Cousine Laura

Cousine Laura

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292 pages

Description

LA noce en était au Champagne, à la bombe glacée, à la fin joyeuse d’un repas sur lequel avait plané le comique éternel des agapes nuptiales. Les garçons des Vendanges du Médoc décoiffaient coup sur coup de nouvelles bouteilles coiffées d’or ; puis, quand le bouchon avait fait son bruit de pétard, circulaient autour de la table, versaient dans chaque verre, avec la mousse et le fluide doré, l’oubli passager de la vie bête, le goût des conversations galantes, des entreprises hardies sur les femmes, toute l’effusion de polissonnerie et de gaîté qui tient, pour des Français, en quelques centimètres cubes de gaz carbonique et de jus de raisin.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 22 décembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346029426
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Marcel Prévost
Cousine Laura
Mœurs de théâtre
A M. ALBERT DELPIT ENtémoignage de mon affection pour vous, mon cher Alb ert, je veux vous offrir ce petit livre. Il n’a d’autre prétention que de divertir ceux qui le liront, comme il m’a diverti à l’écrire. Puissiez-vous y distinguer pourtant ce double caractère que J’ai tâché d’y marquer : le souci de notre art de conteurs et le respect de l’amour humain. MARCEL PRÉVOST. juin 1890.
PREMIERÉPISODE
I
Lla fin joyeuse d’un repas surA noce en était au Champagne, à la bombe glacée, à lequel avait plané le comique éternel des agapes nu ptiales. Les garçons des Vendanges du Médocdécoiffaient coup sur coup de nouvelles bouteilles coiffées d’or ; puis, quand le bouchon avait fait son bruit de péta rd, circulaient autour de la table, versaient dans chaque verre, avec la mousse et le f luide doré, l’oubli passager de la vie bête, le goût des conversations galantes, des e ntreprises hardies sur les femmes, toute l’effusion de polissonnerie et de gaîté qui t ient, pour des Français, en quelques centimètres cubes de gaz carbonique et de jus de ra isin. Le marié était un homme de trente ans, mince dans s on frac qui faisait des plis sur les épaules, le visage cireux, troué par de beaux y eux noirs, le front dégarni, la barbe abondante. Il s’appelait Gaston Nodier. Employé de confiance de la maison Rabusson ie et C (rouenneries et indiennes), il allait partir pour Buenos-Ayres, diriger la comptabilité d’une succursale. Avant de s’expatrier, il prenait femme. Il épousait une jeune fille employée comme lui chez Rabusson, surveillante aux expéditions, pâle visage de trottin parisien qui l’ avait séduit lorsqu’il passait, la plume à l’oreille, par le magasin. Cette union ayant dépl u aux parents Nodier, ils avaient refusé d’y assister. Et, de sa famille, le marié ne comptait parmi les convives qu’une me tante âgée, M Nestor Nodier, veuve d’un receveur des postes, et son fils Henri, jeune polytechnicien, qui avait consenti à être le garçon d’honneur de son cousin. me Mais la famille de la mariée était au complet. Sa m ère d’abord, M Castelain, petite femme mignonne et brune, qui semblait toute jeune de loin, un peu fripée de près. Elle avait eu une existence aventureuse, pian iste d’orchestre dans un théâtre de province, actrice de drame, et bien d’autres choses encore. Maintenant elle s’était rangée, et élevait sévèrement ses deux dernières fi lles : Laure, demoiselle d’honneur de la mariée, Laure, dont lemezzo-soprano admirable devait être la gloire de la maison ; — Marguerite, dite Guigui, âgée de douze a ns, jeune personne extrêmement avancée pour son âge, qui suivait depuis quelques m ois les cours de piano, au Conservatoire. Puis venaient d’autres Castelain, des Castelain de Paris, petits marchands, agents d’assurances, commis de ministère ; des Castelain d e province et de banlieue, accourus à cette fête matrimoniale du fond de leur département ; des camarades de Conservatoire de Laure Castelain, mâles et femelles ; des employés de Rabusson et ie C , amis des mariés ; et enfin, aux places d’honneur, M. Jules Coeur, rédacteur du e jo u rn a lLe XVIIIarrondissement,M. Rabusson lui-même, le patron de Gaston et Nodier, important, bedonnant, décoré, parlant haut, imposant silence, en homme qui a payé le dîner de noce et qui se sent chez lui. Tout ce monde hétérogène avait fait connaissance da ns la journée, à l’église, au lunch qui avait suivi le mariage, au bois de Boulog ne, où l’on s’était promené au soleil sous les arbres à peine refeuillés par les première s chaleurs de mai. Maintenant, moins étonnés de leur coude-a-coude, commis, petits bourgeois et cabotins se faisaient bon visage, et, le champagne aidant, riai ent, causaient, buvaient ensemble de franche amitié. Un gamin d’environ dix ans, gentil comme un petit m annequin de la Belle Jardinière, quitta sa place après avoir reçu les instructions m aternelles, courut à la mariée, qu’il embrassa, puis disparut sous la table. La voix d’un farceur cria au marié :
— Dis donc ! Gaston, surveille ta femme. On est en train de t’épargner de la peine pour ce soir. Les rires tintèrent. On interpella l’enfant, qu’on ne voyait plus. — Hé ! petit..., qu’est-ce que tu fais là-dessous ? Guigui, qui avait la spécialité des phrases à doubl e sens, débitées d’un ton de pensionnaire innocente, ajouta : — Tu sais, Ferdinand, c’est juste au-dessus du gen ou. Ne monte pas trop haut ! La mariée se penchait, les traits un peu crispés, e ssayant de faciliter la besogne à l’enfant. Elle avait l’air d’un patient à qui un pé dicure fait une opération difficile. — Est-ce que tu y couches, petit ? cria quelqu’un. — Veux-tu que j’aille t’aider ? Le gamin reparut, tenant à la main un ruban bleu, b lanc et rouge. Il était à moitié défrisé ; son col marin, relevé, semblait près de s ’envoler, et, pour se justifier d’avoir mis longtemps à son affaire, il prononça d’une voix grêle cette phrase qui souleva les applaudissements et les rires : — Je ne pouvais pas retirer l’agrafe du trou ! — Va porter ça à tantine Laure, lui dit sa mère. Laure Castelain quitta sa chaise et vint au-devant de l’enfant. C’était une belle fille de dix-huit ans, aux yeux d’ambre, aux cheveux chât ains, au profil calme. Sa robe de mousseline rose, qui faisait paraître sa taille un peu trop forte, découvrait une gorge laiteuse, des bras d’aimée. Elle souleva le petit g arçon à pleines mains, comme on soulève un griffon, et le baisa d’un baiser long, g oulu, presque passionné, qui eût signalé à un observateur la fille née pour la vie r égulière, l’honnêteté, le mariage et la maternité. Elle le reposa à terre, lui prit le ruba n tricolore, et, revenant vers sa chaise, dit quelques mots à l’oreille du polytechnicien, so n voisin de table. Celui-ci sourit, se leva : — Où allons-nous ? — A côté... Dans le petit salon rouge. Tout est prêt. — Bien... Quand vous voudrez, cousine Laure. Ils quittèrent la salle. Henri Nodier suivait sa co usine. Il était de taille un peu plus que médiocre ; il avait un joli visage brun éclairé d’un regard bleuâtre, intelligent et gai. Sur les manches de sa tunique, il portait les sardi nes de fourrier, l’une à l’humérus, l’autre à l’avant-bras. Quand les deux jeunes gens se trouvèrent seuls dans le salon rouge, où déjà les liqueurs et les tasses à café étaient préparées, il s se sourirent. Toute cette journée de noces, — eux qui ne se conna issaient pas la veille, — ils l’avaient passée l’un près de l’autre, côte à côte dans la voiture, quêtant à la messe la main dans la main ; au Bois, ils s’étaient balancés éperdument à la même balançoire ; ils avaient échangé pendant le dîner ces propos un peu hardis, un peu timides, des très jeunes gens qui se trouvent gentils et n’osent pas se le dire clairement : même, à l’instant du Champagne, leurs genoux s’étaient renc ontrés pour ne plus se séparer après... Tous deux, d’ailleurs, apportaient à cette aventure sentimentale la même ignorance de l’amour, la même candeur d’âme et de sens. Laure Castelain n’était point coquette : malgré son enfance instructive, malgré u ne année de classe d’opéra, elle demeurait parfaitement honnête, — nature bourgeoise à qui plaisait la régularité et le repos. Henri Nodier, à vingt ans, offrait un exempl e de cet alliage curieux, si fréquent parmi la jeunesse scientifique, d’un esprit mûr, un peu égoïste et pervers par raisonnement, et d’un cœur tout neuf, prêt à fondre au premier regard de femme, — ce
cœur de polytechnicien dont la naïveté, respectée p ar la vie, surprend parfois quand on la découvre sous le dolman à trois galons d’un c apitaine d’artillerie. — Eh bien ! cousinette, fit le jeune fourrier, qu’est-ce que nous devons faire ? Laure, qui tenait la jarretière tendue entre le pou ce et l’index de ses deux mains, mit le ruban sous le nez de son cousin :  — Comment, ce que nous devons faire ? Vous ne save z pas ce qu’on fait avec la jarretière d’une mariée ? Qu’est-ce qu’on vous apprend donc à l’École polytechnique ?  — Bien moins de choses qu’au Conservatoire, je n’e n doute pas, cousine Laure. Mais je ne demande qu’à apprendre, si le professeur, c’est vous. Laure prit Henri par la main et l’amena devant une table où étaient disposées deux assiettes pleines de décorations tricolores.  — Vous voyez ça ? fit-elle. C’est censé la jarreti ère de la mariée que nous avons découpée en petits morceaux pour décorer la noce. O n vend ça tout prêt chez les marchands. Vous allez faire le tour de la table en décorant les dames ; vous les embrasserez... — Toutes ? interrompit Henri.  — Oui, monsieur, toutes... Les vieilles aussi ! Vo us aurez le droit d’embrasser Jeanne Delmas deux fois, si vous voulez. Jeanne Delmas était une compagne de Conservatoire d e Laure, une brune mince et délurée qui, toute la journée, avait fait la roue d evant le jeune fourrier. Henri se récria : — Je m’en garderai bien... Elle m’agace, votre Jea nne... Je n’aime pas les femmes maigres, moi. Mais vous, qu’est-ce que vous ferez ?  — Moi ? Je décorerai les hommes, donc... Je prendr ai un ruban dans l’assiette, comme ça (elle le prit), je l’attacherai à la bouto nnière d’un monsieur (elle fixa l’épingle anglaise sur la tunique de Henri)... — Et, continua le jeune homme, il vous embrassera, comme ça... Il l’attira contre lui et se mit à lui couvrir la n uque et les joues de petits baisers pressés, qui la chatouillaient et la faisaient rire et supplier. C’était un jeu d’abord, comme tantôt la balançoire ; mais bien vite, cette essence de désir que dégagent les corsages de femme, grisa le jeune homme : il chercha les lèvres. Elle se défendait, détournait la tête, essa yait de rire encore, bouleversée par l’inquiétude douloureuse et délicieuse des filles v ierges quand elles se sentent au pouvoir du premier homme qui leur a plu... Pourtant elle fut prise, leurs bouches se touchèrent dans un grand baiser malhabile et fougue ux, après lequel Henri, tout vidé de forces, posa sa tête sur l’épaule nue en murmura nt : — Oh ! Laure..., si vous vouliez, je vous aimerais bien. Elle ne répondit pas. Ils oubliaient les décoration s, la jarretière, la noce, l’endroit où ils étaient, Paris et le monde. La porte du salon s’ouvrit ; une voix cria, en fais ant vibrer lesr :  — Eh bien ! les enfants ?... Il faut donc venir vo us chercher ?... On vous attend, vous savez. — Ma mère ! fit Laure. me Ils se séparèrent, tout honteux, — et, sans oser re garder M Castelain, me ramassèrent chacun leur assiette à décorations. M Castelain ne dit rien, mais elle les surveilla jusqu’au moment où ils rentrèrent dan s la salle à manger. En passant devant elle, Henri la prit gentiment par la taille, l’embrassa et la décora... Elle se mit à rire. — Ah ! jeune homme !... vous êtes un fier mauvais sujet, et on vous gronderait bien
si vous n’étiez pas si mignon... — Bah ! fit le polytechnicien, c’est jour de noces aujourd’hui, tout est permis... Il s’échappa lestement et commença sa tournée, trou vant un mot gracieux pour toutes les femmes, pour les jeunes et pour les viei lles. Laure avançait dans l’autre sens, tendait sa joue avec une moue d’indifférence aux baisers de toutes les me moustaches humides... M Castelain les regardait. Elle murmura ena parte : — Je comprends qu’ils se plaisent. Ils n’ont pas d û s’ennuyer, tout à l’heure. Et comme elle regagnait sa place à table, elle se p encha sur la chaise où était assise la mère de Henri Nodier, vieille dame à coqu es grises, en robe de velours noir et en bonnet de dentelles, tout à fait dépaysée dan s cette fête, et lui murmura à l’oreille : — Regardez votre fils, madame Nodier. Est-il genti l, voyons ? Est-il gentil ? En voilà un qui fera des malheureuses, dites-moi ? La vieille dame, qui n’avait pas bien compris, étan t un peu sourde, répliqua :  — Oui, c’est un bon garçon, bien travailleur et bi en sage ; j’espère qu’il sera toujours comme cela... ... Maintenant, tout le monde était décoré, autour de la table. Les femmes avaient piqué la cocarde dans le creux de leur corsage ; le s hommes, l’ayant accrochée à leur boutonnière, avaient l’air d’un congrès de sauveteu rs. Chacun trouvait heureuse l’idée des trois couleurs, qui faisaient de ces fragments de jarretière un symbole à la fois voluptueux et patriotique. C’était l’instant surchauffé et repu, où les dîneur s, s’avouant leur impuissance à consommer des choses solides, chipotent des petits fours, des cerises confites, des marrons glacés, et boivent coup sur coup, dans l’es poir d’éteindre le morceau de braise intérieure qui leur brûle le creux de l’esto mac. Quelques toasts tombèrent sur cette hébétude généra le. Le premier fut prononcé par le patron de Gaston Nodier. Il y vanta « ce cou rageux pionnier qui allait porter au delà des océans la pensée et le travail de la Franc e, » et profita de l’occasion pour ie déclarer que lui, Rabusson et C , était le seul négociant en indiennes qui fît chaq ue année un million d’affaires avec la République Arge ntine. Ensuite, ce fut le tour de e Jules Cœur, le rédacteur duXVIIIarrondissement ; un discours en vers, dans le genre amusant et libertin, rempli d’allusions à la nuit des époux. Cette poésie dégourdit un peu les hommes, qui regardaient les je unes filles de la noce à chaque polissonnerie, pour voir « comment elles recevaient ça... » Après se déroula la série des speechs quelconques, des mots sans suite que les dîneurs expulsaient comme des hoquets... Enfin, un ami de la famille Castelain, nommé Clovis, praticien de son état, mais suivant l es cours d’opéra au Conservatoire, se leva, complètement saoul, et s’écria, avec de gr ands gestes de bras qui firent reculer ses voisines :  — Je bois..., je bois à cet excellent ami... qui s ’en va si loin..., que je ne reverrai jamais... et que je ne connais pas... Je ne le reve rrai jamais..., jamais. Il s’attendrissait, il allait pleurer. On le fit as seoir. Mais il vociférait : « Jamais je ne le ie reverrai !... Il veut s’en aller ! il ne veut plus me revoir... » Alors Rabusson et C , jugeant que la mesure des convenances était dépassé e, donna le signal attendu en se levant. Les garçons ouvrirent à deux battants les portes de s salons voisins ; la noce s’y répandit par groupes, autour des tables où l’on ser vait le café. Les hommes allèrent fumer. Les femmes s’éclipsèrent une à une. On débar rassait à la hâte la salle à manger de tout l’appareil du festin, pour en faire une salle de bal. Le « courageux