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Dans un fauteuil

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Après quelques minutes de recueillement, le comte Horace d’Aymargues prit la parole en ces termes :

« Lors de ma sortie du collège, je vécus de la joyeuse et folle vie des premiers jours. Plein de fougue et d’entrain, je courus les bals champêtres pendant l’été, les bals masqués durant l’hiver. Je jouai, je soupai, j’eus des maîtresses.... Plus tard, ma mère me fit cadeau d’un magnifique cheval, et comme je me trouvais, — au vu et au su de tout le monde, — posséder en ce moment les bonnes grâces d’une courtisane célèbre, je n’imaginais rien de comparable à mon bonheur.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Auguste Nitot

Dans un fauteuil

LEUR AMOUR ET LE NÔTRE

*
**

J’étais allé — cette année-là — passer l’hiver à Naples, me proposant, au retour du printemps, de continuer ma route à travers l’Italie, et de remonter du sud au nord à mesure que la chaleur deviendrait plus intense.

Lorsque je plante ma tente dans une ville étrangère, — une fois ma curiosité satisfaite, ce qui n’est pas long, croyez-le bien, — j’éprouve un ennui mortel jusqu’au moment où je suis assez heureux pour faire d’agréables connaissances, assez privilégié pour découvrir une jeune et jolie femme que j’adopte et dont je m’occupe particulièrement.

A moins de circonstances qui — bien qu’elles se présentent plus volontiers en voyage que dans la vie sédentaire — ne sont cependant pas très-communes, la plupart de ces liaisons ont l’inconvénient de rester imparfaites. Mais qu’importe si elles suffisent à distraire notre esprit, à charmer notre cœur et à combler le vide autour de nous....

Or, il y avait trois semaines que je vivais au milieu d’indifférents. A l’hôtel de l’Europe — où j’étais descendu — la table d’hôte était composée d’une vingtaine de personnes toutes plus silencieuses les unes que les autres. Les Anglais — selon l’habitude — s’y trouvaient en majorité, puis venaient les Russes, les Allemands, etc. Quant à la France, elle était tout bonnement représentée par le très-humble auteur de ce récit.

Après avoir inutilement essayé de lier conversation avec mon voisin, — vieux Badois bouffi de graisse et d’importance, — avec ma voisine, — maigre lady à l’air refrogné, dont l’âge et les imperfections physiques étaient loin, cependant, de justifier la réservé, — je pris le parti de me taire, en attendant des jours meilleurs....

Un soir, — comme je venais de me coucher et juste au moment où j’allais souffler ma bougie,  — j’entendis parler dans la chambre contiguë à celle que j’occupais. Je prêtai l’oreille. Il me fut aisé de reconnaître la voix de l’hôtesse et de distinguer, — à l’accent de son interlocuteur, — qu’il était deux fois Français, c’est-à-dire Parisien.

« Celui-ci — pensai-je — sera sans doute moins inabordable que les autres. » Et ma paupière s’alourdissant, je commençai de m’assoupir.

Au bout d’un quart d’heure, je fus tiré de cette somnolence par un bruit de sanglots mal étouffés, qu’interrompaient — par intervalles — de sourdes et lugubres paroles. Je crus rêver. Il n’en était rien : le bruit partait de la pièce voisine. En un instant, je fus debout, et m’étant tout doucement approché de la porte qui séparait ma chambre de celle de l’inconnu, je pus — à travers le trou de la serrure — assister au spectacle de sa douleur.

Celui que j’examinais, de mon secret observatoire, était un grand jeune homme de vingt-huit à trente ans. Assis auprès d’un guéridon sur lequel, reposaient ses coudes, il tenait sa tête à deux mains et pleurait à chaudes larmes.

Plusieurs fois je me demandai s’il ne serait pas opportun de lui offrir mes services et de voler à son secours. Mais, ensuite d’un violent et suprême accès de désespoir, le pauvre garçon, épuisé de fatigue, s’étant jeté sur son lit, je regagnai le mien.

Le silence se rétablit peu à peu. Cependant ce triste épisode m’avait si fortement impressionné, que je restai longtemps sans pouvoir trouver le sommeil. Et dans mon insomnie, je pensais que nos deux chambres — disposées pour n’en former qu’une au besoin — avaient été certainement et seraient infailliblement encore les témoins de scènes plus consolantes et plus douces.

Ces réflexions philosophiques — en faisant passer devant mes yeux de riantes images, — finirent par triompher de mon agitation. Ma paupière s’alourdit une seconde fois : ce fut la bonne. Bonsoir....

Le lendemain, l’inconnu ne donna pas signe de vie. Le surlendemain, il ne se montra pas davantage ; mais j’appris, par l’hôtesse, qu’il se nommait M. le comte Horace d’Aymargues.

Ce fut seulement le troisième jour que M. d’Aymargues commença d’abandonner sa retraite. A l’heure du dîner, il prit place à notre table et je m’assis à ses côtés. De fréquents soupirs soulevaient la poitrine de ce malheureux jeune homme, qui faisait de visibles efforts pour porter à ses lèvres quelques parcelles des aliments qu’on lui présentait.

Ainsi que je l’ai marqué plus haut, M. le comte d’Aymargues pouvait avoir une trentaine d’années. J’ajouterai que, son visage, — d’une pâleur extrême, eût pu servir de modèle au peintre chargé de composer et de rendre la figure allégorique de la Mélancolie ; qu’une cicatrice, dont l’art eût condamné la reproduction et dont la nature elle-même se fût très-bien passée, sillonnait assez profondément son front ; que le jeune voyageur, enfin, avait dans sa démarche et dans toutes ses manières l’apparence d’un parfait gentilhomme.

Comme bien on pense, je ne m’étais pas flatté longtemps de l’espoir que M. d’Aymargues contribuerait à égayer notre réunion. Tant que dura le dîner, il n’articula point une syllable, se bornant à remercier du geste ceux qui, par devoir ou par sympathie, l’entouraient de prévenances et de soins.

Il y a des douleurs qu’il faut savoir respecter, et, quoique je me sentisse infiniment de compassion pour M. d’Aymargues, je m’imposai la tâche de n’en rien laisser paraître....

Huit ou dix jours s’écoulèrent ainsi. Même silence de sa part, même réserve de la mienne. Et cependant notre âge — à peu près égal — et notre commune nationalité établissaient entre nous des liens occultes qui, vraisemblablement, n’attendaient qu’un prétexte pour trahir du même coup leur existence et leur solidité.

Voici dans quelles circonstances nous entrâmes pour la première fois en conversation.

Le comte Horace d’Aymargues semblait être encore plus triste que de coutume : il venait de recevoir une lettre de Paris.

« Je devrais partir ! » dit-il en tournant vers moi ses yeux baignés de pleurs.

Ne sachant que répondre, je chargeai mon regard d’exprimer ma pensée, et, s’il put y lire, le pauvre jeune homme dut comprendre que je le plaignais sincèrement, et que j’aurais donné beaucoup pour être mis en position d’adoucir l’amertume de son chagrin,

« Avez-vous aimé, monsieur ? » — reprit le comte après une courte pause.

Bien que la question me parût indiscrète :

« J’ai connu les joies et les peines de l’amour ! » répliquai-je.

M. d’Aymargues hocha la tête.

« Je sais parfaitement, dis-je, qu’une grande douleur semble avoir été inventée tout exprès pour torturer le cœur de celui qui l’éprouve. Mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et nos pères ont gémi des maux qui nous affligent, et dont, — à leur tour, — souffriront nos enfants.

  •  — Je pourrais citer bon nombre d’hommes qui n’ont jamais versé de larmes.
  •  — Tant pis pour eux.
  •  — Que dites-vous là ?
  •  — Je dis tant pis pour eux, parce que les larmes étant la monnaie dont se paye le bonheur, on doit plutôt plaindre qu’envier le sort de celui qui vit sans en répandre.
  •  — Ainsi à votre compte....
  •  — Je n’ai pas l’honneur de vous connaître — interrompis-je — mais à mon compte les jours heureux ont dû briller pour vous de leur plus vif éclat. »

M. d’Aymargues poussa un soupir en levant les yeux au ciel. Puis — sans ajouter un mot — il s’inclina et remonta chez lui.

A dater de cet instant, nos communications devinrent assez fréquentes, et, de proche en proche, M. d’Aymargues — partageant, je suppose, les sentiments qu’il m’avait inspirés tout d’abord — posa une limite à sa circonspection. Quelquefois, lorsque nous étions seuls, il me parlait avec une cordialité de bon augure. Certain qu’il en arriverait sous peu à m’ouvrir son cœur, et non moins persuadé qu’une instance maladroite de ma part retarderait le moment des aveux au lieu de le hâter, je me gardais soigneusement de lui donner à entendre que sa façon d’être eût éveillé ma curiosité.

A chacune de nos entrevues le jeune homme se montrait plus expansif. Enfin, un soir que nous étions assis au coin du feu, et comme je venais moi-même de l’initier à quelques-uns des secrets de ma vie, il s’offrit à me raconter les mystères de la sienne.

J’acceptai avec empressement.

« Rien de plus cruel ! — dit alors le comte en passant la main sur son front, — rien de plus lamentable que mon histoire ! Et si jamais, monsieur l’homme de lettres, — je l’avais informé que je m’occupais de littérature, — cette histoire vous paraît digne d’être publiée, c’est avec des larmes qu’il faudra l’écrire !

  •  — Reposez-vous-en sur moi. Je vous écoute. »

I

Après quelques minutes de recueillement, le comte Horace d’Aymargues prit la parole en ces termes :

« Lors de ma sortie du collège, je vécus de la joyeuse et folle vie des premiers jours. Plein de fougue et d’entrain, je courus les bals champêtres pendant l’été, les bals masqués durant l’hiver. Je jouai, je soupai, j’eus des maîtresses.... Plus tard, ma mère me fit cadeau d’un magnifique cheval, et comme je me trouvais, — au vu et au su de tout le monde, — posséder en ce moment les bonnes grâces d’une courtisane célèbre, je n’imaginais rien de comparable à mon bonheur.

Mon cheval était une bête de sang, et mon Aspasie, — qui répondait plus volontiers au nom d’Angélina, — était une femme de race. Angélina, — excellente fille d’ailleurs, — avait-elle un peu d’amour pour moi ? Je ne saurais le dire. Mais ce que je sais à merveille, c’est qu’à vingt-cinq ans accomplis j’en étais encore à me demander si j’avais un cœur ou non dans la poitrine. J’en avais un, et ce cœur, pour avoir tardé de battre, n’en battit que plus violemment.

J’étais allé passer la soirée chez une amie de ma mère, laquelle amie donnait à danser tous les samedis. C’était — depuis le milieu du mois de décembre et nous touchions à la fin de février — la seconde fois que cela m’arrivait. Je comprends que les grandes fêtes piquent la curiosité, que les petites divertissent lorsque l’amour y conduit ; mais, à part cela, il me semble qu’on a toujours à faire de son temps un meilleur et plus agréable emploi.

Après avoir jeté un coup d’œil distrait sur l’assemblée, je me retirai dans une embrasure de fenêtre et attendis avec impatience l’instant de me rendre au bal de l’Opéra. Tandis que je pensais aux débardeurs, aux pierrettes et aux dominos, le valet de pied annonça — on annonçait encore dans cette maison — le valet de pied annonça : M. et Mme Duvernay.

M. Duvernay ressemblait au commun des martyrs ; mais sa femme, remarquablement belle, produisit une sensation extraordinaire. A son entrée, il y eut un silence suivi presque aussitôt d’un murmure d’admiration. Pour ma part, j’étais ébloui, charmé, fasciné ! Mme Duvernay me représentait l’idéal, quelque chose comme l’héroïne d’un rêve, comme l’incarnation de ces ravissantes et impalpables figures qui voltigent au chevet des convalescents ! Et ceci n’était pas le résultat — souvent erroné — d’un rapide examen, car plus j’observais Mme Duvernay et plus je me persuadais qu’elle n’avait aucun défaut.

Sa taille était élégante et souple, ses yeux noirs et veloutés, ses dents recouvertes de l’émail le plus riche, ses mains et ses pieds dignes de la mère des Amours, et, — faveur insigne, — la pureté des lignes de son visage n’enlevait rien à. l’expression de sa physionomie. Cette expression intelligente, fine et spirituelle, était en même temps remplie de douceur et de bienveillance. Mais la douceur de Mme Duvernay ne dégénérait jamais en faiblesse, ni sa bienveillance en familiarité ; et, si la jeune femme avait le désir de plaire, il était facile de reconnaître qu’elle n’avait pas celui de manquer, — si peu que ce fût, — aux principes du devoir et de l’honnêteté. Bref, Mme Duvernay savait causer avec mesure, regarder son interlocuteur sans quémander une galanterie, et, par son excellente tenue, mériter l’estime et la considération des moins indulgents.

Dans l’intervalle d’un quadrille à l’autre, Mme Duvernay vint s’asseoir à côté de ma mère, et je remarquai, avec autant de surprise que de joie, que ces dames échangeaient d’amicales paroles.

Quand la jeune femme eut regagné la place qu’elle occupait précédemment :

« Connaîtriez-vous Mme Duvernay ? — demandai-je à ma mère.

  •  — Nous sommes en train de faire connaissance.
  •  — Recevez-en mon compliment. »

Puis, d’un air dégagé :

« Si vous étiez assez bonne pour me présenter à Mme Duvernay, je serais heureux de valser avec elle.

  •  — Toi ! — s’écria ma mère, étonnée.
  •  — Moi-même... pour cette fois seulement.
  •  — Oh ! oh ! il n’y a que le premier pas qui coûte. »

Quelques instants après, ma mère me présenta à Mme Duvernay, qui me fit un charmant accueil, et m’agréa pour partner dans le cas où l’un des danseurs antérieurement acceptés par elle viendrait à oublier son tour d’inscription.

« Hélas ! soupirai-je, aucun d’eux ne l’oubliera ! »

Mme Duvernay feignit de ne pas entendre...

L’attente fut longue, et je désespérais déjà d’obtenir la grâce implorée, lorsque la jeune femme, m’ayant fait signe d’approcher, m’offrit son bras. Soit hasard, soit calcul, ce n’était point une valse, mais une contredanse, que Mme Duvernay daignait m’accorder.

Aussi longtemps que dura cette contredanse, je m’efforçai de paraître aimable et ne réussis guère qu’à être stupide. Enivré d’amour, je tombais en extase, mes yeux se dilataient, mes oreilles tintaient, mon sang refluait vers le cœur, et bien que j’eusse mille choses à dire à Mme Duvernay, je ne lui disais rien ou presque rien.

Cependant, — douée de la pénétration inhérente à l’esprit de son sexe, — la jeune femme avait sans doute deviné mon secret ; car, en me remerciant, elle baissa les yeux avec une dignité de mauvais présage.

La soirée terminée, ma mère salua la maîtresse de la maison, puis Mme Duvernay, dont je cherchai vainement le regard. Cette nouvelle rigueur acheva de me déconcerter, et je rentrai chez moi sans plus songer à l’Opéra que s’il n’eût jamais existé.

Je comptais que le sommeil, — si toutefois il n’effaçait pas entièrement de mon souvenir l’image de Mme Duvernay, — me rendrait un peu de calme et de raison. Mais point : je m’éveillai plus amoureux que la veille et je compris dès lors que la jeune femme était appelée à jouer un rôle capital dans ma destinée.

Angélina me trouva maussade.

Je sus bientôt par ma mère que Mme Blanche Duvernay — qui entrait à peine dans sa vingt et unième année — avait fait un mariage de convenance, et qu’elle était, le jour de la bénédiction nuptiale, pâle et tremblante comme la lueur des cierges qui brûlaient à ses côtés. Je sus que Blanche, depuis cette époque, avait fini — à force de patience et de bons procédés — par adoucir le caractère, dans l’origine assez difticile, de M. Duvernay ; qu’à l’heure présente tout semblait aller au mieux et que la jeune fille — un moment attristée — était devenue la plus heureuse, la plus charmante et la plus vertueuse des femmes.

Au lieu de refroidir mon zèle, ces décourageantes révélations le stimulèrent.

Ma mère exagérait probablement, et, avec de la persévérance, peut-être réussirai-je à triompher des obstacles.

Empêché de voir Mme Duvernay dans le monde, j’entrepris de me trouver sur son chemin. Elle ne pouvait pas quitter sa demeure sans me rencontrer ; mais, chaque fois que je me hasardais à porter la main à mon chapeau, elle détournait invariablement la tête et continuait de marcher. Était-ce un bien ? était-ce un mal ?

« Dans le doute, ce qui me restait de gaieté disparut pour faire place à de sérieuses préoccupations.

Angélina me trouva de plus en plus maussade.

Avant de quitter la ville, ma mère fit promettre à Mme Duvernay qu’elle viendrait, dans le courant de la belle saison, visiter la maison de campagne qu’elle possédait à Brunoy. C’était une occasion qu’il m’importait fort de ne pas laisser échapper. Je ne négligeai donc aucun moyen de connaître au juste l’époque à laquelle la jeune femme devait tenir sa promesse.

Le départ de Blanche fut fixé au 15 juin. J’étais libre, ou à peu près, la peine seulement de me dégager vis-à-vis d’Angélina, qui — je ne sais trop ni pourquoi ni comment — avait obtenu de ma faiblesse que je la conduirais ce jour-là au parc d’Asnières.

Je me dégageai sans cérémonie.

Angélina me trouva tout à fait maussade et me signifia qu’elle s’abstiendrait désormais de venir chez moi.

« J’en aurai du chagrin, — lui dis-je plaisamment, — mais je n’en mourrai pas.

  •  — Quand tu voudras me revoir, tu m’écriras ?
  •  — Oui, ma chère fille. »

Et nous nous séparâmes.

Le 15 juin 1 Je ne puis me rappeler cette date sans éprouver un sentiment de tristesse et de joie ! Le. 15 juin, en effet, l’amour de Blanche sembla se trahir, mais, à certains indices, je reconnus aussitôt que cet amour, au lieu d’assurer mon bonheur, allait le compromettre, l’ébranler, l’anéantir 1 Je reconnus que la jeune femme — malgré son affection — ne franchirait pas la limite au delà de laquelle je m’étais flatté de l’entraîner ! Je reconnus enfin que ce n’était pas au mépris qu’il convenait d’attribuer sa froideur, mais aux conseils écoutés d’une sage prudence !... Blanche, se défiant de sa volonté, se tenait sur le qui vive ; et si, par moments, il y avait de la tendresse dans ses yeux, de la douceur dans sa voix, elle se hâtait d’étouffer, par un dernier mot cruel ou par un geste impitoyable, mes espérances à peine écloses.

La journée se passa dans ces douloureuses alternatives. Autant et plus qu’au bal où, pour la première fois, j’avais rencontré Mme Duvernay, je me sentais intimidé ; et l’avantagé qui paraissait me rester quand ma mère était là, je le reperdais infailliblement dès que la jeune femme demeurait en tête-à-tête avec moi.... Et cependant on me citait pour mon audace, ma hardiesse ! Réputation bien usurpée, je vous jure.

Mme Duvernay devait retourner le soir même auprès de son mari, qu’une importante affaire avait empêché de venir à Brunoy. Nous dînâmes de meilleure heure que de coutume, puis, au sortir de table, nous reconduisîmes notre hôte à la station du chemin de fer. Blanche marchait entre ma mère et moi. La jeune femme semblait s’éloigner à regret ; mais, afin sans doute de fermer le champ aux conjectures favorables que je pouvais tirer de cette circonstance, elle se prit à effeuiller une rose que, en présence de ma mère, je l’avais en quelque sorte obligée d’accepter. La rose ne jouissant pas des propriétés de la marguerite, je ne vis dans l’action de Mme Duvernay rien autre chose qu’une nouvelle preuve de ses mauvaises dispositions et m’en affligeai....

Le lendemain, je me levai avant l’aube et partis pour Paris comme le soleil commençait de montrer son disque d’or à l’horizon.

Trop affolé pour suivre un raisonnement, mes idées d’ordinaire étaient vagues, confuses, incohérentes. Mais, grâce au ciel, toutes les fois qu’un intervalle lucide m’était accordé, j’en arrivais à cette conclusion : que la femme qui ne se rit pas de l’amour qu’elle inspire, est bien près de le partager ; qu’elle le partagera sans aucun doute, et finira par succomber si elle ne prend au plus vite l’héroïque parti de fuir son amant.

Depuis sa visite à Brunoy, Mme Duvernay. — quelque bonne envie qu’elle en eût, — manquait de prétexte honnête pour m’éviter. Nous nous saluions maintenant, nous causions même, et je ne désespérais pas que, — dans un délai rapproché, — elle consentit à me recevoir....

Un jour que nous étions arrêtés au rond-point de l’avenue des Champs-Élysées, Mme Duvernay entama la conversation de la manière suivante :

« Je ne veux plus.... »

Elle avait déjà cessé de m’appeler monsieur, — remarqua le comte d’Aymargues en s’interrompant.

« Je ne veux plus de ces rencontres quotidiennes, qui n’ont et ne sauraient avoir d’autre résultat que celui de....

  •  — Achevez !
  •  — Que celui d’entretenir vos illusions, si tant est que vous en ayez ?
  •  — Je n’en ai pas, madame.
  •  — Alors, dans quel but ?... »

Je soupirai.

« Il faut avoir du courage ? — reprit Blanche.

  •  — Vous en parlez bien à votre aise !
  •  — Qu’en savez-vous ?
  •  — Comment ? »

Mme Duvernay ne répondit pas.

« Au nom de ce que vous avez de plus sacré sur la terre, — continuai-je après un silence, — dites que vous ne serez pas toujours insensible à ma tendresse, dites que vous vous laisserez toucher, émouvoir par mes souffrances ! Vous êtes mon premier amour, madame, et je sens là, — ajoutai-je en tenant la main sur mon cœur, — que cet amour ne s’éteindra qu’avec ma vie !...