Tchaïkovski

Tchaïkovski

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Livres
333 pages

Description

Ce livre n’a rien d’une étude musicale — cela aussi Berberova le dit avec netteté —, c’est une biographie. Mais outre qu’elle nous introduit dans le monde secret de Tchaïkovski et de la bourgeoisie russe, à tout instant elle témoigne des qualités narratives d’un écrivain devenu célèbre en quelques années dans le monde entier.

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Ajouté le 05 mars 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782330030063
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Près de soixante-dix ans après la première édition, la biographie de Tchaïkovski par Nina Berberova, qui nous introduit dans le monde secret du compositeur et de la bourgeoisie russes, n’a pas pris une ride. Rien de surprenant : ce livre avait, à l’époque, une avance considérable sur les autres qui dissimulaient encore par convenance l’homosexualité du musicien et les circonstances de sa mort. Pour l’édition que voici, Nina Berberova avait écrit une savoureuse pré-face où elle rendait compte de ses sources et, notam-ment, des relations qu’elle avait nouées avec ceux qui avaient connu le maître.
NINA BERBEROVA
Née à Saint-Pétersbourg en 1901, Nina Berberova est morte à Philadelphie en 1993. Toute son œuvre est publiée par Actes Sud.
DU MÊME AUTEUR
L’Accompagnatrice*, 1985. Le Laquais et la Putain*, 1986. Astachev à Paris*, 1988. Le Roseau révolté*, 1988. La Résurrection de Mozart*, 1989. Le Mal noir*, 1989. De cape et de larmes*, 1990. A la mémoire de Schliemann, 1991. Roquenval*, 1991. Chroniques de Billancourt*, 1992. Où il n’est pas question d’amour*, 1993. La Souveraine*, 1994. Les Dames de Saint-Pétersbourg, 1995. Zoïa Andréevna, 1995. Le Livre du bonheur*, 1996. Les Derniers et les Premiers, 2001. Le Cap des tempêtes, 2002. Madame,suivi dePetite fille(théâtre), 2003. La Grande Ville, 2003. Tchaïkovski*, 1987. Histoire de la baronne Boudberg, 1988. C’est moi qui souligne*, 1989. Borodine, 1989. L’Affaire Kravtchenko, 1990. e Les Francs-Maçons russes duXXsiècle, 1990 (coédition Noir sur Blanc). Alexandre Blok et son temps, 1991. Nabokov et sa Lolita, 1996. “Thesaurus” Nina Berberova(essais), 1998. Les titres suivis d’un astérisque ont paru dans la collection de poche Babel.
©ACTES SUD, 1987 ISBN997788--22--734320-70-53205067--00
NINA BERBEROVA
TCHAÏKOVSKI
biographie
Version française de l’auteur
ACTES SUD
PRÉFACE A L’ÉDITION DE 1987
Il y a déjà un demi-siècle que ce livre fut écrit. Au moment où paraît une nouvelle édition, je souhaite répondre à la triple question qui me fut si souvent posée : pourquoicelivre, pourquoi unebiographie, pourquoiTchaïkovski? La vogue des grandes biographies, en France et en Angleterre, date des années vingt et trente. Les auteurs avaient alors fixé des lois strictes et pré-cises à ce genre littéraire où, jusque-là, on ne s’était laissé guider que par l’imagination : rencontres plau-sibles mais inventées, dialogues imaginaires, mots d’amour chuchotés dans l’intimité, sentiments secrets pudiquement dévoilés… Dans ces œuvres romanesquesles documents jouaient un rôle mi-nime, on les jugeaittrop sérieux.Il allait de soi qu’une rencontre heureuse ne pouvait se passer que par beau temps, et qu’à la rupture avec la bien-aimée il fallait en arrière-plan un temps pluvieux – comme dans les films des années dix. Le soudain renou-veau du genre est apparu telle une renaissance. J’ai suivi le mouvement par goût pour les problèmes ainsi posés.
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Dans le même temps enURSS– au début des années trente –, la maison des éditions d’Etat Aca-demia (créée à Leningrad, plus tard installée à Moscou, et ensuite liquidée par Staline) avait pu-blié une documentation abondante sur P. I. Tchaï-kovski et son temps : mémoires, correspondances, journaux intimes – le tout accompagné de volumi-neux commentaires qui constitueraient, le cas échéant, la base d’un récit fascinant. En lisant ces docu-ments impressionnants, j’ai senti que je pourrais peut-être m’en servir pour écrire un livre. Mais, tout de suite, j’ai pris conscience de mes limites. Il n’était pas question de m’engager dans l’analyse de la musique du compositeur, cela relevait à mon sens du musicologue. Mon sujet, à moi, c’était la viede P. I. T., non les théories musicales de son temps, ni même mes propres goûts musicaux. Ily avait une autre raison encore à mon intérêt, et ce n’était pas la moins sérieuse. Je travaillais alors au quotidien russe de Paris où je publiais régu-lièrement des récits, des réflexions critiques sur la littérature et le cinéma soviétiques, et même des poèmes, où j’étais parfois chargée de comptes ren-dus judiciaires – sans oublier que je remplaçais la secrétaire dactylographe pendant ses congés. Je pen-sais qu’une biographie de Tchaïkovski paraissant par chapitres dans l’édition dominicale me permet-trait peut-être d’éviter un trou dans mon budget. Je savais que vivaient à Paris des personnes qui avaient été liées à Piotr Ilitch dans leur jeunesse, et qu’elles consentiraient sans doute à répondre à mes
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questions. Parce que des questions, il y en avait ! Par-ci par-là, dans la partie publiée de sa correspon-dance avec ses proches, dans les échos feutrés de sa rupture avec Mme von Meck, dans la documenta-tion relative à son désastreux mariage avec Anto-nina, et dans quelques pages de son journal des années quatre-vingt, dominait un secret, un mystère qui,pour l’intelligentsia russe (y compris moi-même), depuis longtemps n’était plus ni secret ni mysté-rieux mais qu’on ne pouvait aborder à la légère. Il me fallait d’abord trouver des survivants qui con-sentiraient à parler. Je décidai d’écrire et de publier tout de suite deux ou trois chapitres sur l’enfance de Piotr Ilitch, afinde montrer à Rachmaninov, Glazounov, à la belle-sœur de Tchaïkovski, aux petits-fils de Mme von Meck et aux jeunes (maintenant vieux) amis qui étaient auprès du musicien dans la dernière semaine de sa vie et l’avaient mis en bière, que j’avais bel et bien commencé mon livre, que j’entendais l’achever et que j’allais leur demander de m’accorder de leur temps pour les interroger. Serge Rachmaninov se trouvait justement à Paris pour l’habituel concert qu’il donnait à la salle Pleyel. Il logeait auMajestic, pas à l’hôtel même, mais dans l’élégante annexe de l’avenue Kléber, où il louait un appartement. Maigre, grand, bien qu’un peu voûté, le visage allongé et immobile, la voix mo-notonesans éclat, les mains longues, il laissait son regard errer au-dessus de moi. Il parlait et je prenais des notes (je lui en avais demandé la permission). Il
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parlait dumasqueque Tchaïkovski ne quittait jamais et portait apparemment depuis sa jeunesse. Ce masque avait disparu au moment de la mort. Toute sa vie, disait Rachmaninov, P. I. T. avait mar-ché comme en chaussons, en pantoufles, sans presque jamais hausser la voix, conservant en per-manence sur le visage une expression de candeur (pour ses interlocuteurs), toujours aimable avec tout le monde. Ne pas froisser, ne pas indigner, se mon-trer plaisant, même séduisant, et charmeur en toutes circonstances. Comme s’il était hanté par la peur de déplaire, soucieux de n’irriter personne et d’éviter l’argument d’où pourrait venir la moindre dispute. Oh oui, toujours poli, quoique distant au premier abord – surtout avec les jeunes en général et les demoiselles en particulier ! Capable à coup sûr de se défendre dans la compagnie desCinq– mais c’était là une exception, non la règle, car le lende-main il était sucre et miel avec Rimski-Korsakov, se montrait charmé par Borodine, en respectueuse intelligence avec Balakirev… Un garçonde verre, comme l’appelait Fanny, sa gouvernante à Vot-kinsk, une Alsacienne.De verre…était-ce un camouflage ? Glazounov, lui, s’assit au piano et me désigna un fauteuil. C’était un lourd géant au regard sévère, entre les lèvres un cigare depuis longtemps éteint dont les cendres continuaient néanmoins à tomber sur le clavier. L’appartement était sombre, encom-bré de vieux meubles. Glazounov m’avait lui-même ouvert la porte et m’y reconduirait à la fin de
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