Thérèse Rivière

Thérèse Rivière

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270 pages

Description

La première biographie de Thérèse Rivière, ethnologue française des années 1930, partie en mission avec Germaine Tillion dans les Aurès (Algérie), oubliée de l'histoire malgré des apports scientifiques majeurs au Musée de l'Homme. Soeur de Georges Henri Rivière, fondateur de la muséographie en France, passionnée par l'ethnologie des peuples berbères, sa carrière fut entravée par de longs internements en hôpital psychiatrique. Cette biographie écrite à la première personne épouse les mouvements intimes de la personnalité d'une scientifique qui souffrait de bipolarité.


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Ajouté le 04 novembre 2013
Nombre de lectures 121
EAN13 9791092653144
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Couverture

Frédérique Faublée

Thérèse Rivière,
l'ethnologue oubliée du Musée de l'Homme

prose

Remerciements

Mon admiration et ma reconnaissance vont à Germaine Tillion et à Jacques Faublée.

Je voudrais remercier également Véronique Guérin-Faublée et Jean-François Leroux-Dhuys, Mathilde de Lataillade, Nelly Forget, Nancy Wood, Marie-José Tubiana, Sarah Frioux Salgas, Angèle Martin, Stéphanie Dargaud et Anne-Pascale Saliou, Béatrice Marichy et Boris Terk, Pierre-Vincent Debatte et Raphaële Javary pour avoir redonné vie à Thérèse.

Début de la fin

Cette nuit-là, il y eut une tempête effroyable. Le ciel se froissa puis se déchira. Que pouvait avoir provoqué une telle fureur ?

Pas grand-chose ou presque rien. Juste une vieille femme qui n’en finissait pas de mourir. L’agonie durait. Le ciel refusait de laisser passer cette âme en souffrance et pourtant c’était son heure. Affreuse nuit pour trépasser.

Un combat furieux était en train de se jouer entre diables et anges. Des succubes aurésiens curieux avaient grimpés les uns sur les autres, formant ainsi une pyramide instable, pour tenter d’entendre des bribes du bilan de la vie de la vieille bique qui se débattait. Mais les petits démons, trop excités pour rester discrets, furent vite repérés et pourchassés à coups de tisons par ceux d’En-haut. Ce fut une débandade générale, chacun s’enfuyant pour trouver refuge près de l’âtre ou au bord d’un chemin, toujours à un endroit de passage.

Profitant de la pagaille générale, l’âme en souffrance s’était échappée.

« On va pouvoir aller se coucher », dirent les hommes alors que les anges s’éloignaient, furieux. Les diables étaient déjà embusqués, prêts à se jeter sur les voyageurs égarés ou les maîtresses de maison insouciantes. Que faisaient ces djinns aussi loin de chez eux ? S’étaient-ils égarés dans la lande de Morgan ? Non, ils étaient venus rendre une dernière visite à cette vie qui s’enroulait encore autour de son souffle. L’écroulement de leur pyramide improvisée les avait piégés dans ce coin de terre mais ils comptaient bien sauter d’âme en âme pour regagner leur terre natale.

Le 21 novembre 1970, à sept heures du matin, le médecin constata le décès ; la tempête retomba sur l’hôpital psychiatrique de Plouguernevel, Bretagne.

Enfin.

Le jour de la mise en terre, il faisait beau. Tout respirait la sérénité.

« Belle journée pour partir » pensaient les rares spectateurs, pressés de s’égailler ailleurs. Les vivants frissonnaient de plaisir, saisis d’être encore en vie. La cérémonie fut simple à l’excès, une pure formalité. Les soignants ignoraient tout de cette patiente arrivée depuis peu dans leur établissement. Elle prenait part aux activités organisées, faisait preuve d’un bon esprit, se montrait toujours prête à rendre de menus services sans pour autant être obséquieuse, ils la trouvaient plutôt agréable. Ils appréciaient surtout son calme. Ils ne pouvaient imaginer qu’elle avait été l’une des premières femmes ethnologues dans les années 1930, qu’elle avait eu la responsabilité d’un département du Musée de l’Homme à Paris. Ils ne connaissaient d’elle que la déchéance physique et ne la voyaient que comme une vieille démente. Les faits leur donnaient raison : placée dans un asile psychiatrique en 1948, elle n'en était jamais ressortie.

On a dit d’elle qu’elle était la Camille Claudel de l’ethnologie française, manière détournée de la plonger dans l’anonymat absolu, effaçant jusqu’à son patronyme et ce prénom qu’elle avait eu tant de mal à imposer face à celui de son frère, Georges Henri le flamboyant.

La référence à Camille distille le doute : était-elle réellement folle ? Vingt-deux ans dans un asile, c’est long – surtout si la démence reste à prouver.

Elle s’appelait Thérèse Rivière.

Avant mon arrivée au Trocadéro

Je suis née en France, à Paris. Selon une théorie à la mode, j’aurais donc dû préférer les climats tempérés mais il est difficile de vivre de façon tempérée à Paris.

En réalité, je viens du Sud, de l’Ariège et un peu d’animation dans la météorologie n’est pas pour me déplaire. Le grand-père Rivière, Prosper, père de mon père, avait été le premier à quitter ses Pyrénées natales pour tenir commerce de tulles et dentelles dans la capitale ; il y épousa Henriette qui était musicienne et fille de la bonne bourgeoisie industrielle. Ils eurent deux fils, Henri et Jules. Henri aimait le dessin et se rêvait artiste. Mon père, Jules, était gentil, docile et effacé. Prosper Rivière mourut en 1873, à quarante-trois ans, laissant derrière lui deux petits garçons de sept et huit ans et une veuve de trente-trois ans qui se faisait appeler Lou.

Mon père grandit dans une famille tout à fait bourgeoise quoique dotée d’une configuration fluctuante qui l’était assez peu : sept ans après le décès du père de ses enfants, Lou s’était remariée deux fois. Affranchie du partage de l'autorité, elle mena ses fils d’une poigne de fer. Concernant l’artiste de la famille, elle fit ce qu’elle put pour faire échouer ses plans, le poussant ainsi à fuir rapidement l’étouffant giron maternel. Elle perdit la bataille et l’oncle Henri devint une figure du Tout-Paris grâce au théâtre d’ombres du Chat noir.

Mon père resta auprès de ma grand-mère et se laissa lentement laminer par la personnalité tyrannique de sa génitrice, trouvant un peu de réconfort auprès de la bonne de la famille, une jeune Picarde, Marguerite.

Un petit Benjamin, fruit de ces amours ancillaires, naquit en février 1889, à Paris. Mon père le déclara à la mairie et le reconnut comme sien en mai 1890. Quinze mois plus tard survint le drame : Benjamin mourut à Saint-Briac, chez son oncle, Henri Rivière. L'enfant disparut des conversations. Jules n’ayant plus à assumer la conséquence de ses errements passés, le couple aurait dû éclater. Mais Maurice Alphonse Jules Rivière et Marguerite Philomène Élise Dacheux se marièrent en 1895. Elle avait vingt-huit ans, lui en avait trente. Ils bâtirent une famille sur une nécropole ; la famille Dacheux disposant de sa propre collection de morts violentes. Grand-père fut victime d’un accident de la circulation à quarante ans, oncle Georges disparut à seize ans, enlisé dans un marécage près de Péronne et oncle Léopold se fit tuer lors de la conquête de la Cochinchine entre 1859 et 1867, épisode oublié de l’Histoire mais qui porta la mort dans un certain nombre de familles.

Dans ce ménage morbide vinrent au monde deux enfants : le 7 juin 1897, Georges Henri Léon Benjamin et le 31 décembre 1901, Thérèse Marguerite Henriette Rivière : moi. Notre père était alors rédacteur principal à la Préfecture de la Seine. Par la suite il fut nommé sous-directeur du Service des Promenades et Plantations de la Ville de Paris. Ça lui convenait parfaitement ; papa aimait les plates-bandes et la nature domestiquée.

Moi aussi, j'ai toujours beaucoup aimé la nature, et recherché les plaisirs de l’activité de plein air. J’aimais nos longs séjours en Picardie, explorant les environs de la ferme familiale, poussant jusqu’aux villages voisins, parlant aux paysans et profitant de leurs conseils. De mes aïeuls ardéchois j’ai gardé la ténacité et le goût de la vie.

Dans mon enfance et ma jeunesse, j’ai mené l’existence étriquée et contrainte de mon milieu social, de mon non-milieu social de déclassés. Dans un monde où les amitiés se nouaient d’abord au sein de la parentèle, je n’avais pas de cousins ; Henri Rivière n’avait pas eu d’enfants et les frères de maman étaient morts trop jeunes pour procréer. Ces années furent encore assombries par les graves « problèmes de santé » – comme on disait pudiquement à l’époque, omettant soigneusement de préciser « mentale » – de mon père. J’avais neuf ou dix ans. En 1912, après deux ans de maladie, papa se jeta par la fenêtre, conscient de ruiner sa famille en soins inutiles et préférant mettre un terme à une situation sans espoir. Il avait quarante-sept ans. Malheureusement, la défenestration ne le tua pas sur le coup et on le remonta dans notre appartement. C’était le jour de ma première communion ; je fis le vœu de ne plus le voir souffrir. Trois jours plus tard, il était mort. J’avais souhaité la mort de mon propre père, j’étais terrifiée. Étais-je responsable de sa mort ? Mon âme allait-elle être damnée d’avoir prié pour le trépas de mon père ? Mon adolescence fut rythmée par des crises d’angoisse générées par ces pensées malsaines. Puis ceci s’estompa dans ma mémoire et j’entrepris d’oublier la religion et de vivre.

Le décès prématuré de mon père me priva définitivement de l’agrément et de la quiétude d’une existence réglée, déjà bien compromise par la mésalliance originelle : je devrai travailler pour gagner ma vie, en attendant de trouver un mari. Je n’avais d’autre choix que l’émancipation.

Si mon éducation ne fut pas négligée, elle fut néanmoins moins soignée que celle donnée à mon frère : à lui le prestigieux collège Rollin, miraculeusement sis non loin de la maison, à moi l’école Edgar Quinet ; à lui le baccalauréat, à moi le brevet d’enseignement primaire supérieur, section industrielle.

Georges était doué pour la musique, ce fut son passe-temps : capable de remplacer au pied levé les deux pianistes du Bœuf sur le toit, Wiener ou Doucet, compositeur de chanson pour Joséphine Baker, il s’amusait ; j’étais douée pour le dessin, je devins dessinatrice industrielle.

Diplômée en 1920, j’entrai en 1921 chez Michelin, au Service de la roue. L’entreprise lançait alors la roue pleine vouée à remplacer la roue à rayons. Seule fille dans un monde d’hommes, ignorante des allusions à connotation largement sexuelle, je me retrouvai en conséquence affublée du charmant sobriquet d’« oie blanche » par mes camarades. À la suite d’une absence pour maladie, je fus affectée dans un autre service. Ma mère, très protectrice et effrayée par le plus infime problème de santé, avait obtenu mon transfert dans un service calme, le Bureau des itinéraires. Elle avait agi sans même me demander mon opinion sur la question, comme si j’étais sa chose. C’était un service très féminin où de jeunes femmes étaient payées pour recopier sur des bristols, à la demande des automobilistes, des itinéraires accompagnés de renseignements touristiques fournis par les nouveaux guides régionaux de la marque. Ces fiches étaient gracieusement offertes. La frivolité de mes collègues me déplut et le manque d’intérêt du travail demandé me pesa rapidement. En parallèle, je subissais au bureau les assauts de deux soupirants ; le premier ne m’intéressait guère, même s’il était très entreprenant, mais je dois avouer ne pas avoir été totalement insensible aux arguments du second. Puisque je gagnais ma vie, je voulais être indépendante : je souhaitais quitter la maison et prendre une chambre au foyer international des étudiantes ; ma mère et mon frère étaient contre et je ne pus mettre à exécution mon plan. Ils avaient eu vent de mes petites aventures sentimentales et ne semblaient pas me croire capable de mener ma vie seule alors que je ne rêvais que d’indépendance. Puis grand-mère Lou eut la riche idée de trépasser fort à propos, nous léguant une rondelette somme d’argent, à Georges et à moi.

Libérée quelque temps des contraintes financières, je quittai Michelin et cessai totalement de travailler, à l’exception de quelques dessins pour des planches publiées dans des revues d’histoire naturelle. Je continuai à me rendre régulièrement au foyer international des étudiantes du boulevard Saint-Michel pour rencontrer des jeunes filles de mon âge, pestant à chaque fois contre les transports alors qu’il aurait été si simple d’y avoir une chambre. Je suivis les cours de danse libre à l’Akademia de Raymond Duncan, le frère d’Isadora et d’autres cours encore : à l’École du Louvre, au cours de monsieur Merlin pour étudier la céramique antique et, pendant deux années, à la Croix-Rouge pour devenir infirmière. Je voulais devenir infirmière au bloc opératoire mais ma mère s’opposait vivement à ce projet comme à tous les autres. Georges était parti vivre ailleurs, je revins à nouveau à la charge pour conquérir ma part d’indépendance.

La situation dégénéra rapidement ; mon angoissée de mère ne pouvait concevoir que ce ne fut qu’un simple désaccord entre nous, ça devait forcément être plus grave ; je devais porter des traces de cette maladie nerveuse qui emporta papa puisque je persistais à vouloir désobéir. Elle porta notre différend devant le Docteur Babinski, célébrité dans le domaine de la neurologie. La sommité conseilla à ma mère de m’emmener à la campagne et c’est ainsi que je fus internée à la clinique de Passy entre mars et novembre 1922, puis transférée à la maison spéciale de Ville-Évrard d’où je finis par sortir, officiellement guérie, le 30 mars 1923. D’après eux, j’aurais traversé une phase de troubles mentaux caractérisés par un état d’excitation maniaque avec logorrhée, divagation, cris, chants, grimaces, instabilité et par une agitation motrice à peu près incessante avec lacération et bris d’objets, malpropreté, insomnie.

En fait, j’étais bien plus révoltée que malade ; révoltée de voir que mon frère pouvait mener sa vie comme bon lui semblait, que d’autres filles pouvaient le faire, que tous sauf moi semblaient pouvoir le faire, révoltée de voir que même par le mariage, je ne pouvais m’échapper de ma famille et que j’étais condamnée à me heurter à la volonté de ma mère ou à celle de mon frère sans jamais trouver d’issue. Je ne pouvais avoir d’avenir en dehors d’eux et comme je n’en envisageais pas avec eux, j’étais dans une impasse. Si j’étais bel et bien folle, c’était seulement de rage.

Je fus conduite à Passy dans le but évident de m’empêcher de dilapider mon argent, mais l’année passée en maison spéciale se chargea de le faire de manière bien moins agréable pour moi ; mon petit pécule ne fut bientôt plus qu’un vague souvenir. Lorsque je n’eus plus d’argent, la crise fut considérée comme terminée : mon égarement passager, officiellement dû à un désespoir amoureux, avait été efficacement traité par une alternance savamment dosée de bains bouillants ou glacés et une longue fixation horizontale sur un lit, immobilisée dans un maillot qui bloquait mes mouvements. J’avais tant d’énergie que je réussissais quand même à sortir les jambes du maillot et à faire sauter le lit sur lequel j’étais « fixée ». De ce séjour, j’ai conservé des cauchemars affreux, des visions de mon corps scié, coupé en deux. Longtemps j’ai pleuré le soir. De désespoir.

Cet épisode fut enfoui au plus profond des secrets familiaux. Le chapitre était clos. Taraudés par leur mauvaise conscience, ils n’en faisaient jamais état ; rendue méfiante par cette mauvaise expérience, je me taisais prudemment, les bains glacés étant venus à bout de ma confiance comme de ma résistance. Jamais je n’oublierai les monstrueuses paroles de mon aimable frère :« les vieilles filles, quand le sang leur monte à la tête, on les enferme et on prend leur argent » ; elles m’ont longtemps poursuivie. J’étais libre mais à nouveau condamnée à besogner pour vivre.

Je revins à mon métier de dessinatrice dans un bureau de dessin d’études industrielles où je travaillais sur un projet visionnaire d’usine marémotrice qui aurait dû être construite à Aber Wrac’h, aux confins de la terre de Bretagne. Toutefois les travaux furent arrêtés au bout d’un mois et l’équipe se trouva licenciée. Ensuite, j’ai retrouvé un emploi chez Delahaye, comme dessinatrice industrielle au Service des motopompes de pompiers, encore un service très masculin où ma place n’était pas évidente. Marguerite Rivière, ma chère mère tellement attentive à ma santé, me fit obtenir un poste dans une grosse fabrique de meubles modernes, Noël et Cie. Docile, je me suis retrouvée au service de la comptabilité et des livres de sortie des bois de placage précieux. Les machines et l’industrie me passionnaient, je m’intéressais au travail du bois. On m’apprit les rudiments du métier et je pus toucher à tout.

Une routine tranquille s’installa. J’allais prendre mes repas au Palais de la Femme tout proche puis je flânais, m’achetant des bricoles pour décorer la maison. Nous vivions confortablement, sans superflu. Notre seul luxe était un petit tableau que possédait ma mère. Elle y tenait beaucoup. Jeune bonne, elle avait été engagée pour soigner un peintre pendant son agonie car, considéré comme très contagieux, il était à l’isolement. Il s’agissait de Georges Seurat. L'Étude pour Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte, exécutée sur un panneau en bois, ne valait rien à l’époque et fut donnée en 1891 par madame Paul Signac à la bonne pour la remercier ; par la suite, il prit de la valeur et maman le prêta pour des expositions : à Paris, aux Beaux-arts, pour une exposition Seurat et ses amis à la fin de l’année 1934 puis à Londres pour une autre Seurat and his contemporaries en 1937.

Ma mère était d’une nature paisible mais excessivement anxieuse. Georges passait souvent à la maison ; il faisait entrer la vie et l’animation dans la maisonnée. J’avais une existence sage sans le moindre moment d’excitation. Je vivais en permanence sous la surveillance de quelqu’un. À la maison, je vivais avec ma mère, dormais avec elle dans son lit tant elle redoutait un moment d’égarement de ma part; au bureau, j’avais des collègues. Jamais je n’étais seule.

Cet état dura cinq années, jusqu’à l’été 1928. À ce moment, mon patron me refusa des congés. Je m’en ouvris à Georges, bouleversée à l’idée d’être privée d’un repos qui me semblait indispensable. Mon frère venait d’entrer au Musée d’ethnographie du Trocadéro et me proposa de m’engager en septembre.

Jusque là, Georges gagnait sa vie comme responsable des collections de la famille David-Weill. Il collaborait également à diverses revues. Sa santé vacillante ne l’empêcha jamais de sortir ni de se lancer dans nombre de projets. Lorsqu’il ne souffrait d’aucune affection identifiée, il sortait et évoluait avec sa grâce nonchalante au milieu des volutes des cigarettes et des vapeurs d’alcool, entre Les Ballets russes et Le Bœuf sur le toit, s’amusait fort et rencontrait maintes personnalités. Son carnet d’adresses était impressionnant grâce au jazz et à notre célèbre oncle. On pouvait le trouver dilettante, il était simplement génial. Il était brillant et ambitieux – ce qui allait bien ensemble – et par ses qualités propres, il savait se faire apprécier.

Je voudrais revenir sur son arrivée au Trocadéro car c’est assurément une chose étonnante à raconter. Tout s’est joué sur une exposition. Cinq mois seulement séparèrent la genèse et l’inauguration de la magnifique exposition sur l’art précolombien qu’il monta au Musée des Arts décoratifs en 1928 et qui le fit connaître d’un cercle plus large. Parti au Musée d’ethnographie du Trocadéro voir les pièces d’art précolombien avec l’idée de faire un article pour la revue Les Cahiers d’Art, il en revint enthousiasmé et avec un projet d’exposition. Chemin faisant, il en choisit le lieu. Soutenu par monsieur David-Weill, il obtint les autorisations nécessaires et put monter son exposition avec l’aide d’un jeune expert inconnu, Alfred Métraux.

Le Docteur Paul Rivet – qui venait d’être nommé directeur du Musée du Trocadéro – vit l’exposition qui agitait alors beaucoup le milieu parisien. Bon nombre des pièces exposées venaient du Musée d’ethnographie du Trocadéro, à peine regardées dans leur cadre habituel, admirées dans l’écrin créé par mon frère. Le nouveau directeur du Musée du Trocadéro comprit qu’il devait engager ce dandy, Georges Henri Rivière, « GHR » comme il serait communément appelé… Voilà un homme capable d’assumer le rôle de chef d’orchestre et de mettre en valeur les collections d’un musée ! Or il y avait justement un tel poste à pourvoir. Paul Rivet, même après avoir découvert que Georges n’avait que le baccalauréat, ne revint pas sur son intuition première, et lui offrit un poste de sous-directeur pour relancer le Musée du Trocadéro. C'est ainsi que la vie de Georges bascula en six mois. Il connut une année 1928 exceptionnelle. Mon année 1934 fut tout aussi extraordinaire, j’y reviendrai plus tard.

En 1928, Georges Henri Rivière rencontra Nina Spalding Stevens, américaine, d’âge mûr, riche et très ouverte sur les Arts. Ils se marièrent le 26 janvier 1929 ; il avait besoin de revenus, elle de relations pour s’amuser à Paris. Ils s’installèrent dans un superbe appartement parisien. De grandes fêtes animèrent l’endroit. Le couple s’était formé sur un arrangement clair : les paillettes, la culture, le plaisir. Le Tout-Paris était convié pour admirer le magnifique intérieur contemporain ou les admirables masques Dogon du Musée ; Giacometti offrit au couple un bas-relief en bronze en cadeau de mariage. Malheureusement, l’accord prit rapidement l’eau et Nina le bateau pour New York. L’appartement si glamour du couple éphémère fut abandonné, le loyer resta impayé. Personne ne se soucia de la frise de Giacometti et on en perdit la trace. C’était la fin des années folles. Le cœur n’y était plus, les choses sérieuses revenaient sur le devant de la scène et gâchaient la fête. J’aimais beaucoup Nina. Mon frère abandonna la musique pour se consacrer pleinement à sa nouvelle passion, l’ethnographie. Son élégance, sa longue silhouette et son esprit caustique commencèrent à illuminer les galeries et les couloirs du Trocadéro.

En entrant au Musée d’ethnographie du Trocadéro, Georges bouleversa la vie des autres membres de la famille Rivière. J’acceptai avec reconnaissance et enthousiasme le poste de secrétaire qu’il me proposa et je le suivis dans l’aventure. Quelque chose de joyeux se mit à tintinnabuler dans mes oreilles.

Je peux dire que trois fois seulement dans ma vie, j’ai su que j’avais rendez-vous avec mon destin, et à chaque fois, en moi, une cloche a tinté de telle sorte que je ne pouvais m’y tromper. La première fois fus précisément cet été 1928. Puis, lorsque je rencontrai Jacques Faublée, l’angélus retentit dans la campagne. Enfin, c’est le tocsin que j'entendis longuement sonner, pour me signifier que mon funeste destin était scellé à l’hiver 1947.

Mais cette première fois, la cloche était joyeuse, légère, féerique.

C’est ainsi que commença ma vie nouvelle, ma vie active. J’avais alors vingt-six ans.

Mon arrivée au Trocadéro

Depuis l’exposition universelle de 1878, Paris comptait un faux palais mauresque, improbable rescapé de la grande foire. C’est ce vieux palais conçu pour être provisoire mais qui fut néanmoins pérenne que je connus à mon arrivée au Musée d’ethnographie du Trocadéro.

En son temps, il avait été transformé pour devenir un musée d'ethnographie – le premier du genre – mais le pays s’en était peu à peu détourné, le laissant végéter, à mi-chemin entre un cabinet de curiosités désuet et un musée d’anthropologie. Dès 1909, Apollinaire proposait de le remplacer par un grand musée exotique, jugeant ses collections trop rarement accessibles et menacées, de surcroît, par l’absence de gardiens. Même sans malveillance humaine, les pièces exposées étaient vouées à une autodestruction certaine car les moisissures et les vers disposaient là d’un menu varié et réservé à leur usage exclusif. Pablo Picasso évoqua ailleurs les odeurs de moisissure et de pourriture qui le prirent à la gorge lors de sa première visite. Comme l’endroit était propice à l’étude de l’art primitif – et encore gratuit à cette époque, faudrait-il ajouter – nombreux furent les artistes qui surmontèrent leurs répulsions premières pour venir étudier. Les artistes et la vermine n’étaient pas les seuls à connaître l’adresse ; certains visiteurs y venaient parfois, bien davantage pour la discrétion que les galeries vides de gardiens comme de badauds offraient aux rendez-vous clandestins que pour le contenu des vitrines. Étrange endroit certes mais qu’importe ! Le Musée d’ethnographie du Trocadéro passa la guerre, décrépi et immuable…

Les années 1920 transformèrent le vieux palais du Trocadéro en un centre culturel incontournable, creuset d’expérimentations diverses pour les anthropologues, les conservateurs de musée et les chercheurs de tous poils. Attirés par le jazz ou par l’art nègre, les intellectuels finissaient tôt ou tard par fréquenter les galeries du Trocadéro. On y rencontrait une foule de gens distrayants ; on pouvait y croiser des poètes, des peintres, des écrivains et toutes sortes d'artistes. Des personnalités importantes tourbillonnaient, s’aiguillonnaient mutuellement. Des femmes du monde, plutôt intellectuelles, venaient également dans les locaux du musée pour confronter leur culture aux curiosités venues d’ailleurs par caisses entières ; elles travaillaient bénévolement, ce qui était appréciable car le Musée avait d’immenses besoins en main d’œuvre pour réaliser les catalogues, les fiches et les petites réparations nécessaires. Les marchands d’art n’étaient pas loin non plus. Tout ce petit monde confrontait ses opinions sur les pièces ; peu à peu une discipline nouvelle émergeait.

Dans le même temps, en haut lieu, l’idée de développer l’intérêt général de la République investit l’endroit. En effet, après la boucherie de la Grande guerre, la grandeur coloniale de la France constituait un thème fédérateur. Il était aisé de faire vibrer une fibre patriotique très sensible en ces années de colonialisme triomphant et d’expositions tapageuses.

Il faut que je décrive ce que je découvris à mon arrivée. Le Musée avait tout d’un magasin de bric-à-brac où les objets de valeur, accumulés dans des armoires obscures, passaient inaperçus des visiteurs. Les salles étaient sombres et non chauffées et les vitrines ne protégeaient les objets exposés ni de la poussière, ni de l’humidité, ni des insectes. Nul étiquetage n’était prévu pour renseigner le public, nulle carte géographique n’était accrochée pour l’aider à situer les différentes pièces montrées. Aucune garantie n’existait ni contre l’incendie, ni contre le vol. Avec cinq gardiens et sans organisation rationalisée, il semblait impossible de faire tourner ce pauvre musée de manière satisfaisante. Un théâtre, le Théâtre populaire, était attenant au musée et constituait un risque permanent d’incendie et de dégradations. Les dévastations que provoquerait la foule affolée s’enfuyant par les galeries du musée, issues de secours de la salle de spectacle, renversant vitrines et installations, représentaient un scénario d’épouvante pour les gens du Musée.

Les lieux n’étaient pas plus adaptés au travail des chercheurs : sans salles de manipulation, sans salles de travail, sans magasins, sans laboratoires, sans fichier de collections, sans catalogue et sans bibliothécaires, il était difficile de travailler malgré les richesses que l’on pressentait. L’endroit n’était pas à la hauteur des ambitions affichées.

Voilà le M.E.T. tel que je l’ai connu dans ces années-là. Paul Rivet s’était fixé pour mission de le moderniser.

Il est temps à présent de dire quelques mots sur le Docteur Rivet, le grand professeur à la tête de cette entreprise. Il fut une figure incontournable de l’anthropologie française. Médecin militaire pendant la première guerre mondiale, il s’était mis à l’anthropologie et devint un spécialiste des Amériques. Visage régulier, petites lunettes rondes d’intellectuel, lèvres pincées, il incarnait à la fois les bons combats idéologiques et le sérieux de la science ethnographique naissante. Secrétaire général de l’Institut d’ethnologie de l’université de Paris en 1926, il fut nommé professeur titulaire de la chaire d’Anthropologie du Muséum d’histoire naturelle en 1929. Le Musée d’ethnographie du Trocadéro se trouvant rattaché à cette chaire, il en devint Directeur.

Il avait des idées bien à lui. L’une de ses grandes et généreuses vues concernait la formation professionnelle ; il incitait vivement les gens qui travaillaient au Muséum à acquérir des connaissances techniques et envisageait très sérieusement de les rendre obligatoires.

Jamais il n’aima le palais bricolé du Trocadéro. Dès le début de l’aventure, il envisagea un transfert, estimant qu’il serait toujours impossible de faire un musée convenable dans un édifice qui n’avait pas été conçu pour l’exposition de collections. Il l’avait dit dès l’origine et il campa fermement sur ses positions. De surcroît, le M.E.T. était éloigné du Muséum d’Histoire naturelle, son Q.G. naturel.

Il voulait regrouper en un lieu unique les laboratoires, les magasins et les espaces ouverts au public. Dans cette utopie, les uns iraient s’instruire dans les salles du Musée sans déranger les autres – savants et chercheurs – qui disposeraient de salles de travail et de magasins réservés, mais tous se croiseraient, démocratisation du savoir oblige… Il avait même repéré un terrain situé boulevard Saint-Marcel, à un jet de pierre du Muséum. Paul Rivet poursuivait son idée fixe : partout sauf au Trocadéro.