//img.uscri.be/pth/f269f3f0de211c74d69ed453250eed61e4e3c5e7
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Critique de la francophonie haïtienne

242 pages
Cet essai traite de la corrélation entre le langage autorisé et le langage zombifié. Certains chapitres s'appuient sur des études comme celles de Laënnec, Michel Foucault, Roland Barthes, Pierre Bourdieu ; d'autres apportent des témoignages d'hommes ayant souffert de la problématique français-créole.
Voir plus Voir moins

Pour Jonah, Irma et Ti-Sentaniz

Remerciements
Quand, en janvier 998, le consulat français de Boston invitait l’Assemblée des Artistes Haïtiens du Massachusetts, dont j’étais et suis encore membre, à participer à une commémoration de la Francophonie, je me sentais mal à l’aise, et j’ai vite su pourquoi: Malgré le lieu commun qui insinue le contraire, Haïti n’est pas un pays francophone. Après un court et fiévreux débat qui s’ensuivait, précipité par mes objections, la majorité des personnes présentes votait pour la participation de l’association à la commémoration. Mais je ne m’en sentais nullement ébranlé. D’où l’idée de ce livre. J’ai d’abord voulu écrire un simple article énumératif de mes arguments, mais plus j’ai abordé le sujet, plus j’ai réalisé qu’il y a beaucoup de choses à dire là-dessus. Je remercie les amis de l’Assemblée, présents ou non à cette réunion, pour avoir aidé cette idée à germer, entre autres Charlot Lucien, Emmanuel Védrine, Patrick Sylvain, Ella Turenne, Michel DeGraff, Marilène Phipps, Marcien Toussaint, Oreste Joseph, Marcuse Darbouze, Suzy Magloire, Ewald Delva, Serge Claude Valmé, Marcuse Plésimomd, Danielle Legros Georges, Fritz Ducheine, Doumafis et beaucoup d’autres encore. Mes influences étant multiformes, multigenres et multiintuitives, beaucoup de mes amis et connaissances ont contribué à l’articulation des réflexions et questionnements principaux de ce livre, soit-il par voie d’une discussion passionnée, d’une remarque opportune, d’une exposition à leurs œuvres ou par des encouragements; je pense spécialement à Yvon Lamour, Joël Théodat, Lunine Pierre-Jerôme, Marc Prou, Raymond Justin, Nekita Lamour, Elsie Suréna, Fritz Dossous, John Barnes, Josianne Hudicourt-Barnes, Nicole Prudent, Raymond Charlot, Dimasfis Lafontant, Lesley René, Jean-Claude Martineau, Frantz Minuty, les frères Généus, Berthony Dupont, Gerdès Fleurant, Pierre-Roland Bain, Anna Wexler, Michel-Ange Hyppolite, Daniel Laurent, Smith Nazaire, Jean-Robert Boisrond, Luc Jean, Lionel Primé, Jacquot Antoine,
Critique de la francophonie haïtienne 7

Dénizé Lauture, et à bien d’autres amis dont les noms m’échappent à présent mais qui ont néanmoins beaucoup contribué à mon éducation intellectuelle sur le sujet. Spécial remerciement à Franck Laraque pour son généreux commentaire appréciatif sur la couverture. Son instinct est toujours prêt à soutenir, à l’instar de son frère et mon ami Paul, tristement trépassé le 8 mars dernier, tout ce qui est susceptible d’avancer la cause du peuple. Merci également à Blondel Joseph pour l’apport de sa magnifique peinture abstraite qui exprime le carrefour où se trouvent les tensions et options. Merci spécialement à David Henry pour une élégante, « state-ofthe-art » composition graphique du livre et pour le don généreux de son temps. Merci spécial à Idi Jawarakim, l’infatigable interlocuteur d’office, qui a aidé à la correction des textes et à la maturation des idées. Merci spécial à ma femme Jill Netchinsky qui a connu tout l’itinéraire de ce livre, la patiente réceptrice des idées en germination, encourageant toujours leur rigueur intellectuelle et la mise à fruition.

8

Critique de la francophonie haïtienne

Avant-propos
Ma compétence pour parler du rapport de pouvoir entre les langues française et créole est légitimée par mon emploi quotidien des deux langues en tant qu’écrivain et poète qui écrit dans toutes les deux, donc utilisateur privilégié de leur force créative. À ceux qui questionneraient ma non-filiation universitaire et mes credentials, je dirais qu’il n’est point un expert plus conséquent du phénomène linguistique que l’écrivain qui s’y est immergé à chaque instant, confronté à ses défis, ses mystères, ses vastes possibilités. Le linguiste, pour sa part, aide à clarifier les points de départ et les perspectives, à signifier les mystères dans un sens qui libère l’esprit; mais l’écrivain maintient la langue qu’on parle chaque jour—et ses structures de support et de représentation—dans une tension continuelle qui toujours la défie à ouvrir ses champs de possibilités et ses horizons. Grâce aux travaux de Noam Chomsky et des linguistes de la linguistique dite générative, la fonction de communication du langage et son rôle en tant qu’organe de domination de classe sont différenciés de sa nature en tant que fait biologique universel, pareil, interchangeable dans toutes les races ou classes, sans aucune échelle de grandeur et de valorisation particulière. Sitôt que ce voile zombifiant se dissipe, la vraie fonction du langage dans la société, c’est-à-dire l’usage performatif dont on en fait, s’est révélée une grande mystification pour comprimer l’esprit dans les paramètres définis par un certain milieu, une certaine classe sociale, un certain groupe d’intérêts particuliers. Cela dit, notre propos n’est pas de nourrir un sentiment antifrançais puéril, mais d’analyser une problématique, une pratique de domination d’une langue/culture par une autre langue/culture, et proposer une perspective de redressement dans le sens d’une parité qui établisse la balance et le respect entre les deux langues et cultures. Finalement, dans notre souci méthodologique de créer à la fois une dynamique discursive et un grand brassage d’idées
Critique de la francophonie haïtienne 9

sur la problématique français-créole, nous avons recours à des citations directes des textes d’autres auteurs, souvent d’une façon substantielle, pour démontrer les points essentiels en discussion. Nous sommes reconnaissant envers ces auteurs, parce que simplement nous ne pourrions faire mieux sans eux. En un sens, ils sont les auteurs collectifs du livre qui est, essentiellement, une sorte d’anthologie d’idées et de raisonnements sur une question qui nous est tous chère. Je tiens aussi à affirmer que je ne cherche en rien à attaquer ou polémiquer avec les auteurs ici cités, certains questionnés avec une rigueur passionnelle. C’est par respect pour leur intellect, leurs œuvres et leur contribution à l’avancement des idées que je les engage dans la discussion. Si le lecteur—ou l’auteur interpellé—sent un peu de provocation dans certains de mes énoncés, je le fais justement à dessein, mais j’utilise la provocation dans le sens positif du terme: pour susciter l’intérêt, la focalisation et la discussion sur un sujet d’une extrême importance. —Tontongi, Boston, janvier 2007

0

Critique de la francophonie haïtienne

Chapitre I

La Problématique et son historique

Jadis les littérateurs haïtiens célébraient la langue française
comme étant la voie nécessaire, indispensable, à la complétude existentielle parce qu’ils en avaient assez d’être peints comme des primitifs sortis tout droit des jungles de l’Afrique arriérée. Pour contrer une telle perception de leur « valeur », des écrivains haïtiens allaient jusqu’à l’absurde dans leur glorification de la langue et culture françaises, par exemple Jean-Baptiste Chenêt qui écrivait en 846 :
« Si le Dieu qui m’entend, dans l’espace caché, Vient un jour à parler à l’ homme, son image, Il parlera français : c’est bien là son langage. »
Critique de la francophonie haïtienne 

Fidèle à cet état d’âme, George Sylvain a-t-il pu dire en 90 dans son manifeste, Notice sur la poésie haïtienne, que celle-ci est « une branche détachée du vieux tronc gaulois ». Il implorait ses compatriotes à ne pas abandonner la langue française, car, autrement, ils seront « perdus dans la masse des Noirs asservis d’Amérique » ; il concluait, catégorique : « Plus nous saurons préserver notre culture française, plus nous aurons de chance de garder notre physionomie d’Haïtiens.2 » En 905, c’est le tour d’Ussol d’écrire dans la revue Haïti littéraire et sociale : « La littérature haïtienne ne peut et ne saurait être qu’un dérivé du grand courant français… [Car] notre langue est française, françaises sont nos mœurs, nos coutumes, nos idées ; qu’on le veuille ou non, française est notre âme.3 » Il faut certes placer ces sentiments dans le contexte de l’héritage culturel du régime colonial qui, un siècle plus tôt, avait tout simplement refusé aux esclaves l’instruction parce que, selon M. Fénelon, gouverneur de la Martinique (764), elle est subversive et « capable de donner aux nègres une ouverture qui peut les conduire à d’autres connaissances, à une espèce de raisonnement (…) Il faut mener les nègres comme des bêtes et les laisser dans l’ignorance la plus complète4 ». Or, les envolées idylliques des écrivains francopholâtres, et leur appropriation de la culture de l’ancien maître comme garant du prestige civilisateur n’ont jamais été bien vues par celui-ci. En fait, la bourgeoisie française de France considérait la littérature d’expression française d’outre-mer comme une littérature mineure, une miséricordieuse singerie. Plus tard, en 95, après leur occupation d’Haïti, les Étatsuniens ridiculiseront ces « négros prétentieux » qui parlaient la langue de Voltaire. Cependant, la tradition « francophone » d’Haïti a continué. De l’Acte de l’Indépendance jusqu’aux textes du Programme politique du gouvernement lavalas ; de Louis Boisrond-Tonnerre à Jean Métellus, en passant par Jean-Baptiste Chenêt, Jules Soline Milscent, Juste Chanlatte, Tertulien Guilbaud, Etzer Vilaire et les indigénistes, le français est considéré comme le parler privi2 Critique de la francophonie haïtienne

légié d’une classe bourgeoise et d’une élite intellectuelle d’autant plus dédaigneuses du parler et de la culture créoles des masses qu’elles s’enorgueillissent d’être « des noirs d’âme et de culture française ». Même les écrivains les plus progressistes (si on excepte quelques notables contemporains comme Félix Morisseau-Leroy, Frank Fouché, Claude Innocent, Nono Numa, Frankétienne, Émile Célestin-Mégie, Sito Cavé, Jean-Claude Martineau, Carrié Paultre, Paul Laraque5, Deita (Mercédes Guiyard), Pauris Jean-Baptiste, Michel-Ange Hyppolite, Jean Amorce Dugé, Patrick Sylvain, Berthony Dupont, Max Manigat, Nounous, Emmanuel Eugène etc.), utilisent le français comme si le créole n’existait pas, performant une sorte de gymnastique répressive mentale qui le bouscule de leur appréhension. Ainsi, par exemple, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et René Depestre, les trois plus grands des grands, qui ont écrit, chacun, une très admirable œuvre sous les thèmes de la libération socio-politique et culturelle d’Haïti, sans se rendre compte que la libération ne saurait être totale si elle n’inclut la valorisation de la langue créole au même titre que la culture ancestrale africaine dont ils se font les chantres, et qu’ils estiment être, à juste titre, l’affirmation de l’authenticité identitaire des Haïtiens. À vrai dire ces auteurs appréhendaient dans l’essentiel la problématique du créole et son possible aboutissement libérationnel dans le futur ; mais, malheureusement, à la fois leur formation idéologique (que leur marxisme n’a pas effleurée sur ce plan-là) et le contexte intellectuel et historique de l’époque contenaient leurs idéaux dans une sorte de fatalisme déterministe où ils attendaient l’avènement du Grand Soir révolutionnaire, qui viendrait imposer ces idéaux comme par enchantement. Christian Beaulieu par exemple, fondateur avec Roumain du Parti communiste haïtien, avait encouragé dès les années trente la voie de l’écriture créole en écrivant en créole tout un traité sur l’alphabétisation créole. Mais malheureusement, on ignorait ses appels. Il fallait attendre les
Critique de la francophonie haïtienne 3

années cinquante et Morisseau-Leroy pour voir un effort sérieux vers l’écriture créole. En 985 Anthony Phelps rapportait dans les pages d’Haïti Progrès que Frankétienne lui a un jour confié que quand il a quelque chose du profond de son âme à exprimer, il ne peut le faire qu’en français. Je n’ai pas pu vérifier la véracité de l’assertion de Phelps, qui a sans nul doute sa propre mauvaise conscience sur sa non-production créole. De toute façon, que Frankétienne ait proféré de tels propos ou pas, il a, à mes yeux, grandement expié la faute pour être l’un des rares écrivains haïtiens à défendre assidûment l’héritage culturel du peuple, y compris la langue créole dans laquelle il a écrit et traduit plusieurs œuvres, dont le roman Dezafi et la pièce de théâtre Pèlin Tèt, deux chefs-d’œuvre créoles. Au juste, ce genre de pensée est un syndrome commun, partagé par la quasi-totalité des écrivains haïtiens, y compris ceux-là mêmes qui défendent le créole mais qui ne le trouvent pas assez « complexe » pour exprimer les « choses sérieuses et profondes ». Traité pour longtemps comme un vulgaire « patois » qui n’avait tout simplement pas droit à la majesté de l’écriture, aujourd’hui encore—même après sa codification grammaticale et son « officialisation » constitutionnelle—l’usage quotidien, éducatif et écriturel du créole reste confiné dans une sorte de ghetto culturel, en périphérie de la centralité gallique et anglophone, cela malgré le fait que le créole soit le principal médium de communication de l’écrasante majorité de la population haïtienne. Dans la symbolique du rapport de pouvoir entre le créole et le français, le créole est comme le zombie qui fait tout le travail du champ, produit de la richesse, confère au bòkò prestige et respect, mais n’a pas droit de cité, ni de représentation dans les affaires du lakou. De fait, dans l’univers du vodou haïtien, le zombie parle un langage tronqué, extrêmement nasillé et difficilement compréhensible, qui est clairement inférieur au langage courant. Tout comme le zombie, on utilise le créole comme « source » clandestine de profit. Et quand on sait que l’état de zombifica4 Critique de la francophonie haïtienne

tion est délibérément déterminé et exploité par les intérêts bien conscients des zombificateurs, on comprend aussi pourquoi la lutte pour la libération culturelle est un élément crucial de la lutte de la libération en général.

La créolité comme matière première
Dans son essai critique, La littérature haïtienne, Maximilien Laroche a analysé en profondeur ce qu’il appelle la « diglossie » des écrivains haïtiens qui utilisent l’écriture française pour exprimer leur pensée créole (le créole étant utilisé comme une sorte de matière brute du français). Laroche place cette tendance à partir de l’occupation étatsunienne en 95, mais il situe son origine en janvier 804, après que le discours en créole de Dessalines fut suivi par celui, en français, de Boisrond-Tonnerre. Pour Laroche ce petit geste, d’apparence anodine, avait pourtant constitué une déviation qui sera cruciale, car elle « renonçait à prolonger la rupture que voulait Dessalines en changeant le nom français de Saint-Domingue en celui d’Haïti.6 » L’assassinat de Dessalines en 806, ce véritable coup d’État réactionnaire de la bourgeoisie naissante haïtienne, francophoniste jusqu’aux os, viendra exacerber la domination de la francité en réprimant à tout bout de champ les cultures dites « inférieures » et imposant le supposé universalisme de la lingua franca comme le verbe de l’ordre naturel, le parler du processus inaltérable et irréversible de la civilisation. Grâce à un continuel harcèlement de la conscience critique, cette absurdité de l’entendement a duré aujourd’hui encore.7 Au juste, comme le rappelle Laroche, Jean Price-Mars luimême, le père de l’indigénisme, n’avait pas vu de contradiction entre sa dénonciation du « bovarysme collectif » des Haïtiens et son emploi (et défense) de la langue française pour exprimer son état d’âme africano-haïtien. Certes, Price-Mars croyait en la possibilité d’une littérature haïtienne en deux langues, mais, dit Laroche : « Tout en réhabilitant la part africaine de l’âme nationale, l’Oncle ne va pas jusqu’à réclamer une indépendance
Critique de la francophonie haïtienne 5

radicale de la culture haïtienne par rapport à celle de la France. » Il a cité Price-Mars protestant de sa fidélité à la langue française, se défendant (s’adressant aux grands clercs français) que « nous sommes… de ce côté-ci de l’Atlantique, les héritiers des traditions et de la civilisation d’un grand pays et d’un grand peuple… [donc] redevables envers la France… et envers le monde de ce patrimoine spirituel ». L’indigénisme, ce grand mouvement de re-définition et d’affirmation de l’identité haïtienne dans les lettres et les arts, a été en réalité une grande déception, voire une mystification, en ce qui concerne l’usage écriturel du créole. On a crédité l’indigénisme, et plus tard la négritude, d’avoir conféré à la créolité le droit de représentation dans la grande littérature. On cite généralement pour cela le roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, comme le prototype de cet effort. Écrit dans un français parsemé d’images créoles qui réussit apparemment une synthèse entre les deux langues sur la forme, le roman est acclamé comme un chef d’œuvre de la littérature ; son humanisme, son réalisme et son romantisme révolutionnaire l’ont fait classer parmi les grandes œuvres de la littérature universelle. Cependant, il y a un problème sur le fond, le problème c’est que le syncrétisme créole-français opéré par Roumain « s’insère, comme l’a si bien dit Maximilien Laroche, dans le cadre de l’énonciation du discours dominant pour ensuite essayer d’y faire entendre le discours dominé haïtien8 ». Il y a aussi un autre problème, celui-là chez les imitateurs de Roumain, qui n’avaient pas son génie, poussant son syncrétisme jusqu’à la bâtardisation des deux langues. Pour cela nous condamnons le syncrétisme créole-français, non parce qu’il n’est pas capable de produire des chef-d’œuvres pour la littérature haïtienne, mais parce que, à toutes fins pratiques, il favorise le français, la langue dominante, dans le rapport de force. Car loin d’aider à créer des œuvres sérieuses dans la langue créole, il ne fera, en fin de compte, que pérenniser sa condition subalterne, se servant d’elle comme une simple matière première dans la production des grandes œuvres francophones. Aussi, le
6 Critique de la francophonie haïtienne

mouvement vers la production d’œuvres uniquement en créole qui commença dans les années cinquante est-il non pas l’aboutissement de l’indigénisme, comme le voit erronément Laroche, mais la rupture avec l’indigénisme, et, par extension, la négritude.

Négritude ou francitude colorée ?
Dans sa préface à la deuxième édition (947) du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, André Breton a complimenté celui-ci comme un « Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier ». « Un Noir, poursuivait-il, qui nous guide aujourd’hui dans l’inexploré. » Qualifiant le poème de « plus grand monument lyrique de notre temps », Breton plaçait la poésie de Césaire parmi la « poésie authentique (…), belle comme l’oxygène naissant9 ». À première vue, il n’y a pas de problème dans l’hommage de Breton à Césaire ; en fait, c’était une grande générosité de la part de Breton d’avoir baissé le chapeau devant un poète martiniquais jusque-là inconnu du grand public éduqué français. Il l’avait fait avant, en 946, pour Magloire Saint-Aude, qu’il considérait comme le plus grand surréaliste hors de France0. Cependant, à déconstruire les implications pratiques des compliments de Breton, l’inégalité du rapport de pouvoir entre le complimenteur et le complimenté devient évidente, particulièrement dans l’accent sur le langage posé par Breton, et aussi dans le fait que Breton était un grand littérateur français célébré par la France, donc gardien (malgré lui sans doute) du temple de la francité universelle. Aussi, sachant que la mise sur piédestal de Césaire par Breton a été accomplie dans un moment historique où la francité avait déjà plusieurs siècles d’existence comme idéologie culturelle dominante qui la présentait comme l’étendard référentiel universel des modes de valeur et de référence qui ignoraient tout bonnement la langue créole de la majorité des Martiniquais, on peut logiquement déduire que l’élévation de Césaire comme le principal génie de la langue française ne fut pas nécessairement
Critique de la francophonie haïtienne 7

un avantage pour la cause de l’affirmation identitaire que défendait Césaire. Relisant en 998 le Cahier d’un retour au pays natal, je réalisais que ce texte est complètement incompréhensible à tout lecteur, francophone ou non, qui ne connaisse les subtilités et les mots non ordinaires de la langue française. Exemple, entre autres :
« Nous chantons les fleurs vénéneuses éclatant dans des prairies furibondes ; les ciels d’amour coupés d’embolie ; les matins épileptiques ; le blanc embrasement des sables abyssaux, les descentes d’ épaves dans les nuits foudroyées d’odeurs fauves. »

Bien que Césaire fût assez lucide et sincère pour avouer qu’il ne s’adressait pas aux masses des Martiniquais dominées par le néocolonialisme français, mais aux grands clercs de la magistrature de l’intelligentsia française, ses anciens condisciples de l’École normale supérieure, il ne pouvait s’empêcher de se considérer comme le porte-parole des Martiniquais :
« Ô vous qui vous bouchez les oreilles c’est à vous, c’est pour vous que je parle, pour vous qui écartèlerez demain jusqu’aux larmes la paix paissante de vos sourires, pour vous qui un matin entasserez dans votre besace mes mots et prendrez à l’ heure où sommeillent les enfants de la peur, l’oblique chemin des fuites et des monstres. »

René Depestre, son contemporain et alter ego, a poursuivi pratiquement le même parcours et partagé les mêmes traits que Césaire : marxistes tiers-mondistes, maniement génial de la langue française, et aussi mépris quasi-total du créole écrit. Les grands poèmes et écrits qui lui ont rendu célèbre (Minerai noir / Gerbe de sang / Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien / Poète à Cuba / Alleluia pour une femme jardin, etc.), sont autant de chefs-d’œuvre qui embellissent et enrichissent la langue française. Tout comme Césaire, Depestre reconnaît que son lecteur et interlocuteur
8 Critique de la francophonie haïtienne

privilégié est l’Autre, l’ennemi putatif, le racoleur de sa destinée. Il plaint ses compatriotes avec des larmes émouvantes :
« Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné Comme une terre en labours Peuple défriché pour l’enrichissement Des grandes foires du monde Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or Dans le noir métal de ta colère en crue.2 »

Dans le poème « Nostalgie » Depestre va plus loin dans la prise de conscience (bien qu’il n’en tire pas toute la conclusion) de la contradiction ontologique entre sa condition en tant que progéniture d’un peuple exilé de lui-même, « dévalisé » même dans l’usage de sa langue, et sa vocation d’écrivain francophone :
« Depuis quinze ans ou depuis des siècles Je me lève sans pouvoir parler La langue de mon peuple Sans le bonjour de ses dieux païens Sans le goût de son pain de manioc Sans l’odeur de son café du petit matin Je me réveille loin de mes racines Loin de mon enfance Loin de ma propre vie.3 »

Comment dès lors et Césaire et Depestre (pour n’en interpeller que ces deux-là) ont-ils pu négliger, à longueur de leurs œuvres, la question apparemment fondamentale de la domination langagière du colonialisme—langage compris ici non en tant qu’expressions abstraites que les clercs citent entre eux, mais en tant que moyen quotidien de communication, donc d’appréhension du réel ? Pourquoi Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Jean Brière, Magloire Sait-Aude, René Depestre ou René Bélance n’avaient-ils pas écrit aussi en créole ? Ils ne pouvaient pas ignorer qu’il y avait
Critique de la francophonie haïtienne 9

une tradition d’écrivains courageux comme Coriolan Ardouin, Oswald Durand, Émile Nau, Eugène de Lespinasse, Massillon Coicou etc. qui écrivaient à la fois en créole et en français, bien qu’avec d’inégales proportions. Dans « Orphée noir », un texte qui pourtant célèbre les poètes de choc de la négritude, Jean-Paul Sartre a touché, malheureusement en passant, la contradiction fondamentale des écrivains francophones progressistes des Antilles et d’Afrique qui utilisent le français pour présenter un projet de libération de la conscience. Cependant, dit Sartre, « l’oppresseur est présent jusque dans la langue qu’ils parlent » et que par cela, il « s’est arrangé pour être l’éternel médiateur ; il est là toujours, jusque dans les conciliabules les plus secrets ». Naturellement, dans le cas des écrivains de la négritude, ils croyaient utiliser la langue française pour la détruire ou la « défranciser » ; mais c’est encore là ce que Sartre appelle des « chausse-trapes » puisque l’usage de la langue est déjà l’usage de « l’appareil à penser de l’ennemi […] ; les mots blancs boivent [leur] pensée comme le sable boit le vent4 ». En n’ayant pas contesté la suprématie du français comme l’unique expression écriturelle du parler haïtien, ces écrivains avaient fait justement cela : internaliser « l’appareil à penser » du colonialisme, et accepter, de fait, comme allant de soi, la superstructure mystificatrice de la bourgeoisie haïtienne.

« Éloge de la créolité »
Les écrivains contemporains des autres pays « créoles » de l’Archipel des Caraïbes, particulièrement de la Guadeloupe et de la Martinique, revendiquent leur créolité avec une grande fierté. Dans un manifeste, Éloge de la créolité, écrit collectivement par Jean Bernadé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, ils définissent celle-ci comme « un regard neuf qui enlèverait notre naturel du secondaire ou de la périphérie afin de le replacer au centre de nous-mêmes… [parce que] la francisation nous a forcés à l’autodénigrement : lot commun des colonisés ». Sachant que
20 Critique de la francophonie haïtienne

leurs valeurs d’homme ont été dévaluées par ce que Frantz Fanon appelle « le regard de l’Autre », ils se mettent dans la reconquête de cet être « frappé d’extériorité ». Les auteurs dénoncent les poètes qui « s’enivraient en dérive bucolique, enchantés de muses grecques, fignolant les larmes d’encre d’un amour non partagé pour des Vénus olympiennes » ; ils déplorent leur internalisation de ce regard, « [voyant] de leur être ce qu’en voyait la France à travers ses prêtres-voyageurs, ses chroniqueurs, ses peintres ou poètes de passage, ou par ses grands touristes ». Ils plaident pour la légitimation du créole en tant que « véhicule originel de notre moi profond, de notre inconscient collectif, de notre génie populaire » dont la répression par l’hégémonisme monolingue français a été une véritable « amputation culturelle », une « ruine linguistique », un « suicide collectif », car « chaque fois qu’une mère, croyant favoriser l’acquisition de la langue française, a refoulé le créole dans la gorge d’un enfant, cela n’a été en fait qu’un coup porté à l’imagination de ce dernier, qu’un envoi en déportation de sa créativité ». Ils croient que la créolité « dessine l’espoir d’un premier regroupement possible au sein de l’Archipel caraïbéen : celui des peuples créolophones d’Haïti, de Martinique, de Sainte-Lucie, de Dominique, de Guadeloupe et de Guyane » ; ils appellent finalement pour une stratégie de « réinstallation de nos peuples au sein de cette culture créole, miraculeusement forgée au cours de trois siècles d’humiliation et d’exploitation5 ». Éloge de la créolité est un texte important pour la base théorique de notre argumentation ici parce qu’il part de la prémisse que la soi-disant francité de l’Antillais (l’Haïtien, le Martiniquais et le Guadeloupéen, en particulier) est une aliénation, une forme de perdition, de « déport culturel » d’un colonisé dénudé de lui-même, fondamentalement « frappé d’extériorité ». Cependant, le texte pèche par ambiguïté sur plusieurs autres points importants de la problématique. Par exemple, à part la très nette position que les auteurs prennent pour l’écriture de la langue créole, il n’est
Critique de la francophonie haïtienne 2

par contre pas clair s’ils entendent aussi par la revendication de la créolité l’adoption d’une écriture « diglottique », mi-français mi-créole ou en association « complexe », en incrustation avec le français, comme le préconise la théorie de l’interlangue ou l’interlecte, qui avance que les deux langues s’enrichissent mutuellement dans leur relation symbiotique. Or, comme nous l’avançons plus haut, nous croyons, nous, que ce genre d’inter-échange ne favorise que la langue dominante et ne fera que perpétuer la situation d’inégalité où le créole est servi comme accessoire ou comme simple matériau brut pour le français. De plus, fonder la « créolité » sur les thèses d’Édouard Glissant sur la « créolisation », et attribuer la paternité du renouveau de la créolité dans les Antilles à la négritude césairienne—accusant ceux-là qui critiquent Césaire pour son absence de production dans l’écriture créole de « relent œdipien »—, c’est faire preuve d’un manque de pertinence dans l’argumentation. Nous sommes en parfait accord avec Bernabé, Chamoiseau et Confiant quand ils revendiquent l’usage de la langue française comme une acquisition historique capturée dans le sang et mille péripéties, mais nous trouvons leur équation de la « complexité fondamentale » du créole avec le frottement ou l’interlangue avec le français, comme un peu aveugle, et en contradiction avec leur propre énoncé, quand ils avertissent plus loin contre le « vieux syndrome de colonisé… qui craint de n’être que ce lui-même dévalorisé, tout en étant honteux de vouloir être ce qu’est son maître6 ». Les auteurs de l’Éloge de la créolité, (tout comme en cela Maximilien Laroche), ont fait un bel étalage de la problématique et lancent un très méritoire appel pour une pratique consciente de l’écriture créole, mais il ont négligé ce que nous appellerions la « contradiction ontologique » dans le rapport entre le français et le créole du fait que ce rapport est vécu, historiquement, comme un rapport dominant-dominé. La « dialectisation » des deux langues, que semblent préconiser ces auteurs, sera toujours faussée dû à cette réalité. Il faut aussi reconnaître que contrairement à l’héritage écriturel de l’indigénisme et de la négritude, la nouvelle
22 Critique de la francophonie haïtienne

détermination, consciente et délibérée, des écrivains antillais à écrire systématiquement en créole est un bond révolutionnaire qui rompt avec trois cents ans de pratique où l’écriture du créole a été réprimée, reléguée comme simple document ethnographique. C’est donc une rupture avec le passé, pas un aboutissement. Les vrais pères de la créolité—s’il faut revendiquer le bien-fondé caraïbéen-africain de ce vocable—ce ne sont ni Roumain, ni Depestre, ni Césaire ou Glissant ; ils sont ces écrivains courageux, de part et d’autre des Antilles, comme Gilbert Gratiant, Monchoachi, Joby Bernabé, Thérèse Léotin, Félix Morisseau-Leroy, George Castera, Jean-Claude Martineau, Daniel Boukman, (les auteurs de l’Éloge de la créolité eux-mêmes) etc., qui écrivent en créole en dépit des découragements dans l’atmosphère intellectuelle nébuleuse générée par l’idéologie dominante7.

La critique afrocentrique d’Ama Mazama
S’agissant de l’ambiguïté des thèses avancées par les auteurs de l’Éloge de la créolité, la critique d’Ama Mazama (Marie-Josée Cérol), linguiste, auteur de l’ouvrage Initiation au créole guadeloupéen, est ici très pertinente. Selon Mazama, malgré ses aspirations et propositions pour un « retour sur soi », l’Éloge de la créolité ne fait, en fait, que perpétuer la « tyrannie conceptuelle » de l’eurocentrisme qu’il prétend dénoncer, puisqu’il accepte les présuppositions paradigmatiques de ce dernier. Mazama croit que la « créolité », telle qu’elle est préconisée par Bernabé, Chamoiseau et Confiant, n’est qu’un « aimable pot-pourri intellectuel de postmodernisme et de rationalisme à l’occidentale » qui nous livre à « un rêve mal rêvé de libération ». Mazama critique tout particulièrement les notions occidentales de « progrès », de « sous-développement », de « modernité » et d’« évolution », acceptées par ces auteurs sans aucune réserve critique. Or, dit Mazama, la notion de « progrès » comme évolution linéaire, progressive, de l’Histoire est fondamentalement différente de la « conception cyclique du temps » qu’ont les Africains. Déplorant
Critique de la francophonie haïtienne 23

l’adoption par les auteurs de l’Éloge de la créolité de ce qu’elle appelle les « postulats socioanthropologiques » du colonialisme qui font perdurer le « double mécanisme de réduction et de conversion instauré par les Occidentaux afin d’occuper l’espace mental de ceux qu’ils cherchent à dominer et exploiter », Mazama dénonce l’ouvrage comme, à la limite, une « insulte pour l’intégrité et la souffrance de millions d’individus8 ». Mazama reconnaît, tout d’abord, la légitimité du problème posé par l’Éloge de la créolité, qui est, dit-elle, « le problème de l’élaboration de l’intérieur d’une nouvelle identité caraïbéenne » ; elle semble même admirer l’« insurrection » des auteurs contre la « prétention occidentale à l’universalité, c’est-à-dire à puiser dans l’expérience européenne les critères à partir desquels mesurer l’humanité » ; elle cite un passage de l’Éloge… où les auteurs déplorent la « condition terrible [de l’Antillais] de percevoir son architecture intérieure, son monde, les instants de ses jours, ses valeurs propres, avec le regard de l’Autre ». Mais Mazama refuse d’être dupée par tant d’enjolivements ; son verdict est rapide, non équivoque, tranché : les prémisses ontologiques et discursives des auteurs discréditent leur vœu pour une identité authentique de l’Antillais, car « loin de proposer une alternative viable au discours occidental sur l’Autre, loin de nous en éjecter ainsi que promis, Bernabé, Chamoiseau et Confiant ne font que renforcer ce discours dans ses pires aspects9 ». En effet, la polarité hiérarchisée, arbitraire, inventée par le colonialisme, entre le « sauvage » et le « civilisé », entre l’« arriéré » et l’éduqué, entre l’occidental et l’oriental, entre le francisé et le créolisé, etc., génère chez le colonisé des complexes auto-dépréciatifs et des réflexes d’auto-endiguement qui font pression sur lui pour « s’adapter ». Comme le dit Mazama : « De sauvages, il nous faut devenir civilisés ; d’arriérés et primitifs, il nous faut devenir modernes ; de sous-développés, il nous faut devenir développés, etc.20 » Autant de pièges paradigmatiques qui confinent les aspirations du colonisé dans l’étroite jacquette conceptuelle que lui assigne le colonialisme.
24 Critique de la francophonie haïtienne