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De la traduction et des transferts culturels

De
254 pages
Issus du IVème Congrès "Langue, littérature, démocratie" qui s'est tenu en Allemagne à l'automne 2004, les textes rassemblés dans ce volume mettent à la disposition du public intéressé par la traduction dans son rapport avec le système littéraire de riches réflexions sur les motivations des traducteurs (choix des textes, stratégies mises en oeuvre dans l'acte de traduire) et sur le rôle joué par la traduction dans les processus de transferts culturels.
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Sommaire
Christine Lombez, Rotraud von Kulessa Introduction Jörn Albrecht (Allemagne) La traduction des poststructuralistes français en allemand : un cas de « transfert culturel » ? Heidi Aschenberg (Allemagne) La traduction comme transfert culturel ? A propos des textes sur la Shoah Marcelo Backes (Allemagne) « Le chat est sorti du chat et il n’est resté que le corps du chat ». Guimarães Rosa : un problème classique d’orientation dans l’activité de traduction Nathalie Courcy (Canada) La traduction littéraire au Canada entre 1997 et 2001 : un pont (fragile ?) entre deux communautés linguistiques et culturelles Suzan van Dijk (Pays-Bas) Madame de Genlis traduite par Elisabeth Bekker : transfert culturel ou participation à un même mouvement international ? Vera Elisabeth Gerling (Allemagne) La Vagabonde de Colette en allemand : entre émancipation et érotisme Joseph Jurt (Allemagne) Traduction et transfert culturel Annette Keilhauer (Allemagne) Traduction, transferts culturels et Gender. Réflexions à partir des relations franco-italiennes au XIXe siècle Rotraud von Kulessa (Allemagne) Le théâtre français en Italie au XVIIIe siècle : Luisa Bergalli Gozzi, traductrice et médiatrice

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Frank Leinen (Allemagne) Limites et possibilités du transfert culturel. L’exemple de la traduction allemande de L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar Christine Lombez (France) Traduire la poésie européenne en France au XIXe siècle. Quelques propositions en vue de l’élaboration d’un dictionnaire des traducteurs de poésie en français Stéphane Michaud (France) Traduire la correspondance entre Anna Freud et Lou Andreas-Salomé : enjeux et problèmes méthodologiques Christoph Müller (Allemagne) Traduction et paraphrase de textes français au Portugal au XVIIIe siècle : le développement d’un nouveau style Michael Schreiber (Allemagne) Transfert culturel et procédés de traduction : l’exemple des realia Beate Thill (Allemagne) « Défaire les cases » – la langue et la traduction dans le transfert culturel Irene Weber Henking (Suisse) « Durch diese hohle Gasse muss er kommen… » – La réception de la littérature suisse. – D’une interprétation sociolinguistique vers un transfert esthétique des dialectes alémaniques Frédéric Weinmann (France) Une chevauchée fantastique entre l’Allemagne et la France. (1) Avant l’apparition de Lénore en France Blaise Wilfert-Portal (France) Des bâtisseurs de frontières. Traduction et nationalisme culturel en France, 1880-1930.

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Introduction
Du 28 septembre au 1er octobre 2004, sous le patronage de l’Albert-LudwigsUniversität de Freiburg im Breisgau (RFA), s’est tenu le IVe Congrès de l’Association des Franco-Romanistes allemands (Franko-Romanisten-Tag). Rattachée au thème central du congrès, « Langue, Littérature, Démocratie », la problématique retenue par la Section 8, « De la traduction et des transferts culturels », a offert le cadre d’un débat sur le rôle joué par la traduction et les traducteurs dans le système littéraire et sur la pertinence de la notion même de « transfert » pour la réflexion comparatiste en littérature. Coordonnée par Rotraud von Kulessa (Freiburg) pour la partie allemande et par Christine Lombez (Nantes) pour la partie française, cette section a bénéficié de la participation, entre autres, de Jörn Albrecht (Institut für Übersetzen und Dolmetschen – Heidelberg), Joseph Jurt (Freiburg), Stéphane Michaud (Paris III), Irene Weber Henking (Centre de Traduction Littéraire – Lausanne), etc. Si, lors de ces journées, la problématique de la différence culturelle, intrinsèque à toute traduction, a été rendue manifeste par de nombreux exemples (allemand, canadien, italien, français, hollandais, portugais, suisse) pris du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, afin d’analyser un possible impact des traductions sur la culture cible (ou une tierce culture), les participants se sont également efforcés de retracer et de questionner les motivations des traducteurs, qu’il s’agisse du choix des textes à traduire ou bien des stratégies à l’œuvre dans l’acte même de traduction. Les textes ici rassemblés mettent à la disposition du public intéressé par la traduction littéraire une riche matière à réflexion. Certaines interventions ont choisi d’aborder frontalement la notion même de transfert culturel, en envisageant, en écho au concept goethéen de Weltliteratur, le traducteur comme un médiateur d’échanges intellectuels à l’échelle internationale (J. Jurt Traduction et transfert culturel) ou en esquissant le portrait du traducteur, à la fois maillon essentiel de l’« importation littéraire » et personnage sans visibilité ni réelle reconnaissance dans le monde des Lettres (B. Wilfert Des bâtisseurs de frontières : traduction et nationalisme culturel en France. 1880-1930). Cette situation, à rattacher à la réalité d’une pratique alors constamment dépréciée et minorée dans la vie intellectuelle française, a également soulevé l’épineux problème des droits d’auteur, ainsi que la question des stratégies d’édition et des pratiques – plus ou moins licites – des traducteurs eux-mêmes. Avec, assez paradoxalement, le constat que de nombreux importateurs littéraires ont parfois favorisé, par leur activité, une séparation encore plus profonde entre littérature nationale et littératures étrangères. L’ombre portée du traducteur sur le processus traductif s’est révélée un important fil conducteur pour aborder la question d’éventuels transferts culturels ou littéraires. Analysant la traduction en allemand des

Christine Lombez/Rotraud von Kulessa

poststructuralistes français (Derrida, Lacan, etc.), J. Albrecht (La traduction des poststructuralistes français en allemand : un cas de « transfert culturel » ?) s’est interrogé sur l’impact que la traduction d’un discours philosophique étranger était susceptible d’exercer sur celui d’une culture d’accueil. Dans quelle mesure, en effet, l’imitation d’un certain type d’« écriture » par les traducteurs eux-mêmes peut-elle être considérée comme un cas de transfert culturel ? Dans un souci de typologie des procédés techniques à la disposition des traducteurs (Übersetzungsverfahren), M. Schreiber (Transfert culturel et procédés de traduction) a utilement offert des outils très concrets pour une analyse de détail de mots ou d’expressions susceptibles de se voir déterritorialisés puis reterritorialisés lors du nouvel encodage linguistique, en questionnant plus particulièrement les relations entre transfert culturel et transfert linguistique. L’investigation des conditions mêmes de possibilité du transfert a été au centre de l’exposé d’I. Weber Henking (« Durch diese hohle Gasse muss er kommen ». La réception de la littérature suisse. D’une interprétation sociolinguistique vers un transfert esthétique des dialectes alémaniques), consacré à la réception de la littérature suisse allemande en France et en Allemagne – un cas fort original de « traduction dans la traduction » puisque les traits dialectaux de certains écrivains alémaniques se révèlent tout autant problématiques pour des lecteurs français que pour ceux d’Allemagne. N. Courcy (La traduction littéraire au Canada entre 1997 et 2001 : un pont (fragile ?) entre deux communautés linguistiques et culturelles) n’a pas manqué de relever, quant à elle, à quel point, dans un Canada tenté par la préservation culturelle, la pratique de la traduction est déterminée par la recherche d’un subtil (et toujours délicat) équilibre entre textes traduits en anglais et textes traduits en français. Dans des pays officiellement plurilingues comme la Suisse ou le Canada, les transferts liés à la traduction d’œuvres littéraires favorisent-ils un échange équitable entre les langues en présence ou renforcent-ils plutôt un sentiment de menace devant une ou des cultures ressenties comme étrangères ? Abordant les limites de la notion de « transfert », H. Aschenberg (La traduction comme transfert culturel ? A propos des textes sur la Shoah) s’est intéressée au problème complexe de la traduction de textes écrits sur la Shoah, à l’aide d’un cas concret et spécifique : l’appropriation de la langue allemande, durant la Seconde Guerre Mondiale, par les prisonniers des camps venus d’horizons linguistiques très divers. H. Aschenberg n’a pas manqué de souligner les bornes d’une « traduction » qui ne dispose d’aucun équivalent pour rendre la réalité de l’univers concentrationnaire. Comment, en effet, traduire l’indicible ? Dans un contexte tout autre, celui du roman post-colonial, F. Leinen (Limites et possibilités du transfert culturel. L’exemple de la traduction allemande de L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar) s’est posé une question analogue en se livrant à la lecture serrée de diverses traductions allemandes d’un célèbre opus d’Assia Djebar et en analysant de près les modalités opératoires du possible transfert de l’étrangeté de l’« Autre ».

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Introduction

L’approche constrastive de l’« acte discursif » de la traduction fut l’occasion de souligner à de multiples reprises le caractère souvent « canonisant » et naturalisant du processus traductif. F. Weinmann (Une chevauchée fantastique entre l’Allemagne et la France. Avant l'apparition de Lénore en France), dont la contribution a suivi pas à pas le parcours tortueux de la réception en France, via l’Angleterre, des premières traductions de la célèbre ballade Lénore de G. A. Bürger à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, n’a pas manqué de rencontrer cette interrogation fondamentale et récurrente : combien d’étrangeté une traduction autorise-t-elle ? De même, dans les trois versions allemandes de Colette retenues pour son exposé, V. E. Gerling (La Vagabonde de Colette en allemand : entre émancipation et érotisme) a évoqué les exigences imposées aux (re)traducteurs par des contextes de réception très hétérogènes. M. Backes (« Le chat est sorti du chat et il n’est resté que le corps du chat ». Guimarães Rosa : un problème classique d’orientation dans l’activité de traduction) a pour sa part confronté diverses traductions allemandes et françaises de l’écrivain brésilien Guimarães Rosa, auteur d’une œuvre tout spécialement riche en créativité lexicale… et donc en écueils pour ses traducteurs. Des exemples concrets d’histoire littéraire sont également venus illustrer l’apport de la littérature traduite aux diverses littératures nationales et l’important rôle de médiateurs joué par les traducteurs. C. Müller (Traduction et paraphrase de textes français au Portugal au XVIIIe siècle : le développement d’un nouveau style) a ainsi souligné l’impact de la traduction de l’Art poétique de Boileau au Portugal et son rôle dans la rénovation du théâtre lusophone. La place des femmes dans l’histoire et la pratique de la traduction a fait l’objet d’un coup de projecteur particulier : avec le cas d’Elisabeth Bekker (traductrice hollandaise de Mme de Genlis), S. Van Dijk (Mme de Genlis traduite par Elisabeth Bekker : transfert culturel ou participation à un même mouvement international ?) s’est intéressée à un exemple original de transfert culturel entre la France et la Hollande au XVIIIe siècle, sans doute motivé par la mise en place d’un « réseau » féministe européen, tandis que R. von Kulessa (Le théâtre français en Italie au XVIIIe siècle : Luisa Bergalli Gozzi traductrice et médiatrice) a évoqué le cas atypique d’une poétesse italienne traductrice de textes dramaturgiques français féminins (Mme du Boccage) durant le XVIIIe siècle vénitien. La nécessité d’inclure les questions de Gender dans l’agenda des recherches sur les transferts culturels (notamment avec l’étude des corpus de revues féministes) a d’ailleurs été défendue par A. Keilhauer (Traduction, transferts culturels et Gender : réflexions à partir des relations franco-italiennes au XIXe siècle), de même que C. Lombez a plaidé pour une nouvelle évaluation du rôle d’« intercesseurs » de traducteurs/traductrices aujourd’hui tombés dans l’oubli avec l’exposé d’un projet de répertoire (Traduire la poésie européenne en France au XIXe siècle. Quelques propositions en vue de l’élaboration d’un dictionnaire des traducteurs de poésie en français). Les travaux de la section ont aussi pu s’enrichir de la présence de traducteurs confirmés venus évoquer leur expérience de terrain. Stéphane Michaud (Traduire
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Christine Lombez/Rotraud von Kulessa

la correspondance entre Anna Freud et Lou Andreas-Salomé : enjeux et problèmes méthodologiques) a ainsi exposé le défi que constituait pour lui la traduction de la riche correspondance entre deux très grands noms de la littérature psychanalytique du XXe siècle. Traductrice allemande des œuvres d’Edouard Glissant et d’Assia Djebar, Beate Thill (« Défaire les cases » : la langue et la traduction dans le transfert culturel) a insisté, quant à elle, sur la nécessité d’abolir les « cases », pour reprendre un mot antillais, et de créer, par la traduction, une brèche à travers les « imaginaires ». Plus généralement, les participants ont argumenté en faveur de l’abandon de la tendance éditoriale actuelle qui fait la promotion – pour des raisons essentiellement commerciales – de traductions « ethnocentriques ». Au terme de ces débats, il est apparu fondamental d’intégrer traductions et traducteurs dans le cadre d’une réflexion comparatiste globale. Les travaux de la 8e Section ont pu enregistrer des voies de recherches très diverses sur la problématique envisagée et clairement fait la démonstration qu’un dépassement des frontières interdisciplinaires est nécessaire pour qui souhaite appréhender dans toute sa complexité le rôle effectif joué par la traduction dans les processus de transferts. Ils ont été également l’occasion de mettre en discussion la notion même de « transfert culturel », qui, pour la recherche en littérature, suppose qu’approche littéraire, études de réception et approche sociohistorique coexistent harmonieusement dans l’investigation des textes à l’étude. Ce qui n’exclut nullement, bien au contraire, une analyse affinée des processus linguistiques à l’œuvre dans la traduction, ni une approche de nature plus « culturologique » de cette activité.

Christine Lombez (Université de Nantes) Rotraud von Kulessa (Université de Freiburg im Breisgau)

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La traduction des poststructuralistes français en allemand : un cas de « transfert culturel » ?
Jörn Albrecht
On serait tenté de mettre en relation la réception de la philosophie allemande dans la France du XIXe siècle et l’usage qu’ont fait les étudiants allemands d’une certaine philosophie française regroupée sous l’étiquette de poststructuralisme pour ébranler la pensée académique dans les années 1970 et 1980.1

1. Remarques préliminaires Le point de départ des réflexions qui vont suivre consiste dans une impression vague et purement intuitive : avant la révolution structuraliste et surtout » poststructuraliste « qui, en partant de Paris, a gagné même « les paisibles villes de province » 2, les textes philosophiques français étaient clairs, les textes allemands en revanche, peut-être profonds, mais en tout cas obscurs. Telle était au moins l’opinion générale, répandue des deux côtés du Rhin. Les structuralistes français proprement dits, des linguistes comme André Martinet ou Georges Mounin, étaient pour moi des modèles de la clarté française proverbiale. Les écrits de Freud n’étaient, certes, pas toujours faciles à comprendre, mais ils me semblaient tout de même accessibles à une tentative patiente et tenace de compréhension. Le « retour à Freud » de Lacan3 en revanche m’a précipité dans un désarroi profond. Les textes clairs offrent une prise à la réfutation au sens de Karl Popper, ils satisfont à la condition de testabilité. Les textes profonds en revanche ne sont pas accessibles à une épistémologie « faillibiliste »,4 on peut essayer de vérifier ce qu’ils énoncent ; mais vérification dans un tel cas veut dire presque nécessairement « approbation ». Depuis la révolution poststructuraliste la situation est complètement renversée ; le cartésianisme s’est réfugié de l’autre côté du Rhin. A partir des années soixante-dix du XXe siècle, on a pu assister à la naissance d’une obscurité française, une obscurité brillante, si l’on veut bien me passer l’oxymore. Il est vrai que cette nouvelle obscurité était alimentée partiellement par des sources allemandes, Nietzsche, Heidegger – et surtout Nietzsche vu par Heidegger –, pour ne citer que les influences les plus importantes, mais cela n’empêche pas qu’elle a rencontré une certaine

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Michel Espagne : Les Transferts culturels franco-allemands. Paris, PUF, 1999, p. 24. Raymond Boudon : À quoi sert la notion de « structure » ? Essai sur la signification de la notion de structure dans les sciences humaines. Paris, Gallimard, 1968, p. 10. 3 Cf. Philippe Julien : Pour lire Jacques Lacan. Le retour à Freud. Paris, E.P.E.L., 1990. 4 Cf. Jean Baudouin : Karl Popper. Paris, PUF, 21991 (= Que sais-je ? 2440).

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Jörn Albrecht

opposition justement en Allemagne, la patrie classique des penseurs profonds et obscurs. Avec la réception des maîtres penseurs « post-structuralistes » en Allemagne5 – réception qui s’est faite en première ligne par voie de traductions – une nouvelle obscurité, plus élégante et mondaine que l’autochtone, a gagné la rive droite du Rhin. Cette réception à travers les traductions forme l’objet de ma communication. Il va de soi que je ne peux pas fournir des « preuves » solides pour soutenir ma thèse dans le cadre d’un article de quelques pages. Ce que je propose à mes lecteurs est donc plutôt un projet de recherche que la présentation des résultats d’une enquête menée à bon terme. Je commencerai par quelques passages qui me serviront d’illustration du phénomène dont il sera question dans les pages qui suivent. 2. La « nouvelle obscurité allemande » Comme nous le verrons plus tard, une « tradition de discours » proprement dite, c’est-à-dire une certaine « façon d’écrire » qui présente des caractéristiques qui « transparaissent » dans plusieurs langues, naît généralement par voie de traductions. C’est pourquoi je commencerai ma petite démonstration par des citations prises dans des traductions allemandes des œuvres françaises qui, à mon avis, constituent la source principale du « transfert culturel » dont je me propose de parler. Contrairement à la pratique usuelle, je donne d’abord les traductions et après les textes originaux. Les textes allemands devraient « parler d’eux-mêmes et pour eux-mêmes » ; car ce qui m’intéresse ici, c’est la naissance d’un « genre de discours » à l’intérieur, si j’ose dire, de la langue allemande. Les textes français ne m’intéressent qu’en tant que « modèles ». 2.1. Quelques exemples
Wir befinden uns also vor jener problematischen Situation, daß es kurz gesagt eine Realität von Zeichen gibt, innerhalb deren eine vollständig von der Subjektivität entblößte Welt der Wahrheit existiert, und daß es andererseits einen historischen Fortschritt der Subjektivität gibt, der deutlich ausgerichtet ist auf das Wiederfinden der Wahrheit, die in der Ordnung der Symbole liegt. « Wer kapiert nichts ? »6 Nous nous trouvons donc devant cette situation problématique qu’il y a en somme une réalité des signes à l’intérieur desquels existe un monde de vérité complètement dépourvu de subjectivité, et que, d’autre part il y a un progrès
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Manfred Frank, un des meilleurs connaisseurs allemands du « genre de discours » en question, préfère l’expression « néostructuralistes » ; cf. Manfred Frank : Was ist Neostrukturalismus. Frankfurt/M., Suhrkamp, 1983. 6 Das Seminar von Jacques Lacan. Buch II (1954-1955). Das Ich in der Theorie Freuds und in der Technik der Psychonanalyse. Textherstellung durch Jacques Alain-Miller [sic!]. Übersetzt von Hans-Joachim Metzger. Weinheim/Berlin, Quadriga, 21991, p. 362.

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La traduction des poststructuralistes historique de la subjectivité manifestement orienté vers la retrouvaille de la vérité, qui est dans l’ordre des symboles. « Qui est-ce qui ne pige rien ? »7 Von dem Tag an, wo der Diskurs innerhalb der Repräsentation nicht mehr als deren erste Anordnung existierte und funktionierte, hat das klassische Denken sogleich aufgehört, uns direkt zugänglich zu sein. Die Schwelle zwischen Klassik und Moderne ist endgültig überschritten worden, als die Wörter sich nicht mehr mit den Repräsentationen überkreuzten und die Erkenntnis der Dinge nicht mehr spontan rasterten.8 Du jour où il [scil. le discours] a cessé d’exister et de fonctionner à l’intérieur de la représentation comme sa mise en ordre première, la pensée classique a cessé du même coup de nous être directement accessible. Le seuil du classicisme à la modernité (mais peu importent les mots eux-mêmes – disons de notre préhistoire à ce qui nous est encore contemporain) a été définitivement franchi lorsque les mots ont cessé de s’entrecroiser avec les représentations et de quadriller spontanément la connaissance des choses.9 Es heißt, sich vor diesem Schriftgift geschützt halten wollen, wenn man der Entnahme eines textuellen Gliedes aus einem Kontext widersteht. Es heißt, um jeden Preis die Grenze zwischen dem Drinnen und dem Draußen eines Kontextes aufrechterhalten wollen. Es heißt, die relative Spezifität jeden [sic!] Textes als gesetzmäßig anerkennen, aber heißt auch glauben, daß jedes Schriftsystem in sich ist, Beziehung eines Drinnen zu sich, vornehmlich, wenn es “wahr” ist.10 C’est vouloir se tenir à l’abri de ce poison d’écriture que de résister au prélèvement d’un membre textuel dans un contexte. C’est vouloir maintenir à tout prix la limite entre le dedans et le dehors d’un contexte. C’est légitimement reconnaître la spécificité relative de chaque texte, mais c’est croire que tout système d’écriture est en soi, rapport d’un dedans à soi, par excellence quand il est “vrai”.11

À partir d’un certain moment, un genre de discours (au sens « interlinguistique » du terme) n’a plus besoin de traductions pour se manifester. En lisant un grand
Jacques Lacan : Le Séminaire. Livre II : le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Texte établi par Jacques-Alain Miller. Paris, Editions du Seuil, 1978, p. 391. 8 Michel Foucault : Die Ordnung der Dinge. Eine Archäologie der Humanwissenschaften. Frankfurt/M., Suhrkamp, 1974, p. 368. 9 Michel Foucault : Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Paris, Gallimard, 1966, p. 315. 10 Jacques Derrida : Dissemination. Herausgegeben von Peter Engelmann. Übersetzt von HansDieter Gondek. Wien, Passagenverlag, 1995, p. 357. 11 Id., La Dissémination. Paris, Editions du Seuil, 1972, p. 352.
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nombre de traductions, les auteurs allemands ont appris à écrire « à la Foucault » ou « à la Derrida » en allemand. Les deux exemples qui suivent ont été pris dans des textes originaux qui traitent des sujets « poststructuralistes » :
Sie [scil. die Äquivokation] betrifft, zweitens, grammatische Verhältnisse, weshalb sich unsere Übersetzung für das einsetzt, was die Wörtlichkeit der Syntax (vor allem des Satzes) genannt worden ist. Dem Leser wird hier abverlangt: sich einzulesen. Wie, wenn nicht durch solches hinweisende Übersetzen, wäre wiederzugeben, wovon, als Drittem, ausgehend nochmals von der Äquivokation Lacan spricht, es demonstrierend in Rede und Schrieb: die Antinomik logischen Verhältnisses. – Auf dieses hin schneiden sich die Ebenen, doch bilden die drei Knotenpunkte der Äquivokation keinerlei Hierarchie...12 Die Arbeit ist aus einer einfachen Frage heraus entstanden. Wie geht man mit einer Theorie als Sache um, wenn die Sache der Literaturwissenschaft die Literatur ist? Die Frage ist einfach, weil man sie in zwei Teile zerlegen kann. Deshalb hat diese Arbeit zwei Teile. Der erste Teil behandelt die Sachfrage der Theorie als Sachfrage. Der zweite Teil behandelt die Sachfrage der (Theorie als) Literatur. (...) Der erste Teil (ver)handelt die Stelle, der zweite Teil wird von der Stelle behandelt.13

Retenons pour le moment que, vingt ans plus tôt, le « genre de discours » correspondant étant encore complètement inconnu en Allemagne, aucun lecteur d’une maison d’édition n’aurait accepté des textes de ce genre. 2.2. La difficulté de traiter de manière « logocentrique » des auteurs qui dénoncent et refusent le « logocentrisme » Le poststructuralisme (ou néostructuralisme) français fait partie des « univers de discours » clos. Toute critique qui vient de l’extérieur est presque automatiquement interprétée comme manifestation d’ingénuité d’un profane « qui n’y comprend rien ». Cela vaut déjà pour les simples commentaires, comme démontre un texte publicitaire imprimé sur la couverture d’un livre qui promet de rendre plus facile la lecture des textes de Jacques Derrida aux néophytes en la matière. Ce serait un contresens que de vouloir « éclaircir » des obscurités délibérées :
La plupart des termes significatifs employés ou créés par Derrida y sont en effet expliqués aussi clairement que la matière le permet, tout comme les raisons des

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Das Seminar von Jacques Lacan. Buch XX (1972-1973). Encore. Textherstellung durch JacquesAlain Miller. Übersetzt von Norbert Haas, Vreni Haas und Hans-Joachim Metzger. Nachwort der Übersetzer. Weinheim/Berlin, Quadriga, 2 1991, p. 61. 13 Axel Fliethmann : Stellenlektüre Stifter – Foucault. Tübingen, Niemeyer, 2001, VII (= Préface d’une thèse de doctorat présentée à l’université de Cologne).

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La traduction des poststructuralistes obscurités délibérées – sans que soit ici promise au lecteur quelque maîtrise totale ou définitive, qui irait à contresens du geste même de la doctrine.14

Il va de soi qu’un critique sévère du poststructuralisme français comme le philosophe américain John R. Searle trouve des termes moins mitigés pour caractériser un auteur qui se dérobe à toute critique. A ce propos il ne se gêne même pas de prendre à témoin un « confrère poststructuraliste » de l’auteur attaqué :
Michel Foucault once characterized Derrida’s prose style to me as « obscurantisme terroriste ». The text is written so obscurely that you can’t figure out clearly what the thesis is (hence “obscurantisme”) and than when one criticizes what the author says, “Vous m’avez mal compris, vous êtes idiot” (hence “terroriste”).15

Il n’est pas question de critiquer ici les écrits des poststructuralistes français par et pour leur contenu, ce serait la tâche d’un philosophe ou d’un historien des idées. Je veux me limiter à une étude de l’expression linguistique, tout en reconnaissant qu’une séparation de forme et de contenu dans un tel cas est presque impossible. Avant d’entrer dans les détails d’une analyse des particularités de l’ « écriture » des poststructuralistes, je me propose de dédier quelques remarques à la notion d’ « obscurité ». 2.3. Que veut dire « obscur » ? Comme nous l’avons vu, John R. Searle professe l’opinion qu’un auteur est obscur quand il est impossible pour le lecteur d’apprécier avec exactitude en quoi consiste la thèse qu’il défend. Mais comment prouver que le seul responsable de cet acte de compréhension manqué est l’auteur ? Quel effort le lecteur doit-il entreprendre pour essayer de comprendre et qu’est-ce qu’il doit faire pour démontrer qu’il a bien compris ? Comprendre, dans le sens traditionnel et, si l’on veut, « métaphysique » du terme veut dire « s’emparer d’un sens », d’un sens qui existe de quelque manière indépendamment de la forme linguistique qui l’exprime. Celui qui « a compris » devrait donc être capable de revêtir d’un costume linguistique nouveau le sens du message original ; en bref : il devrait être capable d’exprimer « plus ou moins la même chose » avec ses propres mots. Comme nous avons déjà pu voir et comme nous le verrons encore par la suite, les commentateurs et les traducteurs des auteurs poststructuralistes ont tendance à maintenir intact dans la mesure du possible le signifiant – même dans les paraphrases et les explications. Les traducteurs
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Cf. Charles Ramond : Le Vocabulaire de Derrida. Paris, Ellipses, 2001. (Texte publicitaire) John R. Searle : « The word turned upside down », The New York Review of Books, October 27, 1983, p. 77.

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Jörn Albrecht

allemands se contentent, dans la plupart des cas, de « germanisations » phoniques et graphiques superficielles des termes français :
supplément → Supplement ; équivocation → Äquivokation ; s’entendre parler → sich-hörensprechen (pourquoi pas sich sprechen hören ?) ; Reiterating the Differences (reprise ironique de la formule derridienne par Searle) → Reiteration der Differenzen.

Manfred Frank parle des « oft abenteuerlichen Mängel[n] der deutschen Übersetzungen » 16 , mais il ne s’agit pas exclusivement de « traductions mauvaises » au sens banal du terme. On a parfois l’impression que ni les exégètes ni les traducteurs ne sont sûrs d’avoir compris – au sens traditionnel du terme – les textes qu’ils se proposent de commenter ou de traduire. Ils veulent conserver dans la mesure du possible le signifiant du message, ayant intuitivement compris que ce n’est pas leur tâche de transférer un « sens ». 3. Qu’est-ce qu’une « tradition de discours » ? Je dois me limiter à une définition provisoire de la notion : par « tradition de discours » j’entends une technique linguistique de traiter certains sujets ; une technique linguistique suivant certaines règles qui ne s’identifient pas tout simplement avec les règles d’une langue au sens traditionnel du mot. 17 Le « bouillon de culture » – pour employer une métaphore presque « poststructuraliste » – dans lequel se développe un « genre de discours » est toujours une langue particulière ou, dans des cas exceptionnels, plusieurs langues étroitement apparentées. Les règles de ce genre de discours transcendent celles de la langue proprement dite, de façon qu’elles puissent être transmises séparément et imitées, plus ou moins heureusement, avec les moyens d’autres langues. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’on a affaire à une « tradition de discours » proprement dite. 18 Je vais commencer par un exemple très simple :

Manfred Frank : Was ist Neostrukturalismus, op. cit., p. 8. Cf. la définition de « discours » proposée par Manfred Frank : « Diskurse im neufranzösischen Sinn sind weder bloße singuläre Wortkombinationen im Sinn der Saussureschen parole, noch erschöpft sich ihr Sinn in dem der Regeln, die für ein betreffendes Sprachsystem verbindlich sind. Sie sind das erste nicht, da es sich um intersubjektive Veranstaltungen handelt, und nicht das zweite, weil ihnen eine nicht regulierte Freiheit zugestanden wird, die nicht regellos ist, aber durch den Begriff der grammatischen Regeln nicht erschöpft wird. » Manfred Frank : Das Sagbare und das Unsagbare. Studien zur deutsch-französischen Hermeneutik und Texttheorie. Erweiterte Neuausgabe. Frankfurt/M., Suhrkamp, 1987, p. 409. 18 Cf. Jörn Albrecht: « Können Diskurstraditionen auf dem Wege der Übersetzung Sprachwandel auslösen? ». In : Heidi Aschenberg/Raymund Wilhelm (éds), Romanische Sprachgeschichte und Diskurstraditionen. Tübingen, Narr, 2003, p. 37-53, spécialement p. 49sq.
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La traduction des poststructuralistes

3.1. Premier exemple : le « renversement du génitif » (mai 1968) et « renversements » syntaxiques analogues Vers la fin des années soixante, une figure rhétorique – il s’agissait, pour être précis, d’une « figure de mots » et non pas d’une « figure de pensée » – fit son apparition dans la prose révolutionnaire de certains groupes estudiantins qui distribuaient leurs tracts dans les universités allemandes : « Die herrschenden Verhältnisse sind die Verhältnisse der Herrschenden. ». Ce n’était, nous le savons aujourd’hui, que le calque d’un tour syntaxique à haute valeur expressive, inventé par les étudiants français en 1968 et baptisé post festum « le renversement du génitif ». Les poststructuralistes ont fait un usage généreux de ce tour particulièrement approprié à produire des effets de « flou » :
Le langage du désir c’est le désir de langage Donner un coup – le coup de don/donc (Derrida) Idéal du moi – moi-idéal (Ich-Ideal – Ideal-Ich) (Lacan) Theorie der Lektüre oder Lektüre der Theorie : Mit der Frage Lektüre/Theorie steht und fällt... 19

3.2. A la recherche des manifestations linguistiques du genre de discours en question Un « discours » au sens de Michel Foucault – je préfère employer dans ce contexte le terme « genre de discours », plus neutre et plus abstrait à la fois – présente donc certaines particularités qui se situent quelque part au milieu entre les règles d’une langue déterminée et l’emploi individuel d’une langue quelconque. Il est question de particularités « interlinguistiques », c’est-à-dire identifiables et reconnaissables dans des textes rédigés en différentes langues. Une description technique d’un tel genre de discours devrait donc être possible. La liste des particularités qui suit est bien loin d’être exhaustive. Il s’agit plutôt d’une esquisse rapide de la « grammaire » du genre de discours poststructuraliste. Par manque de place je suis obligé de me limiter à quelques exemples pour chaque catégorie. 3.2.1. Nominalisations peu usuelles dans la langue commune

Comme si le peintre ne pouvait à la fois être vu sur le tableau où il est représenté et voir celui où il s’emploie à représenter quelque chose. Il règne au seuil de ces deux visibilités incompatibles.20

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Cf. Axel Fliethmann : Stellenlektüre, op. cit. p. IX Michel Foucault : Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines. Paris, Gallimard, 1966, p. 20. C’est moi qui souligne, dans cet exemple et dans ceux qui suivent.

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Jörn Albrecht Als könnte der Maler nicht gleichzeitig auf dem Bild, das ihn darstellt, gesehen werden und seinerseits dasjenige sehen, auf dem er gerade etwas darstellen will. Er herrscht an der Grenze dieser beiden unvereinbaren Sichtbarkeiten.21 Les nouvelles empiricités » – « Die neuen Empirizitäten.22

Particulièrement dignes d’intérêt, les nominalisations de deux formes du pronom personnel français qui expriment, dans la langue commune, une opposition purement grammaticale :
Tout s’organise de plus en plus dans une dialectique où le je est distinct du moi. (…) Nous nous en tiendrons pour l’instant à cette métaphore topique – le sujet est décentré par rapport à l’individu. C’est ce que veut dire Je est un autre.23 Alles organisiert sich mehr und mehr in einer Dialektik, wo das ich/je unterschieden ist vom ich/moi.24 (…) Wir werden uns vorerst an diese topische Metapher halten – das Subjekt ist in bezug auf das Individuum dezentriert. Das ist es, was Ich ist ein anderer meint.25

3.2.2. Métaphores inhabituelles (pas lexicalisées) et néologismes « ludiques » Le maître incontesté de la création néologique est Jacques Lacan. C’est grâce à lui que s’est imposée une façon d’écrire qui « épate les bourgeois » par une multitude de néologismes de toutes sortes et qui deviendra une des marques caractéristiques du genre de discours poststructuraliste. Les traducteurs allemands n’ont pas essayé de récréer cette effervescence néologisante avec les moyens de l’allemand, ils l’ont tout simplement « calquée ». Une équipe de chercheurs français – plutôt des philologues que des spécialistes de psychanalyse – s’est amusée à dresser un inventaire des créations lacaniennes les plus spectaculaires dans le but de « guider le lecteur dans le rugueux massif des écrits lacaniens. »26 Je cite seulement quelques exemples :
autreposer (s’) v. pron. L’autre, entendez-le bien, c’est donc un entre, l’entre dont il s’agirait dans le rapport sexuel, mais déplacé, et justement de s’autreposer.

Id., Die Ordnung der Dinge. Eine Archäologie der Humanwissenschaften. Aus dem Französischen von Ulrich Köppen, p. 31 sq. 22 Ibid., chap. VIII, 1 (titre). 23 Jacques Lacan : Le Séminaire. Livre II, op. cit. p. 18. L’auteur fait allusion ici à une lettre d’Arthur Rimbaud. 24 Absolument incompréhensible pour un lecteur allemand qui ne sait pas assez bien le français. 25 Jacques Lacan : Das Seminar. Buch II, 1954-1955, op. cit. p. 15 sq. 26 Yan Pélissier et alii (éds.) : 789 Néologismes de Jacques Lacan. Paris, EPEL, 2002, p. VIII.

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La traduction des poststructuralistes Autron n.m. Ce que nous appellerons le lieu de L’Autre, L’Autre-on, l’Autron – dirai-je, à faire rimer nos désignations avec ces désignations familières en physique. Voilà, à cet Autron abstrait, adressée par le sujet, à son propre insu plus au moins, cette demande d’être nourri. poubellicant, ante adj. Le facteur poubellicant ou poubellicatoire, comme vous voudrez l’appeler, du structuralisme. trieber v. tr. Ce que Freud souligne de cette mort (…) si je puis m’exprimer ainsi, l’a triebée d’en faire un Trieb.27

Dans la plupart des cas, les traducteurs allemands ont laissé les exemples en français, se contentant de quelques « Remarken (...), diese abgesetzt durch Spatium [sic !] »28. Encore quelques exemples :
Ça s’oupire – ◊ ça : es, das ; s’oupire : reflexive Verbform, 3. Pers. Sing. Präs. ; ou pire ; soupire : (es) seufzt ;...29 nezessär – nécessaire ◊ nécessaire : notwendig, nötig ; ne : nicht ; cesser : aufhören, einstellen, aufgeben, nachlassen, enden, ... Linguisterie – linguisterie ◊ linguiste; hystérie30

À l’opposé de ses successeurs, Lacan reste un auteur poli de la vieille école, qui s’excuse auprès de ses auditeurs/lecteurs pour ses créations lexicales hardies. L’inventaire des formules d’introduction qui précèdent généralement l’apparition d’un néologisme est impressionnant. Je dois me contenter ici d’un choix restreint :
que j’ai appelé... que nous appellerons... par une espèce de néologisme qui présente aussi bien une ambiguïté... si je puis m’exprimer ainsi... que j’ai connoté du terme de... puisqu’il me plaît bien de jouer avec le mot... je vous propose la formule de... ce que nous oserons écrire… dirais-je, si vous me passez le mot...31

Ibid., en ordre alphabétique. Jacques Lacan : Encore, op. cit., Nachwort der Übersetzer, p. 18. 29 La traduction de ou pire « oder schlimmer » a été oubliée. 30 Jacques Lacan : Encore, op. cit., Nachwort der Übersetzer, p. 162sq. 31 Tous les exemples ont été pris dans Pélissier et alii, op. cit.
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3.2.3. Tautologies « savantes » Depuis que la phrase célèbre de Gertrude Stein « A rose is a rose is a rose is a rose » a trouvé un accueil chaleureux dans le monde des intellectuels, on hésite à considérer les tautologies comme simples vices de style. La sagesse populaire nous dit qu’« un homme est un homme », et si Jacques Derrida, dans un essai de plusieurs dizaines de pages, développe la thèse que « tout autre est tout autre » 32 , nous résistons vaillamment à la tentation de sourire et partons immédiatement à la recherche d’un sens caché. Comme les tautologies de ce genre se prêtent assez souvent à une lecture polysémique (tout autre est tout autre : « chaque autre est complètement différent ») elles ne sont pas automatiquement « faciles à traduire ». 3.2.4. Emprunts délibérément mal adaptés Les trois auteurs qui se trouvent au centre de la présente étude, Jacques Lacan avec sa redéfinition du « Ich » freudien, Michel Foucault et sa thèse concernant les discontinuités que présente l’epistémè, faisant d’abord apparaître et ensuite disparaître le « sujet »,33 et last but not least Jacques Derrida et sa notion de « déconstruction » qu’on ne confondra pas avec le « déconstructionnisme » américain, entretiennent une relation privilégiée avec l’allemand, ce qui ne facilite sûrement pas leur traduction vers cette langue. Lacan se plaisait à tirer des effets inattendus du jeu entre les deux langues :
... ces petits jeux entre le français et l’allemand servent à élasticiser le bavardage mais le bavardage garde toute sa colle... La langue, c’est du chewing gum. L’inoui c’est qu’elle garde ses trucs...34

Le terme d’Aufklärung (dans sa forme allemande) joue un rôle important dans l’œuvre de Foucault. Il va sans dire que la traduction des nombreux passages de textes français truffés de mots allemands (non pas d’emprunts de langue – Fremdwörter – mais d’emprunts d’auteur – fremde Wörter) constitue un problème majeur pour la traduction vers l’allemand. La mention « en allemand dans le texte » ne garantit pas que l’effet stylistique soit conservé, comme démontre l’exemple suivant :

Jacques Derrida : « Donner la mort. 4. Tout autre est tout autre ». In : L’Ethique du don. Jacques Derrida et la pensée du don. Colloque de Royaumont, décembre 1990. Essais réunis par Jean-Michel Rabaté et Michael Wetzel. Paris, Métailié-Transition, 1992, p. 79-108. 33 Cf. à ce propos : Jörn Albrecht : Europäischer Strukturalismus. Ein forschungsgeschichtlicher Überblick. Tübingen, Francke, 22000 (= UTB 1487), p. 218-220. 34 Jacques Lacan cité d’après Johanna Vennemann : « Tropenkrankheit. « Die Krankheit der Wende-kreise » oder « La maladie du trop ». In : Jutta Prasse/Claus-Dieter Rath (éds.), Die Rückkehr der Psychoanalyse über den Rhein. Lacan und das Deutsche. Freiburg i. Br., Kore Verlag, 1994, p. 61-66, ici p. 61. Le volume est rempli d’exemples évocateurs.

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La traduction des poststructuralistes Avant d’être l’objet d’une histoire – d’une science historique – l’écriture ouvre le champ de l’histoire – du devenir historique. Et celle-là (Historie dirait-on en allemand) suppose celle-ci (Geschichte).35 Ehe sie Gegenstand einer Historie – einer historischen Wissenschaft – ist, eröffnet die Schrift den Bereich der Geschichte – des geschichtlichen Werdens. Denn die Historie [i. Orig. dt.] setzt die Geschichte [i. Orig. dt.] voraus.36

Cependant, quand au lieu de s’arrêter à des passages isolés on prend en considération le genre de discours global, on constate qu’il y a équivalence d’effets ; car les traducteurs allemands « prennent leur revanche » en parsemant à leur tour les traductions de mots français. Derrida a même exigé que certaines expressions restent en français dans les traductions :
Ich hätte simulieren können, was man im Französischen ein « faux départ » nennt (ich bestehe darauf, daß der Übersetzer die Anführungszeichen, die Klammern, die Kursivschrift und das Französich [sic!] beibehält).37

3.2.4. Le « jeu des signifiants » Les poststructuralistes français ont été profondément influencés par le « retour du/au langage » (linguistic turn) qui a dominé les branches les plus variées de la philosophie du XXe siècle. Pour eux – peut-être encore plus que pour les néopositivistes ou les représentants de la « philosophie du langage ordinaire » – la langue a cessé d’être un instrument pour « exprimer » ou « communiquer » la pensée. Il n’y a pas de sens « en dehors » du ou « derrière » le langage ; en bref, « il n’y a pas de hors-texte ».38 La langue n’est pas l’instrument mais plutôt l’objet de la pensée et le « sujet parlant » de la linguistique classique se transforme en une sorte d’acteur qui récite le rôle qu’un « système » anonyme a bien voulu lui confier. Il n’est pas question d’approfondir le côté philosophique ou du moins idéologique de cette façon de voir les choses. Il s’agit uniquement de tâcher de donner une description « par l’extérieur » du genre du discours dans lequel elle se manifeste. En partant de l’idée de la « sémiosis infinie » de Charles Saunders Peirce (« So it is only out of symbols that a new symbol can grow. Omne

Jacques Derrida : De la Grammatologie. Paris, Editions de Minuit, 1967, p. 43. Id., Grammatologie. Übersetzt von Hans-Jörg Rheinberger und Hanns Zischler, Frankfurt/M., 61996, p. 50. 37 Id., Limited Inc. Aus dem Französischen von Werner Rappl unter Mitarbeit von Dagmar Tavner. Wien, Passagen Verlag, 2002, p. 53. 38 Id., Grammatologie, op. cit., p. 227.
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symbolum de symbolo »), 39 Derrida développe le concept (déjà présent en pratique bien avant lui dans les écrits de Lacan) du « jeu des signifiants ».40 Le signifiant ne renvoie plus à un signifié en tant que représentant de la chose réelle mais à d’autres signifiants, et ce qu’on appelle le « sens » d’un message n’est pas un phénomène « derrière » le signifiant, mais un épiphénomène de la « trace » que laisse le jeu de renvois en principe infini. En ce qui concerne la forme linguistique des « discours » qui seule nous intéresse dans ce contexte, cette « déconstruction » de la notion traditionnelle du « sens » s’exprime par une multitude de jeux de mots de toutes sortes : cela commence par des figurae etymologicae, historiquement fondées ou « populaires », comme on les trouve dans les écrits de Heidegger, et cela va jusqu’aux simples calembours, comme par exemple le rapprochement paronymique entre Hegel (prononcé à la française) et aigle.41 C’est dans ce domaine que les traducteurs allemands s’éloignent le plus de la praxis habituelle : généralement on ne « traduit » pas les jeux de mots, on les « transpose », c’est-à-dire qu’on essaie de maintenir le mécanisme du jeu dans la langue cible à l’aide de mots qui signifient tout à fait autre chose que ceux du texte original. Comme nous l’avons vu à propos des jeux de mots de Lacan (cf. supra 3.2.2) les traducteurs allemands restent généralement très proches du texte et délèguent le « jeu des signifiants » à un apparat critique qui intimide le lecteur. Conclusion Selon Michel Espagne, une voie d’accès à la notion de « transfert culturel » tient « à la genèse des discours ». 42 La réception des maîtres penseurs poststructuralistes peut donc en effet être considérée comme « transfert culturel », ce terme n’impliquant aucun jugement de valeur. Les traducteurs jouent un rôle important dans le processus d’introduction d’un nouveau « genre de discours » en allemand. Il ne s’agit certainement pas d’un fait idiosyncrasique dû aux caprices d’un ou deux traducteurs. Il y a plus de cinquante traducteurs qui se sont occupés des œuvres de Lacan, Foucault et Derrida et qui ont créé, probablement sans en avoir l’intention, un nouveau genre de discours assez homogène, une « intersubjektive Veranstaltung » au sens de Manfred Frank (cf. supra note 17). J’ai donné un choix restreint d’exemples, mais je crois pouvoir étayer ma thèse à l’aide d’autres exemples convaincants dans le cadre d’une étude plus ample et plus circonstanciée. Les traductions allemandes peuvent être considérées en partie comme exemples de « traduction incomprise » (transcodage mécanique) ; elles contiennent parfois
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Charles S. Peirce : Elements of Logic (livre II), cité d’après Jacques Derrida, Grammatologie, op. cit., p. 70. 40 Cf. par ex. Grammatologie, op. cit., p. 73 sq. 41 Cf. Heinz Kimmerle : Jacques Derrida zur Einführung. Hamburg, Junius, 1997, p. 60. 42 Michel Espagne : Les Transferts culturels franco-allemands, op. cit. p. 26.

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La traduction des poststructuralistes

des bévues évidentes, mais, fait curieux, elles sont néanmoins acceptées par les lecteurs allemands. Il n’est pas facile de se procurer les textes les plus importants dans les bibliothèques scientifiques ; ils sont toujours empruntés. La « nouvelle écriture » (dans le sens de Roland Barthes non dans celui de Derrida) a sans doute enrichi le style sec et peu élégant des travaux allemands dans le domaine des sciences humaines, mais elle a également ouvert la voie au « n’importe quoi ». De plus en plus souvent, on tombe sur des thèses de doctorat ou d’habilitation qu’aucune faculté n’aurait acceptées il y a cinquante ans. Le phénomène du « transfert culturel » comme je l’entends présente donc une certaine ambiguïté : c’est à la société cible d’en profiter pour enrichir ses propres traditions au lieu de les défigurer.

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La traduction comme transfert culturel ? A propos des textes sur la Shoah
Heidi Aschenberg 1. Introduction La recherche sur les transferts culturels a été entreprise dans les années 1980 pour étudier les différents types de passages entre cultures.1 La communauté d’accueil joue dans ces processus d’échange un rôle très important :
Un transfert culturel n’est pas déterminé principalement par un souci d’exportation. Au contraire, c’est la conjoncture du contexte d’accueil qui définit largement ce qui peut être importé ou encore ce qui, déjà présent dans une mémoire nationale latente, doit être réactivé pour servir dans les débats de l’heure.2

Dans ce contexte, les traductions sont considérées comme particulièrement significatives, étant donné qu’elles sont des instruments de premier ordre de la communication interculturelle.3 Quant à la traductologie, la conception de la traduction comme transfert culturel s’inscrit dans le cadre théorique de la pragmatique. Selon cette approche, le processus de traduction n’est pas un simple transcodage de mots et de phrases. La traduction est considérée plutôt comme un acte complexe, au cours duquel le traducteur reformule le message original en l’adaptant aux besoins de la culture cible. Mais, à en croire Hans J. Vermeer, ceci vaut seulement si l’on accepte la restriction suivante : « Eine fremde Situation kann nur insoweit vertextet (behandelt) werden, als sie in die aktuelle hineinholbar (assimilierbar) ist, das heißt, hier präsentierbar ist (...) ».4 La traduction comme transfert culturel représente donc un processus d’assimilation ou d’appropriation qui rend possible la présentation de l’étranger conformément aux besoins de la culture cible. Les textes portant sur la Shoah constituent, parmi les textes littéraires, un groupe à part, ce qui est dû en premier lieu à leur sujet, à savoir l’expérience du camp de concentration. Ces textes se soustraient en général à une classification nette qui permettrait de les ranger dans un genre littéraire traditionnel. Quoique
Cf. Michel Espagne : Les Transferts culturels franco-allemands. Paris, PUF, 1999, p. 11. Id., op. cit., p. 23. 3 Selon Espagne, l’histoire de la traduction ainsi que l’histoire du livre pourraient servir « de disciplines auxiliaires aux recherches sur les transferts culturels » (cf. op. cit., p. 11). 4 Hans Vermeer : « Übersetzen als kultureller Transfer ». In : Mary Snell-Hornby (éd.), Übersetzungswissenschaft. Eine Neuorientierung. Tübingen, Francke, 1986, p. 37.
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