Debout dans le ventre blanc du silence

Debout dans le ventre blanc du silence

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Livres
315 pages

Description

« La saga de l’évolution humaine. Deux millions d’années de voyage, cinq romans... Le défi était incroyable, les langues à inventer, le monde à (re)faire. » Christine Ferniot, Télérama

GRAND PRIX DE L’IMAGINAIRE

Sur les terres qui deviendront plus tard la mer d’Azov et la mer Noire, les Oourham vivent dans la crainte d’une malédiction liée au meurtre d’un ours. Pour en finir une bonne fois pour toutes avec cette histoire, le jeune Boohr’am décide de partir en quête du grand ours, mais c’est bien autre chose qu’il va trouver, et notamment d’importantes révélations sur son propre passé et celui de ses parents...

Pierre Pelot est un auteur vosgien né en 1945. Il a écrit près de deux cents romans dans les genres les plus divers, de la science-fiction au thriller, en passant par le western et la littérature générale, dont beaucoup ont été traduit dans plus de vingt langues. Avec des œuvres telles que Delirium Circus ou La Guerre olympique, il est l’un des meilleurs auteurs de SF française. En compagnie d’Yves Coppens, il a signé Le Rêve de Lucy et Sous le vent du monde. Son Été en pente douce a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.


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Date de parution 20 mai 2016
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EAN13 9782820510358
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture

 

 

 

Pierre Pelot

Debout dans le ventre blanc du silence

 

Sous le vent du monde – 3

 

 

 

 

Milady

CHAPITRE PREMIER

Le premier, le boiteux, s’avança à découvert, piquant de son bâton la neige devant lui. Les autres attendaient, groupés près de l’arbre dont une partie de la ramure s’était secouée dans un grand poudroiement quand le boiteux avait frappé le tronc, au passage.

La trace était unique, derrière eux, une seule frayée pour tous, droite.

Le boiteux piquait, poussait sur le bâton à petits coups, levait sa jambe valide et enfonçait son pied à hauteur du bâton, amenait la jambe raide, retirait le bâton et piquait de nouveau, une longueur de pas devant. Sous la neige recouvrant l’eau dure, la rivière coulait.

Il traversa.

Arrivé près de l’arbre, là-bas, il fit comme il avait fait de ce côté-ci de la rivière : fouetta les branches, libérant une grande envolée poudreuse jaillie et retombée en scintillant, et lui dessous, blanchi d’un seul coup. L’un après l’autre, ils passèrent : chacune des femmes – celle-ci et puis celle-ci, aux visages pareils non encore marqués par les plis creusés et les fripements, la démarche et les hanches comme avant qu’un petit soit venu du ventre ; celle-là et puis celle-là, courbées par beaucoup de nuits froides, de jours chauds, de soleils hauts et bas – et enfin celui au regard clair sous les paupières plissées, aux épaules larges, trapu, le plus fort du groupe.

Réunis au bout de la trace, ils échangèrent de brèves exclamations satisfaites qui fusèrent avec la petite fumée de leur souffle. Les oourham-ki’a s’accroupirent, sauf une des deux aux visages pareils. Un instant, leur attention s’attarda sur les environs proches. Quand ils regardaient derrière eux, ils ne voyaient plus la falaise écroulée de cette partie de la montagne où s’était dressé l’abri des Oourham depuis si longtemps. Après avoir marché tout le jour d’avant sans trouver d’endroit où passer la rivière, ils avaient dormi serrés les uns contre les autres dans un terrier creusé à flanc d’une levée de neige, sur une couche de rameaux d’arbre niaü’xä-osh’e’ aux feuilles-épines, sans autre feu que celui dans leur corps, d’autre fumée que celle de leur souffle dont ils s’exhalaient la chaleur au visage avant de rejoindre, les yeux clos, Oka’a le rêve. C’était un autre jour.

Et ils avaient traversé.

Ils frappèrent l’arbre à grands coups de bâtons, jusqu’au dernier manchon de neige effrité, ses branches sombres allégées redressées. Mais le signe n’était pas assez net et durable, pour marquer leur passage et demeurer visible sous de nouvelles neiges : à l’aide d’une pierre coupante sortie de la peau nouée en repli autour de sa taille, le boiteux se mit à tailler l’arbre qu’il élagua sur toute sa hauteur, n’épargnant qu’un bouquet hérissé à la cime. Ils plantèrent les branches coupées en rond autour du tronc dépiauté.

Le groupe se remit en marche. Les uns et les unes derrière les autres. Le boiteux allait devant, le plus fort au regard clair marchait le dernier. Ils s’enfoncèrent parmi les amas de bourrelets neigeux qui étaient une forêt quand la terre était nue. Leur trace restait la seule. Toutes les bêtes étaient ailleurs.

 

L’autre rivière était trop large et dévalait trop fort entre ses berges resserrées pour que la neige la cache. Les flots bruyants et noirs avaient creusé la terre, dénudé la roche sous leurs rebondissements écumants, avant de lancer ses cataractes fumantes de froid vers la grande vallée.

Suivant ce côté de la rive, les Oourham ne tentèrent pas de nouvelle traversée et descendirent le long des pentes, entre les troncs, vers l’immense étendue de la grande eau enneigée qui s’étendait jusqu’aux barres floues de la montagne à l’autre bout du ciel.

Beaucoup de soleils hauts et bas avant ce jour, ils avaient escaladé ces mêmes pentes, fuyant les berges de la grande eau – mais si ces images lointaines étaient restées au fond des yeux de Oohkki’a et Noku-iksh, les femmes aux traits marqués, et de O’hi-é-te le boiteux, elles n’étaient rien pour les deux autres oourham-ki’a aux visages semblables, et laissaient à peine une empreinte floue et brumeuse, barbouillées de pluie, derrière le regard clair de Boohr’am aux bras forts.

Les pentes se succédaient, leur inclinaison raide entrecoupée de plateaux étroits, tantôt boisées de hauts arbres aux troncs redevenus visibles, tantôt découvertes, la neige cachant des broussailles enchevêtrées. La couche craquante et poudreuse à la fois perdait de son épaisseur au fur et à mesure de la descente.

Ils s’éloignèrent de la rivière en tumulte qui ruait et se cognait au fond de ravins vertigineux, suivant le versant par le travers. La progression était plus aisée sous les arbres dont les troncs offraient des appuis réguliers qu’au travers des fourrés aux tiges épineuses ensevelies. Ils marchaient de la première lueur du jour à la dernière, ne s’arrêtant que de courts moments pour reposer la jambe raide de O’hi-é-te et le souffle de Oohkki’a et Noku-iksh, arracher des lambeaux d’écorces aux branches de certains buissons, briser de petits rameaux qu’ils mâchaient longuement. Ou encore ils taillaient jusqu’au bois blanc des balafres croisées sur un tronc, ébranchaient la partie haute d’un taillis, pour marquer leur piste…

À la fin du jour, ils creusaient et façonnaient la neige, élevant un abri, le couvrant de branchages et de la grande peau qu’ils traînaient avec eux. Ils dépliaient l’autre peau roulée, portée par l’une ou l’autre de celles aux visages pareils, et se partageaient quelques-unes des lanières de viande de son contenu. Ils ne parlaient pas, ou peu, serrés les uns contre les autres dans le froid de l’abri à peine moins vif que le froid du dehors, la morsure du vent en moins, n’essayant même pas de frotter les bâtons à feu pour en faire venir une flamme qui n’eût rien eu à manger. Ils écoutaient gronder leur ventre, en se frictionnant mutuellement les pieds, le dos, les bras, à travers les peaux protectrices qu’ils empêchaient ainsi de durcir trop vite – mais elles l’étaient, durcies, sur la petite chaleur râpeuse émanant de leur corps au retour du sommeil, là-bas où marche Oka’a le rêve, dont ils ne croisaient plus les pas…

La crête de la grande vallée était maintenant cachée par des tempêtes qui roulaient sur elles-mêmes et coulaient parfois au creux des plus franches tailles sur les pentes, sans toutefois descendre jusqu’à eux. Au-delà des sommets ennuagés de colères silencieuses, le ciel était gris, épais, le vent criant dessous en permanence. Des rafales cinglantes de flocons s’abattaient, passaient. L’épaisseur de la neige au sol, où le vent ne l’avait pas amassée, ne dépassait plus la mi-cuisse des Oourham.

Ils marchaient, toujours à la file, toujours O’hi-é-te devant et qui savait où aller, comme si rien ne pouvait l’arrêter, le faire dévier de son but, ni le froid, ni le vent, ni une coulée de neige roulant sous les pas, une dégringolade de pierres et de glace détachée d’une ravine, ni même la montagne tout entière basculée – têtu, boitant, le dos cassé, tête basse et les épaules en avant, avec toujours les mêmes gestes, le bâton dans une main ou dans l’autre piquant devant lui pour s’assurer de la fermeté du sol. Les autres le suivant.

Ils trouvèrent des traces de petites bêtes, et celles, aussi, d’un nekahur solitaire. C’étaient les premières traces de bêtes qu’ils voyaient depuis bien avant qu’ils descendent dans la grande vallée. Mais ils ne virent pas les petites bêtes, ni le nekahur.

 

Un jour, un jour de vent sec qui pelait la neige sur les arêtes des soufflées et la lançait, tournoyante, vers le ciel, O’hi-é-te s’arrêta. Le flanc de la montagne se creusait devant eux, puis se redressait en une longue et basse falaise comme plusieurs couches entassées d’éboulis rocheux. O’hi-é-te désigna les rochers giflés par le vent, parcourus de tourbillons blancs.

C’était là.

Les Oourham s’accroupirent, pesamment, au bout de leur trace, dans la neige presque rase à cet endroit. Le vent tournait et sifflait autour d’eux. À un moment, des oiseaux noirs s’envolèrent de quelque part au fond du plissement de la pente et s’élevèrent droit, se laissèrent emporter vers les nuages.

C’était là, dans les rochers crevés de failles et de trous.

Le jour allait finir.

Ils se relevèrent et se remirent en marche, Oohkki’a la première. Quand ils eurent traversé le creux dans la pente et gravi l’autre bord, l’obscurité se posait autour d’eux. Le trou dans la roche était large de deux grands pas, haut de la taille d’un Oourham.

Rien ne bougeait, sinon les poudroiements de neige. Le vent au-delà des arbres sous les ravinements criait comme si la nuit en approche eût été un oiseau invisible, le ciel ses ailes battantes.

Longtemps, Oohkki’a fixa le trou dans la roche. Puis elle regarda Boohr’am.

— M’gi, dit-elle.

Il assura fermement le bâton épointé dans ses mains, fit un pas vers l’excavation, mais Oohkki’a l’arrêta.

— Ajibki’a, Ojbki’a, dit-elle.

Et les yeux de Boohr’am s’agrandirent, derrière les cheveux rabattus par le vent.

— Ajibki’a, Ojbki’a, répéta Oohkki’a d’une voix sourde.

À quelques pas, les deux femmes au visage pareil levaient vers elle des yeux interrogateurs, qui ne comprenaient pas.

Boohr’am secoua négativement la tête.

— Te, dit-il.

— Oka’a ‘zra-m’o-ough, dit Oohkki’a, et son visage ne bougeait pas plus que la pierre.

C’était ce que voulait Oka’a le rêve, quand il lui avait dit de marcher jusqu’ici avec elles. Elles, Ajibki’a et Ojbki’a, qu’attendait le boohr endormi au creux de la faille.

Et c’était lui, Boohr’am, à présent fort de son nom, que Oka’a le rêve avait choisi pour les conduire au boohr et pour que le boohr reprenne enfin ce qu’un jour un Oourham lui avait pris.

Pour que les boohr n’abandonnent pas les Oourham qui, avant, parlaient les mêmes images qu’eux.

 

Ajibki’a et Ojbki’a avancèrent, sans comprendre encore, échangeant entre elles et avec les autres, avec lui, des regards craintifs, égarés. Noku-iksh les poussa vers la faille. Boohr’am les suivit, mais une fois encore Oohkki’a l’appela, prit le bâton d’entre ses mains avant de lui faire signe de rejoindre les deux oourham-ki’a hésitantes.

C’était ce que voulait Oka’a le rêve.

Ils marchèrent vers la cavité sombre…

Des traces à demi effacées griffaient la neige fouettée devant l’entrée… Le trou sous la roche était vide, rempli de l’odeur du boohr sur la litière de feuilles et de branchages secs abandonnée par la bête.

 

Dans la faille sous l’amas de rochers, au centre de la nuit venteuse, nourri des mousses, feuilles et branchages de la couche du boohr aux longues griffes, d’arbustes au bois sifflant et pétant arrachés à proximité du trou, le feu montait haut et clair, chaud, pour la première fois depuis que les Oourham avaient quitté l’abri du dessus de la grande vallée. Ils étaient assis dans la lumière et la chaleur crépitantes.

Oohkki’a et Noku-iksh parlaient.

Elles parlèrent tant que dura le feu, du commencement à la fin de la nuit, racontant à Boohr’am tous les jours qu’elles avaient vu passer sur les Oourham, et pourquoi il était maintenant ce nom-là, lui ; et comment il avait acquis la force d’être de ce nom – Boohr’am – ; et pourquoi ils étaient là, Ajibki’a et Ojbki’a avec lui ; pourquoi il était là, lui.

Elles racontèrent.

Disant et disant les images passées, tant et tant d’images…

Racontant :

CHAPITRE 2

À la pointe de ce froid qui pique jusqu’au sang de la nuit finissante, avant que les ténèbres retournent à la dureté des pierres, le feu de sous la peau de Wuenki’a s’endormit ; ses paupières s’écartèrent et ne se refermèrent pas, ses doigts crispés dans les poils de la fourrure qui la recouvrait s’ouvrirent, sa jambe repliée sur l’autre se détendit un peu, avec lenteur – en silence, elle fut immobile.

Sinon, rien ne changea.

Dans l’abri clos dressé pour les temps durs et blancs à l’entrée de la faille au bas de la paroi rocheuse, le regard du jour à venir qui ne filtrait pas encore ne vit donc pas se creuser une dernière fois pour ne plus se gonfler la poitrine de Wuenki’a, quand elle cessa d’être celle qui avait vu se succéder tant et tant de terres raidies, d’eaux cassantes, de petits et de grands soleils, de feuilles sèches détachées des branches. C’était après longtemps de crainte grelottante dans l’attente du moment où le ciel gris et lourd quitterait les épaules de la montagne, et voilà que les premières feuilles tendres revenaient enfin aux arbres, mais cette fois Wuenki’a ne cueillerait pas leurs pousses suintantes, sa bouche aux dents tombées ne les mangerait plus.

Les Oourham ne diraient plus son nom.

Le feu dans son cercle de pierres, près de l’entrée fermée par une complète et lourde peau de ‘ago, clignait sous les cendres blêmes son gros œil crevé de brandons à demi consumés. Le second foyer, le plus important, au centre de l’emplacement empierré, crépitait de loin en loin, crachant une étincelle et des filets de fumée maigrichonne entortillés qui grimpaient pour se diluer dans l’épaisse couche sombre stagnant sous l’armature de perches de la voûte, avant de s’échapper en glissant le long de la paroi de roche sur laquelle s’appuyait le bord de la toiture de peaux.

Et plus tard.

L’odeur des os brûlés – qu’à un moment Ough-uaq, dont c’était la charge depuis quelques nuits, avait ajoutés au bois afin d’entretenir le feu – épaississait la fumée planante. Cette âcreté soutenue, ajoutée à un courant d’air frais sur sa nuque, dissipa le sommeil dans le corps de Inshki’a. Mais elle n’ouvrit pas les yeux. Elle eut un mouvement de l’épaule et du torse qui remonta la peau de ago’r jusqu’à son front, se recroquevilla, jambes pliées et mains entre ses cuisses. Son genou heurta légèrement le dos de Te’mooh, dont le souffle hoqueta sous le faible choc qui lui creusa les reins. Une gêne chaude, picotante, pesait dans le bas-ventre de Inshki’a, différente de ce qui annonce le besoin d’uriner, ou de ce qui précède les torsions douloureuses quand on a trop mangé certaines nourritures cueillies aux arbres – différente de tout ce qu’elle savait jusqu’alors. Mais elle ne s’en inquiétait pas encore et gardait les paupières closes, pressant contre la bouche à peine poilue de son ventre, entre les cuisses, ses deux poignets joints. Sous les peaux de ahur et de ago’r’ qui les recouvraient, l’odeur agréable, apaisante, de son sommeil dissipé et de celui toujours présent de Te’mooh avait la rondeur douillette d’un cocon au-dehors duquel les respirations emmêlées, comme des bruits chuitants de petites bêtes sous la mousse, rampaient sur les Oourham couchés dans le silence de Oka’a le rêve.

Elle écoutait.

Son propre souffle. Régulier, précautionneusement retenu afin de ne pas froisser l’entrelacs suspendu des autres bruits. Le froissement d’une peau qu’un mouvement faisait glisser sur un dormeur. Elle écoutait. Ponctuée de sourds tiraillements brefs, la pression chatouilleuse au bas de son ventre s’apaisait, revenait, accompagnant ses pulsations de pointes d’inquiétude ravalées aussitôt avec la salive amère qui lui emplissait soudain la bouche. Petits clappements de lèvres. Un souffle rauque changé en raclement de gorge. Une toux cassée déglutie. Le gémissement tordu en pleur du oo-ough-te sorti depuis peu du ventre de Likki’a, qui retomba à peine levé.

Elle écoutait. Elle était parmi tous, sous l’abri, dans la fin des terres froides et blanches, elle était des leurs, Oourham de la rivière et sur le dernier bord de la nuit glissante, à cet instant le ressentit très fort, dans ce frisson qui la parcourut des pieds aux cheveux, comme jamais cette évidence ne l’avait touchée de pareille façon, comme si avant et jusqu’alors elle n’avait pas été mieux, parmi eux, qu’une de ces pierres noires que Ahan-tö-te savait rendre tranchantes en les frappant avec si peu de gestes. La chaleur battit plus vite dans sa poitrine et jusque dans sa gorge serrée, dans son oreille pressée contre son épaule. Elle écouta battre et se fondre en elle ce bruissement-là parmi les autres. Sa poitrine la chatouillait ; elle se tortilla un peu, frottant ses tétons de l’intérieur des bras sans dénouer ses mains jointes entre ses cuisses. Te’mooh avait-elle déjà ressenti la même sensation ? Les mamelles de Te’mooh, pas encore sorties de son torse maigrichon aux os saillants, n’étaient que des taches sur la peau, comme les nouvelles feuilles à peine sorties du rameau. Elle dormait, expirant par à-coups de petits chuintements nasaux. L’envie soudaine de se coller tout contre elle, de la serrer dans ses bras, creusa brutalement Inshki’a – mais elle ne le fit pas, fut au contraire plus immobile encore, craignant que le moindre geste, si infime fût-il, brisât l’incompréhensible construction invisible au centre de laquelle elle se trouvait.

Elle était une Oourham parmi les Oourham, et la chaleur de sous sa peau battait.

Perçut un friselis liquide, sautillement sonore, à l’extérieur de l’abri – avant ce bruit inhabituel, l’eau sur la roche était dure. Elle était peut-être la première éveillée des Oourham à entendre ce nouveau bruit-là.

De plus loin, plus bas, dans les grands arbres au bord de la rivière creusée sous la montée vers la faille de la paroi, s’éleva le cri pointu, rebondissant, de l’oiseau qui dit la lumière revenue juste avant qu’elle sorte de terre. Et puis, bien vite, d’autres répondirent à ce premier appel, entrelaçant bientôt leurs trilles avec tant d’ardeur que le ramage véhément tira un sourire sur les lèvres de Inshki’a. Le bavardage enfla, prit de l’ampleur et s’embrouilla dans une confusion totale. Le sourire de Inshki’a ne s’était pas refermé. Le sommeil la tirait de nouveau doucement vers Oka’a, et elle se laissait faire, recroquevillée dans sa propre chaleur et les odeurs flottantes, sous la fumée, des Oourham de l’abri, et au dehors l’enchevêtrement des gazouillis… Elle avait dans le noir de ses paupières closes des images douces et rondes. Les petits öaw qui s’en vont du ciel quand descend le grand froid sans couleur étaient revenus…

Puis elle ouvrit les yeux. La pénombre avait changé. Là où les perches de couverture s’appuyaient aux encochements taillés dans la paroi rocheuse, la lumière de l’extérieur filtrait par les fentes aménagées sur le bord des peaux et écorces empilées, engrisaillant les volutes plates de la fumée stagnante. De semblables hachures soulignaient des interstices dans le flanc de l’abri exposé au jour montant, entre les pierres entassées de la base où le bourrage de mousse s’était effrité ; une clarté pâle frisait par le jointoiement écarté des peaux tendues sur les baliveaux dressés.

La silhouette accroupie qui fourrageait dans les cendres se découpa sur la clarté soudaine des flammes ravivées et la vision soudaine arracha un gémissement bref à Inshki’a ; sur la roche du fond de l’abri partiellement couverte de peaux, d’écorces déployées, de branches, de portions de troncs et d’ossements prêts à brûler, montèrent et s’entortillèrent les ombres accompagnant le feu. Ough-uaq, qui avait rappelé les flammes, recula tout en restant accroupi. L’éclairage palpitant irisait le bord de ses cheveux embroussaillés et les poils roux des peaux de nekahur qui lui tombaient des épaules jusqu’à mi-cuisse, réunies à la taille par une lanière. Inshki’a fuyait habituellement Ough-uaq quand il s’approchait d’elle, ou elle essayait d’éviter son regard et ses paroles : son apparition brutale provoqua un nouveau spasme dans son ventre (alors qu’elle avait presque oublié la petite douleur), comme une boursouflure de ses entrailles, en un long gargouillis.

Les pleurs hoquetants du oo-ough-te de Likki’a s’élevèrent, puis la voix chuintée de Likki’a pour le rassurer, puis d’autres voix, des raclements de gorge, une toux brève, le long bruit ronflant libéré d’un ventre tendu, un pouffement joyeux, des mots en bribes, tandis qu’ils se dressaient lentement, repoussant les peaux qui avaient réchauffé leur sommeil, émergeant dans la pulvérulente nouvelle clarté d’un jaune-roussâtre sale et poisseux qui tordait leurs gestes dans l’atmosphère enfumée, un lourd grouillement hérissé de chevelures et de barbes parcouru de reflets sur la nudité fugacement découverte des corps, de moelleux frissons, lents ondoiements poilus des fourrures qui les vêtaient, une étincelle de lumière griffant un regard assombri sous l’arête du front et la broussaille de la tignasse, une autre glissant sur la salive d’une lèvre humide, et les ombres grandies, multipliées, qui montaient avec les mouvements du réveil, tournant dans le ventre de l’abri. Les Oourham revenaient du territoire de Oka’a.

Te’mooh était assise, retenant d’une main sur ses épaules la peau de moraghi de son sommeil ; elle regardait Inshki’a. Ses yeux, petites pierres noires dans sa face lisse et étroite comme un fruit des soleils hauts, n’étaient pas encore tout à fait ouverts, mais suffisamment néanmoins pour qu’on y lise une interrogation inquiète.

— Ouurh uogh-te aghi’te, souffla Inshki’a.

Et découvrit le bas de son ventre en relevant le bord souple de la peau de moraghi finement écharnée qui la ceignait, posa ses poings fermés au-dessus des poils entre ses cuisses, pour montrer où.

L’expression étonnée grandit sur le visage de Te’mooh ; sa bouche soulignée d’une trace de terre s’arrondit. Inshki’a grimaça brièvement, irritée. Répéta :

— Ouurh uogh-te aghi’te, un ton plus haut et en pressant de ses poings.

Elle ne trouvait pas mieux à dire que ce « feu petit lourd » pour définir la sensation étrange, inconnue, pas vraiment mauvaise, qui palpitait dans son ventre. Elle rabattit la peau sur ses cuisses, tira le pan de celle, percée d’un trou pour la tête, qui lui couvrait le haut du corps dans la lanière serrant sa taille. Le frottement provoqué accentua les picotements dans ses petits seins durs qu’elle comprima vigoureusement à pleines paumes.

Te’mooh la regardait sans comprendre ; la vision de sa bouche ouverte fit courir un frisson irrité dans le dos de Inshki’a.

Elle et Te’mooh allaient souvent ensemble, elles ne se quittaient guère, surtout depuis que Oohkki’a était ki’atao, celle-qui-apprend, pour l’une et l’autre (Oohkki’a était aussi la ki’aao, la mère-ventre, de Te’mooh), mais fréquemment le visage de Te’mooh, sa bouche ronde, donnaient à Inshki’a l’envie de se gratter, même quand rien ne la démangeait, juste pour bouger vigoureusement et disperser une sorte de brume descendue en elle. Te’mooh ne faisait jamais seule. Elle regardait tout autour d’elle, longuement, elle était sur les talons de Inshki’a, elle avait le torse plat et osseux couvert de griffures sèches, peut-être qu’elle n’aurait jamais de seins, comme à la fois un oourham-ki et une oourham-ki’a pas finis, même si cela ne s’est jamais vu (Inshki’a n’en avait jamais vus) – mais Te’mooh pouvait bien le devenir, si souvent déjà sur le bord de ce qui ne s’est jamais vu.

C’était peut-être des paroles de faim qui se disaient dans le ventre de Inshki’a.

À présent, les Oourham étaient debout, écharpant la nappe de fumée, leurs ombres levées tournant sur les parois et le dessus de l’abri. À l’aide d’une perche, un d’entre eux écarta de la roche les peaux de couverture, agrandissant les passages d’évacuation. Et la voix de Oohkki’a s’éleva :

Wuenki’a !

Disant le nom de celle qui ne reviendrait plus du sommeil – mais sans le comprenant encore, juste intriguée par l’immobilité de la femme – et se penchant sur elle, et touchant sa froideur, et répétant :

Wuenki’a !

Disant le nom une seconde fois, la dernière, puisque le nom d’un Oourham dont le feu de sous la peau est éteint ne se prononce plus.

La grande peau qui obstruait l’entrée fut écartée, laissant passer un flot de lumière qui bouscula les ombres intérieures et en fit venir d’autres, tandis que Kaän’ote, suivi de Ahur-’a-kï pénétraient sous l’abri. Dans le silence lourdement tombé, les frissons ostensiblement sonores que les nouveaux venus exprimaient de la gorge et entre leurs dents claquées rebondirent brièvement avant de casser d’un seul coup. Le froissement des peaux qui les couvraient de plusieurs épaisseurs, celles surtout raffermies par le froid du dehors, fut, un instant, le seul bruit perceptible de leur approche circonspecte porté par le courant d’air frais accompagnant leur arrivée – et les deux nouveaux venus s’immobilisèrent, comme tous. Inshki’a apercevait le profil grelottant de Ahur-’a-ki, sous la peau de ahur qui le coiffait, et elle ressentit un léger apaisement dans l’inquiétude poisseuse qui avait pris possession d’elle.

Oohkki’a s’était accroupie près du corps abandonné ; elle posa ses mains sur le visage aux yeux fixement ouverts, et nulle chaleur ne revint sous les traits rigides, aucun souffle, si tenu soit-il, n’effleura les paumes de ses mains, qu’elle retira, regarda comme si elle y cherchait un signe. Et le signe était celui de l’absence.

— Wuenki’a-’aaki, dit-elle.

Et les autres femmes répétèrent le nouveau nom par lequel, maintenant, les Oourham désigneraient l’image de celle qui n’était pas revenue des territoires du rêve Oka’a dans son corps usé. Leurs voix s’élevèrent aux oreilles de Inshki’a comme une roulade de pierres détachée du froid d’une pente. Elle ne dit pas le nom nouveau, confusément surprise par la déclamation heurtée et ne sachant si elle devait y participer.

Wuenki’a-’aaki !

Oohkki’a se redressa. Les flammes ravivées du foyer montaient derrière elle, tordues, vives et craquantes, et c’était comme si leurs étincelles sortaient de la tête même de Oohkki’a, de ses cheveux auréolés par la lumière palpitante. Elle regarda la femme allongée à ses pieds, sous les peaux en tas immobile.

— Oourham-ki’a Wuenki’a-’aaki, dit-elle d’une voix à peine perceptible.

Oohkki’a était maintenant celle des Oourham de la rivière dont les yeux contenaient le plus de choses, depuis la première image vue. La parole avait quitté la bouche de Wuenki’a-’aaki pour être désormais dans la sienne. Du ventre de Wuenki’a, quand il pouvait encore être nourri par un homme et devenir gros, Siaki’a était venue, et puis Oohkki’a, et puis Ahan-tö-te : la tête de Siaki’a-’aaki n’était plus qu’os blanchi, attachée dans les branches d’un arbre de têtes, à l’endroit où les Oourham de la rivière vivaient pendant les soleils hauts, et Ahan-tö-te était un homme : Oohkki’a restait la seule à être son nom parmi eux.

Puis elle les regarda.

— Oourham-ki’a Wuenki’a-’aaki, dit-elle sur un ton plus haut, de façon cette fois à ce que tous entendent, alentour.

Les femmes uniquement accompagnaient Wuenki’a-’aaki, comme cela doit être. Tous le savaient, et Oohkki’a n’eut pas à dire davantage.

Inshki’a prit la plus grande de ses peaux de sommeil et s’en enveloppa. Te’mooh bien sûr fit de même. Elles suivirent les hommes, en silence, avec les autres enfants rassemblés par Ahan-tö-te – à l’exception du oo-ough-te de Likki’a qui ne parlait pas encore et pleurait dans les bras de sa mère-ventre.

 

Dans le jour qui pinçait, les Oourham de la rivière au complet, sauf les femmes, se tinrent groupés un moment sur le terre-plein devant l’abri de la falaise rocheuse. Ils ne parlaient ni de la voix ni du regard. Piétinaient sur place, se frottaient bras et jambes pour effacer de leur peau nue découverte les hérissements grenus que provoquait la caresse fraîche du matin. Certains s’accroupirent, bras repliés sous les peaux qui les enveloppaient. La petite chaleur en eux s’échappant de leur bouche et narines, aussitôt dissoute, laissait des gouttelettes dorées dans les poils hirsutes autour des lèvres. Ils avaient les mains vides, leurs bâtons o’zra-’a pour tuer posés au sol devant eux ou bien appuyés contre les pierres entassées du pourtour de l’abri, et ils ne les utiliseraient pas de tout le jour (car il vaut mieux éviter de se mesurer à ce qui ne craint pas un bâton o’zra-’a pour tuer), ni peut-être le jour suivant, ou plus longtemps encore, jusqu’à ce que la voix de Oohkki’a s’élève pour dire terminé l’affût de ce qui peut attraper la chaleur d’un Oourham sans frapper. Ils regardaient devant eux, les yeux plissés dans la lumière qui s’aiguisait, cillant à longs intervalles réguliers.

D’un côté, la vision butait sur la roche nue formant le pan opposé de la haute faille dans la paroi dressée de la montagne. Du terre-plein où l’abri solide avait été construit à l’entrée de la grotte, on pouvait voir en tournant légèrement la tête le fond rétréci de la faille refermée sur un entassement de blocs encore recouverts de froid dur, alors que l’eau coulante, maigre et sans presque de voix, glissait de sous les échines luisantes de la cascade immobile et s’enfonçait sous la peau blanche épaisse pour en ressurgir plus loin, d’un trou à peine plus large qu’un terrier de nekahur rouge, et devenir la rivière qui passait entre ses berges resserrées au bas de la pente sous l’abri, et puis tournait, et puis s’éloignait dans l’alignement des grands arbres.

Droit devant, on pouvait voir les terres plates jusqu’au bout du ciel. La plaine blanche était parcourue de plissements ondoyants marqués de sombre où le début de la fonte avait posé la patte, comme les griffures d’un fauve immense et invisible sur sa pelisse blafarde. Les lignes d’arbres en bosquets s’y entrecroisaient, hachurant de la grisaille givrée qui leur bavait des branches les parties d’ombre non encore atteintes par le nouveau soleil. Les nuages n’étaient plus cette masse impénétrable et opaque qui avait longtemps obscurci non seulement tout le ciel mais une grande partie de la terre plate, et presque toute la hauteur de la montagne : de leurs hordes pressées de ventres sombres et chevelures d’écume dégringolaient des poudroiements qui poursuivaient à terre les ombres galopantes.

Les Oourham regardaient la terre et le ciel parcourus par les jeux de lumière. Ils regardaient certains des arbres proches, au bas de la pente sous l’abri, le long de la rivière, dont les ramures se couvraient de couleurs fragiles et frissonnantes dans le vent léger. De petits oiseaux piailleurs en grand nombre voletaient dans les buissons. Les Oourham regardaient et écoutaient, mais sans doute n’entendaient-ils pas vraiment, ne voyaient-ils pas vraiment, et les images comme les sons dans leur tête étaient ce qu’ils avaient laissé derrière eux, à l’intérieur de l’abri.

Avec les autres enfants et suivant l’exemple des hommes, Inshki’a s’était accroupie, tenant contre ses jambes les peaux attachées à son cou et sa taille. Le froid grignotait sous la peau de ses bras fluets et dans ses doigts, mordait plus fort ses orteils crispés sur le sol. – la sortie de l’abri avait été trop soudaine et elle avait oublié sur sa couche les peaux protectrices dont elle enveloppait habituellement ses pieds et faisait des jambières liées sous les genoux. À son côté, dans une même position, victime du même oubli, Te’mooh se balançait d’un pied sur l’autre et grelottait de tout son être, claquait des dents ; le bruit saccadé s’interrompit le temps d’un regard que lui jeta Inshki’a, puis reprit de plus belle.

Le gargouillement continuait de vibrer mollement dans son ventre, avec la crainte que tout à coup se produise quelque atroce déchirure. Cette préoccupation-là, davantage que l’événement vécu en ce moment par les Oourham, battait dans la tête de Inshki’a.

Elle accueillit avec un grognement léger de satisfaction non dissimulée la présence de Ahur-’a-kï, s’accroupissant à son côté.