Demain, je ne pointe pas

Demain, je ne pointe pas

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Comment supporter, jour après jour, la morne litanie de la chaîne de production, le ronflement des machines, les cadences infernales ? Comment s’en détacher ? Y a-t-il ne serait-ce qu’un espoir ?

Les sentiments, le mal-être, la lassitude, les ruptures familiales, une société qui broie, humilie... les amitiés, les amours brisés... rien apparemment ne peut sauver ces individus... Pour Loïk aussi, l’horizon semble totalement obstrué. Mais il y a une mystérieuse lettre, une sorte de confession mystique rédigée par sa grand-mère, dont la lecture va rythmer la routine aliénante de l’usine, et faire jaillir des flash-back et des révélations qui éclaireront le lecteur. Kemi Outkma est un auteur qui trempe sa plume dans le vitriol et nous sert un texte d’une noirceur parfois insoutenable, avec des phrases couperets, tristes à pleurer, des violences ravalées qui nourriront les actes futurs : dans cet horrible jeu, tout devient inéluctable...


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Ajouté le 01 avril 2014
Nombre de lectures 375
EAN13 9782897176679
Langue Français
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Résumé

Comment supporter, jour après jour, la morne litanie de la chaîne de production, le ronflement des machines, les cadences infernales ? Comment s’en détacher ? Y a-t-il ne serait-ce qu’un espoir ?
Les sentiments, le mal-être, la lassitude, les ruptures familiales, une société qui broie, humilie… les amitiés, les amours brisés… rien apparemment ne peut sauver ces individus…
Pour Loïk aussi, l’horizon semble totalement obstrué. Mais il y a une mystérieuse lettre, une sorte de confession mystique rédigée par sa grand-mère, dont la lecture va rythmer la routine aliénante de l’usine, et faire jaillir des flash-back et des révélations qui éclaireront le lecteur.
Kemi Outkma est un auteur qui trempe sa plume dans le vitriol et nous sert un texte d’une noirceur parfois insoutenable, avec des phrases couperets, tristes à pleurer, des violences ravalées qui nourriront les actes futurs : dans cet horrible jeu, tout devient inéluctable…

numeriklire.net

« Au commencement était le Verbe
et le Verbe était auprès de Dieu
et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement auprès de Dieu.
Tout fut par lui,
Et sans lui rien ne fut.
Ce qui fut en lui était la vie,
et la vie était la lumière des hommes,
et la lumière luit dans les ténèbres
et les ténèbres ne l’ont pas saisie. »


Évangile selon Saint-Jean

Kemi Outkma

DEMAIN
JE NE POINTE PAS !

ISBN 978-2-89717-667-9

numeriklire.net

À Nath, Marie et Léo,
Et à tous ceux qui ne sont plus là pour me lire.

I (extrait)

« … qui opposait hier soir le stade toulousain au Stade de France s’est finalement terminé par… » CLIC !

Radio-réveil éteint.

 

6 h 53

Déplacement latéral droit de la main droite jusqu’au contact avec le potentiomètre du spot.

Contact.

Pression circulaire sur le gradateur.

Lumière allumée.

Réglage de l’intensité lumineuse.

Réglage effectué : intensité suffisante pour éviter l’endormissement sans être agressive à la perception rétinienne.

Pénible ouverture des yeux.

Regard fixé au plafond.

Surface blanc sale comme horizon matinal.

Soupir de résignation.

Lever.

Habillement.

Déplacement erratique (pression sur le bouton de la bouilloire) jusqu’aux cabinets.

Soulagement, légèreté.

Demi-tour gauche. Face au lavabo.

Rencontre avec le miroir.

Affrontement.

Constat : pas encourageant.

Brin de toilette.

Ravalement de façade, divers enjoliveurs cosmétiques, cache-misère olfactif.

Présentabilité : viable.

Prochain objectif : CAFÉ !

Trajet rapide jusqu’à l’évier.

Analyse du tas de vaisselle sale.

Mug repéré.

Rinçage approximatif.

Service.

Contact brûlant des premières gorgées de café.

Coup d’œil circulaire.

Cigarettes repérées.

Goût âcre et sensation de contentement de la première bouffée.

Alternance entre gorgées de café et bouffées de cigarettes jusqu’à…

L’éveil

PFFFFFF !!

« Bon ! Quelle heure il est ? »

 

Loïk alluma son portable : 7 h 15. Il estima qu’il lui restait assez de temps pour en fumer une autre. Ce qu’il fit. Posé sur son trône. Laissant son corps à ses occupations, et son esprit à son errance…

« Encore une journée qui commence sans surprise… sans imprévu… sans intérêt… sans but…

Quoique… cette lettre semblait signifier l’inverse.

À part celui de s’assurer que l’on pourra demain vivre la même chose qu’aujourd’hui… et qu’hier… et tous les jours depuis cinq ans. »

Enfin presque tous les jours… pas le mercredi où Angèle a oublié son portable… ni hier, à la lecture de cette saga familiale.

L’ennui comme colocataire d’un esprit vagabond.

« J’ai besoin de changement. »

Sa méditation matinale terminée, il enfila son blouson, y rangea son minimum de survie : briquet, clopes, porte-monnaie, téléphone portable… et sortit.

Une fois la porte d’entrée verrouillée, il remonta son col, enfonça ses mains dans ses poches et entama le trajet qui le séparait du point de rencontre avec son collègue qui, lui, avait le permis. Autour de lui et comme lui, la ville se réveillait. Mordillant la fermeture éclair de son blouson et pestant intérieurement contre la froide et tranchante bise qui fouettait ses oreilles décollées, Loïk se remémora une fois de plus le contenu de la lettre qu’il avait reçue la veille.

 

Une fois arrivé au rond-point habituel, Loïk hésita à allumer une cigarette, mais se ravisa en voyant arriver du fond du boulevard la 106 blanche de Didier.

PFFFF !!! Jamais il ne sera en retard celui-là !

La voiture s’arrêta à sa hauteur, il attrapa la poignée, ouvrit la portière d’un geste vif et s’engouffra dans l’habitacle.

– Salut Didier ! lança-t-il en tendant la main vers le conducteur, un homme courtaud et trapu, la cinquantaine, dont la position assise conférait une sensation de volume.

Ses cheveux avaient le gris des années passées, sa peau avait les rides des saisons traversées, ses yeux l’absence des souvenirs ressassés et son nez la couleur des litres de vin en une vie absorbés.

– Salut Loïk ! Bien dormi ?

– Mmouais, grommela-t-il, tout se passait bien jusqu’au stade du radio-réveil.

– Eh ouais ! Fais chier, mais que veux-tu ?

– Mmh, se contenta de répondre Loïk avant de s’abîmer dans la contemplation du paysage.

Dialogue rituel matinal.

Routine.

Monotonie.

Loïk savait qu’après ces platitudes habituelles, Didier allait augmenter le volume de la radio et s’en tenir à la route tandis que lui resterait les yeux dans le vide et la tête dans les nuages tout le long du trajet qui les conduisait à l’usine.

Défilement du panorama urbain. Réverbères éclairant des pointillés de bitume. Panneaux publicitaires criards et importuns. Immeubles impersonnels sombres et tristes. Boutiques fermées par des volets roulants métalliques semblant blindés. Glissières humides aux airs de guillotines citadines. Le tout sur fond de braillements divers exprimés par une poignée d’animateurs radiophoniques sirupeux et gluants, empressés de vous faire partager leur bonne humeur matinale sous forme d’humour de collégien déguisé en traits d’esprit afin de créer l’illusion d’une quelconque intelligence de leur part.

Mais pas ce matin.

Ce matin, Loïk avait besoin de changement, de casser la routine pour se sentir un peu en vie.

Interagir avec quelqu’un.

Interférer avec quelque chose.

N’importe quoi qui le fasse sortir de l’ordinaire.

Et du ressassement continu des révélations de cette lettre.

Il se dit qu’engager la conversation avec Didier, ce quinquagénaire bourru et surtout taciturne, constituait déjà un événement qui pourrait faire commencer la journée sous le signe du défi. Il se lança : « Putain ! J’en ai autant envie que de me pendre ! »

Didier obliqua légèrement la tête vers lui et fronça le sourcil droit tandis qu’il levait le gauche. Loïk lut dans cette expression du visage autant de surprise que d’agacement.

– Tu parles maintenant le matin ?

Il y avait un peu plus d’agacement que de surprise finalement, se dit Loïk en comprenant que le silence qu’occasionnaient ses rêveries de trajet convenait parfaitement à Didier.

– Désolé si je t’emmerde, mais je n’en ai vraiment pas envie !

– Parce que tu crois que c’est une question d’envie ? Tu crois que ça fait quarante ans que j’ai envie de me lever le matin ? Tu crois que j’avais envie de prolonger de dix-huit mois ? Envie ? Pas envie ? Tout le monde s’en fiche !

Loïk savait que Didier avait commencé à travailler à 12 ans, à la ferme familiale, avant de commencer à 15 ans son apprentissage comme peintre en bâtiment. Seulement ces années avaient perdu de leur valeur au vu des récentes réformes sur les retraites. Didier avait ainsi appris un mois plus tôt que sa retraite, qu’il prévoyait pour l’été prochain, ne prendrait effet que fin 2010 ! Dans un peu plus de deux ans ! Au lieu de sept huit mois ! Il était donc très sensible aux plaintes de ses collègues, et s’en servait généralement de catalyseur pour répandre son fiel et son amertume sur ledit plaignant.

Autant dire que Loïk avait mis dans le mille !

Après tout il voulait de l’action !

– Vous me faites marrer les jeunes ! Regarde-toi ! T’as que trente balais ! T’as pas fait l’armée ! Y a pas dix ans que tu bosses ! Et t’es fatigué ? T’as manqué de coups de pied au cul ouais !

– C’est bon détends-toi ! J’y vais bosser ! T’inquiète pas je vais te la payer ta retraite papi ! lança perfidement Loïk avant d’être pris de remords en constatant qu’il avait vexé son aîné. Celui-ci feignit de se désintéresser de lui pour se concentrer sur la route. Et alors que Loïk allait s’excuser, il lui lança :

– Petit con va ! Ton tour viendra !

– Allez excuse-moi. C’est le matin. Je suis à cran. J’aurais dû fermer ma gueule.

– Ouais ! Mais tu l’as pas fait ! Rien ne t’empêche de commencer maintenant !

– OK ! termina Loïk en appuyant bien chacune des deux lettres.

De toute façon le trajet touchait à sa fin. Dans cinq minutes ils seraient à l’usine.

 

Une fois la 106 garée, Loïk descendit avant que Didier eût coupé le moteur. Et après avoir sèchement claqué la portière, il traversa le parking. La grille franchie, il se dirigea vers la première porte sur sa droite. Derrière celle-ci se trouvaient la pointeuse et le tableau d’affichage. Sans y jeter le moindre regard, Loïk s’empara de la carte magnétique du matricule 772602 qui portait ses noms et prénoms. Il la glissa dans la fente du lecteur qui l’informa :

 

Mardi 18 novembre 2008

Matricule 772602

Entrée heure : 7 h 44

 

BIP !

L’écran retrouva sa surface carbone, Loïk remit sa carte où il l’avait prise et commença à longer le couloir qui menait au réfectoire tandis qu’il entendait Didier entrer à son tour et obéir au même rituel. En entrant, il trouva Alain et Bertrand à discuter rugby autour d’un café. Il les salua, se dirigea vers l’automate, joua quarante centimes d’euro, gagna un expresso et reprit le couloir pour aller le boire dehors. Il ne croisa pas Didier qui avait dû, comme chaque jour, aller de la pointeuse aux vestiaires. Didier prenait son café une fois vêtu de son bleu. Loïk non. Il préférait repousser autant que possible le moment où il se transformait en ouvrier.

 

Il détestait son boulot.

Il détestait sa vie.

Et il la détestait tout particulièrement ces derniers temps.

Ces derniers jours.

Ce (dernier ?) matin.

Depuis la lettre… cette foutue lettre.

 

Assis sur son banc.

Dans la zone fumeur, une sorte d’abribus en tôle.

Le café dans une main et la clope dans l’autre.

De nouveau l’alternance d’absorption de toxines.

À regarder ses collègues.

Passer du parking à la pointeuse.

Puis aux vestiaires ou à la machine à café.

Puis à la zone non-fumeur où tout le monde attendait la sonnerie en parlant du temps qu’il faisait ou des résultats sportifs.

Peu prenaient la peine de venir le saluer.

Seul donc.

Dernier rescapé de la vague de discrimination nationale à l’encontre des fumeurs.

Seul.

L’impression d’être la seule chose réelle dans un monde de mensonges, d’hypocrisies et d’illusions.

Désespoir, oppression, paranoïa, claustrophobie en instable alchimie déversant ses toxines psychotropes à chaque pulsation cardiaque.

Douleur.

Torpeur.

Chaleur.

L’heure !

« C’est l’heure ! » s’exclama Loïk comme s’il reprenait conscience dans le monde réel oubliant instantanément l’indescriptible sensation qui avait failli le submerger l’instant d’avant. Il écrasa sa cigarette, jeta son gobelet et se dirigea au pas de course vers les vestiaires tandis que l’ensemble du personnel débutait son mouvement massique et ondulatoire vers la porte de l’atelier.

Il entra aux vestiaires comme une furie, salua les deux autres retardataires qui filaient déjà vers l’atelier et ouvrit son casier. Il tenta d’y ranger son identité et sa vie privée et revêtit son bleu de travail.

En sortant, Loïk jeta un œil sur la pendule murale au-dessus du réfectoire : 7 h 58

« Putain ! J’suis à la bourre ! »

Son souffle se raccourcit tandis que ses palpitations cardiaques s’accéléraient. Le bureau du chef d’atelier donnait exactement en face de sa machine. Et ce type était du genre à être dans son bureau dès 7 h 30. Il devait sans doute se faire chier chez lui !

« Même en speedant, ça va être tendu ! »

Loïk franchit la porte de l’atelier en hâte et se précipita vers sa machine. Un vieil engin bleu et jaune d’environ cinq mètres de long et trois de haut. Une machine de conditionnement de liquide. Un antique assemblage de matériaux plastiques et métalliques automatisé par un tout aussi antique réseau électrique et pneumatique. Elle sentait le plastique chaud et la vieille graisse. Loïk se dirigea aussitôt vers la gauche de celle-ci où se trouvait l’alimentation, il ouvrit l’arrivée d’air comprimé puis activa le fusible qui mettait le système sous tension. Il fit le tour du carrousel où il plaçait les bidons vides qui partaient un par un vers le tapis roulant. Il se trouva face au panneau de contrôle. Il démarra la machine puis activa le remplissage des bacs. Un petit moteur se mit en marche au-dessus de la machine et commença à remplir de produit insecticide les deux bacs de charge qui surplombaient l’ensemble de la chaîne de conditionnement. Pendant ce temps, Loïk régla l’espace entre les rails du tapis roulant et la hauteur des buses de remplissage en fonction du contenant à conditionner. Aujourd’hui c’était du 2L. Puis il remplit le carrousel de bidons, vérifia que tout était en place et prêt à fonctionner et appuya sur « marche ». En même temps que démarrait l’ensemble de la chaîne et que le tapis emportait le premier bidon, un afficheur digital s’alluma sur le panneau de contrôle.

L’horamètre.

 

Mardi 18 novembre 2008

Machine-147-3

Dép. heure : 8 h 03

… tâche en cours…

 

Bon, la machine étant lancée, il ne lui restait plus qu’à remplir le carrousel au fur et à mesure qu’il se vidait et à vérifier la conformité de la masse d’un bidon par quart d’heure. Plus serein qu’à l’entrée, il trouva enfin le courage de se retourner pour voir s’il apercevait son chef d’atelier à travers la vitre sécurit qui séparait sa machine du bureau.

Il ne le vit pas.

Personne dans le bureau.

Et la lumière éteinte.

Et alors qu’il commençait à émettre l’hypothétique espoir d’une journée sans chef d’atelier, il l’aperçut. Il croisa même son regard. Ainsi d’ailleurs que celui de son chef d’équipe. Tous deux le regardaient depuis l’autre bout de l’atelier là où son chef d’équipe avait une casemate en préfabriqué qui lui servait de bureau.

Ducon et Ducon-chef en train de lui tailler un costard au vu et au su de tous.

Tricard.

Grillé.

Merde !

Et ses collègues de feindre l’ignorance alors qu’ils étaient tous aux aguets, attendant l’inévitable.

« C’est vraiment la jungle. Regardez-moi ce comportement humanimal. Un troupeau de proies dociles, serviles et apeurées. L’élément le plus faible ou le plus téméraire ou le plus distrait attire l’attention des prédateurs. Et le reste du troupeau, impavide, attend. Espérant que les prédateurs seront repus. Ou qu’ils se seront suffisamment distraits. Qu’en tout cas ils les laisseront… Pour le moment… Attendre leur tour… paisiblement… passivement… lâchement. »

Loïk feignit de n’avoir rien remarqué, se tourna vers la tablette à sa gauche et y saisit son Relevé de Productivité Quotidienne. Il commença à le remplir tandis qu’il perçut deux mouvements distincts dans son champ de vision : Ducon-chef qui regagnait son bureau,

probablement pour préparer le café !

Et Ducon qui avançait vers lui sans doute dans le but de le féliciter de sa ponctualité.

Et pour s’occuper le temps que le café passe !

– Bonjour Loïk ! lança-t-il à son encontre, sur un ton cynique déjà chargé de reproches.

Loïk leva la tête de son RPQ pour fixer ses yeux dans ceux du chef. Ces yeux gris acier, froids et rigides, ce regard chargé d’autorité qui semblait vous transpercer, vous passer au scanner. Ce regard dur, gênant, presque hypnotique, parvenait à faire oublier la petite taille de l’individu (un mètre cinquante-neuf), sa ridicule perruque et sa peau grasse. Toutes les envies de moquerie qui naissaient lorsqu’on le voyait au loin mouraient instantanément dès que ses yeux s’emparaient des vôtres.

– Bonjour, répondit Loïk, soumis.

– Tu viens plus avec Didier ?

– Si, si.

– Alors comment ça se fait qu’il a démarré sa machine à 8 heures alors que tu étais en retard à ton poste ?

Parce que c’est un esclave ! Résigné et servile ! Parce que vous l’avez conditionné et fait de lui un robot ! Un automate de plus dans l’atelier ! Sa retraite, s’il en parle autant c’est parce qu’il en a peur ! Il y a tant d’années qu’il fait ma même chose qu’il ne sait pas ce qu’il va bien pouvoir faire de tout ce temps libre ! Il n’est qu’un appendice de cet atelier qui va pourrir lentement une fois privé de cette seule et unique interface qui lui reste avec le monde !

– J’ai pas vu l’heure passer en buvant mon café.

– Pauvre excuse ! Dis-moi, pourquoi viens-tu ici ?

Je me le demande chaque jour que Dieu fait ! Et aujourd’hui plus que jamais ! Pourquoi je viens passer mes journées avec des cons ! Dans un endroit de merde ! À faire un boulot que je déteste !

– … pour boire du café ou faire ton travail ? poursuivit l’homme au regard de loup.

Pour payer mes factures et remplir mon frigo ! Connard !

– Parce que nous en tout cas c’est pour travailler qu’on te paie, pas pour boire du café !

C’est vrai que c’est un privilège de chef d’être payé à boire du café dans un bureau climatisé. En discutant gonzesse ou sport. Et en surveillant les ouvriers qui triment dans l’atelier non chauffé.

– Je… Je sais… balbutia Loïk, j’ai été distrait, je suis désolé.

– C’est la dernière fois que je viens te faire la remarque ! À partir d’aujourd’hui, chaque minute de production perdue sur ta machine te coûtera un quart d’heure de salaire. Ça devrait soigner ta distraction !

Sans laisser Loïk répondre ou réagir, il tourna les talons et se dirigea à son tour vers le bureau de Ducon-chef. Le café devait être prêt. Il pouvait aller se vanter de la façon dont il avait montré à ce gamin qui commandait ici.

Fronçant les sourcils, Loïk marmonna un « enculé ! » rendu parfaitement inaudible par le bruit des moteurs de la machine.

Il finit de remplir son RPQ puis commença sa journée de travail : faire de continuels allers et retours le long de la chaîne en remplissant le carrousel au fur et à mesure, en vérifiant la bonne marche de la machine, en pesant un bidon par quart d’heure et en annotant tout cela sur son RPQ.

Puis recommencer.

Puis recommencer.

Encore.

Et encore.

Jusqu’à la sonnerie qui indiquerait la pause.

Le genre de tâche répétitive et routinière qui, si elle ne demande pas de grandes capacités intellectuelles, possède toutefois trop de variables pour être confiée à un automate.

Homme devenu ouvrier.

Ouvrier devenu appendice de la machine.

Ouvrier machinique déshumanisé au cœur de la machine humaine ouvrière.