Instit en Guyane

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Si j'étais au Vietnam ou au Cambodge, je serais déjà en vacances, et dans l'extrême sud du Sahara, c'était fin avril que nous étions en congé pour cinq mois. Maintenant, je dois accepter ce que connaissent tous les instits de France, enviés par beaucoup pour leurs longues vacances". L'année scolaire me semble ne jamais finir. Heureusement, il fait enfin beau. Paradoxalement les quatre enfants sont enrhumés à cause de l'appartement qui n'est plus chauffé. Lors du mouvement, j'avais demandé la Guyane, justement pour ne pas souffrir du froid une autre année et j'apprends ce jour que je suis nommé à Cayenne. Ouf!" Une carrière plan-plan et cantonnée dans les seules limites de l'Hexagone? Très peu pour Jean Dupouy qui, après le Sahara et Djibouti, prend un poste d'enseignant en Guyane. À lui donc la découverte de ce bout de France situé en Amérique du Sud et de ses régions frontalières. À lui de nouveaux paysages, de nouveaux climats, la confrontation à une faune et une flore intrigantes, mais surtout à une population guyanaise qu'il apprendra peu à peu à connaître. Porté par ce franc-parler immédiatement identifiable, par un regard acéré sur les sociétés et les moeurs, cet opus inédit sur les pérégrinations professorales de l'auteur est l'occasion d'une nouvelle immersion déstabilisante dans un territoire français des antipodes, dont on sait finalement bien peu...

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Publié par
Date de parution 05 janvier 2015
Nombre de visites sur la page 12
EAN13 9782342033038
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0086 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Instit en Guyane


Du même auteur




Instit au Sahara,
éditions Publibook, 2008

Né en 37,
éditions Publibook, 2012 Jean Dupouy










Instit en Guyane






















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IDDN.FR.010.0119079.000.R.P.2013.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2014


À Caroline.


Avant-propos



Après quatorze ans passés à l’étranger comme
instituteur, je retrouve en 1974 la vie mesquine des gens moroses
en France. Oui, on était bien là-bas ! Non, je ne suis pas
fait pour vivre ici.
Spectacle navrant dans le métro, les Français sont ou
chétifs, voûtés et maladifs ou trop gros et surtout trop gras.
Leur teint trop blanc les fait ressembler à des cadavres et
leur nez est bien grand lorsqu’on revient d’Asie. Celui tout
petit des Asiatiques est quand même plus joli. S’il y a de
très grands nez inesthétiques en France, il en est de trop
petits là-bas et bien disgracieux il est vrai, lorsqu’ils
montrent de larges narines ouvertes comme les sorties
doublées des canons de fusil de chasse. Mais les peaux
dorées unies, sans poils ni taches, soyeuses, sont bien
agréables à côtoyer au quotidien.
Les jeunes Français sont particulièrement affreux avec
leur tignasse sur la nuque qui déborde sur les tempes.
Qu’il est loin le temps de mon adolescence où nous
portions des coupes en brosse pour ressembler aux athlétiques
Américains, qui, avec les Allemands, gagnaient presque
toutes les médailles aux Jeux olympiques. Nous buvions
aussi du lait comme eux et pratiquions des activités
sportives naturelles comme le vélo, la natation et le canotage,
sans parler du foot et du rugby. Tout a changé. Les petits
clubs d’athlétisme disparaissent, les équipes de foot et de
rugby s’amenuisent. Ceux qui portent un uniforme,
bidasses, policiers et mêmes employés de la SNCF, sont
combien ridicules avec les casquettes ou calots juchés tout
en haut de leur chevelure qui n’a rien de viril, n’en
dé9 plaise au mythe de Samson. On dirait des hommes des
bois déguisés. Avec ça, ils paraissent bien mous. Vive la
Légion nom de Dieu ! Vive les crânes rasés et merde aux
paresseux ! Si je suis si violent, c’est que j’ai honte de voir
ce qu’est devenue la France après les événements de
Mai 68. Je les ai suivis du Vietnam, de loin donc, sans les
comprendre, tout heureux d’avoir vécu en ascète durant
les six années passées au Sahara et de presque rien les sept
autres passées en Extrême-Orient, dans deux pays en
guerre où la vie n’était pas toujours facile.
Je n’aime pas non plus les nouveaux présentateurs de la
télévision qui se croient obligés de briller par leur esprit à
tout moment, dans des jeux de mots continuels qui
tournent souvent à la méchanceté, à la critique facile et
imbécile. Confucius, 500 ans avant Jésus-Christ, a donné
aux Chinois de merveilleuses règles de vie faites de
silence, d’obéissance et de respect. Pourquoi ne pas profiter
du prestigieux outil de communication qu’est la télévision
pour ouvrir des débats honnêtes, instructifs,
pédagogiques ? Pourquoi cette chape de la langue de bois sur tout
excepté sur le sexe qui devrait justement être mis en
sourdine, puisqu’il fait descendre l’homme au rang de bête au
lieu de l’élever vers de hautes et édifiantes spiritualités ?
Que le Vietnam soit tombé aux mains des
communistes, c’est très bien, entend-on dire partout. Le régime était
corrompu, à la solde des Américains. On applaudit
lorsqu’on apprend que les sœurs des églises et les putains des
rues ont été « recyclées » à faire, sans jeu de mots qui
serait mal placé, des roues de vélo. On dit que tout le peuple
était pour les Rouges. Eh non ! la preuve, tous ces boat
people qui fuit le nouveau régime et la barbarie. Si les
autorités des trois pays de l’ancienne Indochine ne
s’opposaient pas à leur départ, ce serait toute l’élite
intellectuelle qui disparaîtrait pour aller peupler l’Amérique du
Nord en priorité, puis l’Australie et en dernier lieu la
10 France, lorsque les trois pays d’accueil privilégiés ne
veulent pas d’eux.
Même la sanglante politique de Pol Pot au Cambodge
trouve une justification auprès de nos intellectuels qui,
pour être au goût du jour, se veulent tous de gauche, mais
restent peinards dans le beau pays de cocagne qu’est la
France. Malheur à eux qui préparent de bien mauvais jours
aux futures générations. Mais pourquoi donc ne veulent-ils
pas comprendre que le communisme c’est la privation de
toutes les libertés. Sont-ils donc aveugles ou simplement
idiots ?
Phnom Penh vidé de ses habitants, tous les citadins
emmenés de force dans les rizières, les malades arrachés
de l’hôpital et poussés sur les routes dans leur lit roulant,
le goutte-à-goutte au bras, les exécutions par bastonnades
ou par asphyxie, la tête dans un sac en plastique, l’argent
des banques jeté dans les rues et maintenant les camps de
rééducation. N’est-ce pas de la folie ? Le régime ainsi que
ses serviteurs étaient pourris, c’est vrai. Et alors, n’en
estil pas de même partout, même chez nous ? Les hommes
seraient-ils différents sous d’autres latitudes ?
Sommesnous à l’abri de la concussion, de la prévarication ? Non,
c’est trop facile de toujours critiquer les autres.
Et puis les Français ont tort de croire qu’ils sont un
modèle en Occident. Un peu de modestie, s’il vous plaît.
Depuis la disparition du président de Gaulle, un vrai
Français celui-là, le monde entier ne considère plus la France
comme un grand pays. Même nos amis belges ou suisses,
lassés des lazzis à leur égard, se détournent de nos
institutions pour copier le modèle allemand, fait d’efficacité, de
travail et d’honnêteté foncière, ou bien le monde
anglosaxon fait lui de pragmatisme moins irrévérencieux que le
nôtre. Restent les pays arabes avec lesquels nous
entretenons une politique hypocrite d’amitié sans faille au
détriment d’Israël qui pourtant se bat pour nous, contre la
montée des islamistes. Politique dictée par l’achat de
pé11 trole, lui-même compensé par le profit scandaleux des
ventes d’armes qui font tourner nos arsenaux. Quelle
honte ! Quelle ignominie ! Lorsque nos yeux s’ouvriront,
ce sera trop tard. Mais tant pis pour nous, nous le méritons
bien.
12





Malchance, comme toujours
Août 1975. Nous campons sur le terrain acheté il y a
trois ans au bord de la mer. C’est un lotissement qui porte
un numéro, dans une rue centrale, donc connue des
facteurs il me semble. Pourtant, lorsque ma mère fait suivre
une lettre du ministère de la Coopération reçue chez elle,
personne ne viendra me la remettre et elle repartira vers
l’envoyeur. À n’en pas douter, c’était une proposition de
poste pour le Maroc, car tous les profs renvoyés
d’Extrême-Orient sont recasés dans les pays du Maghreb
et beaucoup au Maroc. J’avertis aussitôt le ministère mais
ne reçois rien en retour. Nous sommes en août et les gens
sont en vacances. À la fin du mois par contre, je reçois une
affectation pour l’Alsace, mon département de
rattachement. Déçu, je dois l’accepter si je ne veux pas rester sans
paie, ce qui n’est pas convenable avec une femme
vietnamienne sans emploi et enceinte, ma mère à charge et trois
enfants. Je pars donc seul pour Colmar où l’inspecteur
d’académie me dit n’avoir rien reçu à mon sujet mais qu’il
va se renseigner. Force est donc d’attendre et je vais loger
en attendant dans un foyer Sonacotra. Les jours passent,
l’inspecteur confirme :
— Apparemment vous n’êtes pas pour rester chez nous,
vous n’êtes qu’une étoile filante égarée en Alsace.
Voilà une bonne nouvelle. C’est donc que j’ai obtenu
de nouveau un poste à l’étranger. Malheureusement, je ne
vois rien venir et l’inspecteur qui n’a toujours aucune
réponse à ses demandes me concernant m’avoue :
— Je ne peux vous garder ainsi sans rien faire alors que
la rentrée a commencé depuis quinze jours, mais je ne sais
13 dans quelle école vous envoyer car tous les postes ont été
fournis.
Je lui fais connaître mon diplôme de français langue
étrangère dans l’enseignement audiovisuel.
— Nous n’avons rien de tel ici, mais allez donc voir le
directeur de l’école de Volgesheim, ça peut l’intéresser car
il a beaucoup de Turcs.
À Volgesheim, le directeur est d’accord pour ouvrir une
classe audiovisuel, la première dans le département. Je
commande donc auprès du CREDIF une méthode Bonjour
Line, un projecteur, un écran et un magnétophone.
La classe
Quelques jours plus tard, je commence la classe avec
onze élèves de tous âges, de six à quatorze ans. Ce sont
des Turcs en majorité, avec deux filles arabes dont une de
quatorze ans un peu simplette et deux Portugais, frère et
sœur de sept et huit ans, à la peau blanche comme du lait.
Les Turcs sont très grossiers au physique comme au
moral. De vrais sauvages venus semble-t-il du fin fond de
l’Anatolie. Ils ne font que rigoler béatement et bêtement à
tout bout de champ. Très sales, ils ont plein de poux dans
leur tignasse hirsute jamais coiffée ni lavée. Je les imagine
dormant chez eux tout habillés et venir à l’école sans
jamais prendre de douche ou seulement se laver la figure.
Avec de tels imbéciles, j’appréhende mal l’année scolaire
à venir. Je regrette déjà l’Asie et les enfants propres,
beaux, dociles, attentionnés, irréprochables. Pourtant je me
lance un défi. J’arriverai bien à tirer quelques-uns de cet
état semi-bestial. Ils sont pires que les petits Sahariens,
dénués de tout, mais doux et dociles, que j’ai connus et
aimés durant sept ans.
Ma femme restée chez ma mère me rejoindra avec les
enfants lorsque j’aurai trouvé un logement. En attendant,
14 je suis dans le foyer Sonacotra et deviens vite ami des
Turcs et des Arabes travaillant à la Zup dans la
construction d’HLM où la mairie m’a promis un appartement neuf
dans trois mois.
L’Alsace
Quelle magnifique région ! J’ai envie de dire « pays »
puisque j’entends parler partout une langue autre que le
français, mais ça ne plairait certainement pas aux
Alsaciens, plus français que beaucoup de nos compatriotes.
Pourtant, je sens toutefois une certaine déconvenue
lorsque je réponds en français lorsqu’ils me parlent dans leur
patois germanique. Il me semble alors comprendre qu’ils
sont d’abord alsaciens avant d’être français. Je découvre le
pays en me baladant dans la 2CV tous les week-ends.
Partout des villages propres, coquets, fleuris de géraniums
aux fenêtres des maisons cossues, partout des gens polis,
gentils, courtois. Bravo l’Alsace !
Je découvre aussi la gourmandise des Alsaciens pour
les gâteaux et bien sûr la charcuterie. Dans les magasins,
le rayon consacré à la cochonnaille me paraît immense et
il est drôle de voir les lycéens se ruer vers les pâtisseries à
la sortie des établissements scolaires. Cette tendance vient
sans doute de l’Allemagne car je me souviens que petit,
mon père qui avait été prisonnier durant la guerre, louait
les tartes des Allemands dont il s’était régalé. Ici, on fait
même des tartes à l’oignon. Imaginez un peu !
Dès la fin octobre, il fait froid et je ne sors plus
beaucoup, restant frileusement dans la petite chambre bien
chauffée et regardant le triste paysage automnal, le ciel
bas, nuageux, sans soleil, les maïs couchés par le vent
froid et le triste chantier de la Zup. Pourtant, il y a encore
dix jours, c’était encore l’été et il faisait 25 degrés à
Colmar pour 18 seulement à Bordeaux ! La voiture (c’est
15 maintenant une 3CV), verte comme une grenouille,
marche bien et vite avec son nouveau moteur plus poussé que
le précédent mais qui reste économe en consommation
d’essence. Comme toutes ses sœurs qui l’ont précédée,
elle est d’une stabilité à toute épreuve et c’est un plaisir de
la conduire toujours à fond, même dans les virages !
Aujourd’hui le beau temps est revenu et j’en ai profité
pour gravir les coteaux plantés de vignes jusqu’à
Riquewihr, pittoresque village typiquement alsacien avec les
hautes et vieilles maisons fleuries, les toits pentus, les
façades aux poutres apparentes, les géraniums rouges aux
balcons et fenêtres. Certaines ont 400 ans, comme l’atteste
une date inscrite sur la façade, mais sont toujours
admirablement conservées. Dans les rues pentues, les carrefours
sont aménagés en placettes avec un vieux puits à margelle
montrant le seau, la corde, la poulie et des bassins de
poissons rouges. Des bancs invitent à se reposer tout en
contemplant la belle architecture environnante. Comme il
fait vraiment très chaud, je décide de continuer plus haut
vers la montagne proche et ses croupes rondes couvertes
de sapins. La route en lacet traverse les vignobles puis
entre dans la sombre forêt. Il y fait merveilleusement bon.
Je pique-nique sur une table en bois dans une clairière
herbeuse où coule une eau fraîche et cristalline. Puis je
gravis le versant herbu, couvert de divers champignons
colorés semblables à ceux dessinés par Walt Disney. Je
suis en chemisette ; si cela pouvait durer encore un peu !
De retour à Riquewihr, j’ai voulu goûter au vin
nouveau que l’on déguste dans les belles et riches tavernes
remplies d’Allemands joufflus, rubiconds et braillards,
venus du pays voisin pour s’empiffrer à bon compte, le
mark étant plus élevé que le franc depuis le redressement
spectaculaire de l’Allemagne en ruine après la guerre.
16 L’école
Je reçois un courrier de la Fédération des professeurs à
l’étranger à qui j’ai fait part de mon dépit de ne pas avoir
obtenu de poste au Maroc. On s’étonne de me savoir en
Alsace alors que, jusqu’à la semaine passée, des
affectations ont encore été délivrées pour le Maghreb et on me dit
que j’aurais dû attendre plutôt que de prendre l’initiative et
de me hâter d’aller en Alsace. Je suis furieux contre la
malchance contre laquelle je lutte depuis toujours.
Il ne sera pas non plus question que je participe au
mouvement pour l’obtention de postes à l’étranger avant
deux ans. Force est de prendre mon mal en patience et, en
attendant, je dois me consacrer à mon travail immédiat.
Une fois par semaine, j’emmène les enfants à la piscine.
Aucun ne sait nager et ils ont beaucoup d’appréhension à
se mettre à l’eau. Bien que je sois à l’extrémité la moins
profonde, et que je les invite à sauter devant moi qui peux
les attraper aussitôt, ils refusent, même vêtus d’un gilet de
sauvetage noué sur la poitrine. Il me faut beaucoup de
patience pour les amener à descendre par l’échelle à laquelle
ils restent fermement accrochés, terrorisés. Maintenant, en
les houspillant, ils arrivent à sauter mais s’agrippent
aussitôt au rebord et restent là, immobiles, en une brochette
comique, tournant le dos au plan d’eau qui continue à les
angoisser.
Un mois après, cela va mieux et je réussis à convaincre
les moins timorés de quitter enfin le bord. Rassurés de se
sentir flotter, je peux même leur apprendre maintenant les
rudiments de la brasse à l’aide d’une perche. Je ne
m’attendais pas à tant de frayeur stupide alors que j’ai
appris à nager seul en Garonne à l’âge de onze ans.
Les Turcs, garçons et filles, sont particulièrement
vigoureux. Je m’en aperçois lorsqu’ils s’accrochent à moi
dans la piscine et que je les prends par la taille pour les
repousser. Ils ont un cylindre de muscles durs tout autour
du corps et j’aimerais que les petits Français, souvent
ché17 tifs, aient cette robustesse. Bien entraînés, je pense que des
nageurs turcs rafleraient bien des médailles aux Jeux
olympiques.
En classe, ils sont et restent indisciplinés bougeant sans
cesse. J’ai pris les élèves des collègues qui avaient des
difficultés avec chacun, deux ou trois d’entre eux, et ils me
trouvent bien courageux d’en avoir onze au quotidien.
En classe, les élèves s’interpellent bruyamment, se
chamaillent, se lancent des affaires et ne travaillent pas.
Par contre, ils sont gentils, me respectent et essaient de me
plaire en faisant ce que je leur demande mais au prix de
gros efforts, semble-t-il. Simplement, ils ne comprennent
pas ce que j’exige d’eux, à savoir immobilité et attention
afin de bien travailler. Aussi, les jugeant en partie
irresponsables, je m’attache à eux, les prends en patience et
fais le maximum pour les aider. Cela d’autant plus
volontiers que les pères que je croise souvent me témoignent
aussi de beaucoup de considération, venant me saluer
respectueusement.
Parmi eux, il en est un de treize ans particulièrement
idiot. Aujourd’hui, il s’est planté dans chaque oreille un
stylo-feutre, deux autres verticaux dans les narines et tous
les autres de la boîte dans la bouche. Comme je le gronde,
il se lève, fait un salut militaire tout raide avec un grand
sourire béat et tous les stylos de la bouche dégringolent.
La classe éclate de rire. Lui se rassoit, satisfait d’avoir
déclenché une telle joie.
Shalom !
Pour équiper le logement promis, j’ai demandé un
crédit à la CASDEN. Là, on me conseille d’aller voir aussi un
bureau d’aide sociale. Je m’y rends et tombe sur un jovial
bon vivant qui me salue par un « shalom » retentissant. Je
me demande si je frappe bien à la bonne porte. A-t-il cru
18 que j’étais juif par le seul fait de venir le voir comme
recommandé par un autre sympathisant ? Je suis à moitié
étonné parce que récemment, quelqu’un m’a pris pour un
Turc. Il me demande ce qui m’amène. Je lui dis que je suis
une sorte de réfugié du Cambodge, que j’ai tout perdu
làbas à la suite des événements malheureux, que j’ai trois
enfants et bientôt quatre plus une mère à charge. Il
compatit aussitôt et me promet une aide immédiate de
5000 francs, l’équivalent de plus d’un mois de salaire.
— Et comment s’opérera le remboursement ?
— Il n’y aura pas de remboursement, c’est un don.
Je ne le crois vraiment que lorsque je reçois le chèque,
trois jours plus tard seulement. Voilà une affaire bien vite
réglée et qui n’est pas sans beaucoup m’étonner.
Décidément, en Alsace, les gens ont vraiment l’habitude de
s’entraider et c’est magnifique.
Retour en Gironde
Dès le premier jour des vacances de Noël, je pars
chercher Lan et les enfants. Lors de la traversée du Massif
central la nuit, je tombe en panne d’éclairage et ne roule
plus qu’avec les veilleuses. Je continue néanmoins la
route, collé derrière un camion, les yeux fixés sur ses feux
arrière. Il roule à toute allure, comme si le chauffeur
voulait se débarrasser de moi, ne comprenant pas pourquoi je
le suis de si près. Je ne veux pas perdre les feux de vue
lors des nombreux virages et des accélérations du camion
et j’ai la hantise de voir les stops du camion s’allumer lors
d’un freinage brutal. Je ne sais alors pas si je pourrais moi
aussi freiner à temps et pourrais m’encastrer dans l’arrière.
Cela dure des heures et le chauffeur semble avoir accepté
mon aberration, mais peut-être va-t-il s’arrêter pour me
demander explication et alors je le perdrais définitivement.
Heureusement, tout se passe bien et le jour qui se lève
19 lentement nous voit encore l’un derrière l’autre, puis le
camion prend une autre direction et je me retrouve seul,
content d’être sain et sauf.
J’ai laissé la banquette des sièges arrière en Alsace et,
dans le grand emplacement libéré, j’installe valises,
bagages et même une machine à laver qui nous sera fort utile
pour les nombreuses couches des deux derniers enfants
encore en bas âge et pour celui à venir. Puis là-dessus, Lan
étale les couvertures et les draps dont nous aurons besoin
et qui font un couchage idéal pour les trois enfants. À
cause de la surcharge qui écrase les suspensions, le petit
moteur s’essouffle dans les montées et la voiture se traîne
en montagne. Il nous faudra quinze heures pour atteindre
l’Alsace !
Hiver
Je n’ai pas connu d’hiver depuis quatorze ans et
j’espère trouver ici la neige si rare en Gironde. Le mauvais
temps est déjà arrivé en novembre avec les premiers
brouillards et les premières gelées qui, depuis, ne cessent
plus.
Au cours d’une promenade solitaire le long du Rhin,
sur lequel flotte une horrible mousse de pollution
industrielle, je me trouve face à face avec un gros et grand
cygne mâle qui aussitôt gonfle les plumes, plie le cou en
« S » et charge. Pétrifié de surprise, je ne réagis pas, mais
le grand oiseau n’a voulu que m’intimider et ne poursuit
pas son assaut. Sans doute protège-t-il une femelle qui
couve dans les roseaux bordant le chemin.
Fin décembre. Il fait -18 degrés aujourd’hui. En
touchant malencontreusement la culasse du moteur froid pour
vérifier huile et eau, la peau de mes doigts reste collée
instantanément dessus, occasionnant quatre blessures à vif
20 à la main droite qui vont m’empêcher d’écrire
correctement pendant des jours, le temps de la cicatrisation.
Et voilà la neige ! Elle tombe drue, à gros flocons
serrés, comme je ne l’ai vu que très rarement dans ma
jeunesse, les hivers étant semble-t-il plus rigoureux que
maintenant. C’est vraiment magnifique et le silence est
impressionnant. Toute la plaine est couverte d’une épaisse
couche qui n’est pas prête de fondre comme chez nous. En
bordure de la forêt, un faisan s’est envolé et a percuté
mortellement la voiture. Je l’ai ramassé et mis dans le coffre.
Hélas ! je l’oublie durant huit jours et lorsque je m’en
aperçois, il est pourri. Un collègue de Montauban qui
porte toujours une blouse blanche comme un infirmier (un
docteur aurait un stéthoscope pour se différencier de son
subordonné) m’apprend que si un garde-chasse m’avait vu
le ramasser, il m’aurait collé une amende salée, car on
pourrait penser que je l’ai chassé en voiture, ce qui est
bien sûr interdit.
La vie devient triste et monotone, excepté le plaisir
d’être entouré de têtes d’ange que sont mes enfants, d’une
obéissance sans faille et je suis content d’avoir de petits
Eurasiens à l’éducation pour le moment mitigée entre la
sévérité de la maman et ma bonté naturelle. Les jours se
ressemblent dans une monotonie désespérante. Ah ! ce
n’est plus l’animation exceptionnelle des jours de guerre
au Vietnam et au Cambodge.
Au cours d’une balade en montagne, j’ai le mauvais
réflexe de freiner et de braquer sur une route étroite,
enneigée et gelée, pour éviter une voiture montant très
vite. La voiture part en tête-à-queue et s’arrête au ras du
précipice, heureusement planté de sapins qui nous auraient
arrêtés en cas de chute. L’autre conducteur m’évite en
riant et continue son chemin ; il est équipé de pneus neige.
Je m’attendais à ce qu’il vienne m’aider à repartir droit et
hors du danger d’un nouveau dérapage, mais il me faut me
débrouiller seul. Par petites accélérations et braquages, je
21 reviens dans la bonne direction, me promettant d’être
moins sot à l’avenir. Une autre fois pourtant, j’ai quitté le
sous-bois qui bordait un étang et me suis engagé sur la
surface gelée après avoir testé prudemment la glace du
pied avant de m’y engager, sachant la voiture très légère et
ceci pour épater les enfants. Mais Lan était terrifiée.
Réalisant l’imbécillité de l’aventure, j’ai subitement eu peur
que la couche de glace ne se rompe et n’engloutisse toute
la famille. Alors je suis vite revenu au bord en ayant
vaguement conscience d’avoir frôlé une catastrophe.
Comme nous n’avons pas de frigo, il me vient l’idée de
mettre viande, légumes et lait que nous venons d’acheter
sur le rebord de la fenêtre. Il fait si froid que les légumes
se nécrosent en une nuit. Nous ne sortons plus que pour
aller au ravitaillement à Colmar.
Je me suis trouvé un passe-temps et peins sur un mur
du salon des masques de théâtre chinois très colorés. Ils
sont magnifiquement réussis. Je ne les prends pas en photo
et le regrette aujourd’hui. Tout fier de laisser aux
prochains locataires une fresque qu’ils apprécieront sans
doute, quel n’est pas mon étonnement de la réaction du
syndic devant cette « œuvre d’art » qu’il considérera
comme une dégradation et me fera payer une forte
indemnité.
Nous achetons une télé 1200 francs, ce qui nous permet
de passer des soirées un peu plus agréables qu’auparavant,
en utilisant une des trois chaînes à notre disposition.
Lan, très grosse du quatrième enfant, ne sort plus et je
suis seul à faire les courses avec les deux filles. Nous
promenant un jour, nous allons sur la grande écluse du
canal. Il fait très froid. Le vent leur rougit les oreilles et le
nez. Elles me suivent dociles mais pleurnichent dans l’air
glacial. Il faut donc abandonner ces sorties pas du tout
appréciées en attendant des jours meilleurs.
22 L’école
La classe reste pénible, les élèves Turcs sont en grande
difficulté. Ils font quelques progrès cependant et
uniquement dans la pratique du français oral. Seule une petite
Arabe marche bien. Elle n’aura aucun problème à
s’intégrer dans une classe normale l’année prochaine. En
fait, les collègues se sont débarrassés de tous les faibles et
non pour le seul fait qu’ils soient étrangers. La grande fille
de quatorze ans est idiote, sans espoir aucun
d’amélioration. Comme je suis gentil avec elle et lui passe
toutes ses bêtises infantiles, alors que je gronde
sévèrement les autres, elle reste à mes côtés lors des récréations,
muette, se contentant de sourire niaisement.
D’autres classes pour étrangers se sont créées dans le
département et l’inspecteur d’académie a convoqué tous
les maîtres concernés en vue d’une conférence
pédagogique à l’école normale de Guebwiller. Je profite de ce
déplacement pour aller déjeuner sur le pouce, en haut du
ballon du même nom, entièrement enneigé. La neige
couvre aussi tous les sapins et c’est un magnifique paysage de
carte de Noël que j’ai sous les yeux.
Accouchement
Comme Lan accouchera vers la fin décembre, nous
avons retenu une chambre à la clinique Sainte-Thérèse. Le
27, de violentes douleurs la réveillent en pleine nuit.
J’avertis par téléphone la sage-femme en m’excusant de la
réveiller si brutalement mais elle ne se formalise pas et me
dit toujours se tenir prête à intervenir à n’importe quelle
heure. Il fait -16. Je n’arrive pas à enlever l’épaisse couche
de glace collée au pare-brise, mais le moteur démarre au
quart de tour : étonnante et vaillante petite voiture ! À
l’aide d’eau chaude je dégivre le pare-brise, les vitres
latérales et les rétroviseurs et nous pouvons partir. Lan s’est
23 enveloppée de couvertures car le chauffage de la voiture
n’est pas efficace et des filets d’air froid passent par mille
interstices : la 2CV est vraiment la voiture du pauvre,
comme l’avait été la Coccinelle en Allemagne. Les routes
sont enneigées et nous roulons dans de profondes ornières.
La sage-femme nous attendait ; elle préfère emmener Lan
dans sa voiture mieux chauffée. Branle-bas de combat à la
clinique. Le cas est urgent. Les sœurs s’affairent, étendent
Lan sur un chariot et je la vois disparaître au bout d’un
couloir. Il était temps ! Je n’attends que quelques minutes
et on m’annonce la naissance d’un garçon, notre deuxième
fils. Bientôt on me le montre, il est superbe : gros, blond,
les yeux en amande. Les sœurs l’appellent « le Petit
Chinois » et viennent me féliciter. Cela me gêne car je n’ai
rien fait, moi, durant ces neufs mois. Tout le mérite revient
à la maman, qui en plus a subi une opération comme à
chaque fois. Ma mère avait annoncé longtemps à l’avance
le sexe de l’enfant, comme elle l’avait fait avec le même
succès pour les trois naissances précédentes, grâce à je ne
sais quel décompte de jours, et je me demande s’il faut
vraiment croire à cette divination magique.
La clinique est très propre, il y a des fleurs partout. Les
sœurs sont impeccables et bien dévouées. Je ne regrette
pas d’avoir choisi une clinique catholique pour cette
occasion. Il est vraiment sécurisant de pouvoir compter sur des
services aussi parfaits. Bravo les sœurs ! C’était Noël il y a
trois jours et de petites crèches sont encore dans chaque
chambre, dans chaque pièce des sapins enguirlandés
brillent.
Le petit Emmanuel est vraiment très mignon. Il est sage
comme son frère et dort beaucoup. Je remercie le ciel de
m’avoir encore donné un si bel enfant.
Si le bébé se porte bien, Lan, elle, a un abcès au sein et
ne peut l’allaiter. Cela ne trouble pas Emmanuel qui
ingurgite goulûment ses biberons et grossit à vue d’œil.
24 Cette naissance me donne droit à huit jours de congés.
C’est la première fois que je profite de ce droit. Mais voilà
qu’on me donne trois jours de plus, les trois autres enfants
étant encore en bas âge et la maman hospitalisée.
Nous donnons Pascal, né à Phnom Penh l’an dernier, à
la garde d’une dame agréée qui habite près de chez nous.
Nous lui donnons 20 francs par jour dont 6 sont
remboursés par le bureau d’aide sociale. Je m’occupe des deux
filles de trois et quatre ans nées à Saigon.
Aujourd’hui je reçois 900 francs correspondant au
remboursement de nos billets d’avion Saigon-Paris en avril
dernier et mon père m’envoie 200 francs à l’occasion de la
nouvelle naissance. C’est de l’argent inattendu qui est fort
bien venu et qui nous permet d’acheter des bottes fourrées
pour les trois enfants
Fin janvier, Lan va mieux et reprend des forces. Les
jours rallongent un peu et ce changement de plus en plus
visible fait du bien au moral et aide à supporter les longues
journées du froid hiver.
À l’école
Trois nouveaux Turcs sont arrivés à l’école et ont
échoué dans ma classe. Les émigrés venant de Turquie ne
cessent d’affluer. L’Alsace, comme l’Allemagne va être
submergée par cette invasion musulmane. Certes, les
Turcs sont incontestablement plus sympathiques que les
Maghrébins plus fourbes et plus farouches mais ce sont
quand même des musulmans qui traînent avec eux des
croyances et des modes de vie arriérés. Pauvre France
inconsciente qui ne voit pas le danger de cette immigration.
Ces trois élèves sont aussi frustes que les autres. Ne
sachant pas un mot de français, ils sont très intimidés et
ouvrent de grands yeux ébahis lorsqu’ils voient leurs
compatriotes comprendre et obéir à ce que je leur demande.
25 Après tout, ceux-ci étaient comme eux les premiers jours ;
c’est donc que j’ai réussi à tirer quelque chose de bon de
ces élèves. Tout n’est donc pas perdu et vaut la peine de
persévérer. Certes, ils ne seront jamais comme les petits
Chinois ou Vietnamiens, mais ne soyons pas trop exigeant,
ces derniers sont vraiment des élèves exceptionnels, bien
meilleurs que la plupart de leurs homologues français. À
quoi cela est dû ? Non pas à une intelligence supérieure
mais à une obéissance à toute épreuve, clé de toute
réussite ; on écoute avec attention, on travaille avec
application, on est heureux de réussir.
Huê
L’amie de Lan est arrivée du Vietnam. Elle a une très
jolie sœur qui est partie aux États-Unis et c’est elle que
j’aurais bien voulu recevoir. Leur père, pharmacien, a été
emprisonné dès la chute de Saigon. Il est maintenant dans
un camp de rééducation morale et subit des lavages de
cerveau continuels depuis des mois :
— Il est dans un état lamentable, dit Huê, mais il
continue de leur tenir tête, préférant se laisser mourir plutôt que
de renier ses convictions. Ma mère est désespérée et ne
comprend pas son entêtement. Nous savons qu’il est
perdu, ce n’est plus qu’une question de jours.
Nous lui faisons découvrir la ville de Colmar, la Petite
Venise, la maison des têtes, le musée Unterlinden… Un
dimanche, nous allons à Fribourg en Allemagne. Nous
sommes en mars, il fait très beau. Nous rions de bon cœur
au spectacle des musiciens joufflus et rouges, sous le
kiosque à musique de la ville, qui exécutent des airs
folkloriques en soufflant dans leurs instruments avec un
sérieux imperturbable.
Le froid est vite revenu, la neige aussi. En permanence,
un épais brouillard couvre les champs abandonnés depuis
26 des mois et des nuées de sinistres corbeaux s’abattent sur
la plaine blanche à la recherche d’une rare nourriture,
croassant lugubrement dans l’air glacial.
Il fait 24 degrés dans l’appartement jamais ouvert, Lan
ayant horreur du froid. C’est beaucoup trop. Des
moisissures vertes et noires apparaissent dans les angles des murs
au plafond. Je profite d’un jour exceptionnellement
ensoleillé pour ouvrir tout en grand afin de renouveler l’air au
maximum. Huê est très paresseuse. Habituée au Vietnam à
avoir des bonnes, elle ne fait strictement rien dans la
maison, même pas la vaisselle de temps en temps.
Aujourd’hui, cavalièrement, elle me demande de lui
acheter des bottes fourrées. C’en est trop, je me mets très en
colère et deux jours plus tard elle nous quitte pour aller
chez un cousin installé à Paris. Eh bien bon débarras !
Au jour le jour
Il fait très beau et nous sommes allés tous les six faire
des courses à Colmar. Les gens nous regardent
curieusement. C’est qu’avec quatre bambins se suivant d’un an et
dont l’aînée n’a que quatre ans, nous ne pouvons passer
inaperçus. Nous achetons un aspirateur Hoover.
Hélas, le beau temps n’a pas duré. Il neige de nouveau.
L’immense couverture blanche étincelle au soleil. C’est un
spectacle magnifique donc je ne me lasse pas.
J’ai été convoqué à l’école normale de Guebwiller pour
élaborer avec les conseillers pédagogiques une méthode
pratique d’enseignement du français pour les étrangers.
J’en ai pratiqué cinq depuis mes premières années au
Sahara et pense être assez utile. La seule chose qui m’ennuie,
c’est de faire quotidiennement 65 kilomètres aller-retour,
dans la neige et le froid. Aujourd’hui, 10 mars par
exemple, je pars pour Guebwiller dans un froid glacial. Il fait -6
et il ne fera qu’un degré à midi. C’est le vent du nord qui
27 abaisse fortement les températures. J’aurais préféré rester
dans ma classe, toute pénible qu’elle soit.
22 mars. Il gèle tous les matins avec des températures
nettement négatives chaque fois. Puis le soleil se lève,
mais avec lui aussi le vent. On n’en sort pas.
14 avril. Le printemps est enfin là, bien timide. Et zut !
Il ne dure que deux jours. Le froid revient, les gelées aussi.
Cette fois c’est le vent d’est qui rougit encore nez et
oreilles. Il a parcouru toute la grande plaine depuis Moscou,
traversant l’Ukraine, la Pologne, l’Allemagne. Deux
nouveaux Turcs sont arrivés. Mais cette fois, une fille assez
mignonne semble plus dégourdie que tous les autres
réunis. Sans doute sort-elle d’une école en Turquie.
Dommage qu’elle vienne si tardivement, j’aurais
certainement fait du bon travail avec elle et lui aurais beaucoup
appris
La citadelle de Vauban
Pour aller à Colmar, on passe par Neuf-Brisach, petite
ville de garnison insérée dans de magnifiques
fortifications élaborées par Vauban, le stratège militaire du
e
XVII siècle : « Une place assiégée par Vauban, investie,
une place défendue par Vauban, imprenable », vous
connaissez… Aujourd’hui, comme il fait très beau, je vais
m’y promener avec les trois enfants. Nous nous reposons
un moment sur un glacis herbeux qui domine la place
d’armes carrée au milieu de la ville, plantée d’une double
allée de tilleuls alignés. Les enfants jouent sagement à mes
côtés, je m’allonge dans l’herbe, béat, les yeux fermés au
brillant et chaud soleil du printemps. Lorsque je me
redresse quelques minutes plus tard, je constate que l’aînée
n’est plus là.
— Où est Julie ?
28 Les enfants ne répondent pas. Ils ne se sont pas aperçu
de sa disparition, ne comprennent pas l’angoisse qui tord
mon visage et continuent de jouer sagement. Je me lève
d’un bond et scrute les alentours. Rien ! Elle a bien
disparu et le pire est à craindre. Elle a dû tomber du haut des
remparts à cent pas derrière nous et dont les parois
verticales de huit mètres de haut ne sont protégées par aucune
balustrade. J’imagine Julie gisant tout en bas. Tremblant,
je m’approche du bord, n’osant pas regarder le fond des
douves, certain de ce que je vais voir. Pourtant il le faut
bien. Quel n’est pas mon soulagement de voir qu’elle n’y
est pas. Mais il y a d’autres fossés, tout le long des
murailles. Je reviens vite vers les enfants et leur dis de ne pas
bouger avant mon retour. Les sachant obéissant, je sais
qu’ils vont m’attendre patiemment. Je pars donc comme
un fou et cours le long des courtines, des flancs, des
bastions, des saillants, regardant partout, dans tous les angles
morts. Rien ! Je reviens souvent voir si les enfants restent
sagement à m’attendre et parcours ainsi toutes les
fortifications. Julie est introuvable. Je demande aux rares
mamans qui promènent leurs enfants si elles ont vu une
petite fille de quatre ans seule. « Non ! » Personne ne
répond favorablement et je suis de plus en plus inquiet. Où
diable pourrait-elle être ? Enfin, une dame montant de la
ville me dit avoir aperçu une fillette en ville qui marchait
d’un pas décidé. Je descends toujours courant vers la
rampe d’accès et fonce vers la ville, dépasse la porte
d’entrée, et la vois enfin au loin, presque arrivée à la place
d’armes. Une formidable joie gagne mon cœur et le libère
d’une terrible douleur qui m’étouffait. Je l’appelle, elle
s’arrête, se retourne et me regarde arriver sans émotion.
Apparemment, elle n’a souffert d’aucune angoisse
particulière, elle. Je prends sa petite main chaude, un peu moite,
un peu fébrile et la serre fortement remerciant le ciel de
me l’avoir conservée intacte :
29 — Mais pourquoi n’es-tu pas restée avec nous ?
Pourquoi n’as-tu pas dit que tu t’ennuyais, nous serions
rentrés ?
Julie curieusement ne répond pas. Elle n’a rien à dire.
C’est quand même étonnant et presque inquiétant. Ce que
je ne comprends pas non plus, c’est comment un enfant de
quatre ans a pu parcourir tant de chemin en si peu de
temps.
Alcoolisme
À côté de chez nous, sur le même palier donc, habite
une pauvre et nombreuse famille dont le père ivrogne et
alcoolique bat sa femme tous les jours et dépense à boire
tout ce qu’il gagne. Une assistance sociale vient souvent
les voir, mais il reste incurable. Plusieurs fois j’aperçois
Lan devant leur porte. Elle ne m’a rien dit de ses visites
mais aujourd’hui, je vois bien qu’elle dissimule quelque
chose. À son retour, elle m’avoue qu’elle leur apporte à
manger. Elle me le cachait car elle savait que je n’aurais
pas été d’accord. Avec ma paie réduite de moitié par
rapport à celle de Saigon ou de Phnom Penh, nous dépensons
tout ce que nous gagnons. J’envoie aussi de l’argent à ma
mère car, bien qu’elle ait sa signature sur mon compte, elle
ne prend plus rien pudiquement. J’approuve la charité de
Lan, mais lui demande d’en faire moins dorénavant et de
penser en priorité à nos propres enfants.
L’alcoolisme est un fléau en Alsace, comme en
Bretagne et en Normandie. C’est sans doute pour cela que dans
chaque école que je connais, il y a une classe de
perfectionnement pour enfants en difficulté, plus ou moins tarés
par les effets génétiques nocifs du vice paternel. J’avais
été très surpris et honteux d’apprendre cela. Honte à la
France ! Les pays musulmans que je n’aime pas, ne
30 connaissent pas cette déchéance et c’est tout à leur
honneur.
Je me souviens de ce qu’avait dit un vieil oncle habitant
Deauville, au cours d’un repas de famille :
— Des familles mettent encore du calva dans le biberon
des enfants pour les rendre plus forts et des écoliers
partant pour l’école en emportent aussi lorsqu’ils ne rentrent
pas à midi.
Nous avions eu du mal à le croire.
Enfin mai
Nous voilà en mai et pourtant il fait toujours froid.
Quand donc fera-t-il meilleur ? Il neige encore et le vent
du nord reste rigoureux. Il ne fait que 0 degré le matin et
10 à midi. Les arbres ont encore de sinistres branches
noires mais les aubépines des haies poussent de timides
bourgeons et le petit pêcher, planté sur la pelouse entre
deux HLM, épanouit de jolies mais fragiles fleurs roses.
Nous allons visiter Strasbourg et sa belle cathédrale, les
canaux de la Petite France. Puis Bâle en Suisse et le
HautKœnigsbourg, faux château moyenâgeux construit au
siècle dernier quand l’Alsace était allemande. Perché sur un
éperon rocheux, il domine la vallée du Rhin et une bonne
partie de la plaine. Par temps clair nous dit-on, on peut
voir Strasbourg, 40 kilomètres plus au nord. Je porte
Pascal sanglé dans sa petite poussette pliable, Lan garde
Emmanuel dans les bras. Nous montons et descendons
ainsi quantité d’escaliers abrupts ou en colimaçon, suivons
maintes courtines, parmi beaucoup d’autres familles
venues visiter ce site exceptionnel.
31 Juin
Si j’étais au Vietnam ou au Cambodge, je serais déjà en
vacances, et dans l’extrême sud du Sahara, c’était fin avril
que nous étions en congé pour cinq mois. Maintenant, je
dois accepter ce que connaissent tous les instits de France,
enviés par beaucoup pour leurs « longues vacances ».
L’année scolaire me semble ne jamais finir.
Heureusement, il fait enfin beau. Paradoxalement les quatre enfants
sont enrhumés à cause de l’appartement qui n’est plus
chauffé. Lors du mouvement, j’avais demandé la Guyane,
justement pour ne pas souffrir du froid une autre année et
j’apprends ce jour que je suis nommé à Cayenne. Ouf !
Vacances
Nous passons les vacances en Gironde, moitié chez ma
mère, moitié sur le terrain acheté au bord de la mer où
nous campons dans deux tentes et une caravane. Le
30 septembre, nous sommes à Bourges chez ma sœur qui
va garder Lan et les enfants en attendant que je trouve un
appartement à Cayenne. Juste avant mon départ, nous
allons à Paris voir « La France des quatre coins du monde »
et Lan tremble d’effroi devant le stand de la Guyane ou un
groupe de danseurs bonis demi-nus exécute des danses
plutôt sauvages :
— Et c’est là-bas que tu veux que je vienne ? Tu
n’aurais pas pu choisir un autre pays plus accueillant. Je
crois que je vais attendre que tu obtiennes quelque chose
de mieux.
À cet instant, nous rencontrons une sœur qui est restée
trente-cinq ans en Guyane sans revenir et qui nous rassure.
Elle nous dit beaucoup de bien de la Guyane et de sa
population mais ne réussit pas à convaincre Lan.
Au ministère des Affaires extérieures, où je demande à
tout hasard un poste, je rencontre mon sympathique voisin
32 du Vietnam, instituteur aussi, qui est resté à Saigon
comme bibliothécaire à l’institut, le veinard. Il vient
d’obtenir la direction de l’Alliance française de Santa
Maria au Brésil et fait la grimace. Il n’aime pas s’engager
dans une quelconque responsabilité et aurait préféré un
simple poste de prof. Moi, je prendrais bien volontiers sa
place :
— Tu as été pistonné ?
— Non, je suis simplement passé à la direction de
l’Alliance où la secrétaire, m’avait-on dit, aime les beaux
garçons et peut-être cela m’a-t-il aidé.
Avec l’attestation élogieuse que m’avait faite le
directeur de l’Alliance de Phnom Penh, je pense avoir ma
chance moi aussi et passe voir la vieille demoiselle qui me
reçoit froidement. Moi, la chance, je connais pas !
Départ pour Cayenne
13 octobre. L’avion passe au-dessus de Bordeaux, puis
du bassin d’Arcachon dont on distingue les différentes
profondeurs des chenaux par le changement des couleurs
des eaux dans toutes les nuances de bleu et vert. On voit
parfaitement le long estuaire de la Garonne qui s’étire
jusqu’à la pointe du Verdon que je connais bien, le phare de
Cordouan, Royan et les immenses plages de sable
rectilignes frangées d’écume, entre l’immensité bleue de la mer
et le vert profond de la forêt de pins. La dune du Pyla
paraît minuscule, en face des passes et du banc d’Arguin.
Tout à l’heure, je suis peut-être passé juste à l’aplomb de
la maison familiale, et je vois ma mère tricotant et priant
pour moi dans la petite maison, n’imaginant pas que je
suis là, tout près, au-dessus d’elle. Peut-être aussi
regardet-elle, depuis le petit jardin où elle soigne ses fleurs, le
minuscule avion argenté qui raie le ciel tout bleu de deux
traînées blanches parallèles. Je sais qu’elle pleure mon
33 nouveau départ qui suit tant d’autres déjà, et mon cœur est
lourd de chagrin.
À l’aéroport de Cayenne-Rochambeau, un haut-parleur
demande un certain Pinard Charlemagne. Pas de doute, je
suis bien aux Antilles ou presque. Un tel nom, ça ne
s’invente pas ! Heureuse surprise, il ne fait que 25 degrés.
Ce n’est pas la chaleur attendue et l’alizé souffle
agréablement.
Cayenne est sale. Les cases créoles en bois aux toits de
tôles rouillées sont mangées par les termites et leur assise
de guingois est branlante. Les trottoirs poussiéreux ne sont
ni goudronnés ni cimentés. On se croirait revenu 100 ans
en arrière dans une ville du far west. Seul le centre-ville
offre quelques belles maisons coloniales avec varangues et
les édifices administratifs ont de belles façades blanches à
colonnades. Une curiosité, la place des Palmistes. Large,
plantée de splendides et hauts cocotiers royaux dont un
étrangement bifide.
Les gobies
J’ai trouvé provisoirement une chambre chez les
militaires et prends mes repas au mess. De la fenêtre, je vois la
mangrove qui ourle la côte d’une ceinture verte, la mer
chargée de boue rouge, et les vagues qui déferlent à marée
haute sur une petite plage entre deux éperons rocheux de
granit bleu rayé de veines de quartz brillant. Il y a d’autres
plages tout aussi minuscules impropres à la baignade qui
seraient dangereuses au milieu des palétuviers et de leurs
racines aériennes plongeant dans l’épaisse couche de vase.
Sur les rochers battus par le ressac, des gobies frétillent,
emportés par les vagues qui les ramènent au bord
inlassablement. Ils essaient de se coller à la roche, y arrivent
grâce sans doute à une ventouse ventrale, tandis que l’eau
boueuse glisse sur eux. Ils restent là, attendant je ne sais
34 quoi. Ils ont de gros yeux globuleux au-dessus de la tête
d’où leur nom de « gros yeux » et voient très bien ce qui
les environne, s’enfuyant en rampant lorsque je
m’approche.
Difficultés d’installation
Il n’est pas facile d’acquérir un logement ici. Tous les
organismes dont on me donne les adresses affichent un
écriteau derrière les guichets grillagés sur lesquels on lit :
« Inutile de demander, il n’y a pas de logements
disponibles. »
Voilà qui est étonnant ! Si j’insiste auprès des employés
créoles, ils me regardent de travers ou même goguenards
me montrent l’écriteau sans un mot d’explication. J’ai
beau dire que je suis instituteur, détaché en Guyane, les
visages restent imperturbablement fermés. Inutile donc
d’insister, il faut se débrouiller. Que l’on soit raciste ici ne
me surprendrait pas. Pourtant on est encore en France que
je sache ! Peu à peu, j’apprends que les Guyanais n’aiment
pas les nouveaux venus, surtout les fonctionnaires qui
viennent prendre « leur » place. Un Français rencontré par
hasard comprend bizarrement cette discrimination à mon
grand étonnement. Il est vrai que lorsqu’on vit depuis
plusieurs années dans un pays, on prend automatiquement sa
défense vis-à-vis des revendications des nouveaux venus.
Mais il me conseille de passer outre le mauvais accueil des
sous-fifres et de demander directement à voir les
directeurs.
— Tous sont français et t’aideront certainement.
C’est donc ce que je fais le lendemain et obtiens sur le
champ, dès ma première démarche, une chambre
climatisée au centre culturel ouvert à tous les enseignants de
passage. Eh bien voilà ! Ce n’était quand même pas
difficile de me proposer cet arrangement.
35 Au centre culturel, belle villa pas loin du centre, une
chambre est libre avec beaucoup d’autres. En fait je suis le
seul locataire, le centre accueillant les enseignants des
bleds perdus dans la forêt au moment des vacances. Elle
ne coûte que 15 francs alors que celle de chez les
militaires est à 40 francs et les hôtels de la ville demandent un
minimum de 100 francs. Malheureusement, bien que le
centre soit vide de gens, je ne peux garder la chambre de
passage plus de quinze jours.
Comme je ne pense pas rester longtemps ici, l’idée de
louer seulement une chambre en ville me pousse à en
chercher une dès le lendemain. En plein centre, dans une
case créole à demi pourrie, une vieille créole m’en propose
une sans confort que j’accepte sans plus attendre car le
prix est ridiculement bas. La propriétaire est une dame
souriante et cela change des visages rébarbatifs rencontrés
jusqu’à ce jour. Elle est très noire de peau, a un visage tout
rond, tout ridé, porte de petits cheveux blancs crépus qui
frisottent sur les tempes. Ses yeux globuleux ressemblent à
ceux des gobies. Elle est d’une grande gentillesse et nous
allons devenir très vite amis. Elle vit seule à l’étage, y
monte par un escalier de bois par le salon ou par un autre
extérieur collé au mur côté jardin. Une varangue
surplombe le petit jardin occupé en grande partie par un
immense manguier qui le recouvre complètement d’une
ombre dense et rafraîchissante. Le reste de l’espace est
occupé par des choses noires, hétéroclites, en un grand
désordre et par des plantes en pot abandonnées et à moitié
mortes.
La maison est séparée de celles des voisins par des tôles
branlantes plantées verticalement. La chambre, toute
petite, n’a qu’une fenêtre qui donne sur une rue passante. Le
plancher effondré en maints endroits est couvert de courts
tapis poussiéreux qui dissimulent les trous. Il y a un petit
lit en fer, une armoire de guingois, une chaise de paille
devant une petite table bancale que je cale à l’aide d’un
36 coin de bois. Je continue de déjeuner au mess mais en suis
bientôt chassé pour aller à celui des sous-offs. Cela ne me
dérange pas, je me trouve mieux avec ceux qui
correspondent davantage à mon statut social.
Rentrée
À l’inspection primaire, je rencontre deux inspecteurs ;
l’un sympa, l’autre grincheux et c’est à ce dernier que
j’aurai affaire. Le premier m’invite chez lui pour me
présenter sa femme qui a effectué des fouilles au Sahara sous
des abris sous roche avec Gaste, archéologue que j’ai
connu à Tazrouk, dans le Hoggar, en 1962, et avec qui j’avais
aussi fouillé un abri. Le second, bougon, a peut-être le
mauvais caractère de l’infirme car il boite et n’a que trois
doigts à la main droite. Il me reproche aussitôt mon retard
de quinze jours, justifié en partie par l’attente d’un billet
de transport que je ne voulais pas payer de ma poche, ne
sachant pas si je serais remboursé. Comme je ne recevais
rien, j’avais fini par accepter cette dépense qui me serait
défrayée deux mois plus tard. L’inspecteur me propose
l’école de Marie Passoula, chez les Bonis, en pleine forêt
ou celle de Montjoly, au bord de la mer. Mon choix est
vite fait : moi qui aime la mer, je n’hésite pas une seconde.
La plage de Montjoly fait bien deux kilomètres de long
voire trois. La mer chargée de boue rouge comme partout
est peu accueillante, mais le site est agréable en bordure de
forêt.
Le premier contact avec les élèves du CM2 est
décevant. Les enfants sont très indisciplinés et le niveau est
nul. Ils me rappellent mes élèves de l’an passé. Je fais
connaissance avec la maîtresse qui les avait l’année
précédente, une molasse pas très douée qui serait mieux à traire
les vaches, me semble-t-il, qu’à faire la classe. J’ai
l’impression qu’ici, personne n’est motivé par un travail
37 sérieux et cela deviendra une conviction. On fait acte de
présence à l’école pour mériter son salaire, mais on
travaille sans conviction, dans une nonchalance exacerbée.
Certaines filles qui ont douze et même treize ans sont
aussi grandes que moi et je me demande ce qu’elles font
encore à l’école primaire. Par contre, j’ai le plaisir de
trouver là une petite Chinoise toute menue qui n’a que dix
ans, bien à sa place donc dans une classe de cours moyen.
Elle a de tout petits yeux noirs, durs et froids, terriblement
bridés, à demi couverts d’une paupière horizontale étirée
vers les tempes. Elle n’est pas très jolie mais très gracile et
sa tenue irréprochable ainsi que sa vive intelligence en
font une charmante enfant. Elle arrive à l’école toujours
accompagnée d’une grande et sotte fille qui lui porte son
cartable. Cette marque de servilité ne me plaît guère, mais
la fille paraît faire cela si gentiment que je laisse faire.
Peut-être y a-t-elle aussi quelque intérêt car les parents
d’Anna, la petite Chinoise, tiennent un magasin sur la
route et je la vois souvent distribuer biscuits et bonbons à
tout le monde.
Chaque matin, en arrivant à l’école, je vais saluer mes
collègues guyanais qui paraissent désagréablement
distants. Je réalise vite qu’eux ne viennent jamais me serrer la
main et abandonne cette comédie déplaisante qui ne sert à
rien. Par contre, le directeur, un colosse noir, est
excessivement gentil et nous nous entendons très bien, Dieu
merci. Le regard ferme, droit et non fuyant comme les
autres, inspire confiance. Voilà un homme vrai, comme je
les aime.
La femme du gendarme
Dès les premiers jours, dans un magasin du centre-ville
où j’ai acheté une mygale sous verre et un magnifique
morpho bleu métallique emprisonné dans un bloc de gel
38 solidifié et transparent, j’ai tout de suite sympathisé avec
la gérante, une agréable dame, femme d’un gendarme.
Apprenant ma qualité d’instituteur, elle m’avoue que son
fils de douze ans a des difficultés à l’école et me demande
si, occasionnellement, je voudrais lui donner des leçons
particulières. J’accepte bien sûr pour lui faire plaisir et
pour l’argent que je vais gagner. La famille a fait de
nombreux séjours outre-mer et le garçon a changé trop souvent
d’école, ce qui a perturbé sa scolarité. J’irai donc chez eux
deux heures le mercredi et le samedi. Cela m’ennuie un
peu de perdre une partie de mon temps de repos mais
après tout, c’est aussi une utile occupation et un défi car
Jean-Luc a énormément de lacunes en français et en
maths. Il faut tout reprendre à zéro. Je lui fais apprendre
par cœur les tables d’arithmétique et la conjugaison des
verbes. Nous faisons beaucoup de dictées, d’opérations et
de problèmes et comme je n’ai pas affaire à un imbécile,
les progrès sont rapides et ses notes vont s’améliorer au fil
des mois. Les parents seront ravis et moi très satisfait de
mon travail. Au moins, j’ai été utile à quelque chose dans
ce « pays », comme disent les Guyanais et non
département français.
Lorsque la famille Rougeat a vu que je n’avais pas de
véhicule, ils m’ont proposé d’acheter la Peugeot d’un
confrère gendarme qui rentrait en France :
— C’est un méticuleux qui a pris soin de la voiture,
vous ne serez pas déçu.
Et me voilà en possession d’une magnifique 304
blanche.
À la radio
J’entends deux choses intéressantes dites aujourd’hui à
la radio et c’est plutôt rare car le niveau intellectuel des
émissions ne vole pas haut. Les Africains disent : « Dieu
39 est si bon que ce n’est pas la peine de s’occuper de lui » et
« Quand tu manges, il faut mâcher et quand tu parles, il
faut penser. » Hélas ici, ce dernier adage doit tomber dans
des oreilles sourdes à tout effort de l’intellect. Un exemple
explicite suit ces propos. J’entends dire un prof de philo,
que l’on reconnaît être guyanais par son accent : « Nous
sommes quatre à se partager les copies. » (sic) Un peu plus
tard, une speakerine parle d’une sœur « respectueuse »
(sic). J’ai aussi entendu : « Je dois y mettre du sien. » (sic)
À l’église
Partout où je passe, j’aime aller me recueillir dans une
église. J’entre pour la première fois dans celle de Cayenne
afin de prier pour ma mère, ma femme et mes enfants. Une
dizaine de Guyanaises sont assises sur un banc et
psalmodient douloureusement, semble-t-il, des litanies à voix
haute. L’une d’elle semble somnoler, les yeux clos, un
manche à balai entre ses cuisses énormes, aussi grosses
que des troncs de chêne. Elle porte une méchante robe à
fleurs dont le médiocre tissu, tendu sur la chair grasse des
épaules massives et du large dos, menace de craquer à tout
moment. Mais voici qu’elle s’éveille, ouvre
paresseusement un œil, puis l’autre (Je n’exagère pas !) avec ce qui
paraît être pour elle un immense effort. Elle se lève
péniblement et cela se comprend, se met en branle lentement et
avance lourdement dans l’allée centrale, dandinant un
postérieur éléphantesque. À tout petits pas, elle va toucher les
pieds de la statue de la vierge, se signe plusieurs fois,
insère une pièce qui tinte dans le tronc apparemment pas très
rempli et repart d’un pas hésitant, bougeant péniblement
sa masse énorme, appuyée sur le bâton qui semble tout
frêle dans ses mains épaisses. Il claque d’un son clair sur
les dalles et d’un bruit mat lorsqu’elle passe au-dessus des
40 tombes des vicaires enterrés là, comme l’indiquent les
inscriptions latines sous les anneaux de cuivre brillants.
La petite-fille de l’hôtesse
Comme il fait bien trop chaud dans la chambre mal
aérée, j’ai pris l’habitude de lire sous le gros manguier qui
dispense une ombre épaisse et quelque peu rafraîchissante.
Malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’air, le jardin
étant enserré entre deux barrières de tôles ondulées, la
maison et un appentis délabré au fond du petit jardin. Hier
soir, au crépuscule, j’ai aperçu dans cet abri à demi
écroulé, derrière un tas de meubles bon marché tout cassés, une
grosse bête noire, fouillant silencieusement les recoins.
Elle a disparu lorsque je me suis approché et je ne sais pas
ce que c’était. Peut-être un opossum mais il paraissait bien
gros. Une douche est installée à l’angle de la maison entre
mur et clôture. Ce n’est en fait qu’un tuyau vissé à un
robinet. Aujourd’hui, c’est dimanche. Une grasse gamine
bien noire et bien dodue d’une dizaine d’années descend
l’escalier de bois menant à l’étage, une serviette de bain
blanche autour des hanches. Je l’ai aperçue tout à l’heure,
en haut, en compagnie de la vieille dame qui doit être sa
grand-mère. Avec une nonchalance naturelle et beaucoup
d’ingénuité, elle vient se doucher à dix pas de moi. Son
corps potelé, gras et noir luit sous le ruissellement de l’eau
et montre les deux boursouflures molles et tremblotantes
de sa poitrine naissante. J’apprécie la candeur de la
demoiselle qui prend son temps, nullement effarouchée de ma
présence. Bravo ! J’aime les situations franches non
équivoques, témoignant d’une grande confiance en l’homme
bon.
41 Les chiens errants
La municipalité de Cayenne a décidé d’éliminer tous
les chiens errants qui sont légion dans les rues. Ils
renversent les poubelles, déchirent les sacs dont ils éparpillent
les détritus. En période de rut, ce sont des bandes de dix à
quinze bêtes qui courent indéfiniment les uns derrière les
autres au milieu du trafic. Une femelle en chaleur fait tirer
la langue au sens propre à bien des mâles durant des jours.
Il y a là des bâtards de toutes les espèces, de toutes les
tailles, trottant et haletant dans l’espoir d’une copulation
bien incertaine car ce sont les plus forts qui mènent la
danse, les petits suivant à moitié morts de fatigue et la
langue pendant entière hors de la gueule. Pourtant certains
se risquent à venir renifler le derrière de la chienne qui
n’apprécie pas, fidèle à celui ou ceux qu’elle a choisis.
Elle se retourne vivement, babines retroussées, crocs
menaçants, aboie sèchement et énergiquement. La meute qui
somnolait de fatigue et de chaleur se réveille et se jette sur
l’intrus. S’ensuivent de courtes bagarres rageuses et des
morsures sanglantes pour le corniaud téméraire qui prend
la fuite en couinant de douleur.
Mon voisin blanc est armurier. Il m’a vendu un sabre
d’abattis et son étui en cuir. Comme je le trouve bien lourd
et peu pratique, il vante son matériel en bon commerçant :
— Fabrication japonaise, bon acier, bonne trempe,
inusable.
En fait, je ne m’en servirai qu’une fois, lui préférant
une machette de fabrication locale, bien plus légère et
aussi coupante sinon plus.
Je le trouve à midi vociférant contre les tueurs de chien
qui passent dans un Toyota Hilux, le plateau chargé de
guerriers armés de fusils de tous calibres et aussi
menaçants que les milices des dictateurs africains ou
sudaméricains paradant dans les rues lors des révolutions de
palais. Ils ont tué son chien qui portait pourtant un collier,
42 une brave bête qui ne sortait que rarement du magasin et
restait tranquillement sur le trottoir.
L’araignée-crabe
Un jour, il arrive au magasin en boitant :
— Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Je me suis fait piquer par une araignée-crabe.
— Une mygale ?
— Non. Une araignée-crabe !
— ?
— Elle était cachée sous le rebord de la toile cirée que
j’ai effleurée du pied alors que j’étais assis dans un
fauteuil, regardant la télé, une jambe allongée sur l’autre.
Il va boiter durant une semaine et je vais rester
quelques jours dans l’angoisse d’être également piqué, le
plancher pourri et mangé des termites de la chambre
renfermant beaucoup de trous pouvant abriter pas mal de
bestioles, sans parler de ceux des murs.
Il m’emmène un jour chez lui, une maison en bois
construite dans une clairière herbue en bordure de
l’immense et sombre forêt. Déjà assez bourru, il paraît
contrarié de trouver là une jeune fille de vingt ans qu’il me
présente comme étant sa fille. Or, dix ans plus tard,
lorsque je serai de retour à Cayenne, je reverrai la demoiselle
propriétaire d’une petite boutique de serrurerie en face du
magasin d’armes abandonné. La reconnaissant, je lui
demanderai des nouvelles de son père et serai fort étonné de
l’entendre répondre :
— Ce n’était pas mon père. Ça l’arrangeait de dire que
j’étais sa fille. C’était un salaud. Il est mort et c’est tant
mieux !
Voilà une curieuse oraison funèbre dont la violence me
laisse déconfit. Je ne sais que dire et pars troublé.
43 À l’école
Décembre est là. La pluie arrive. Pour le moment, ce ne
sont que des averses nocturnes qui rafraîchissent un peu,
bien qu’elles augmentent aussi le degré d’humidité de
l’atmosphère ; il ne fait que 23 degrés la nuit, ce qui
permet de bien dormir. Les grains font grand bruit sur les
tôles du toit de la maison et me réveillent chaque fois.
Cela ne me dérange pas, j’aime écouter le boucan de ces
déluges tropicaux qui me rappellent ceux du Vietnam, et
de toute façon, je réussis à me rendormir.
À l’école, les enfants trop paresseux et pas du tout
motivés pour vouloir s’améliorer, stagnent dans une basse
médiocrité. Ils sont nuls en français qui n’est pas leur
langue maternelle puisqu’ils parlent tout le temps créole. Ils
ne font aucun progrès car ils refusent d’apprendre par
cœur les courtes leçons que j’élabore pour eux, adaptant
mon enseignement au niveau de la classe. J’exige surtout
qu’ils apprennent les tables d’addition et de multiplication,
et la conjugaison des verbes essentiels. Anna, la petite
Chinoise, les dépasse tous allègrement additionnant les
bonnes notes à longueur de journée, ce qui ne m’étonne en
rien.
Parmi les créoles (J’ai aussi quelques Français tout
aussi nuls.), il est un petit voyou au comportement bizarre. À
l’entrée en classe ou à la sortie, il s’arrange toujours pour
se coller derrière Anna, entre deux rangées de tables, et
s’active indécemment sur elle comme un bouc en chaleur.
Anna, chaque fois le rabroue violemment, mais il
recommence indéfiniment. Je ne lui dis rien. À quoi bon ? Je ne
suis pas d’ici et ces enfants ne m’intéressent qu’à demi.
Anna est première comme de bien entendu, puis
arrivent deux Français mais d’un niveau tout à fait moyen et
le dernier est aussi un Blanc, complètement nul, mais qui
ne paraît pourtant pas idiot. Le pauvre garçon ne pense
qu’à jouer, même en classe et je dois continuellement le
reprendre. Bien sûr, il n’apprend aucune leçon et
collec44 tionne les zéros. Il est si nul que les créoles se moquent de
lui. Pour gagner leur amitié malgré tout, il leur distribue
des quantités de bonbons, biscuits et même des billes que
lui donne sa famille, de riches commerçants bien en vue à
Cayenne. Au début, j’ai essayé d’être accommodant tout
en restant ferme, mais ce paresseux en puissance connaît
aussi une grande fourberie et fait maintenant ses coups en
cachette qui déclenchent l’hilarité de la classe. Lui est
heureux d’être le clown qui fait rire, les autres ne demandant
qu’à s’amuser.
Un jour, sa mère vient me voir et je suis heureux de
pouvoir lui parler pensant qu’elle va m’aider à sortir son
voyou de fils de la sottise dans laquelle il s’enferre. Hélas,
elle m’agresse violemment aussitôt et me demande
explication pour la kyrielle de zéros de son carnet de notes. Je
le lui explique calmement mais elle n’est pas venue pour
entendre une quelconque justification :
— Jean-Paul travaillait très bien l’an passé. S’il ne
travaille plus, c’est de votre faute. Qu’est-ce que vous avez
contre lui ?
— J’ai essayé de l’aider, me suis montré patient mais
maintenant il faut se rendre à l’évidence, il est nul et je
regrette de vous dire cela.
— Je ne vous permets pas de dire ça. Il a toujours eu de
bonnes notes avec toutes les maîtresses précédentes.
— Ça m’étonnerait. S’il est si mauvais, ça remonte à
très loin, sans doute même au CP, car il n’a aucune base
solide. Mais on peut remédier à cela et si vous voulez bien
m’aider, on remettra Jean-Paul sur les rails. En priorité,
qu’il apprenne chaque jour les leçons que je lui donne.
— Mais il les apprend. Seulement vous le terrorisez.
Alors à partir de maintenant, je veux que ça change. Sinon
j’irais voir l’inspecteur d’académie qui est un ami et,
croyez-moi, vous ne resterez pas longtemps en Guyane.
45 — Mais je me fous de votre Guyane. J’ai vu des pays
autrement plus intéressants que ce minable bled dans
lequel vous vous plaisez.
Je ne suis pas diplomate, c’est vrai. Elle s’en va très en
colère. Un collègue blanc qui la voit sortir vient me
trouver.
— Tu as eu des ennuis avec l’emmerdeuse, n’est-ce
pas ?
— Plutôt, oui. Elle va se plaindre auprès de l’inspecteur
d’académie, mais je m’en fous, moi je fais mon travail de
maître, pas elle son devoir de mère.
— Fais attention, elle a beaucoup d’influence sur nos
chefs hiérarchiques, elle a créé des emmerdes avec toutes
les maîtresses qui ont eu son fils.
— Elle ne me fait pas peur, ni personne d’autre
d’ailleurs.
— Mais qu’est-ce qu’elle te reproche exactement ?
— De mettre des kyrielles de zéros à son fils.
— Eh bien, ne lui en donne plus, qu’est-ce que tu en as
à faire ? Complais-lui et tout ira bien.
— Eh non, je ne pourrai jamais faire ça, on ne m’a
jamais acheté jusqu’à maintenant.
— Alors tu vas vers des problèmes certains.
— Nous verrons bien.
L’inspection
Quelques jours plus tard, l’inspecteur primaire me rend
visite. Je ne sais s’il a vraiment le droit de venir ainsi sans
avertir, il me semble que non. Mais de toute façon, il ne
me dérange pas. Je fais honnêtement mon travail et n’ai
pas peur d’être jugé sur la façon dont je fais la classe. Tout
est à jour, les cahiers sont corrigés, les répartitions de
travail mensuel et l’emploi du temps affichés, ainsi que la
liste des poésies et des chants. J’ai des fiches de travail
46 pour le travail de la journée dans chaque discipline et
prépare même des modèles d’écriture sur les cahiers, alors
que l’on n’en fait plus au CM. Il arrive au moment où en
conjugaison, je fais comprendre la différence entre le
deuxième et le troisième groupe. Il s’assoit au bureau et me
dit de continuer la leçon, feuillette cahier, journal et fiches,
sans prêter attention à ce que je dis et c’est agaçant.
Lorsque j’ai terminé, il se lève péniblement (J’ai dit qu’il
boitait, n’est-ce pas ?) prend sa canne et vient à moi,
claudiquant, le livre de conjugaison à la main :
— C’est votre livre ?
— Bien sûr !
— Alors pourquoi ne dites-vous pas ce qui est écrit là, à
savoir que les participes présents des verbes du troisième
groupe s’écrivent en « issant », ce qui les différencie des
autres ?
— Parce que je préfère passer par ce qui est plus
utilisé : « Nous finissons, nous réfléchissons, nous obéissons »
plutôt que « en finissant, en réfléchissant, en obéissant ».
Il ne dit rien, retourne s’asseoir et me montre un cahier
d’élève.
— Vous avez une drôle façon de boucler les « v ».
— Je sais, cela peut surprendre car la boucle est bien
visible, mais s’harmonise avec le reste de l’écriture.
J’applique depuis toujours une méthode très élaborée qui
permet aux enfants d’écrire très bien s’ils s’en donnent la
peine. Mais vous-même, comment les faites-vous ?
Pris au piège, il saisit avec difficulté un stylo entre ses
trois doigts restant et un moignon de pouce et je regrette
aussitôt de l’avoir poussé à montrer ainsi son handicap car
il trace maladroitement une lettre qui ressemble non pas à
un « v », mais beaucoup plus à un « f ». Pourtant,
cruellement, je ne peux m’empêcher de le lui faire remarquer et il
reste muet, gêné. La sonnerie de la récréation nous libère.
Je pense qu’il va encore rester jusqu’à midi pour assister à
d’autres leçons, mais il préfère s’en aller. Sans doute en
a47 t-il assez vu pour se faire un jugement sur moi. Une
semaine après, je reçois mon rapport d’inspection, il m’a
augmenté la note précédente de deux points. C’est donc
qu’il a été amplement satisfait et il a toute ma
reconnaissance. Quelques jours passent et le petit voyou change
d’école, tout est bien qui finit bien !
Boa ou crotale ?
Maintenant que j’ai la voiture, je vais me promener
partout afin de connaître ce département français sous
l’équateur. Sur le bas-côté d’une route qui traverse la
forêt, j’aperçois un serpent lové sur lui-même. Je m’arrête et
vais l’observer de près. Il est très gros. Son corps est
couvert de dessins géométriques marron, dont certains sont
soulignés de noir. Il dort, la tête posée sur la dernière
spire. Vu la grosseur, je pense que c’est un boa, donc pas
venimeux. Je veux le réveiller pour le voir dans toute sa
longueur et pars à la recherche d’un bâton. Il n’y en a pas.
À cause de la trop grande humidité de l’air et du sol, les
bouts de bois sont mous, imprégnés d’eau. Restent les
gravillons de la route récemment refaite. Je les jette par
poignées sur le serpent pour l’asticoter. Il ouvre les yeux
et se met à gonfler comme un ressort pneumatique, tire la
langue et l’agite dans tous les sens. Agacé, il me regarde
de ses petits yeux noirs, le regard fixe, le cou ramassé en
« s » et non plus étalé au repos comme tout à l’heure.
Accroupi à un mètre de lui, je réalise soudain qu’il est près
d’attaquer. Un moment de frousse me paralyse. Je réussis
à me relever lentement sans qu’il ne bouge et fais
vivement un pas en arrière. Il reste dans sa position menaçante
et je l’abandonne. La voiture est garée sur le bas-côté
opposé. Je démarre, fais demi-tour dans l’intention de
l’écraser pour mieux l’étudier. Au moment où la roue
avant va l’attraper, il se déroule en un instant et s’enfuit
48 dans le sous-bois. Je reprends la route, honteux de cette
envie imbécile qui m’a poussé à le tuer.
Au quotidien
Je gagne 6000 francs par mois, virés sur le compte de
ma femme en France qui m’envoie en retour 500 francs
pour vivre. C’est amplement suffisant car je ne sors
jamais, ne vais ni au restaurant ni au cinéma, ne bois ni ne
fume et gagne 2000 francs supplémentaires avec les leçons
particulières des cours du soir que je donne à des
Brésiliens et payés par un bureau d’aide sociale, sans compter
la surveillance de la cantine tous les jours de classe. Et
voilà que je reçois 2000 francs correspondant à la prime
d’installation d’un fonctionnaire muté dans les DOM. Je
peux envoyer une jolie somme à ma mère qui reçoit un
peu d’argent de moi tous les mois depuis toujours. Je vais
aussi réserver une place pour Paris, le 13 juillet, dans un
avion charter dont le prix du billet est deux fois moindre
que celui d’Air France.
Me voilà le plus heureux des hommes. Je nage
beaucoup et suis en pleine forme. Question dépense, il faut
bien avouer que je vais quelquefois voir les filles à la
Crique, quartier réservé de l’autre côté du canal boueux qui
traverse une partie de la ville. Il se remplit à marée haute
et n’est qu’un cloaque de boue à marée basse à
l’embouchure où se trouve justement la Crique à laquelle
on accède par un pont. Une route le franchit qui rejoint
celle de Kourou après avoir traversé le quartier brésilien.
Le canal est encombré de bateaux échoués, de barques
pourries à demi ensevelies dans une épaisse et compacte
couche de vase. Il se jette dans la mer aux eaux rouges
jusqu’à l’horizon alors que croissent sur les bords de verts
palétuviers.
49 Il y a là une suite de cases en bois qui sont autant de
bars-restaurants. Les tenancières créoles ou brésiliennes
sont accueillantes et les filles, toutes brésiliennes, assez
plaisantes quand elles sont jeunes. Le quartier est peu sûr
la nuit et les bagarres y sont fréquentes entre créoles et
Brésiliens qui ne s’aiment pas. Il arrive qu’il y ait des
meurtres dont parle la presse et le quartier est alors fermé
pour un mois.
Surprenante scène de rue
Je viens de surveiller la cantine et travaille maintenant
le brésilien dans la classe. Curieux quand même qu’aucun
maître guyanais n’ait voulu se faire un peu d’argent en
acceptant cette contrainte bénigne à mon avis. C’est le
directeur qui est bien content d’avoir trouvé quelqu’un qui
le débarrasse de cette corvée. Je reste donc à l’école dans
l’interclasse de midi. Cela me permet de corriger les
devoirs effectués dans la matinée et de partir les mains vides,
la classe finie. Le matin, j’arrive une heure avant tout le
monde pour préparer la classe. Depuis l’estrade, assis au
bureau, je me laisse souvent aller à des rêveries en
regardant la rue dissimulée en partie par le grillage de clôture et
une rangée de gros filaos. Aujourd’hui, je suis témoin
d’une scène difficile à croire et à raconter. La voici :
Il est midi. La rue ensoleillée est déserte. Mon regard
est attiré par la mimique d’une gamine qui a dû manger à
la cantine avant de s’en retourner chez elle, car nous ne
gardons pas les enfants. Elle est en compagnie d’une
compagne qui se tord de rire bruyamment en la regardant et
voici pourquoi. La première, appuyée contre le mur d’un
jardin, mime en gestes outranciers ce qui sans doute lui a
été permis de voir en cachette. Jambes écartées, buste en
arrière, elle masturbe à deux mains un monstrueux phallus
imaginaire qu’elle aurait à son ventre. Tout à son ardeur
50 parfaitement évocatrice, elle roule les yeux, pince les
lèvres, ce qui déclenche l’hilarité de l’autre. Quelques mots
sont échangés que je n’entends pas et elle recommence
avec la même détermination, deux fois, trois fois, quatre
fois avec une jubilation évidente et partagée. La cantine
étant terminée depuis un quart d’heure, il y a donc un
moment qu’elle doit faire cette comédie. Mais voici
qu’elle s’arrête pour laisser passer un homme qui monte la
rue indifférent. Pourtant il est impossible qu’il n’ait pas vu
le surprenant tableau. L’homme s’éloigne, la fille
recommence, s’arrête encore tandis qu’un autre homme se
présente. Elle va de nouveau essayer de faire rire sa copine
mais celle-ci en a soudain assez et reprend son cartable
abandonné sur le trottoir. Elles s’en vont côte à côte,
rigolant toujours.
Brésiliens
J’ai appris que la mairie cherchait des professeurs
susceptibles d’apprendre le français à certains des Brésiliens
volontaires parmi la nombreuse communauté immigrée. Je
suis le seul à m’être porté candidat et j’ai donc obtenu
l’autorisation d’ouvrir un cours pour adultes le soir de
18 heures à 20 heures. Je commande en France la méthode
du CREDIF Monsieur Thibaut et sa famille qui marchait si
bien au Vietnam.
Me voici donc avec 20 élèves brésiliens mais aussi un
couple de réfugiés politiques chiliens et un Argentin. Les
Brésiliens sont des caboclos, métis indiens du nord du
Brésil. Ceux, réfugiés à Cayenne, viennent de la province
de Macapa, de l’autre côté du fleuve Oyapock qui fait
frontière. Jamais scolarisés, d’allure fruste et même
vulgaire, intellectuellement peu doués, ils apprennent avec
difficulté et ce n’est pas une sinécure que de les avoir deux
heures tous les soirs car j’ai l’impression de perdre mon
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