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Courte et bonne

De
270 pages

— Bonne nuit, Excellence.

— Marquis, à demain !

Une voix jeune et gouailleuse jeta, comme une fusée, cette apostrophe à travers la rue obscure :

— Pietro, tu donneras pour moi à la belle Peppina dix baisers de plus !

— Compte qu’elle les a, Alberto ! riposta Pietro.

— Buona sera, signore Fracca !

— Luigi ! Buona notte !

— Eccellenza présidente, bonsoir ! dit encore la voix aigrelette et rieuse.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Marie Colombier

Courte et bonne

A Monsieur LOUIS BESSON

 

 

Voulez-vous, mon cher Besson, me faire le plaisir d’accepter la dédicace de ce livre, comme un bien tardif hommage de gratitude.

C’est vous qui m’avez improvisée romancière, en publiant mes lettres d’Amérique. Si vos lecteurs de l’EVÉNEMENT ne leur avaient fait aussi bon accueil, jamais la pensée d’écrire des histoires imprimées n’aurait germé dans la cervelle de

Votre reconnaissante,

 

Marie COLOMBIER.

I

 — Bonne nuit, Excellence.

 — Marquis, à demain !

Une voix jeune et gouailleuse jeta, comme une fusée, cette apostrophe à travers la rue obscure :

 — Pietro, tu donneras pour moi à la belle Peppina dix baisers de plus !

 — Compte qu’elle les a, Alberto ! riposta Pietro.

 — Buona sera, signore Fracca !

 — Luigi ! Buona notte !

 — Eccellenza présidente, bonsoir ! dit encore la voix aigrelette et rieuse.

Le personnage à qui s’adressait cet adieu se rapprocha.

 — Ne veux-tu pas m’accompagner, Alberto ? A ton âge, on ne rentre guère avant le jour.

 — Certes seigneur duc ! Et il est à peine deux heures !

 — Bonsoir, messieurs !

Le salut du duc lui fut rendu ; et, après de nouvelles poignées de main, les habits noirs se séparèrent, par groupes. Les uns descendirent par le théâtre San Carlo, vers le port ; les autres repassèrent devant le café de l’Europe, dont ils sortaient. Et l’Excellence avec son compagnon demeurèrent seuls, à l’entrée du carrefour formé par la double place que ferme, vers la baie de Naples, la haute façade de l’ancien palais du roi.

Les deux hommes cheminaient côte à côte. A cette heure la ville dormait ; le silence n’était troublé que par le jaillissement de la gerbe d’eau qui clapotait dans l’énorme vasque d’une fontaine, et par le lourd pas rythmé de la sentinelle, en faction devant les gigantesques portes du palais : la baïonnette avait par instant de brusques éclairs bleus sous la lune.

Le monument immense et sombre projetait sur le sol de larges pans d’ombre. Au tournant la rue descendait en pente raide.

En passant devant l’arsenal, le duc demanda :

 — Combien as-tu gagné au jeu. Alberto ?

 — Six mille francs.

 — Une bonne main pour ta première banque !

Le duc ajouta plaisamment :

 — Tu vas, j’espère, combler de bijoux les demoiselles de la rue de Tolède !

Alberto répliqua :

 — Ah ! Excellence, il y a beaux jours que j’ai renoncé aux grisettes.

— Déjà !

 — Ma foi, pour parler franc, je leur préfère cent fois les jolies baigneuses de Sorrente, et les Américaines de l’hôtel Vittoria, ou de celui du Vésuve !

Le duc se mit à rire.

 — Vraiment ! Quel âge as-tu, Alberto ?

 — Dix-huit ans, seigneur Dix-huit ans à la dernière Saint-Janvier !

 — Pas encore dix-neuf ans ! Tu vas bien ! Bravo, petit !

Après quelques secondes de silence, le duc reprit avec un soupir :

 — Dix-neuf ans ! Je les ai eus, moi ! Dieu ! que c’est donc loin !... Le temps de trois révolutions !... Oh ! mes dix-neuf ans ne ressemblaient guère aux vôtres d’à présent !

Par un geste familier, il avait posé sa main sur l’épaule du jeune-homme.

 — Vois-tu, Alberto, ce temps-là c’était celui des joyeuses folies. Ça a bien changé ! Les marchands de corail et de macaroni ne tenaient pas le haut du pavé, comme aujourd’hui. Quand des juifs avaient des voitures, elles étaient de livrée modeste ; leurs dorures au moins n’éclipsaient pas celles de nos carrosses. Nous étions tous lieutenants ou capitaines aux gardes ! Sur la promenade, au Carlo, à l’église, notre place était toujours au premier rang, près de Sa Majesté !

Hélas ! A présent, nous avons les merveilles modernes, les tramways démocratiques, les élections, les meetings. On se fait les valets du bas peuple, on abâtardit les mœurs, le goût se déprave !... Ce n’est pas gai du tout, votre nouvelle société du Progrès !... Quant à moi, je m’ennuie, Alberto, je m’ennuie mortellement !

 — Vous, seigneur duc ? s’écria le jeune homme, surpris. Vous, le premier de Naples, vous, le plus riche et le plus noble ? Per Bacco ! C’est plus qu’il ne faut pour bien vivre, cependant !

 — Non ! L’existence n’est plus supportable au milieu de ces négociants épais, dont nous nous moquons, c’est vrai, mais qui nous assomment !

 — Bah ! Ils ont des filles et des femmes, remarqua gaiement Alberto. Cela fait compensation ! Et puis, ne fondons-nous pas, en ce moment, le Cercle des Bons-Vivants, un cercle où la noblesse napolitaine sera seule admise ? Nous serons chez nous, cette fois ! Votre Excellence a eu là une idée admirable... Qui nommera-t-on vice-président ?

 — Je ne sais encore. On décidera cela dans notre prochaine réunion, au souper de l’Europe. J’ai envie de te proposer pour les fonctions de secrétaire !... Qu’en dis-tu ?

 — J’en serais enchanté, Excellence !... Et je vous remercie d’avoir pensé à moi, quand il y a tant d’autres plus...

 — Tu es bien un peu jeune ; mais tu as de l’entrain, de la gaieté, toutes sortes de bonnes qualités qui promettent un admirable secrétaire pour notre association de joyeux compagnons !... Et puis cela fera plaisir à ton oncle, le commandeur !

S’il pouvait, dit en riant Alberto, en desserrer un peu les cordons de sa bourse et se décider à augmenter ma pension !

Tout en causant, ils étaient arrivés sur le quai de Santa Lucia qui gardait, malgré l’heure tardive, une animation bourdonnante, un grouillement de population maritime. Autour des éventaires bordant l’entrée des escaliers, par où l’on gagne la rive, des groupes s’agitaient, pêcheurs nocturnes, marchands de boissons populaires, étrangers flâneurs, et curieux de couleur locale, ombres mouvantes et gesticulantes dont les silhouettes s’allongeaient en profils pittoresques La rougeoyante lueur des lampes dé pétrole fumeuses éclairait les étalages de « fruits de la mer », les mets économiques des lazzaroni napolitains ; les escargots, les figues de Barbarie, les « frizze » nationaux, les poulpes bouillis.

Çà et là, quelques Anglais contemplaient muettement la baie toujours admirable qu’un long cordon de lumières municipales, sur la rive, dessinait en demi-cercle.

C’était sous le ciel d’une pureté limpide, sous une lune d’argent lavé, une mer vaste et calme, avec le murmure adouci du flot mouvant.

Par bouffées, dans une atmosphère tiède de fin d’octobre, la brise apportait du large des sons de violons de louage, donnant à des touristes sentimentaux ou à des couples en promenade de lune de miel, l’illusion banale d’une sérénade à prix réduits.

Le Vésuve, à gauche, avait au flanc comme une blessure, des rougeurs sanglantes. On distinguait des points lumineux vers Castellamare, et à l’horizon bleui, Sorrente qui se dessinait devant le monticule indécis de Capri. Le duc et son ami allaient dans la direction du Château-de-l’Œuf, amas de vieilles pierres arrondies en poternes anciennes, qui s’avance comme une presqu’île militaire dans le flot paisible.

Ils avaient devant eux la masse lointaine du Pausilippe, fermant l’arc gracieux de la mer que sillonnaient les pêcheurs au harpon, dont les falots, flamboyants dans leurs grilles, traçaient sous les transparences de l’eau des traînées de braise ardente ; derrière eux la ville s’étageait en amphithéâtre, redressée presque à pic au-dessus du quai encore bruyant de Santa Lucia.

Les deux hommes maintenant cheminaient sur le large trottoir en granit de la Chiaja.

Là, on jouissait vraiment dans tout son ensemble de ce panorama célèbre. D’un seul regard l’œil embrassait la ville et la mer assoupies. Sur cette Chiaja, si animée le jour, et qui est pour les Napolitains ce que sont les Champs-Elysées pour les Parisiens, plus de mouvement, plus de promeneurs ; pas un seul de ces équipages de chez Binder ou envoyés de Londres — maintenant de Berlin — de ces voitures qui courent par centaines à.« l’heure du bois. »

Un calme absolu régnait sur ce large quai aristocratique. A droite, le grand jardin — avec ses merveilleux massifs d’arbres exotiques, ses légères constructions, son musée d’art, son aquarium, — était désert et plein de silence. Au delà, bordant l’autre chaussée latérale, on entrevoyait les palais ensommeillés, majestueux et sombres, la tête haute dans le ciel.

Alberto désigna d’une geste vague le port lointain, les lumières multicolores de Santa Lucia, et, répondant sans doute aux réflexions que lui suggérait l’ennui de blasé proclamé par le duc :

 — Bah ! s’écria-t-il. Je trouve encore de beaux jours à passer dans cette ville infecte, città fetente de Naples

Il acheva sa pensée dans un lazzi de dialecte napolitain, emprunté au répertoire des polichinelles en plein vent, avec une de ces plaisanteries grasses, familières au populaire de la baie.

Ainsi, à peine entr’aperçu sous la laiteuse clarté de la lune, le jeune homme n’était qu’une ombre sautillante et falote, de petite taille, une silhouette maigrelette et grimaçante de Japonais. Il s’agitait avec des mouvements cassés de pantin articulé et riait d’un rire aigu qui élargissait sa figure laide, aristocratiquement laide.

Près de lui, le duc était grand, sobre de gestes, ayant dans la démarche une aisance élégante, une allure gentilhomme, et, dans la parole, quelque chose de lent, le ton paisible, un peu méditatif d’un délicat raffiné.

 — Vois-tu, mon enfant, dit-il avec une pointe de mélancolie, Naples est finie. Tu entres dans le monde avec des illusions neuves. Tu en reviendras.

 — Le plus tard possible, avec votre permission, monsieur le duc !

Oui, je sais ! tu as un heureux caractère... mais Naples est une ville morte où ta gaieté ne trouvera pas longtemps d’écho... Il n’y a plus au monde qu’une ville, Alberto, c’est Paris, qui résiste aux révolutions, aux bouleversements, le seul lieu de la terre pour un homme de qualité qui veut vivre libre et respecté.

 — N’est-ce pas surtout le pays des Parisiennes que regrette Votre Excellence ?

Alberto lança cette question, d’une indiscrétion un peu familière, sur un ton de crânerie légère qui fit rire son compagnon.

 — Eh ! oui, petit, riposta le duc. Quand on a goûté de ce fruit exquis, tous les autres vous paraissent fades.

 — J’en tâterai bien quelque jour, fit le jeune homme en claquant sa langue avec une gourmandise sensuelle. Paris m’attire, à vous l’entendre ainsi vanter, mon cher duc. Pourtant nos filles de Naples !...

 — Tu as, bien sûr, des titres pour les défendre, interrompit l’Excellence, qui prit sans façon le bras d’Alberto, et poursuivit d’un ton amical :

 — Tes vingt ans ont raison de ma quarantaine, enfant. Aime toutes les femmes ! Plais à chacune en particulier. Tu es déjà malin et sceptique assez pour te garder des bassesses du cœur. Tâche, seulement de rester indépendant. Apprends à les connaître toutes, papillonne et voltige. Bien trop tôt, tu sauras choisir...

Ils avaient dépassé le grand jardin public. Tournant à droite à présent, ils passaient devant le palais Syracusa, pour bientôt s’engager dans un lacis de ruelles montantes qui les éloignaient de la mer.

 — Nous voici presque chez vous, Excellence, dit brusquement le jeune homme... Mais j’ai peut-être abusé... C’est le privilège des célibataires d’oublier l’heure... Excusez-moi.

 — Nullement ! Je rentre à mon heure ! Tu sais, la petite porte à l’angle de ma maison ! Quand tu te marieras, Alberto, aie une petite porte avec sa clef.

Alberto esquissa dans l’ombre un sourire ironique, et répondit :

 — Merci du conseil, seigneur ; mais me marier ! Dans dix ans je serai fixé sur la vertu des femmes.

Le duc s’arrêta net, et d’une voix sérieuse :

 — De l’idée de plaisir il faut écarter les mères, les sœurs, les épouses, Alberto. Il est des créatures d’exception ; des natures loyales dont la rare beauté et le charme exquis sont surpassés par la noblesse du cœur, la fidélité de sentiments, la pureté, la dignité de la vie. C’est le privilège de certaines épouses de notre race. Les propos de viveur doivent s’arrêter devant ces femmes d’élite. Pour elles, Alberto, garde toujours mieux que les égards, les convenances de l’éducation et du rang, mieux que l’estime et le respect. Les nobles femmes comme la duchesse ont droit à cette adoration qu’on réserve à la madone. A mes yeux, elle est la religion même.

Alberto était frappé de trouver chez le duc cet accent presque sévère qui faisait trêve soudain à leur plaisant persiflage de la soirée. En écoutant parler le duc, le jeune homme voyait passer dans sa mémoire le profil hautain de la duchesse, cette femme respectée, dont la grâce souveraine, l’illustre naissance, la vertu inattaquable étaient justement fameuses dans la noblesse de Naples, et à qui s’adressait cette enthousiaste profession de foi.

Les deux hommes se turent de nouveau. Ils se mirent à longer côte à côte, dans les rues sombres, de vieux hôtels à portes massives, demeures seigneuriales à frontons blasonnés.

Ils passèrent près d’un poste de bersaglieri, dont la fenêtre basse projetait sur les pavés du carrefour une large bande de lumière rougeâtre.

A quelques pas le duc s’arrêta.

Son palais était là, endormi dans le silence, un antique palazzo à la pierre noire, usée vers les angles.

 — A demain ! Alberto, dit le duc, à son compagnon. Presque au même instant, de l’autre côté de la rue, un léger bruit traversa le calme de la nuit. Le duc s’arrêta, stupéfait de voir s’ouvrir, dans la façade grise de l’hôtel, la porte étroite par où il allait entrer.

Bientôt, dans le carré d’ombre produit par la porte entre-bâillée une silhouette apparut vaguement.

Par un geste brusque, le duc avait repoussé Alberto dans l’angle obscur d’une maison voisine. Il n’avait pas lâché la main du jeune homme, et la serrait à la briser.

Quel homme sortait à cette heure du palais, par la porte intime ? Ce fut une minute d’angoisse. Le duc fouillait ce coin d’ombre d’un regard anxieux.

L’inconnu, rassuré par le silence, avança la tête ; il

vit la rue déserte, mit le pied dehors, ferma la porte derrière lui, et avec précaution, retira la clef.

Comme il se retournait, se disposant à s’éloigner, la lune éclaira son visage... Le duc ne fit qu’un bond jusqu’à lui, hurlant d’une voix étranglée par la rage :

 — Ruffiano ! Voleur ! Canaille !

. Il brandissait une lame triangulaire, tirée de sa canne. Furieusement il la plongea dans le corps de l’homme, en qui son regard venait de reconnaître le meilleur de ses amis. L’adultère était flagrant.

Au secours ! A l’aide ! cria Alberto, effrayé de la tournure tragique que prenait l’aventure.

Et il courait vers les deux hommes.

L’amant de la duchesse râlait, percé de part en part, la face contre terre. Immédiatement, le duc chancela. Sans un cri, lourdement il s’abattit sur le sol, aux pieds d’Alberto qui répétait d’une voix terrifiée :

 — A l’aide ! au secours !

Le jeune homme se précipita à genoux auprès de son ami, lui souleva la tête. Il recula d’épouvante. Ses doigts mouillés de sang chaud venaient de rencontrer le manche d’un poignard enfoncé jusqu’à la garde dans la poitrine du duc.

Le mari et l’amant étaient morts, frappés l’un par l’autre, presque en même temps.

Cependant, des passants attardés, des gardes de police accouraient, entourant les deux cadavres et regardaient Alberto avec des airs méfiants, comme s’ils le soupçonnaient d’avoir prêté la main à un guet-apens.

Mais la sentinelle des bersaglieri avait de loin assisté à la scène.

Le soldat, s’approchant avec un officier, confirma le récit du jeune homme.

Toute la noblesse de Naples se contait le lendemain les détails de cette rencontre où le duc avait trouvé la mort en vengeant son honneur outragé.

Le cercle projeté des Bons Vivants perdait son président-fondateur. Il n’eut pas d’avantage de secrétaire ; car personne après cette tragédie sanglante n’osa reprendre le projet du duc.

II

 — Allons, vite, Marthon, vite ! Déshabille-moi... C’est l’heure des fluxions de poitrine !

Comme un ouragan, Sacha Lansoff entra dans sa loge, et ouvrit ses bras avec un geste élégant de danseuse.

 — Ah ! fit-elle, je n’en puis plus !

Elle laissait tomber à ses pieds une brassée de fleurs, de grandes gerbes de lauriers roses, et d’énormes couronnes, en même temps qu’une mante de fourrure splendide.

Elle apparut alors, svelte dans son costume de ballerine, les épaules nues, la gorge palpitante, les cheveux en désordre, fébrile, la figure en feu d’un premier sujet qui sort de scène.

Enjambant fourrure et bouquets, la femme de chambre s’élança vers sa maîtresse, avec une serviette-éponge ; vivement, presque violemment, elle tamponnait la chair ruisselante de l’artiste, ainsi qu’on fait aux chevaux de prix, à l’issue d’une course disputée.

Cette préalable opération achevée, Marthon voulut délacer le corsage ; ses doigts glissaient sur la soie, tendue à craquer, et Sacha, impatientée, jeta impérieusement, d’une voix haletante :

Mais coupe donc !... des ciseaux, oui coupe... coupe !

D’un bras vaincu, la jeune femme tordit ses cheveux qu’elle releva ensuite, les fixant au sommet du crâne avec un peigne d’écaille blonde.

La femme de chambre était revenue, armée de ciseaux en argent. Prestement, elle enleva le costume ; et les jupes de gaze étagées aux hanches, qui prêtent aux danseuses des. légèretés de libellules, tombèrent toutes à la fois.

 — Coupe, coupe toujours ! — répétait Sacha essoufflée.

Les cordons volèrent, arrachés ; le petit pantalon de gaze froncée à gros plis, qu’on nomme le tutu, resta aux mains de la camériste.

Droite dans son maillot avec, par places, des tons violâtres produits par la transpiration, Sacha à qui il ne restait plus que cette enveloppe d’un rose pâle, collant à la peau, semblait ainsi un bébé Jumeau bien articulé.

Elle demeurait inerte, livrée à Marthon qui luttait contre le maillot de corps ; cette cuirasse légère emprisonnait le buste dans ses mailles élastiques, résistant, tout imprégnée de sueur.

Une troisième fois, la danseuse impatientée répéta :

 — Coupe donc !

Et le corset enlevé ainsi que la chemisette, la gorge jaillit soudain, s’épanouit librement, jeune et ferme, avec des veinules bleuâtres, sous un tissu d’une finesse et d’une blancheur de marbre.

Sacha s’accota à la toilette, frissonnante dans sa nudité moite, tandis que sa femme de chambre, agenouillée devant elle, jetait dans un coin de la loge les chaussons de satin déformés par la danse, souillés de la poussière des planches.

Il n’y avait plus que le maillot, tout humide, collant aux formes, moulant les cuisses.

Il fallut le retirer avec effort, l’arracher comme un gant qu’on retourne.

Et alors, les jambes de Sacha apparurent dépouillées de leur gaine rose, des jambes au dessin très pur, d’un blanc doux de fruit savoureux, des jambes de blonde, à la chair fondante, presque virginale.

Dans la loge, on respirait maintenant une odeur subtile, capiteuse, le parfum aphrodisiaque particulier à certaines femmes.

A mouvements rapides, Marthon frottait de sa serviette le corps de sa maîtresse. Elle l’épongeait, la frictionnait en tous sens, au moyen d’un gant de crin, imbibé d’une lotion parfumée à l’héliotrope blanc.

Elle soignait, presque avec une mansuétude maternelle, les pieds meurtris de la danseuse.

Ensuite, sur l’épiderme rafraîchi et reposé, la camériste promena une grosse houppe de cygne chargée de poudre de riz.

Ce fut un nuage odorant qui courait amoureusement le long du corps, qui s’attardait comme une caresse, descendait en frôlements voluptueux aux cuisses resplendissantes, tournait les mollets fermes et ronds,. mettait du blanc délicat au rose du genou, neigeait les seins ainsi que des sommets de montagnes, duvetait la peau des reins souples comme la tige des lis, et veloutait le tissu vierge du ventre, un ventre poli de statue grecque.

Sacha, toujours silencieuse, se laissait faire. Elle semblait exténuée de fatigue, les bras tombés, la tête renversée, fermant à demi les paupières où se voyait la langueur de ses pupilles mourantes.

Puis, quand la femme de chambre lui eut couvert les épaules d’une chemise de linon, fleurant la « Violette du Czar », et l’eut enroulée littéralement dans un chaud peignoir de laine blanche, elle se laissa choir sur un fauteuil bas.

Et l’on aurait, ainsi, difficilement reconnu l’adorable Sacha, ce prodige de légèreté et de grâce, cette merveille d’élégance, la Sacha adulée et acclamée, la sylphide qui venait d’enthousiasmer deux mille spectateurs...

Elle gisait sans force, repliée dans le fauteuil, les nerfs détendus par la réaction qui suit ce terrible et violent exercice qu’on appelle la danse, les membres rompus, les pieds endoloris, les tempes martelées.

Pourtant l’oppression s’était apaisée ; mais la jeune femme conservait un air d’hébétude, d’immobilité cadavérique, l’œil distrait fixé sur le désordre de la loge, sur les éponges, les serviettes froissées, les flacons en débandade.

Les roses s’effeuillaient à poignées ; des pétales carminés semblaient d’abondantes gouttes de sang ; d’au-très, d’un blanc crémeux, faisaient des traînées laiteuses jusqu’à la porte.

Les rubans de soie se convulsaient comme des couleuvres parmi le feuillage doré des couronnes.

Au milieu de cette moisson embaumée Marthon reparut, s’agenouilla de nouveau, se mit en devoir de glisser à sa maîtresse de fins bas de soie, la chaussa de mules de satin noir.

Elle allait et venait, diligente, sans perdre une seconde, sans hésitation, avec une dextérité qui dénotait chez elle une longue expérience, en même temps qu’une grande familiarité dans les habitudes de sa maîtresse.

Quand cette toilette fut achevée, elle se releva, satisfaite, les mains à la taille, devinant à deux ou trois-soupirs de bien-être que Sacha allait parler.

 — Eh ! bien, vrai ! — fit tout à coup et joyeusement la danseuse ; ils ne sont pas commodes à remuer, ces Napolitains !... Quel public, mon Dieu ! quel public ! il était glacé, figé...

 — C’était de la surprise.

 — Ma foi, j’ai eu peur, un instant, reprit Sacha. Il m’a semblé que je n’en viendrais jamais à bout !

 — Aussi, mademoiselle s’est surpassée, répliqua Marthon avec admiration.

La danseuse s’exclama, rieuse.

 — Je ne recommencerais pas... même si le pape me le demandait !

 — Je regardais de la coulisse, continua la femme de chambre en ramassant la fourrure oubliée à terre ; — mademoiselle ne touchait pas les planches, c’était superbe. On-aurait juré qu’elle volait ! — Je ne suis revenue ici qu’un moment, pour tout préparer... et j’ai pu voir la dernière entrée... D’un bond, mademoiselle était au milieu de la scène... Et Dieu sait si elle est grande, cette scène !

Nonchalamment, la ballerine tourna la tête sur le dossier du fauteuil, se regarda dans la psyché placée non loin.

Sa jolie figure se reflétait, pâlie de fatigue, encadrée d’abondants cheveux blonds qui, sur le front, s’envolaient dans la poudre, et lui donnaient des allures de marquise du dix-huitième siècle.

Et ses yeux, ses yeux étranges et doux avaient un charme indéfinissable, une énigmatique mélancolie que démentait le retroussis ironique de sa bouche, entr’ouverte comme la valve rose d’une fleur, une bouche pur purine d’enfant où brillait l’éclat de petites dents éblouissantes.

 — Enfin, ils sont contents ! fit la danseuse après un long silence.

La camériste répondit :

 — S’ils sont contents ?... Mais la salle a failli crouler sous les applaudissements... Et ces fleurs ! et ces couronnes !... Et puis, vrai ! ajouta-t-elle en manière de conclusion, s’ils n’étaient pas contents, ils seraient fièrement difficiles !

Un coup frappé à la porte l’interrompit.

La femme de chambre consulta sa maîtresse du regard. On frappa de nouveau.

 — Va voir qui c’est, dit Sacha, curieuse.

Marthon alla entre-bâiller la porte, et se tournant à demi :

 — C’est monseigneur, mademoiselle.

A cette annonce. Sacha se leva vivement, courut à sa toilette.

 — Prie d’attendre un instant.

Alors, penchée vers le miroir, elle passa doucement une imperceptible couche de cette délicate Oriza lactée que les femmes doivent à l’invention du chimiste L. Legrand, et qui enlève aux traits, en un clin d’œil, toute trace de fatigue.

Elle fit ensuite jouer le ressort d’un tube étroit d’or ciselé, surmonté d’une émeraude cabochon, cerclée de diamants. Un bâton de pommade rose en sortit ; elle le promena sur le dessin arqué de ses lèvres, en se mirant dans une glace à main, à poignée d’argent.

Puis, tournant un peu du côté droit, elle put s’examiner, des pieds à la tête dans la grande psyché.

Alors la jeune femme essaya un sourire, et fixant avec un ruban moiré l’ample peignoir croisé sur sa poitrine, elle fit un signe à sa camériste.

Celle-ci, rapidement, ouvrit toute grande la porte de la loge, s’effaçant pour laisser entrer Son Altesse le grand-duc X..., accompagné de son aide de camp le général Isotieff.

Sacha s’était avancée vers les visiteurs.

 — Superbe ! cria aussitôt le grand-duc en entrant.

Et sa main tendue, s’emparant de la petite main de la danseuse, la serra avec une cordialité spontanée ou il y avait mieux que la banalité ordinaire d’un compliment.

 — Alors... Votre Altesse a été contente de moi ? demanda la danseuse.

 — Jamais vous n’avez mieux dansé, Sacha.

 — Je suis bien heureuse, monseigneur, et bien fière de vos éloges.

 — Et moi, ma « petite Sacha », très heureux pour vous !

Il lui serra de nouveau la main pendant que l’aide de camp renchérissait sur le compliment de l’Altesse et disait :