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De Mémoire d'Homme

De
264 pages

Et si l'humanité prenait un nouveau départ ?

Au large de l’Antarctique, les remorqueurs ont fini de préparer l’iceberg qui partira bientôt pourvoir en eau douce le continent africain. Dans la base Georges Mougin, sur la côte, Anton et Phœbus supervisent leur retour au port lorsqu’une proche colonie de milliers de manchots disparaît subitement.

Dans la double pyramide, la petite San ne supporte pas les implants télesthésiques qui lui permettraient de rejoindre l’unité spirituelle formée par les habitants de la cité. Jud, le chirurgien, s’apprête à inciser les tempes du nourrisson pour les extraire.

Inspirée par les œuvres philosophiques de Platon autant que par les textes fondateurs des trois grandes religions monothéistes, découvrez l’anticipation qui vous fera appréhender notre existence autrement.


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  6. De Mémoire d’Homme

 

Élodie Philippe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À mon père qui m'a transmis le virus de la littérature d'Anticipation, ainsi que son trouble psychotique du questionnement existentiel

obsessionnel

 

 

 

 

 

 

« (…) Chez vous et ailleurs, à peine se trouve constitué ce qui touche à l’écriture et à toutes les autres choses dont les cités ont besoin, chaque fois, à intervalles réglés, revient, comme une maladie, le flot du ciel qui fond sur vous ; et il n’épargne que ceux d’entre vous qui sont illettrés et étrangers aux Muses, en sorte que vous repartez du début comme si vous étiez redevenus jeunes, ignorant tout ce qui est arrivé chez vous et ici dans l’ancien temps. »

Platon, Timée (23a-b)

 

 

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L’iceberg est colossal : sept millions de tonnes. Deux remorqueurs le contournent de part et d’autre comme effectuant une chorégraphie lente. Ils habillent le bloc de glace de sa jupe, c’est ainsi qu’on nomme la membrane en géotextile qui va entourer la partie immergée de l’iceberg, afin de l’isoler des échanges thermiques avec l’océan. Car cet iceberg, pêché au large des côtes atlantiques du continent antarctique, est en train d’être préparé pour un long voyage vers la Namibie, dans le but d’y apporter une inestimable ressource en eau douce que le continent africain n’offre plus à ses habitants depuis plusieurs décennies.

Les bateaux ont fini d’envelopper l’énorme bloc de glace. Ils se dirigent à présent vers un troisième remorqueur, quatre fois plus gros qu’eux, le Prince Mohammed Al-Faisal VIII. C’est ainsi que se nomme cette série de douze remorqueurs chargés de l’acheminement des icebergs, du Prince Mohammed Al-Faisal I à XII, en l’honneur de ce prince saoudien qui, dans les années mille neuf cent soixante-dix, fut le premier à soutenir ce projet alors qu’il était encore loin d’être réalisable. Les deux abeilles rattachent la précieuse cargaison au bateau le plus gros. Avec une force de cent trente tonnes, le Prince Mohammed Al-Faisal VIII est paré pour sa route vers le berceau de l’Homme, au départ du dernier des continents à avoir été conquis par l’ultime descendant de Sapiens.

Suivant des courants favorables à la conservation de la glace, le Prince Mohammed Al-Faisal VIII mettra plus de sept mois à rejoindre la côte ouest-africaine. Et malgré toutes les mesures prises, à son arrivée, l’iceberg aura perdu environ trente-huit pour cent de sa masse. Mais les quatre millions de mètres cubes d’eau qui auront subsisté permettront d’abreuver l’équivalent de soixante-dix mille personnes durant une année.

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Les yeux rivés sur leurs écrans de contrôle, Anton et Phœbus veillent au bon déroulement des opérations de capture et d’amarrage des icebergs depuis le poste de contrôle de la base européenne Georges Mougin. Baptisée ainsi en hommage à l’ingénieur français à l’origine de ce projet d’exploitation et de transfert des icebergs de l’Antarctique, la station Georges Mougin est localisée à soixante-quatorze degrés douze minutes sud et vingt-quatre degrés quinze minutes ouest du contient austral.

Le poste de contrôle est situé tout en haut du bâtiment principal, une construction cylindrique s’élevant sur trois étages. Au niveau du dessous se trouve le salon. Quant au rez-de-chaussée, il se compose de la cuisine, la cantine et d’une salle de réunion. Il donne également accès, d’un côté, à l’extérieur et de l’autre, à un court tunnel qui mène vers le bâtiment annexe, carré et de plain-pied, dans lequel sont aménagées dix chambres doubles, la salle de bain commune et l’infirmerie.

Le salon est la pièce la plus agréable de la station, et les employés de la compagnie européenne Iceberg Transport International (ITI) y passent le plus clair de leur temps. D’un côté, un coin cinéma offre trois larges sofas disposés en arc de cercle face à un immense écran sur lequel sont enregistrés des centaines de films, de jeux vidéo ou encore d’e-book, tous téléchargeables sur les dictscreens personnels. Au centre de cette grande salle ronde, un billard sur lequel l’équipe passe de longues soirées conviviales, une queue dans une main, un verre dans l’autre. Un autre quartier de la pièce est aménagé en espace de remise en forme, mettant à disposition des pensionnaires un tapis de course, une barre de traction et un banc de musculation. Le dernier quartier est le coin internet où, au centre d’une table carrée, une colonne métallique, carrée également, présente quatre dictscreens permettant aux habitants de la base de garder le contact avec leurs familles, via une connexion internet par satellite.

Le dictscreen est le petit-fils du désuet ordinateur. Un écran si souple qu’on peut le rouler, magnétique et se fixant ainsi par adhérence à n’importe quel pan de mur métallique. Il y a de ces parois spéciales dans toutes les maisons et appartements actuellement, car tout le monde possède un dictscreen. Un écran, et rien d’autre. Que faudrait-il d’autre d’ailleurs ? Le dictscreen se commande entièrement par la voix. Finis les écrans encombrés de touches tactiles comme dans les vieilles tablettes digitales qu’on utilisait encore il y a une vingtaine d’années seulement. Et résolument terminés les claviers et autres souris qui encombraient les bureaux. Ce meuble, le bureau, a d’ailleurs lui aussi disparu. Il était utile jadis, quand on écrivait encore avec un stylo sur du papier. Mais à l’époque actuelle, écrire se fait sans aucun outil, juste le dictscreen auquel on dicte son texte et celui-ci le transcrit en caractères alphabétiques, sans aucune faute d’orthographe. On n’écrit plus, on ne tapuscrit plus non plus. Quel gain de temps dans les écoles ! Il n’est à présent plus nécessaire que d’apprendre à lire. Seuls quelques vieillards grincheux enquiquinent le monde avec leur nostalgie du papier, du livre imprimé et de la lettre manuscrite. « L’écriture, content-ils à leurs petits enfants qui ne les écoutent pas, c’était comme l’ADN ou les empreintes digitales, c’était propre à chacun. La police pouvait arrêter un méchant en l’ayant confondu à l’aide de son écriture ! ». Ces vieux mourront en emportant le souvenir de ce rectangle de pâte de bois compressée dans leur tombe. Pendant ce temps, même les illustrateurs et autres peintres assouvissent pleinement leur créativité par le biais du numérique.

 

Le chargement venant d’être achevé, les deux logisticiens doivent à présent s’assurer que les deux petits remorqueurs rentrent sans encombre au port. La base Georges Mougin compte un des deux seuls ports du continent avec celui de la station McMurdo. Les abeilles Océania et Africa – des noms des deux seuls continents qui, pour des raisons de courants et de climat, peuvent accueillir les icebergs – ne regagnent pas l’Afrique ou l’Australie. Elles restent sur place pour assurer l’amarrage des blocs de glace aux gros remorqueurs qui se succèdent tous les quinze jours. Entre deux missions d’arrimage, les deux abeilles viennent s’ancrer au large des côtes du continent blanc et leurs équipages rejoignent alors leurs collègues de la logistique dans la base Georges Mougin.

Quand l’été touchera à sa fin au pôle Sud, les employés d’ITI retrouveront leurs foyers. La récolte des Icebergs en Antarctique ne dure que les quatre mois de l’été austral, d’octobre à janvier. Pendant l’hiver, la pêche aux gros glaçons se pratique seulement sous les latitudes plus élevées, par d’autres équipes.

Lorsque les deux bateaux seront de retour, dans une trentaine d’heures, les membres des deux équipages, treize personnes au total avec le médecin, viendront se joindre à leurs cinq collègues restés sur le continent. En attendant, les deux contrôleurs du trafic naval sont assignés à leur poste. Ils ont toutefois le droit d’aller se restaurer, de se rendre aux toilettes et de piquer un somme, à condition qu’ils ne le fassent pas simultanément. Durant les trois journées et demie où leurs collègues sont en mer, les deux hommes bossent plus de vingt heures par jour en carburant à la caféine. Ils auront cependant tout le temps de rattraper le sommeil qui leur manque pendant les dix jours qui s’écouleront entre le retour des marins et leur départ pour la mission de chargement suivante.

 

Anton est anglais. Âgé de quarante-six ans, il en paraît un peu moins, peut-être à cause de ses cheveux blond vénitien et de son visage parsemé de taches de rousseur. Phœbus, quant à lui, est un jeune homme brun et mince de vingt-six ans, plutôt beau garçon, français, d’origine marocaine par sa mère.

Cloués à leur tableau de bord, Anton et Phœbus reçoivent, en guise de divertissement, les visites de leurs autres collègues qui ne sont pas partis en mer. Le plus cool d’entre eux est Majid, le cuisinier italo-égyptien aux yeux bleu marine et à la carrure de rugbyman, qui a suffisamment de bonne humeur à revendre pour tous. Lorsque l’atmosphère devient trop morne, ce qui est quotidien dans cet endroit isolé du monde, on peut toujours compter sur lui pour remettre un peu de peps. Aymerick, l’électricien venu d’Allemagne, est l’opposé de Majid. Souvent en retrait, il est de ces partisans du « je ne parle pas pour ne rien dire », mais, paradoxalement, il déteste rester seul. Enfin, Loviisa, la mécanicienne de trente-neuf ans, est l’élément féminin indispensable à cet univers trop masculin. Ses origines irano-finlandaises en font une magnifique femme à la silhouette élancée des filles du Nord et à la beauté ténébreuse des Orientales.

Pour l’heure, Majid s’attelle à mijoter une de ses succulentes recettes inspirées de toutes les gastronomies du monde. Quant à la mécano et à l’électricien, ayant terminé leur ronde matinale et s’étant assurés que tout fonctionnait normalement, ils rejoignent leurs collègues du troisième pour leur tenir compagnie en attendant que Majid sonne la cloche du déjeuner. Les deux hommes sont en pleine conversation et, comme souvent, Phœbus est en train d’assommer son coéquipier de questionnements singuliers.

— Je ne te parle pas du fait de ne pas trouver ses mots, mais du fait qu’il manque des mots ! s’enflamme Phœbus.

— Qu’est-ce que tu racontes comme conneries ? Il manque des mots ?

Voyant Loviisa et Aymerick entrer dans la pièce, Anton leur adresse un sourire complice qu’ils traduisent facilement par « le gamin est encore parti dans ses délires ». Le gamin en question se tourne à son tour vers les deux techniciens, espérant trouver auprès d’eux un peu plus de compréhension.

— Ça ne vous est jamais arrivé, à vous, d’avoir une idée et, quand vous voulez l’exprimer, vous vous rendez compte qu’il n’y a pas d’expression suffisamment juste pour l’expliquer ?

— C’est parce que tu manques de vocabulaire, le taquine Anton.

— Arrête de me prendre pour un inculte !

— Tu veux dire un peu comme quand tu veux parler de la neige et tu te rends compte que tu n’as que deux mots, tandis que les Inuit en ont une centaine ? demande Loviisa, essayant de déchiffrer ce que le jeune homme veut dire.

— Mouais, c’est plus ou moins ça, acquiesce Phœbus, peu convaincu que son interlocutrice ait réellement saisi son propos. Pour vous donner un exemple, en chinois classique le mot « liberté » n’existe pas. Du coup, le concept même de liberté n’existait pas pour les Chinois, jusqu’à ce qu’ils rencontrent des occidentaux leur vantant leur idéologie libertaire et individualiste. Après, les Chinois ont intégré le concept et ont inventé un nouveau mot : « ziyou ».

Phœbus voit que la petite assemblée commence à s’intéresser à son exposé et tente d’approfondir son propos.

— Vous avez déjà lu 1984 d’Orwell ? leur demande-t-il.

— Oui, mais il y a bien longtemps, répond Aymeric, tandis que les deux autres avouent que non d’un mouvement de tête.

— Et bien, dans ce livre, Orwell imagine une société où le gouvernement met en place une langue, la novlangue, épurée de tous les mots n’étant pas indispensables. Et il explique que la réduction au minimum du choix des mots mène le peuple à une diminution de leurs facultés de penser. S’il n’y a pas de mot pour formuler l’idée, cette idée ne peut exister. Comme, autrefois, la liberté pour les Chinois ! Alors, essayez d’imaginer. On croit avoir tous les outils pour exprimer les pensées les plus fines parce qu’on a dix synonymes pour un seul mot, avec chacun sa nuance, mais peut-être que cette pensée est limitée par ces dix mots alors qu’elle pourrait être infiniment plus élaborée. Vous ne croyez pas ?

— Euh… oui, peut-être, balbutie Anton qui n’a pas vraiment tout suivi, plus préoccupé par son ventre qui commence à gargouiller.

Loviisa, elle, reste songeuse après le speech que vient de tenir Phœbus, tandis qu’Aymeric affiche ouvertement une expression montrant qu’il n’a pas envie de réagir sur le sujet. Fort heureusement, le cuisinier les appelle via le réseau d’interphones qui relie tous les quartiers de la station. La soupe est prête.

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L’intervention n’aura pris qu’un court instant. Une légère incision au niveau de chaque tempe, l’insertion, de chaque côté, de petites pierres ovales, et Jud, le chirurgien, avait refermé, avec de la résine, les deux ouvertures dans la peau souple et lisse du bébé.

Ces pierres ovales sont en quelque sorte des émetteurs-récepteurs nécessaires aux êtres humains pour communiquer entre eux par télépathie. Les Hommes ne sont, par leur nature, pas aptes à la télépathie, et ce sont les Élohim qui leur imposèrent le port de ces pierres télesthésiques. Portées sur la tête au niveau des tempes, elles relient directement les cerveaux et esprits des Hommes entre eux, en une unité spirituelle. Au commencement, elles étaient simplement apposées de part et d’autre du crâne grâce à des casques dans lesquels elles étaient incrustées. Puis il fut jugé plus pratique que ces micros émetteurs-récepteurs soient implantés sous la peau. Ainsi, les hommes et les femmes de la cité ont une allure un peu particulière, avec deux grosses bosses au niveau des tempes.

Ce téléimplant étant greffé dans les premiers instants de la vie de chaque humain, leur cerveau grandit et se formate donc avec lui. Alors, la télépathie est devenue pour tous les hommes et femmes de la cité comme une aptitude innée.

Peu de temps après la fin de l’intervention, le nouveau-né commence à retrouver ses sensations corporelles. Tout est normal. Pourtant, Jud, comme tous les autres, s’inquiète. Pas pour celui-ci, mais pour un autre qui, depuis plusieurs jours, fait part à toute la communauté de sa souffrance. Des pleurs et des cris hors du commun pour un enfant de la cité. Et il est difficile d’en comprendre l’objet, car les pensées émanant de ce bébé sont comme brouillées, personne n’arrive à les décrypter.

À l’instant où Jud juge qu’il devrait aller examiner ce bébé, une nourrice est déjà dans le cabinet de consultation. La petite, San, hurle dans ses bras. Jud voit que les tempes de la petite sont enflées et rouges. Aussitôt, il comprend que le corps du bébé ne supporte pas l’implant, il le rejette. La nourrice ainsi que toute la communauté sont abasourdies.

« Va-t-on devoir lui ôter ses téléimplants ? »

Jud rassure la communauté.

« Peut-être suffit-il de les remplacer. Si le cerveau du bébé les rejette, c’est peut-être tout simplement parce que ceux-ci sont défectueux. »

Tous approuvent.

« Oui, c’est sûrement cela. »

Le chirurgien et ses assistants s’empressent de préparer la table d’opération afin de doter la petite San de nouvelles pierres télesthésiques.

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Anton est en train de dévorer un délicieux bœuf bourguignon en compagnie de Loviisa et Aymerick. Phœbus, lui, est resté au poste de contrôle, celui-ci ne pouvant être abandonné une seule seconde tant qu’il y a des hommes en mer. Il déjeunera après que son coéquipier aura pris la relève, avec Majid qui, pour l’instant, fait la plonge.

Pendant qu’ils savourent leurs plats, les trois collègues en profitent pour regarder le journal télévisé européen grâce à un grand écran situé dans un coin de la cantine. La présentatrice reçoit sur son plateau le ministre européen de l’Éducation, ils s’entretiennent au sujet d’une réforme du programme de l’éducation internationale.

— (…) bien sûr, ceux qui voudront apprendre à écrire le pourront, affirme le ministre. Par exemple, via des tutoriels vidéos qui seront mis en ligne prochainement sur le site internet du ministère de l’Éducation. Simplement, ces cours ne seront plus dispensés dans les écoles publiques. L’option « écriture manuscrite » est adoptée par trop peu d’élèves aujourd’hui pour qu’on continue à diffuser cet enseignement. L’an dernier, seul 0,3 % des lycéens européens se sont inscrits à cette option facultative et à peine le tiers a choisi de passer cette épreuve au baccalauréat.

— Abandonner l’apprentissage de l’écriture dans les écoles, c’est tout de même une page de l’Histoire qui se tourne, vous ne pensez pas ? interroge la journaliste.

— Oui, vous avez raison. Mais que voulez-vous que je vous dise ? Le monde évolue, il faut s’adapter. Est-ce qu’on apprend aux cuisiniers à cuire leurs plats sur un feu de bois ? Non, puisqu’aujourd’hui ils ont des plaques de cuisson à leur disposition. Dans ce cas, pourquoi s’entêter à enseigner l’écriture avec un stylo et du papier alors que de nos jours l’ensemble de la population mondiale utilise les dictscreens.

Intéressés par le sujet, les quatre collègues ne manquent pas de réagir.

— C’est clair, à quoi ça sert d’apprendre encore à écrire ? lance Majid depuis sa cuisine.

— Demande à Aymerick, il sait écrire lui, répond Loviisa.

— C’est pas vrai ? s’exclament en chœur Majid et Anton.

— Je vous signale que j’ai cinquante-huit ans. À mon époque c’était encore obligatoire d’apprendre à écrire. Le dictscreen venait juste d’être inventé.

— Quel dinosaure tu fais ! s’esclaffe Anton.

— Vas-y, montre-nous, écris-nous un truc ! demande Majid.

— T’as un stylo et une feuille de papier ? répond l’intéressé.

— Euh non, répond Majid, déçu. Je n’en ai même jamais vu en vrai, rit-il.

— Et alors, ça te sert à quoi de savoir écrire ? demande la fille.

— Bah, pas à grand-chose, à vrai dire. Et cela fait tellement longtemps que je n’ai pas écrit que je ne sais même pas si je saurais encore.

— Ça doit-être comme le vélo, lui rétorque Anton, ça ne s’oublie pas.

— Ah ah ! fait Majid, toujours depuis la cuisine. Stylo, vélo… on joue à quoi ? Trouve l’objet le plus inusité de nos jours ? Ah, ah ! Un vélo ! C’est le truc à pédales que les gamins mettaient dix ans à apprendre à conduire, non ?

Anton s’apprête à entamer son dessert quand son binôme resté à l’étage le somme de remonter d’urgence.

— Il pourrait pas me laisser le temps de bouffer, celui-là ?

Tout de même inquiété, le logisticien du trafic naval se rue sur l’étroit escalier qui mène aux étages supérieurs. Arrivé en haut, son camarade lui tend une paire de jumelles et pointe du doigt les terres, à l’opposé de la côte.

— Regarde par là, il y a quelque chose de pas normal.

Anton s’exécute, mais après avoir scruté l’horizon au travers des verres grossissants pendant près d’une minute, il ne voit pas ce qui peut autant alarmer son jeune collègue.

— Je ne vois rien.

— Et bah c’est justement ça, le truc, il n’y a rien ! Hier encore, il y avait une colonie de trois mille manchots empereurs à cet endroit, et là, il n’y a plus personne.

— Ils sont peut-être partis.

— Oui, je me doute. À moins que des extra-terrestres les aient tous enlevés. Mais pourquoi sont-ils partis ? Ce n’est pas normal. Les jeunes avaient encore du duvet donc n’étaient pas prêts à regagner l’océan. Et si les jeunes ne sont pas autonomes, les adultes ne peuvent pas les laisser. Et là, il n’y en a plus un seul, c’est incompréhensible. Et le pire c’est que j’ai jeté un œil vers les côtes et il n’y pas âme qui vive non plus. D’habitude, il y a toute une nuée de pétrels et de sternes, mais là rien !

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, moi ? J’y connais rien en piaf !

— Reconnais au moins que c’est étrange.

— Oui, c’est vrai.

— Bon, moi, j’appelle la centrale pour leur signaler.

— Arrête ! Tu vas pas les appeler pour des moineaux qui jouent à cache-cache.

— Attends, je crois que tu ne te rends pas compte de...

Subitement, tous les appareils électroniques s’éteignent d’un coup, puis se remettent en marche quelques secondes plus tard.

— Merde ! C’était quoi, ça ? s’exclame Anton.

— Aucune idée. Mais là, on peut pas dire que c’est pas bizarre.

— Ah bah c’est sûr que c’est plus surprenant que tes pingouins qui ont foutu le camp !

Anton s’adresse au petit dictscreen qui fait office d’interphone.

— Aymerick, Loviisa, vous pouvez trouver d’où vient le problème ?

— Oui, oui, répond Loviisa. On est justement en train de s’habiller pour sortir. On va aller jeter un œil sur la centrale.

Anton se tourne vers Phœbus, l’air un peu inquiet.

— J’essaye de joindre les bateaux, voir si tout va bien de leur côté, annonce Phœbus en se positionnant devant le dictscreen qui sert de liaison avec ceux d’Océania et d’Africa.

— Bonne idée.

— Joindre Océania et Africa, commande Phœbus à l’écran.

— Liaison établie, répond l’écran.

— Océania, Africa, ici Phœbus depuis GM. Répondez.

Rien.

— Océania, Africa, Phœbus depuis la base. Répondez.

Toujours rien.

— Océania, Africa, ici la base. Répondez !

Aucun des deux remorqueurs ne répond. Il est certain qu’ils ne reçoivent pas son message, pourtant le dictscreen n’indique aucun dysfonctionnement.

— Bon, là, reconnais qu’on est obligés de contacter la centrale.

— Oui. Mais pas pour parler des piafs.

Phœbus commande alors à l’écran de se connecter sur la fréquence qui relie la base Georges Mougin à l’Afrique du Sud où est basé le centre technique d’ITI. Le signal indique que le dictscreen émet sans aucun problème, malgré tout, à l’autre bout, personne ne répond. D’habitude, à peine ont-ils activé la communication qu’un technicien leur répond dans la seconde. Une permanence vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept a normalement été mise en place pour veiller, à distance, sur ces hommes exilés en terre hostile. Dans cet enfer de glace, des évènements terribles peuvent se produire à tout instant et l’équipe travaillant sous de plus clémentes latitudes se doit de réagir vite dès que leurs collègues du grand froid les sollicitent.

 

Au bout de plusieurs minutes et d’innombrables tentatives, Phœbus n’a toujours pas réussi à joindre l’autre continent. Mais alors qu’il vient de déclarer forfait, une voix se fait entendre depuis l’appareil. Phœbus se rue dessus.

— Ici la centrale, répondez. Georges Mougin, ici la centrale, rép..

— Oui, oui, je suis là, c’est Phœbus. Qu’est-ce que vous foutiez ?

— Nous avons un énorme problème, ici.

— Certainement pas aussi gros que le nôtre. On a perdu le contact avec les bateaux.

— Phœbus, depuis ce matin une grande partie du monde n’a plus d’électricité et tous les animaux se volatilisent les uns après les autres, partout sur la planète !

— Quoi ?

— Il n’y a presque plus aucun animal sur aucun continent. Les seuls qui restent sont ceux en captivité, et encore, la plupart se sont tellement démenés pour essayer de sortir de leur cage qu’ils ont fini par se fracasser le crâne ou s’étrangler avec les barreaux.

— Mais enfin, comment tous les animaux du monde peuvent disparaître ?

— Ils ont tous fui, quasiment au même moment partout, personne n’a réussi à les suivre. Des scientifiques des quatre coins du monde se sont mobilisés pour…

La ligne s’est coupée subitement et tous les autres appareils électroniques avec elle.

— Merde ! s’écrie Phœbus.

Au rez-de-chaussée, les deux techniciens de maintenance finissent de s’harnacher. Dehors il fait moins quinze degrés Celsius, une température plutôt clémente pour l’endroit, mais qui ne dispense pas de respecter les consignes vestimentaires. Loviisa et Aymerick passent le seuil de la porte qui mène vers l’extérieur et se dirigent vers le groupe électrique, à l’arrière de la base. C’est alors que le sol se met à trembler violemment.

Au troisième étage, Anton et Phœbus sentent également les secousses. Puis ils éprouvent une intense sensation de vertige juste avant de s’élever littéralement du sol, comme s’ils se retrouvaient tout à coup en apesanteur. Les deux hommes se regardent, paniqués. Ils flottent dans la pièce, tournant sur eux-mêmes sans pouvoir contrôler aucun de leurs mouvements. L’impression de vertige s’intensifie et une envie de vomir remplit leur bouche de salive. Soudain, les deux hommes sont projetés contre le plafond et y restent bloqués, comme s’ils étaient collés, incapables de bouger le moindre orteil. Le phénomène stoppe alors brutalement et ils sont alors violemment flanqués au sol.

 

Phœbus reprend ses esprits quelques minutes plus tard. Encore sonné, il parvient à se remettre péniblement sur ses pieds. Curieusement, il se sent bien, ou plutôt léger, très léger. Anton est couché par terre, inconscient, un filet de sang coulant de son crâne.

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Les Élohim sont des êtres formidables par leur taille, environ trois mètres, mais aussi par la splendeur qu’ils dégagent. Ils sont faits comme les Hommes, mais leurs silhouettes géantes sont longilignes. Leurs épaules ne sont pas larges, leurs hanches non plus, et ils sont totalement imberbes. Aucun n’a de seins, si bien qu’on ne peut distinguer si, d’entre eux, il y a deux sexes différents. D’ailleurs, sont-ils seulement pourvus de sexualité ? On n’a jamais vu un Éloha enfanter. Ils sont immortels : à quoi leur servirait une descendance ? De leur corps émane comme une aura de lumière qui perturbe quelque peu la perception de leur apparence.

Les Élohim et les Hommes cohabitent au sein de la cité, mais ils communiquent peu. Les premiers sont au nombre de deux cents, les seconds, cent quarante-quatre mille.

La cité est gigantesque. Les Hommes, tout comme les Élohim, n’en sortent jamais. Les Hommes pourraient sortir s’ils le voulaient, mais à quoi cela leur servirait-il puisque la cité pourvoit à tout ce qui leur est nécessaire ?

Le bâtiment est formé de deux pyramides identiques à base carrée et aux faces équilatérales, encastrées l’une dans l’autre, sur le plan vertical, l’une pointant vers le haut et l’autre vers le bas. La base de celle qui pointe vers le haut coupe l’autre en son premier tiers en partant de la pointe, la base de celle qui pointe vers le bas en fait de même sur l’autre. Tout autour, douze portes ouvrent la structure sur l’extérieur, trois sur chaque côté.