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Daniel Vlady - Histoire d'un musicien

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338 pages

En 1820, un homme gros, grand, rouge, bavard et brutal, de mine douteuse, et qui s’appelait lui-même d’un air emphatique M. Vlady, vint sétablir à Wetzlach ; c’est une ancienne petite ville sur les confins du territoire hongrois, presque sur la frontière d’Autriche. Il acheta dans la rue Saint-Étienne une vieille maison délabrée, et s’y installa avec son petit garçon.

M. Vlady, qui se disait veuf, était une sorte d’Hercule invariablement vêtu d’une polonaise à brandebourgs, fourrée en hiver.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Camille Selden
Daniel Vlady
Histoire d'un musicien
CHAPITRE PREMIER
DANIEL ENFANT
En 1820, un homme gros, grand, rouge, bavard et bru tal, de mine douteuse, et qui s’appelait lui-même d’un air emphatique M. Vlady, v int sétablir à Wetzlach ; c’est une ancienne petite ville sur les confins du territoire hongrois, presque sur la frontière d’Autriche. Il acheta dans la rue Saint-Étienne une vieille maison délabrée, et s’y installa avec son petit garçon. M. Vlady, qui se disait veuf, était une sorte d’Her cule invariablement vêtu d’une polonaise à brandebourgs, fourrée en hiver. Il avai t de grosses bottes à éperons et semblait toujours prêt à défier l’univers, essayant d’ailleurs de contrefaire le bourgeois respectable qui vit de ses rentes. Mais ce maintien était dérangé par des allures suspectes. Du matin au soir, il ne bougeait de l’es taminet. Il y faisait le beau parleur, engageait des discussions politiques, insinuait des opinions avancées et donnait à entendre qu’il avait eu à se plaindre du gouverneme nt. Les gens prudents se défièrent de lui. Les femmes, le trouvant assez mauvais père, s’apitoyèrent sur son petit garçon. L’enfant, fort chétif pour son âge, avait cinq ans. Il était blond, et, sans être beau, il avait la plus charmante physionomie, fine et vive, seulement un peu triste. Les voisines, gagnées par sa jolie figure, lui firent b on accueil. Dans la chaleur de leur affection et de leur imagination allemande, elles a llèrent jusqu’à supposer que Daniel était peut-être un enfant volé. Bienvenu partout, Daniel affectionnait surtout la m aison du voisin ; non pas cependant pour les caresses, ni les friandises. Le voisin, veuf lui-même, était pauvre, et de manières peu engageantes ; mais le bonhomme, luthier de son état, avait une petite fille de dix ans à peu près, douce, sérieuse , peu bruyante. Les deux enfants se prirent d’amitié l’un pour l’autre et bientôt on ne put les séparer. La petite Aennchen, quoique bien mignonne, était sa vante pour son âge. Auprès de Daniel, dont on ne s’était jamais occupé, c’était u ne grande fille. Elle lui apprit ses lettres et lui permit de venir assister aux leçons de musique que lui donnait son père. Cette permission rendit l’enfant très-heureux. Debo ut auprès du piano, il ne perdait pas un seul des mouvements de la petite fille et l’ écoutait jouer avec une attention religieuse. Parfois, quand elle avait fini, il pren ait sa place, il enfonçait les doigts sur les touches et il essayait de faire comme elle. Mai s les touches, remuées à tort et à trav ers , rendaient des sons faux. Aennchen alors s’ approchait. Elle lui prenait les doigts. Elle les plaçait gentiment sur le clavier e t les promenait tout du long. Daniel riait ; il poussait des cris de joie et se mettait à frapper les touches aussi fort qu’il pouvait. Ce vacarme faisait accourir le luthier. — Tout doux, mon garçon, s’écriait-il ; il a le di able au corps. Ce sera un musicien. J’étais comme lui à son âge. — Ce brave homme aimait la musique avec passion ; mai s, en vrai fanatique, il était rempli de préjugés contre les modernes. Son idole é tait Bach ; — quant aux autres, il les appelait corrupteurs, et Beethoven lui-même tro uvait à peine grâce devant ses anathèmes. Vous comprenez qu’avec de pareils princi pes maître Gottlieb n’avait guère pu réussir. Il n’avait jamais sacrifié la plu s petite de ses idées. Il avait toujours parlé haut, et appelé les charlatans : charlatans. Ceci peut surprendre ; mais en Allemagne, en province, dans un pays surtout où les mœurs antiques et les goûts
antiques se sont conservés, on trouve encore des ge ns qui se dévouent et meurent martyrs de la minéralogie ou du contre-point. Comme son état de luthier ne pouvait le faire vivre , lui et son enfant, il voulut donner des leçons de musique. Les élèves lui vinrent, car il était bon musicien, mais il ne put jamais en garder un seul. Non pas qu’il fût mauvais professeur, bien au contraire. Il avait la manie ridicule de vouloir qu’ils fissent d es progrès. Cela ennuyait. On le trouvait mécontent, grondeur, excentrique. On ne ta rdait pas à se dégoûter d’un maître aussi absurde, et on le laissait là. Maître Gottlieb se vit obligé de chercher ailleurs, et ne trouva rien qu’une place de violon à l’orchestre du théâtre. Pour un homme aussi rigide, c’était se sacrifier qu e jouer tous les soirs de la musique moderne. Il s’y résigna pour sa fille. Il s ouffrit beaucoup et son caractère s’aigrit. Il devint maussade, bourru, presque bruta l. Parfois, le soir, il lui prenait envie d’aller se pendre. « J’ai trahi mon maître, se disa it-il en jetant un regard douloureux sur le portrait de Bach, je l’ai vendu pour quelques mi sérables pièces d’argent. » Son regard, alors, glissait sur sa fille. Dans l’em brasure de la fenêtre, elle était assise sur un escabeau. Sa figure, enveloppée dans une traînée de jour, apparaissait blanche dans un cadre obscur. Elle lisait, et, dans le crépuscule, ses cheveux flottaient autour d’elle comme un brouillard d’or. Le pauvre père soupirait. Il regardait l’heure, déc rochait son habit et frottait les manches usées, puis il prenait sa boite à violon ; mais, sur le seuil de la chambre, il s’arrêtait et regardait encore une fois sa fille av ant de sortir. Il avait déjà donné une douzaine de leçons au petit Daniel, lorsqu’un jour il vit entrer chez lui M. Vlady, la figure ouverte, avec cet air engageant de l’honnête homme qui vient épancher son cœur. M. Vlady alla droit à lui, lui prit la main fort cordialement, lui tapa doucement sur le ventre, en l’appelant voisin, mon cher ami, habile artiste, et parlant avec une volubilité extrême, sans lui laiss er l’occasion de placer un mot. — Ah ! ah ! mon brave, vous êtes un homme avisé, u n rusé matois ; vous entendez les affaires, vous voyez les choses de loin, vous s avez spéculer. Parions que vous avez fait un petit séjour dans les coulisses de la bourse, à Francfort. Non, pas vous ? alors, c’est votre frère, votre oncle, ou votre gra nd-père, qui ont dû être juifs, ou qui ont prêté à la petite semaine, ou qui sont entrés dans les fournitures de l’empereur. Mais je vous ai flairé, gros père, je vois votre jeu ; v ous croyez tenir un atout. Vous pensez au premier concert, où l’on verra en affiche le nom de Daniel Vlady, élève de maître Gottlieb. Là, ne vous fâchez pas, j’y pense aussi, moi qui vous parle. Il y aura une somme à palper ; nous palperons, mon cher homme. Ma is vous êtes trop pressé, vous nous traitez en escompteur, vous voulez de l’argent d’avance. Eh ! eh ! le commerce ne se fait pas comme cela, on attend le compte des profits et pertes. D’ailleurs, moi, je ne suis pas en fonds ; vous ferez bien comme moi, q ue diable i Attendez, puisque j’attends. Vous n’y perdrez pas. Daniel est un peti t drôle qui se tirera gaillardement d’affaire. Nous avons là une belle vache à lait, vo us et moi, mais attendez au moins que la bête ait vêlé ; je garderai une lette et vou s aurez l’autre, et alors vous pourrez battre du beurre. La musique est une belle chose. V ous verrez, vous verrez. Il remettra en honneur votre vieux Bach, qui moisit comme un vi olon sans cordes. Pour les bénéfices, fiez-vous à moi ; je sais ce que valent les services, j’ai toujours payé recta à toutes mes auberges. Demandez aux garçons de café , ils connaissent mon caractère ; tout Wetzlach connaît mon caractère ; v ous connaissez mon caractère. — Gottlieb vit bien que M. Vlady, qui so rtait du café et qui en répandait l’odeur, allait s’étendre beaucoup trop longtemps s ur son caractère. Il lui répondit
gravement : « Oui, monsieur, je connais votre carac tère. » Puis, l’ayant pris parle bras, il le conduisit jusqu’à deux pas de son perron, en lui disant : « Soyez tranquille, Daniel ne me payera rien, pas même les verres d’eau qu’il boira chez moi. » Après quoi il lâcha M. Vlady au plus vite, et rentra chez lui ass ez dégoûté de lui avoir donné le bras. Sans doute maître Gottlieb aimait Daniel, mais en revanche il le tourmentait fort. Les Allemands, qu’on dit si bons, et qui sont assez bon s, sont quelque peu despotes dans le commerce de la vie. C’est qu’ils sont primitifs, médiocrement policés, moins pliés aux concessions et aux complaisances du monde que l eurs voisins. Les pères avec leurs enfants, les maîtres avec leurs élèves, sont dogmatiques, impérieux même, et, au besoin, les plus tendres époux réduisent fort bi en leurs femmes au métier de servantes. Maître Gottlieb devenait tyran dès qu’il s’agissait d’art. La première année fut donc pour Daniel une année de supplice. Rudoyé par son m aître, harcelé par son père, qui prétendait le voir tout de suite grand musicien, il était horriblement malheureux. Parfois il songeait à s’enfuir ; Aennchen le retenait. Les progrès de Daniel lui semblaient merveilleux, elle était heureuse (les Français n’en croiront rien) de se voir surpassée par lui. Elle trouvait son père injuste, et redoubl a de tendresse envers Daniel. Celui-ci, quoique grondé assez souvent, ne s’irritait point c ontre son maître Gottlieb. Il le sentait bon et désintéressé. Il souffrait silencieusement s es bourrades, et tâchait de mieux faire. C’était tout le contraire avec son père : il restait froid, morne sous ses reproches, et lui obéissait plutôt par crainte que par respect . Au fond, maître Gottlieb était très-content du petit. Sa docilité le charmait. Il lui t rouvait de grandes dispositions, et se consola de ne pas être un grand musicien en pensant que Daniel en serait un. L’enfant, qui comprenait vite, joua passablement du piano au bout de deux ans. Il déchiffrait bien et savait par cœur les fugues de H ændel. Il les jouait sans ennui, mais il aurait mieux aimé un livre d’images. Chaque année, au jour anniversaire de la mort de Ba ch, maître Gottlieb se donnait un concert. En s’engageant, il s’était réservé le d roit de se faire remplacer ce jour-là au théâtre. Le soir, après souper, il s’enfermait chez lui. Par extraordinaire, on allumait la lampe et on la plaçait au-dessous du portrait du gr and Sébastien. — Tout le monde se taisait, Aennchen prenait son ouvrage, maître Gottl ieb, plongé dans son fauteuil, se recueillait en aspirant les dernières bouffées de s a pipe. Il sortait ensuite et revenait chargé d’une pile de livres, la collection des œuvr es de Bach. Il se mettait à jouer, et les heures pour lui s’écoulaient comme des minutes. Personne n’était admis à ces solennités, sinon Daniel. Cette distinction, néanmo ins, le touchait assez peu. Il respectait Bach, mais de loin, comme on respecte l’ empereur de Chine. Il pensait souvent à l’anniversaire, mais parce qu’il avait ce jour-là le droit de regarder des estampes en compagnie d’Aennchen et de manger d’une certaine tarte où il entrait des amandes pilées et du raisin de Corinthe. C’était pour la troisième fois, depuis qu’il receva it des leçons, que revenait l’anniversaire. Cette fois, chose singulière, Danie l ne regardait qu’avec distraction les images. Son maître jouait la cinquième fugue, si be lle, et qui ressemble à un prélude d’orgue. L’ampleur et la beauté des sons le frappèrent, il q uitta Aennchen pour s’approcher du piano, se pénétrant de l’harmonie des sons et es sayant de comprendre ce qu’ils disaient. Les yeux du luthier étaient fixés sur l’i mage de son patron. Daniel, lui aussi, regarda le portrait. Il eut une singulière émotion ; il crut voir les traits s’animer, les lèvres sourire et se mouvoir comme celles d’une per sonne vivante ; il lui sembla que Bach le regardait avec bienveillance et d’un air d’ encouragement. Il écouta longtemps
attentivement. Cet effort, peu à peu, lui fit mal ; il se sentit devenir faible. Le sang lui bourdonna aux oreilles, et il n’y vit plus. Maître Gottlieb, le voyant pâle, s’arrêta, et lui d emanda ce qu’il avait. Daniel, tout en pleurs, lui répondit par signes, lui montrant tantô t le piano, tantôt le portrait. Le pauvre homme crut que Bach venait de faire un miracle. Des larmes lui coulèrent le long du visage, et il joignit les mains comme pour le remercier. A partir de ce moment, le maître et l’élève se comp rirent ; Daniel, à présent, voyait arriver l’heure des leçons sans effroi. Les façons du luthier s’adoucissaient pour lui ; il se montrait bon, presque affectueux. M. Vlady lui-même parut s’humaniser. On le voyait t ous les jours sortir avec son fils et le promener par la ville ; il paraissait fier de son enfant. — C’est un bon père, après tout, — disait-on. Peu à peu, néanmoins, on souhaita de le voir modére r cet orgueil. Il accostait les gens dans la rue pour leur parler de son fils. Dani el, à l’entendre, était tout simplement le plus grand génie qui eût jamais paru. Si, pour d étourner l’entretien, on lui disait qu’il était heureux d’avoir trouvé un aussi bon professeu r. M. Vlady haussait les épaules. — Oui, disait-il, le croque-note n’est pas maladro it ; il râcle solidement le boyau, je l’entends parfois à ma fenêtre. Mais qu’est-ce que ça ? Parlez-moi du génie. Les grands hommes sont des champignons, ils poussent to ut seuls. D’ailleurs, je paye Gottlieb, son contre-point et sa guimbarbe ; c’est lui qui nous devra des remercîments. — Maître Gottlieb ne se fâchait point quand on lui ra pportait ces propos ; il se contentait de l’appelercharlatan, de l’envoyer au diable. Même il se croyait obligé de mieux aimer Daniel pour le dédommager d’avoir un te l père. Cependant, un jour d’été qu’il s’était promené seul, pensant à Bach et au dé clin de la musique, il entendit en repassant devant sa maison Daniel qui jouait des va riations sur un air italien moderne. Le rouge de l’indignation lui monta au visage. Il p oussa la porte ; mais Daniel, absorbé par son jeu, n’entendit rien. Comme il achevait, le luthier parut devant lui. A la vue de cette figure courroucée, l’enfant resta court. Il e ssaya de balbutier des excuses, mais la voix lui manqua.  — Voilà comment lu me trompes, petit malheureux ! — s’écria maître Gottlieb devenu pourpre. Il s’empara du manuscrit étalé sur le pupitre. — Veux-tu bien me dire, fit-il, de qui lu tiens ce barbouillage infâme ? — Daniel resta interdit. Maître Gottlieb regarda le titre, et sa colère redoubla.  — De mieux en mieux, — s’écria-t-il avec un éclat de rire ironique. — Je te rends mes hommages, te voilà grand compositeur. Des varia tions, un finale, et dans le style italien, s’il vous plaît. Je te fais mon compliment ; mais, comme te voilà devenu si savant, je pense que tu n’as plus besoin de moi. — Il sortit là-dessus, lui jetant à la tête les fragm ents du manuscrit qu’il venait de déchirer. Daniel demeura muet, stupide, anéanti. Peu à peu le s idées lui revinrent, et il se mit à sangloter. Il voulait tout de suite aller demande r pardon. — Oh ! je lui promettrai de ne plus jamais écrire de musique, — se disait-il. L a peur alors le prenait et il n’osait plus rien essayer. — Quand le maître a dit une chos e, c’est fini, bien fini, il n’y a plus moyen de le faire changer, — pensait-il. Ses pleurs redoublaient, il se sentait au désespoir. — Si je voyais Aennchen... — se dit-il tout à coup . Un peu de courage lui revint. Le tout était de lui parler à l’insu de son père. Midi approchait ; Aennchen devait être en train de faire le dîner. La cuisine où elle
était donnait sur la cour, les deux maisons, celle de maître Gottlieb et de M. Vlady, se touchaient. Pour lui parler, il n’y avait que le mu r à escalader. Il commençait déjà l’escalade, quand tout à coup une idée le prit. Il revint, courut à l’armoire, prit deux ou trois feuilles de papier de musique, les roula, les mit dans sa poitrine. Son cœur battait fort. Il y avait un arbre contre le mur ; il monta sur l’arbre, de là sur le mur. Parvenu au faite, il vit Aennchen debout devant le foyer occup ée à allumer le feu. Ses yeux étaient rouges, elle pleurait. Daniel l’appela doucement. Elle l’entendit et accou rut aussitôt vers lui. Il lui montra le rouleau et lui fit signe de tendre son tablier. — C’était une surprise pour sa fête, dit-il. Fais qu’il le voie, et je pense qu’il me pardon nera. — A ce moment une porte s’ouvrit bruyamment ; il n’eut que le temps de redescendre. Maître Gottlieb, tout le jour, fut d’une humeur fér oce. Il trouva le potage fade, la viande trop salée. Au lieu de savourer son café len tement comme d’ordinaire, il l’avala tout d’un trait ; enfin, signe infaillible de troub le, il oublia de fumer sa pipe, chose qui ne lui était pas arrivée depuis le jour de l’enterrement de sa femme. Le soir, maître Gottlieb sortit pour aller au théâtre. Aennchen, bonne musicienne, prit aussitôt le manuscrit et le déchiffra. L’œuvre de D aniel, comme vous le pensez bien, n’était qu’un pastiche, mais un pastiche d’après le s bons auteurs. Chez un enfant aussi jeune, cela annonçait des dispositions et du goût. Il y avait surtout un certain andante, dont la mélodie naïve charma la jeune fill e ; cette mélodie lui fit l’effet d’une prière au bon Dieu. — Mon père pardonnera à Daniel s’il entend cela, — pensa Aennchen tout émue. Elle eut un peu de frayeur à l’heure où elle l’atte ndait : les scrupules lui vinrent ; elle se demanda, avec une candeur de petite fille allema nde, si, pour sauver Daniel, il lui était permis de se faire sa complice. Puis, à côté de son père irrité, elle se représenta Daniel désolé et triste. Elle reprit courage et con tinua. Quand son père rentrait, Aennchen courait ordinairement au-devant de lui. Ce tte fois, elle fit semblant de ne point l’entendre. Maître Gottlieb ôta son chapeau, rangea sa boîte à violon et revint ensuite s’asseoir à sa place ordinaire, dans son grand fauteuil. Il regardait Aennchen ; il était content de la voir aussi zélée à l’étude. — Que diable joue-t-elle ? — murmura-t-il en se frappant le front. Aennchen, tremblant que son père ne l’interrompît, commença l’andante.  — C’est drôle, est-ce que je perds la mémoire ? — se dit le luthier. Il se leva pour regarder la musique. La vue de l’écriture de Daniel lui fit froncer le sourcil.  — Çà, se moque-t-on de moi ? — fit-il d’un ton cou rroucé. Aennchen, les larmes aux yeux, lui jeta un regard suppliant. Maître Gottlieb, à demi ébranlé, parut hésiter.  — Allons, ne vois-tu pas que je veux lui parler ? — fit-il du ton d’un homme qui s’impatiente. Aennchen se précipita dans la rue. Elle y trouva Da niel, qui contemplait la porte. Sans rien lui dire, elle le saisit par le bras et l ’entraîna dans la chambre. Maître Gottlieb avait pris son visage de grand justicier. Daniel, tout confus et empêtré, résistait aux efforts d’Aennchen, qui voulait le fa ire avancer. Son maintien était si piteux, que l’envie de rire la prit malgré elle ; e lle se détourna. Pour maître Gottlieb, il jouissait de la contrition de son élève. Il espérai t bien de ses remords ; Daniel n’était pas loin de croire qu’il avait commis une mauvaise action en faisant son andante. Cette crainte annonçait du sérieux et de la modesti e. Le vieux musicien s’adoucit, s’attendrit presque et regrettait maintenant d’avoi r été si sévère.
— Imiter Bach ! en vérité, tu ne te gênes pas, — s ’écria-t-il avec un ton de gronderie paternelle. Daniel osa enfin lever les yeux. — C’est bon, je te pardonne, — reprit maître Gottl ieb, — mais à condition que tu ne recommenceras plus. —
CHAPITRE II
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Peu de temps après parut une affiche qui émut la cu riosité des habitants de Wetzlach. On y lisait :
DÉBUTS DE DANIEL VLADY
« Ce jeune pianiste, âgé de dix ans, donnera un Con cert au Cercle de l’Harmonie, le mardi 15 novembre. Outre plusieurs morceaux de l’ancien répertoire, il fera entendre un grande sonate brillante de sa composition. N.B.’il tient encore à leurM. Vlady a l’honneur de prévenir les amateurs qu  — disposition un petit nombre de stalles réservées. L e prix des billets est de un florin et demi. Messieurs les abonnés du Cercle auront droit à leurs places ordinaires au prix de un florin. » M. Vlady, par cet arrangement, s’assurait la présen ce des notabilités de la ville, à savoir la magistrature, les officiers supérieurs de la garnison, les membres du conseil, toutes personnes abonnées au cercle musical. Les pe tits prodiges alors étaient plus rares qu’à présent. Depuis Mozart, il n’y avait eu qu’un enfant merveilleux, Razumof, qui, plus tard, devint si célèbre et commençait à l ’être quand Daniel débuta. Ce souvenir ne nuisit pas à l’entreprise, du moins en ce qui concernait la recette. Ceux qui avaient vu Razumof enfant voulurent lui co mparer l’élève d’un compatriote. Maître Gottlieb, d’ailleurs, avait couru, disposé, prié, payé, avec dégoût et chagrin, mais avec zèle et en homme d’expérience. Il faut to ujours graisser quelques pattes subalternes. Tout alla donc pour le mieux, et le co ncert de Daniel fut très-attrayant et fort couru. Par une mesure qui témoignait de son scepticisme à l’endroit de la nature humaine, M. Vlady avait jugé prudent de s’établir lui-même à la caisse. En homme d’un grand caractère, il s’était mis au-dessus de l’opinion pu blique. Sa dignité, du reste, n’en souffrait point. Sa polonaise fourrée lui donnait l ’air majestueux, et il y avait une certaine condescendance noble dans sa manière de ra masser les écus de ses concitoyens. On fit plus d’attention à la grâce de Daniel qu’à s on jeu. Les dames surtout s’éprirent de lui, de son regard doux, de son sourire si fin. Sa jolie petite mine d’indifférence non jouée leur parut fort aristocratique. Du succès, en effet, il se souciait peu ; il craignait de mécontenter son maître, et rien de plus. Pour le luthier, ce début lui tenait au cœur ; mais, vis-à-vis de Daniel, il s’efforça d’y paraîtr e indifférent. Il faisait le stoïcien, et disait qu’un artiste doit songer non à être applaud i, mais à bien faire. La seule chose qu’il loua fut la manière dont son é lève joua un prélude de Bach. De tous ses morceaux, cependant, la sonate de Daniel fut celui qu’on applaudit le plus.  — Qu’est-ce que je te disais ? lui dit maître Gott lieb après le concert, quand ils rentrèrent ensemble ; ne t’avais-je pas prévenu que le public est un ignorant ? — Et Daniel crut en effet que le public était ignoran t. Le lendemain un domestique en livrée lui apporta un cadeau. La femme du commandan t militaire lui envoyait un petit