord, du Mali, un peu plus au Sud, par exemple. Au contraire, d’autres
populations, comme celle de l’Algérie où l’administration a été française,
ont été fortement imprégnées de la culture de l’occupant. Dans d’autres, les
populations ont été transplantées d’un continent à un autre, c’est le cas des
pays d’Afrique noire où une partie importante de la population a été
déplacée pour alimenter la main-d’œuvre esclave en Amérique (le Congo, le
Sénégal par exemple).
Dans le second groupe, le peuplement a été entièrement reconstitué, car
la population autochtone a été décimée ou déplacée et remplacée par une
autre d’origine extérieure; c’est le cas de l’Amérique et plus
particulièrement des Antilles où la population, amérindienne à l’origine, a
été remplacée par une population essentiellement d’origine africaine. Cet
apport a été faiblement diversifié par la venue des Asiatiques, des Indiens
d’Inde, des Libanais et Syriens. Aux Antilles, la culture africaine, bien
qu’elle soit présente dans la plupart des domaines, est loin d’être dominante,
les colons européens ayant été à l’origine de ce formidable déplacement
humain vers les Antilles et du remplacement quasi total de la population de
ces îles. Quelle est la part de l’Afrique dans l’histoire de ce peuple et quelles
sont les autres influences déterminantes dans cette culture ?
Plusieurs populations se sont succédé sur ces territoires et ont été
brassées jusqu'à donner le peuple antillais tel qu'il existe aujourd'hui, c’est à
dire, composée de strates. Chaque groupe a participé à l’élaboration de la
culture antillaise pour une part plus ou moins importante.


- 35 –

2. Origines du peuple martiniquais

L’histoire des départements français d’Outre-mer américains:
Martinique, Guyane, Guadeloupe et ses dépendances a été ponctuée
d’événements sanglants. Pendant des siècles, des luttes ont été livrées, des
occupants se sont succédé, certains sont repartis d’autres sont restés pour
donner ces êtres à la personnalité complexe que sont les Antillais
d’aujourd’hui.

2.1. La colonisation de l’île
e
Dès le IIIsiècle avant Jésus-Christ, l’île de la Martinique, comme celle
de la Guadeloupe, a été occupée par les Indiens Arawaks ou Tainos
(Traduction de taïno: «bon, noble»), peuple indien d’Amérique du Sud,
e
venu du delta de l’Orénoque. C’est au XIsiècle (aux environs de l’an 1000)
que les Indiens caraïbes (Karibs) ou kali’nas (guerriers) auraient supplanté
les premiers occupants de ces îles. Leur occupation aurait duré cinq siècles
avant qu’ils ne disparaissent presque totalement, quelque temps après
l’arrivée des Européens.
Les Espagnols ont été les premiers Européens à fouler le sol des Petites
Antilles et c’est au cours du second voyage de Christophe Colomb
(14931496) que les îles ont été découvertes pour la plupart; on distingue dans
l’ordre :la Dominique découverte le premier dimanche après la Toussaint,
Marie-Galante (autre nom donné au navire Santa Maria, bateau de l’amiral),
la Guadeloupe du nom d’un monastère d’Extremadura, suite à une promesse
faite par l’amiral aux moines du monastère de Santa Maria de Guadalupe, les
28
Saintes (découvertes le jour de la Toussaint), …
Les noms d’origine des îles ont été remplacés par d’autres à forte
connotation religieuse ; il en est de même des villes qui portent des noms de
saints : Saint-Pierre, Saint-Joseph, Sainte-Marie... ou des noms évoquant des
thèmes religieux, comme c’est le cas de Trinité, première paroisse de la
Martinique. Les religieux ont joué un rôle primordial dans la colonisation, et
les villes se sont constituées autour des paroisses. Le premier acte des
envahisseurs consistait à planter la croix, symbole de la religion chrétienne,
et de tout mettre en œuvre pour soumettre les occupants du territoire envahi,
en l’occurrence, les Amérindiens, alors même qu’ils ne les considéraient pas
comme des êtres humains.
En effet, dès qu’ils accostaient en un lieu, les envahisseurs établissaient
une paroisse autour de laquelle la vie s’organisait. L’une des plus fameuses

28
COLOMB, Christophe,La découverte de l’Amérique, Tome II, Paris: La Découverte,
2002, p. 59.


- 36 –

29
est l’habitation Fonds-Saint-Jacques, mission du Père Jean-Baptiste Labat,
dans la commune de Sainte-Marie. Cette mission qui fonctionnait sur le
mode de l’habitation avec, outre la chapelle, une sucrerie, un moulin, des
habitations et des cases pour les « Nègres », est devenue un site touristique,
quelquefois avantageusement animé par le conteur André Duguet. La visite
commence par un historique de la Martinique, illustré par lalégende de sésé
expliquant le peuplement caraïbe et se poursuit par un parcours expliqué des
lieux. Après chaque visite guidée, le conteur gratifie les visiteurs d’une ou
deux anecdotes, dites à la manière de contes, à la grande satisfaction de tous.
Au milieu de la cour est un oranger et le conteur aime à s’y arrêter pour
conter l’histoire de ce jeune Noir «faiseur de pluie». Il s’agit d’un
30
évènement rapporté par le père Labat. Lors d’une grande sécheresse contre
laquelle toute prière restait vaine, un jeune Noir âgé de neuf à dix ans,
ramené de Guinée par un des pères, leur a demandé s’ils voulaient une forte
ou une faible pluie, se disant faiseur de pluie et capable d’amener la pluie sur
l’habitation. Par curiosité, les moines ont accepté la proposition. L’enfant a
pris trois oranges de l’oranger qui se trouve encore à la même place qu’il a
posées au sol. Devant chaque orange, il s’est prosterné. Dans chaque orange,
il a piqué une petite branche de l’oranger après s’être prosterné de nouveau.
Ensuite, il s’est prosterné une troisième fois puis a pris une branche et se
levant, a cherché des yeux un point de l’horizon. Au bout d’un moment, un
petit nuage est apparu. Le garçon a tendu la branche vers le nuage qui a
donné une pluie douce arrosant le jardin pendant une bonne heure.
L’ancienne habitation Fonds Saint-Jacques ou Domaine Fonds
SaintJacques qui vient d’être restaurée est devenue Centre culturel de Rencontre
(C. C. R.) ; elle est dénommée également « La maison du conte » et destinée
à devenir un centre de spectacles, d’animation et de formation des jeunes.
Une petite case, la case de Ti Jean est plus particulièrement dédiée à
l’accueil des jeunes dans le cadre d’un travail sur le conte.
La mission des religieux consistait à baptiser les Amérindiens, puis les
esclaves, sans que ces derniers puissent s’y soustraire. Dans la mesure où les
esclaves étaient considérés comme des êtres sans âme, on peut se demander
s’il ne s’agissait pas tout simplement d’une stratégie dont le but était de
rendre plus soumis les intéressés, de manière à atteindre plus facilement leur
objectif : tirer le plus grand profit de ces colonies. La peur d’un être suprême
pouvait vaincre toute résistance à l’autorité du maître et tout esprit de
révolte.
La religion est demeurée un élément essentiel de la vie des Antillais, la
dominante étant le catholicisme. On verra dans l’étude des contes la place

29
LABAT, Jean-Baptiste,Voyage aux Isles, Paris : Editions Phebus, 1993, p. 48-49.
30
Ibid. :p. 115.


- 37 –

importante qu’occupe la religion dans la culture de ce peuple, même si elle
coexiste avec d’autres pratiques que l’on pourrait être tenté de considérer
comme opposées alors qu’il n’en est rien. Aujourd’hui, les échanges avec
l’Amérique, le fort ascendant qu’exerce sur une partie de la population la
civilisation noire américaine, font que d’autres religions se développent
amenant une grande diversification dans le domaine de la foi.



Schéma 1 : Représentation schématique des Antilles aujourd’hui

Le 3 avril et le 15 juin 1502, lors de son quatrième voyage aux Indes
Occidentales (1502-1504), Christophe Colomb aurait fait escale à la
Martinique, trois jours, à Sainte-Luce. L’île se nommaitJuanacaéra « l’île
aux iguanes», nom donné par les Caraïbes; aujourd’hui, les iguanes ont
pratiquement disparu et on n’en trouve plus que quelques-uns sur l’un des
îlets au large de la ville du Robert,l’îlet Ramville, ouChancel ouencore
l’îlet aux iguanes. Cet îlet, comme la plupart des autres, appartient à l’une
des familles békées de l’île.
31
Christophe Colomb n’aurait trouvé sur l’île que des femmesà qui les
hommes caraïbes rendaient visite. Etait-ce les femmes arawaks dont les
hommes avaient été massacrés par les Caraïbes? Car, les Caraïbes ne
faisaient pas de mal aux femmes des vaincus, mais les prenaient au contraire
comme épouses. Un article de Ch. De La Roncière dans le Journal Universel

31
MOREAU,Jean-Pierre,Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu,: Paris
Karthala, 1990, p. 22.


- 38 –

du 23 Novembre 1935,« Une»,page d’histoireque les femmes des dit
Caraïbes de l’île de la Dominique, parlaient le langage des Arouagues
(Arawaks) premiers habitants des Antilles dont la population masculine avait
été massacrée par les Caraïbes, ce qui semble confirmer l’hypothèse
précédente, hypothèse encore vérifiée par le témoignage du Père Labat, qui
32
dans son ouvrageVoyage aux Islesdit des Caraïbes : « Nos sauvages sont
plus humains : quand ils prennent les femmes, de quelque couleur ou nation
qu’elles puissent être, bien loin de leur faire du mal, il est certain qu’ils les
traitent avec douceur et que si elles le veulent, ils les épousent et les
regardent comme si elles étaient de leur nation. »
On peut supposer alors, que les femmes arawaks ont eu un fort ascendant
sur la population caraïbe et que, formant une société matrilinéaire, elles
transmettaient leur langage et coutumes aux filles de la descendance, tandis
que les garçons, parvenus en âge de chasser, suivaient les hommes. D’après
ce même ouvrage du Père Labat, les hommes étaient peu nombreux car ils
avaient de nombreuses raisons de tuer leurs semblables, ne craignaient pas la
mort et avaient des pratiques proches de la vendetta, en particulier, sous
l’emprise de l’alcool ; aussi beaucoup mouraient : « Il est rare qu’il se passe
aucun de ces vins sans qu’il s’y commette quelque homicide. Cela se fait
sans beaucoup de cérémonie. Il suffit qu’un des conviés, échauffé par la
boisson, se souvienne qu’un des assistants a tué un de ses parents, ou qu’il
lui a donné quelque sujet de chagrin, pour le porter à la vengeance […] Si
par hasard celui qui vient d’être assassiné a des enfants, des frères ou des
neveux dans l’assemblée, ils se jettent quelquefois sur l’assassin et le
33
tuent… »
L’île de la Martinique aurait été aperçue pour la première fois par
Christophe Colomb le 11 novembre 1493, jour de la Saint-Martin. Elle aurait
été nommée en espagnolIsla de Martinino», parL’île aux femmes «
Christophe Colomb lui-même qui, au moment où il avait eu l’intention de
s’y rendre pour lester le bateau (le jeudi 14 février 1493) avait parlé d’une île
aux femmes. Lors de son quatrième voyage (le mercredi 15 juin 1503), C.
Colomb aurait donné ce nom à l’île la plus à l’Est des îles des Antilles. À la
fin du XVIe siècle, le nom aurait été déformé par les cartographes pour
donner celui de Martinique. L’île porte également le nom deMadinina
signifiant« l’île aux fleurs » dans le langage des hommes caraïbes ; ce nom
est utilisé encore aujourd’hui, notamment dans les chansons ou pour les
besoins du tourisme.
La cohabitation n'a pas toujours été des plus harmonieuses entre
Européens et Caraïbes puisque la résistance des Caraïbes a eu raison de la

32
LABAT, Jean-Baptiste,Voyage aux Isles, p. 264.
33
Ibid.: p. 265.


- 39 –